EN GONDOLE
publique, et en fait murer, après cela, les portes.
Quand la cérémonie fut achevée, la foule s'écoula, et la gondole qui portait les deux pénitens put se diriger vers le but de son voyage.
Ôur les i^Ht& î>u Ciîi0*
Mais bientôt je l'econnas cette Ggnre chérie et je demandai en souriant pourquoi la petite Véronique était si tranquille. — Et Ursule lue ré'jioindit : << Voilà ce que fait la mort. »
Hehri Heihe, le tambour Legrand.
La nuit est venue. L'aviron qui dirige la morte et les deux pénitens fend avec lenteur l'épaisse nappe d'eau de la lagune.
Le courant du port vient se couper en sifflant sur le fer de la gondole, et la fait tremblotter à la cime des petites vagues.
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Le gondolier, pour éclairer sa marche, a fixé k l'extrémité de son bateau une lanterne de corne qui suit le mouvement onduleux de la mer. Cette faible lumière brise çà et là ses rayons , et donne à ce voyage nocturne un aspect qui fait frissonner.
Les pénitens sont immobiles et ensevelis sous leurs capuchons de drap noir, comme celle qu'ils conduisent sous la tenture de son cercueil.
Le pénitent , qui accompagne Frédéric , éprouve une émotion visible. Sa respiration est heurtée et sifflante. Il semble même que des larmes brillent sous ses paupières.
A voir ce cortège silencieux glisser sur la mer et se réfléchir à sa surface, on croirait que ce sont des morts qui escortent un mort.
L'eau est d'un vert sombre, et dans le pâle horizon du ciel, la lune ouvre les yeux.
Le fond de la gondole grinça bientôt sur le sable, et le barcarolo mit pied à terre en tirant sa barque après lui.
On était arrivé sur les grèves du Lido.
Les deux pénitens prirent le cercueil sur leurs épaules; mais l'un d'entre eux^ trop faible sans doute pour un si lourd fardeau, plia et tomba. Frédéric retint le cercueil avant qu'il
eût touché le sol, et le chargeant sur son dos, il marcha clans la nuit à travers les cailloux qui roulaient sous ses pieds.
Son compagnon portait la pioche , la bêche et les cordes.
Ils s'arrêtèrent à la porte d'une petite chapelle , non loin du château-fort de Saint-André, où un vieux prêtre vint les recevoir.
On alluma les cierges.
Deux chantres, qu'on emprunta au cabaret voisin, arrivèrent en grondant, et passèrent à la hâte leurs surplis pour aider à chanter l'office des morts.
Après avoir béni le corps, le prêtre demanda un écu.
Frédéric Ermer se chargea de nouveau de son précieux fardeau , et son compagnon marchait devant lui avec une torche de résine allumée. Ils allèrent ainsi pendant quelques minutes, puis ils s'arrêtèrent à l'extrémité de cette partie du Lido , dans un lieu sauvage où des tombeaux sortaient d'entre les broussailles, et d'où l'on entendait la pleine mer bruire et mousser sur la grève.
Il n'y avait là pas un brin d'herbe verdissant dans le creux d'un rocher; pas une de ces pe-
tites fleurs aux couleurs tendres que la nature jette souvent à travers ses plus âpres créations, pour indiquer que l'espérance y pose encore quelquefois le pied.
Un poteau autrichien , bariolé de jaune et de noir, s'élevait sur une éminence, comme si les nouveaux maîtres de Venise voulaient surveiller jusqu'à la poussière des morts.
Ce flambeau de résine qui brûlait, semait autour de lui des clartés sanglantes , et dessinait sur le sol les ombres de ces deux fantômes masqués.
Tout , dans ce lieu , était silence et terreur- Dans le lointain, de l'autre côté de l'eau, la silhouette de Venise , sombre et déchiquetée , se détachait sur la bande blanchâtre des nuages. Les monumens de la ville étaient illuminés; on entendait des accords interrompus mourir dans les plis du vent qui les emportait, et toute cette joie extérieure, à travers le rideau gris de la brume, ressemblait plutôt à de pompeuses funérailles qu'à des réjouissances impériales.
Frédéric posa le cercueil sur les tombeaux renversés, et s'emparant de la pioche et de la bêche, les deux pénitens, par un instinct simultané, se mirent à creuser la terre.
SUR LES GRÈVES DU LIDO. SGg
Après quelques efforts, le compagnon de Frédéric, épuisé de lassitude, s'arrêta, et, regardant faire le jeune homme, il appuya sur sa bêche ses deux petites mains blanches.
Ses yeux étincelaient sous les découpures de son masque, et sa poitrine soulevait les plis de sa robe d'une façon singulière. Il était impossible de ne pas s'apercevoir que cette pauvre jeune créature souffrait horriblement de ce travail, qui dépassait ses forces.
Peut être aussi une émotion intérieure dont personne ne connaissait la cause, la faisait-elle de la sorte soupirer et trembler. JMais Frédéric était trop occupé de sa tâche pour rien voir autre chose que le terrible but dont .chaque instant le rapprochait.
Lorsque la fosse fut assez profonde, il s'assit contre l'amas de terre et de sable qu'il avait enlevé, et prenant sa tête dans ses mains, il fixa long-temps les yeux sur cette bière qui s'étendait devant lui, recouverte d'un drap noir.
Oh! qu'il paraissait souffrir, en contemplant ce muet témoignage des vanités d'ici-bas, et combien la vie en ce moment lui semblait une futile et misérable chose !
Quoique son visage ïùi voilé, on démêlait, II. 24
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aux mouvemens de son corps et aux ligues qui dessinaient les contours de ses formes, que son affliction l'accablait. On lisait sa souffrance à travers le drap de son masque, et l'on sentait battre son coeur sous la bure épaisse du cilice qui l'enveloppait.
Ces grèves arides, encore tout imprégnées de souvenirs d'amour, lui rappelaient de si chères émotions! Il y avait tant de vie autour de lui dans ces lieux qui retentissaient encore d'une parole adorée, clouée désormais sur des lèvres isans souffle !
Elle avait foulé ces tombes de ses pieds, et peut-être imprimé sa trace sur le misérable espace qu'un si beau corps allait occuper.
Misère et désespoir!
Tant de pleurs après tant de sourires ! L'enfer après le ciel !
Ce devait être une poignante douleur que cette douleur sans cris et sans larmes, qui pliait ainsi ce fort jeune homme, comme le vent un peuplier.
Tout d'un coup il s'élança de sa place, et enleva brusquement le drap qui cachait le cercueil.
Pitoyable spectacle !
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Elle était là, couchée, habillée de ses plus beaux habits, des fleurs dans ses cheveux, sa face pâle découverte, un crucifix de bois dans ses bras.
C'est ainsi que les morts s'en vont à leur dernière demeure, dans cette poétique Italie ! On les habille, on les parfume, on leur laisse la clarté du ciel. Ils seront assez long-temps emprisonnés dans l'ombre, pour qu'on ne leur ravisse pas ce dernier baiser du soleil.
Elle était là, comme un séraphin endormi, les paupières closes sous ses longs cils noirs, et sa robe blanche, plissée autour de ses flancs , ressemblait à deux ailes fermées.
Le désespoir du jeune homme rompit enfin les chaînes que le devoir lui imposait. Use pencha sur la morte; ses sanglots éclatèrent, et il oublia qu'un étranger le regardait.
— Adieu! lui cria-t-il.
Et il baisa de ses lèvres ce front mat et glacé.
— Adieu! adieu mon âme envolée de mon corps ! Adieu, beau rêve de ma vie ! Tu vas retourner dans le pays des songes. Esprit divin transplanté au milieu de nous, ton royaume est là haut parmi ces lueurs mystérieuses. Oui,
Sj^ VEJVEZIA L^. BELLA.
ces étoiles mélancoliques sont assurément les yeux des femmes qui ont aimé. Dieules a semés à travers son ciel, pour qu'ils pussent voir nos douleurs, et consoler de leurs regards ceux qui souffrent parce qu'ils ont aimé.
En t'ensevelissant sous cette terre, j'enfouis avec toi le bonheur de ma vie passée et l'espoir de mon avenir. Toutes les pensées de mon cœur tu les emportes avec toi. Toutes! entends-tu bien ? Si j'ai cru quelquefois goûter le bonheur autre part que près de toi, c'est que mes sens grossiers m'abusaient. Si j'ai pu entendre une parole qui ne vînt pas de ta bouche; si j'ai pris plaisir à un regard qui ne fût pas le tien, c'est que mon imagination te cherchait dans tout ce qui était empreint du doux parfum de la beauté.
Celui qui se donne comme je me suis donné à toi, n'a plus de place dans son amour pour d'autres affections. Si j'ai aimé l'air du ciel et les rayons du soleil , c'est qu'ils avaient la couleur et le feu de tes beaux yeux. Si j'ai savouré les suaves odeurs des roses, c'estque j'y devinais tes baisers.
Toi morte ! tout est mort pour moi. Plus de beauté dans le ciel, dans la nature et dans les
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arts. Je n'y verrai que de la pluie, des arbres et des pierres.
Toi morte! il n'y a plus de Venise pour moi, car elle expire là bas pendant que je t'ensevelis ici. Chefs-d'œuvre sublimes du créateur, vous disparaissez, le même jour, de la création !
Toi morte! mon âme n'est plus qu'un puits noir et sans fond où toutes les sensations de la vie iront s'engloutir. Toi morte! les créatures qui osent s'appeler tes semblables, ne seront plus pour moi ces idéalités humaines à qui je prétais des ailes. L'amour s'enfuira de toutes les œuvres de Dieu, et les femmes ne me seront plus que des mères ou des épouses. Mais l'enthousiasme, mais la poésie, mais l'amour, les voilà morts avec toi, ensevelis avec toi sous ee linceul!
Oh! encore! encore un baiser avant de perdre cela pour toujours!
Adieu ma vie! adieu ces yeux qui ne regarderont plus! adieu ce cœur immobile, et froid comme la pierre qui le recouvrira! Adieu joie! plaisirs ! espérance! Adieu!
Et le jeime homme appuya son visage contre ce front sans couleur.
Ses paupières étaient fermées comme ces
paupières que baisait sa bouche; ses lèvres glacées comme ces lèvres qu'elles pressaient.
Ses sanglots interrompaient les paroles sans suite qu'il murmurait. On eût dit qu'il allait mourir aussi.
Enfin , il se souvint qu'un dernier devoir lui restait à remplir.
Il recouvrit la bière de son drap, etla faisant glisser le long des cordes, il l'entendit froisser les bords de la fosse , et puis toucher le fond avec un bruit sourd.
Son compagnon l'aida à rejeter de la terre par dessus ce cadavre; et quand tout fut fini, Frédéric s'agenouilla sur cette terre mal foulée, et il pleura amèrement.
Un gémissement faible et doux comme le cri d'une femme qui se meurt , l'obligea de tourner la tête.
Il frissonna, pensant que peut-être c'était l'esprit de sa maîtresse qui voltigeait autour de lui. Cependant il ne vit rien dans les airs que la lune jaune et large sur le bleu profond du ciel.
Mais, à deux pas de lui, une forme humaine, vêtue d'une robe noire, se débattait sur le sable. C'était le pénitent qui l'avait accompagné et qui dans l'obscurité , sans doute , avait heurté
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ses pas contre les pierres disjointes des tombeaux.
Frédéric courut le relever , mais il ne donnait aucun signe de vie.
Il détacha le masque de cet inconnu pour voir si dans sa chute il ne s'était pas fait quelque blessure.
Des plis de son capuchon , une longue chevelure blonde se déroula sous la main du jeune homme.
Il resta muet d'épouvante en reconnaissant Wilhelmineî
Soudain un homme s'élança de la pointe d'un rocher voisin , et enlevant ce corps sous les yeux de Frédéric, il disparut dans l'ombre avec lui.
Frédéric , rendu à son remords , retomba de nouveau sur la fosse, et il y demeura comme si ce qui venait de se passer n'eût été qu'un rêve vague et sans suite.
Bientôt il fut tiré de sa sombre contemplation par une main qui vint s'appuyer sur son épaule.
Il leva la tête. La lune était au plein milieu de sa course; les étoiles resplendissaient et la vapeur de la nuit pendait en gouttelettes
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de cristal aux pointes mousseuses des rochers.
Cette figure humaine, qui était près de lui, le regardait avec des yeux de pitié, et elle étendait l'un de ses bras vers le firmament.
Il lui parut que c'était l'ange de la dernière heure qui venait le chercher pour aller rejoindre celle qu'il pleurait, et qui lui montrait dans les nuages la place réservée pour lui. Frédéric se leva, le sourire sur les lèvres.
— Elle est là haut, lui dit cet étrange ami, et nos larmes ne peuvent la faire redescendre au milieu de nous. Hélas! nous avons perdu notre amie ! vous avez perdu votre maîtresse !
Quand la voix du monde l'accusera, nous seuls nous la défendrons et nous la pleurerons dans notre cœur. Et vous, vous direz : «C'est moi qui l'ai tuée! Sans moi, elle serait encore honorée, brillante, heureuse sur cette terre, dont elle était le plus céleste enfant. Mon amour a été le poignard qui l'a tuée ! » Pleurons notre amie ! et que Dieu vous pardonne, monsieur!
— Oh! qui êtes-vous? interrompit le jeune homme, vous qui me faites tant de mal, et que je n'ose maudire. Vous avez dit vrai, c'est moi qui l'ai assassinée I
Frédéric plongea son visage entre ses mains , et il reprit le cours de ses sanglots.
— Ne reconnaissez-vous pas, reprit la voix, le pauvre artiste Fioravante, qui conduisit sous votre couteau cette victime si pure et si belle? Avez-vous oublié la chambre noire de la place Saint-Marc et le traghetto de saint Siméon et Judas ? Je n'ai apparu que deux fois dans votre vie. La première, j'ai apporté dans votre âme le feu terrible de la passion et de la poésie, et je viens aujourd'hui en arracher ce don fatal qui vous a dévoré ; car c'en est fait , avec ce corps vous venez d'ensevelir votre âme sous cette terre!
Les cordes qui sonnaient si harmonieusement en vous, et qui vous pénétraient d'un bonheur surhumain, les voilà brisées avec cette existence, qui était la plus noble moitié de vous-même. Le rêve de votre amour est fini, et avec lui sont envolées toutes les illusions du jeune âge. Vous allez entrer dans une vie nouvelle dont le mariage vous ouvrira les portes. Pleurez, monsieur, car demain votre douleur serait un crime. Il vous faudra garder ces larmes pour d'iiutres malheurs , peut-être, et vous n'aurez pas le feu de l'enthousiasme et de l'amour pour en tarir la source.
Hélas ! je ne savais pas en servant votre amour qu'il nous préparait d'aussi funestes suites. Je croyais'qne votre enthousiasme s'adressait aux arts, comme le mien, et c'était à la passion qu'il s'adressait. Je croyais que vous aimiez, comme moi, avec votre esprit, et non pas avec votre cœur. Au lieu de contempler cette femme comme je contemple le ciel, la nature et les monumens des arts , vous vous êtes livré au courant des passions humaines, qui vous a entraîné. L'adultère, le meurtre, le sacrilège , voilà les chemins que vous avez choisis pour arriver au bonheur. L'expiation commence aujourd'hui.
Voyez , là bas dans l'ombre, Venise aussi que ses meurtriers ensevelissent ! C'est un manteau impérial qu'ils lui ont donné pour linceul. Elle est si noble et si majestueuse dans son agonie, que mon admiration emporte ma douleur, et je n'ai pas de sanglots pour la pleurer. Voilà l'amour d'un artiste, monsieur; c'est un doux rayonnement de l'âme sur elle-même qui n'épuise pas les émotions du cœur, et pour moi toute sensation a sa jouissance, tout spectacle sa beauté, la mort elle-même, quand elle est grande et belle comme je la vois ici !
Si VOUS aviez été, comme je le suis, poète par la pensée, vous n'auriez pas usé la trame de votre existence à cette poésie d'action qui place pour vous un tombeau à l'entrée de la vie. Vous auriez appris à cueillir des fleurs, même sur un tombeau, et ces deux morts aujourd'hui au milieu de votre affliction vous feraient connaître la volupté des larmes.
Les Autrichiens à Venise, et cet ensevelissement de notre malheureuse amie, la nuit, par vos mains, sous les grèves du Lido, feront peutêtre ma réputation d'artiste ; car je jetterai sur mes toiles cette double catastrophe, si poétique et si grande. Mon amour pour ces deux victimes infortunées, plus calme que le vôtre, durera autant que j'existerai, et je n'y songerai jamais qu'avec une délicieuse mélancolie. Mais vous, il ne vous restera rien que le vide et le néant ; car votre âme, creusée par la passion, est un gouffre maintenant où disparaîtront vos plus rians souvenirs.
Le vœu le plus cher de notre pauvre amie , c'est que vous ne consumiez pas vos jours à un désespoir inutile , mais que vous répariez par votre conduite à venir les fautes de votre vie passée. Le mariage qu'on a préparé pour vous,
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il faut VOUS résoudre à le subir, et, s'il se peut, que jamais votre femme ne devine que l'amour est à jamais éteint en vous. Tel est l'ordre de Venezia , son dernier ordre qu'elle m'avait chargé de vous transmettre, si le sort ne vous avait pas conduit auprès d'elle. N'est-ce pas, monsieur, que vous le remplirez fidèlement? Avant de mourir, elle priait dieu de ne pas vous rendre tous les maux que vous avez faits !
— Oh! monsieur, s'écria Frédéric, vous me dictez mon devoir ! Quelque douloureux qu'il soit, je l'accomplirai, et je supporterai patiemment, s'il se peut , les malheurs qui m'attendent; car Wilhelmine ne peut m'aimer, elle ne m'aime pas. Ces cruelles paroles, elles sont tombées de sa bouche! Et maintenant, qu'attendre de son mépris après ce qu'elle vient de voir et d'entendre ? Sans doute elle n'était ici que pour savoir jusqu'à quel point elle devait me haïr! Que le ciel ait pitié de moi !
— Il n'y a qu'un instant, vous avez vu, monsieur Ermer, un homme emporter Wilhelmine à travers les rochers du Lido lorsqu'elle s'est évanouie sous son masque de pénitent. Méfiezvous de cet homme, car il pourrait bien être le vengeur du provéditeur Rafaële.
SLR LES cui:vns du lido. 38 i
— Oui, le comte d'Ehrlen, son cousin, cet honim(èqueje déteste, je l'avais reconnu. C'est lui dont les conseils ont amené Wilhelmine à se convaincre par elle-même qu'elle ne pouvait plus espérer de moi que l'amitié d'un frère. Mais serait-ce pour lui que Wilhelmine me couvrirait de honte? Non, je ne puis le croire. Cependant!... Oh! c'est épouvantable, cette pensée!... Wilhelmine ! ma femme! me rendre la risée publique! Un adultère! c'est un horrible crime, c'est une indigne lâcheté!... Oh! mon Dieu, que le comte d'Ehrlen ne venge pas le provéditeur Rafaële !
— Ainsi, reprit la voix de Fioravante, vous vous jugez vous-même. Vous comprenez quel crime vous avez commis, lorsque ce crime va se retourner contre vous. C'est ainsi que dans la vie apparaît la justice de Dieu. On la met en doute, on la nie, on en rit, et cependant elle arrive. Ce n'est pas dans les nuages qu'il faut la chercher; ce n'est pas à des miracles qu'il faut la demander. Elle est au bout de toutes choses, conséquence rigoureuse et logique des actions humaines. Et quand vousvoyez le méchant vous étourdir du bruit de ses plaisirs ou de ses joies, croyez que dans son cœur il porte le désespoir
VENEZIA LA. EELLA.
qui le ronge, et qui ferait de cette existence enviée un objet d'horreur pour le plus mi^rable, si l'on pouvait soulever ce linceul brillant qui cache le cadavre de cette âme.
L'adultère, que votre égoïsme de jeune homme vous représentait le front riant et ceint de roses, secouant sur ses pas l'odeur divine de ses cheveux flottans, vous allez le voir maintenant tel qu'il est, avec la fièvre dans les yeux et le râle de la jalousie sur les lèvres ; vous allez le voir marcher la tête baissée pour cacher cette marque d'opprobre et d'ignominie qui excite autour de lui la risée et qui chasse la pitié de son chemin. Et cependant Dieu a mis la pitié dans le sein de l'homme. Mais c'est ici une expiation que cette douleur qu'on étouffe sous des rires. La tache est là, on ne peut l'effacer qu'avec des larmes.
• Jugez maintenant ce que sont les passions humaines, et si leurs transports méritent les tourmens qui les suivent. Vous avez plié sous le poids de ces félicités qu'elles prodiguent , et que vous reste-t-il aujourd'hui que vous touchez du doigt ces illusions envolées? La vertu seule donne un bonheur qui dure. Elevez-vous par le repentir du sein de votre faute jusqu'à
cette compréhension sublime, et lâchez, dans la seconde vie où vous allez entrer, de vous préserver des nouvelles embûches qui vous attendent.
Le sort, en vous faisant don de la pensée et de l'imagination , a mis dans votre main un fer à deux tranchans. Prenez garde en y touchant de vous blesser vous-même. N'enviez pas cependant l'existence matérielle de Timotéo, qui voit glisser sur lui tous ces maux dont vous souffrez, sans que son bonheur en soit troublé pour cela; puisqu'il a goûté moins de jouissances, il est juste qu'il souffre moins que vous. Quel a été le plus heureux , après tout , de celui qui pleure ou de celui qui rit? C'est le secret de Dieu, et le ciel ne l'a pas confié à la terre.
Je vais vous quitter, monsieur Ermer, et j'emporte avec moi l'espérance que vous ne vous souviendrez de votre vie passée que pour réparer vos erreurs. Le souvenir de votre amie vous rappellera ce qu'il en coûte pour avoir méconnu ces vérités éternelles.
A l'hôtel que vous occupiez à Venise avec votre fK^ère , vous retrouverez le baron de Neudorf et sa fille, et aussi ce jeune comte d'Ehrien, qui représente pour vous la vengeance ce-
leste. Tâchez de détourner le coup qui vous menace. Vous allez revx)ir aussi Timotéo. Il vous attend pour célébrer ses noces avec Marianne, qui, de son coté, n'attend que son mariage à l'église de Saint-Marc, pour mettre au monde lefils de Mocetto, queson mari doit reconnaître en bon et charitable mari.
Dans une semaine peut-être , vous aurez quitté Venise pour toujours. Songez quelquefois à celle que vous y avez laissée ! Abandonnez sa dépouille mortelle, qui appartient à la terre ; sa forme immatérielle plane au dessus de nous ; c'est là que votre souvenir la doit aller chercher.
Venez, éloignez -vous de ce triste lieu, éloignez-vous de cette ville, qui est aussi un tombeau, et que l'esprit de notre belle Venise a quittée pour s'envoler dans les plaines du ciel.
Vous ne verrez plus ces chères idoles de votre amour. Avec elles vont fuir l'enthousiasme et la poésie. Adieu, monsieur Ermer; retournez dans votre patrie; oubliez l'air pur de nos lagunes pour un air plus sombre et plus chargé de nuages, mais qui peut encore vous gardtMquelques beaux jours.
Frédéric, morne et silencieux, suivit les pas de cet homme, qui 4e tenait par la main.
Il le conduisit ainsi jusqu'au bord opposé du Lido , où il le quitta pour disparaître dans l'obscurité de la nuit.
Frédéric tendit vers lui les bras, et quand il n'aperçut plus ses vêtemens flotter dans l'ombre, il versa des larmes, comme si c'était le génie de la poésie et de l'enthousiasme qui venait ainsi de l'abandonner sur cette grève aride et sans pitié.
Le jeune homme erra long-temps encore sur les sables du Lido , et le soleil s'était levé sur Venise , lorsqu'une gondole vint le débarquer à la place de Saint-Marc.
J'in î)u drame qui ret le i-ommc ncmrnt îi'im nutrr.
Scriptuset intergo, neoduiii finilusOrestes. Jdvénai,.
L'adultère est la tache originelle tle notre société,
Jules Amihtas David.
Tl y a foule à l'église de Saint-Marc. Deux mariages se célèbrent à la fois à deux autels différens. L'un est simple et modeste , et les curieux font tout son cortège. L'autre est brillant et apprêté. Un cercle élégant d'hommes et de femmes l'environnent.
388 VENEZfA LA. BELLA.
Au pied du maître-autel sont agenouillés deux jeunes époux aussi beaux l'un que l'autre , maifv tous deux pâles et abattus, comme si la parole du prêtre qui va les unir était une contlamnation qu'ils redoutent sans pouvoir s'y soustraire.
Un autre couple attend la bénédiction nuptiale dans une petite chapelle voisine. La gaieté la plus folle s'épanouit sur les traits des deux époux , et cette joyeuse humeur gagne les flots du peuple qui se presse pour les voir. Il est vrai que le marié est un homme hors d'âge et manchot, et que la jeune fille, vêtue de blanc, qui doit être sa femme et qui baisse les yeux avec un air tout-à-fait virginal, est connue de toute la ville de Venise pour avoir été la maîtresse d'un sergent de la garde esclavonne. Sa taille arrondie, commentaire de ses malheureuses aventures, donne d'ailleurs gain de cause à la médisance. Le successeur du sergent rit luimême jusqu'aux larmes avec ses voisins, pendant que sa femme trouve moyen de rougir en dépit du voile candide dont les plis retombent sur sa tête. Quand il lui faut répondre au prêtre, qui lui demande s'il consent à prendre mademoiselle Marianne pour sa légitime épouse, il