FIN DU DRAME
est obligé de mordre son mouchoir afin de ne pas éclater de rire.
Les époux du maître-autel , au contraire , sont graves et sévères, et le plus respectueux silence les environne. Tous les regards sont attachés sur eux. On voit que leur bonheur inspire un sentiment d'envie. Il y a des chuchottemens parmi la foule. On demande des noms et des chiffres, et c'est avec cette mesure infaillible qu'on juge de leur félicité future.
— Ce jeune homme pâle, dit un orateur populaire en fermant les yeux pour s'écouter parler, ce jeune homme s'appelle M. Frédéric Ermer. Il était l'amant de la signora Bragadino. C'est une espèce de fou qui ne comprend pas son bonheur.
— Il n'est pas digne de faire un aussi beau mariage;, interrompt un autre.
— Il parle, pense et agit autrement que tout le monde.
— On n'a jamais rien vu de si ridicule, ajoute le premier orateur d'un air capable, que cette belle passion dont il s'était pris pour nos monumens et nos tableaux , qui ne sont cependant que des pierres et des toiles. II appelait cela, lui, de la poésie ! Qu'est-ce que cela? Nous
autres, nous ne connaissons pas la poésie. Lu poésie n'existe pas, et cet homme, assurément, est fou à lier. Rien n'est naturel dans son caractère. Il aimait la femme du provéditeurRafaële, et au lieu de lui dire des choses aimables et spirituelles, comme nous en aurions dit à sa place , il ne lui parlait que comme un énergumène. De grands mots, de grandes phrases. Toujours prêt à se brûler la cervelle ou à la brûler aux autres, et à se promener la nuit en bateau, au clair de la lune, quand il aurait dû , au contraire , faire l'ornement des salons et plaisanter tout le premier de son amour. C'eût été bien plus comme il faut. D'ailleurs, est-ce qu'on aime aujourd'hui? Est-ce qu'il est naturel d'avoir de l'amour? L'amour n'existe pas. J'ai un de mes amis, un philosophe, qui a dit de bien jolies choses sur ce sujet.
Cependant, au milieu de ces conversations de la foule , les deux mariages s'achevaient. Le lieutenant Timotéo sortit le premier de l'église, emmenant en toute hâte sa femme qui s'évanouissait et qui avait des maux de cœur.
Frédéric Ermer le suivit, laissant le comte d'Ehrlen offrir sa main à Wilhelmine jusqu'à la gondole qui les attendait à la Piazzetta pour
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retourner à leur hôtel. Frédéric était sombre et plus préoccupé que de coutume. Il marchait la tète baissée, et ceux de la foule qui enviaient son bonheur haussaient les épaules en le regardant.
Le soir, il y eut une fête splendide à l'hôtel de M. le baron de Neudorf , qui voulait célébrer dignement le mariage de sa fille chérie. Frédéric Ermer y reçut froidement toutes les félicitations qu'on lui adressa à propos de la faveur qu'il venait d'obtenir de la cour d'Autriche à la sollicitation du jeune comte d'Ehrlen, son cousin et son ami. Une terre située dans leTyrol, et qui avait appartenu à la famille de Neudorf, venait de lui être rendue avec le titre de comte. Il demeurait insensible à toutes ces grâces dont le sort le comblait, et son visage grave et soucieux restait couvert d'un nuage que les yeux les plus clairvoyans cherchaient en vain à percer.
Wilhelmine dansa toute la soirée, et elle fut plus aimable et plus folle qu'elle ne l'avait jamais été.
Timotéo égaya toute l'assemblée, en annonçant en confidence à quelques groupes que sa femme venait de mettre au monde le plus joli
enfant qu'il fut possible de voir, puis il alla fêter, par quelques libations de punch, la bienvenue de sa paternité.
Frédéric, retiré dans l'angle d'une croisée, fut sans doute choqué de quelques conversations particulières où le nom de sa femme et celui du jeune comte avaient été prononcés à l'oreille. Il sortit de sa retraite , et fit plusieurs fois le tour du bal , en proie à une cruelle agitation.
Dans le moment le plus tumultueux de la danse, il remarqua que sa femme n'était plus dans le salon où il l'avait laissée. Ce fut certainement le hasard qui voulut qu'à ce même instant le comte d'Ehrlen fut également absent. Frédéric s'éloigna brusquement, et après avoir promené ses pas inquiets dans les corridors de l'hôtel , il se rendit à la chambre de Wilhelmine, dont il trouva la porte fermée.
Il frappa doucement; on ne répondit pas; plus fort, il entendit un froissement de robe. Il demanda qu'on lui ouvrît, et comme sa demande restait sans réponse, il la réitéra.
La porte s'ouvrit. Wilhelmine était seule, assise dans un grand fauteuil auprès de son lit.
Frédéric prit place à ses côtés, et d'une voix émue et tremblante, il lu pria de l'excuser d'à-