‹ Venezia la bellaChapitre 5 sur 42 · NE JOUEZ PAS AVEC LE FEU · texte numérisé non relu

NE JOUEZ PAS AVEC LE FEU

nent sur uîi mot de sa bouche, sur un geste de sa main. C'est comme le fantôme de la terreur qui veille et qui fait planer le soupçon et la mort sur ces flots de peuple dont les vagues bondissent entre des prisons et un échafaud.

Aucun regard n'ose s'attacher à ce regard; aucun manteau n'ose coudoyer ce manteau; aucune voix interroger cette voix. On se détourne pour laisser passer cet homme; les conversations commencées s'arrêtent à son approche; les mères retirent à elles leurs enfans , les enfans se taisent et n'osent pas même pleurer.

L'inconnu traverse lentement la multitude; on le voit de loin en loin apparaître sous le cintre d'une arcade, monter les degrés d'un pont, se perdre dans les sinuosités d'une rue obscure , puis il disparaît sous la funèbre couverture d'une gondole comme une ombre qui rentre au premier rayon du soleil sous la pierre de son tombeau.

La gondole s'arrête au seuil d'une maison vers la tête du grand canal; l'homme mystérieux gravit péniblement un large escalier de marbre, puis un laquais d'antichambre an- II.- 6

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nonce en ouvrant la porte du salon : Son excellence monseigneur l'inquisiteur d'état.

Rodolpne Ermer se leva respectueusement pour recevoir ce personnage. Ils échangèrent d'abord quelques paroles sur la position des affaires politiques. L'inquisiteur se tenant dans les bornes étroites d'une cauteleuse diplomatie,

•affecta de montrer une entière et aveugle confiance dans la sagesse du sénat, et de paraître sans inquiétude sur l'issue des événemens. ]Mais le trouble de sa voix et de son regard trahissait ses horribles angoisses.

^ ([i'TT-.JMonsieur Rodolphe, dit l'inquisiteur au jeune homme, je n'ai que peu d'instans à vous donner. De graves occupations m'appellent ce soir au sénat. Je viens savoir où en sont les affaires -de votre jeune écervelé. li consent donc

. ^nfin à quitter Venise pour quelque temps , et à partir pour Florence où l'altentlent 31. de Neudqrf et son aimable fille. £n vérité, ii est heureux que son équipée du Lido nous ait permis de mettre sous clef pour quelques semaines la veuve passionnée du provéditeui' Rafaëie; sans cela nous n'aurions pas eu si facilement raison de la ténacité du jeune homme.

.l^parait que .ûos menace pnt agi sur lui et

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qu'il a craint par sa résistance d'aggraver les torts de sa maîtresse. Il se souvient pour sa part des prisons du palais ducal. Vous savez que sa sérénité, le respectable doge, a bien voulu donner pour retraite à la belle signora un appartement dans son palais. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle y est traitée avec tous les respects dus à son rang. Malgré tout, il importe que les deux amans ne puissent se voir avant le départ de M. Frédéric. Pendant son séjour à Florence, je me fais fort de mettre fin pour toujours à cette intrigue, et de change^ en larmes, en désespoirs, ces convulsions sentimentales, qui, quelque profondes et véritables qu'elles puissent être, ne résisteront pas aux petits moyens innocers que j'emploierai contre elles. Vous apprendrez ce que c'est, monsieur Rodolphe, que la diplomatie appliquée à l'amour.

— Oh! monsieur, interrompit Rodolphe en pressant la main de l'inquisiteur, si vous arr4>vez à ce résultat, nous vous devrons l'honneur et la vie.

L'inquisiteur sourit horriblement,

— Par exemple, je ne vous promets pas d'enlever le mal sans faire crier le patient. Il

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faut VOUS attendre à des grincemens de dents, à des crises de fureur et de jalousie, enfin à des catastrophes de toute espèce que nous empêcherons cependant d'aller jusqu'au dénouement en appliquant sur la blessure en temps et lieu le baume salutaire de la morale et des -consolations philosophiques.

— Quels sont donc vos projets? interrompit Rodolphe. Ne craignez-vous pas que des moyens extrêmes ne produisent un effet contraire à celui que nous cherchons?

— Je réponds de tout. Fiez-vous à l'expérience d'un homme blanchi dans l'étude du cœur humain. On ne meurt d'amour que dans les romans. Après le départ de Frédéric, je vous ferai part du plan que j'ai concerté, car vous aurez aussi votre rôle à jouer dans cette tragicomédie, et j'ose dire que vous serez bien difficile si vous n'en êtes pas satisfait. Mais point de sots scrupules, je vous en avertis. Songez que je vais appeler à mon aide les poisons de la calomnie et toutes les passions qui déchirent le cœur. Il faut m'obéir comme un soldat esclave de sa consigne. A ce prix-là je réponds de tout.

— S'il s'agit du bonheur de mon frère, mon-

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sieur l'inquisiteur, dit Rodolphe en soupirant, aucun sacrifice ne me coûtera.

— Pauvre jeune homme! murmura le vieux: patricien , et il lui laissa pour adieu un sourire de singe, lequel lui jeta dans l'âme un pressentiment funeste que Rodolphe chercha vainement à s'expliquer.

Domenico trouva au bas de l'escalier un de ses valets de pied qui lui remit respectueusement deux lettres , au timbre de Florence.

Une de ces lettres était du baron de Neudorf. Le bon vieillard lui recommandait à mains jointes l'honneur et l'avenir de sa fille chérie. Il lui donnait pleins pouvoirs pour agir en son nom et pour rompre violemment, s'il était nécessaire, la coupable liaison qui retenait encore Frédéric Ermer loin de Wilhelmine. Puis, c'étaient des promesses, des éloges à perte de vue, et quelques lignes de civilités insignifiantes pour Rodolphe.

Domenico ferma aussitôt la lettre du baron avec un sourire de pitié, et il ouvrit la seconde. Celle-ci, plus en harmonie avec les sentimens de son âme, lui arracha un élan de satisfaction qui vint tout à coup illuminer la

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triste sévérité de son visage. Ce billet lui était adressé par le jeune comte d'Ehrlen. 11 était conçu en ces termes:

a Mon cher inquisiteur, vous êtes, en vérité, un admirable diplomate. Je vous remercie de m'avoir confié le plan d'attaque que vous méditez contre ce petit imbécile deFrédéricErmer. Ne s'avise-t-il pas, lui, homme de rien, de mener de front deux intrigues capitales, qui suffiraient à la rigueur pour défrayer toute la vie d'un gentilhomme à la mode ? Il est temps de faire cesser une telle outrecuidance, et votre idée de supplanter le frère par le frère à l'insu de tous les deux me semble merveilleusement imaginée. Envoyez-nous d'abord à Florence l'amoureux en titre. Je me charge de lui tourner la cervelle pendant que vous agirez auprès de la belle Vénitienne. J'ai aussi mon projet en tète, et j'espère que d'ici à quinze jours a'ous aurez à me féliciter sur ma coopération à la bonne œuvre que vous entreprenez. Notre héroïne de Strasbourg est niaise à faire plaisir. Avec le temps cependant on pourra peut-être en faire quelque chose. Je me charge de ce soin, mais auparavant je veux lui faire épouser son Fré-

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déric, afin qu'il ne soit plus question de leur amour.

» Comptez sur mon alliance fidèle et veuillez croire à ma sincère amitié.

» Comte d'Ehrlen. »

« P. S. Un officier hongrois, nommé Ottocar, vous fera visite de ma part d'ici à quelques jours. C'est un assez mauvais sujet, franc joueur et grand querelleur. 11 vient de se ruiner dans une soirée de pharaon. Si vous pouvez le marier à quelque riche héritière, vous l'obligerez ainsi que moi, qui n'ai jamais cessé, malgré tout, de le regarder comme l'un de mes plus excellens amis. »

L'inquisiteur, avant de remonter dans sa gondole , envoya à Rodolphe la lettre du baron et il garda pour lui le billet du comte d'Ehrlen.

(SToôi fan tutte.

Plus Inconstante que l'onde , Plus dure que le roc , plus souple que Tosici?, Plus piquante que le rosier.

Le tigre a moins de cruauté , L'ours a moins de férocité , Et le paon moins de vanité.

^M.- Ddmoustiebs , Lettres à Etnilic,~ Portrait de Galathéc.

Pendant que Rodolphe s'entreteiKiit avec l'inquisiteur, Frédéric était enfermé dans sa chambre, seul avec son inquiétude et son désespoir. Depuis dix mortels jours, pas de nouvelles de sa chère Venezia. En vain. Timotéo

s'était-il mis en quête de nouvelles : tout ce qu'il avait pu lecueillir, c'est que la signora était étroitement gardée à vue , et personne ne pouvait dire le lieu de sa retraite. Impossible de lui faire parvenir une lettre, un avis, qui lui fit savoir que son Frédéric l'aimait toujours et qu'il veillait sur elle. H avait écrit vingt lettres seulement pour soulager son âme trop pleine de sensations poignantes et de pensées amères. Toutes ses lettres étaient là devant lui, et il fallait quitter Venise sans les faire parvenir à leur adresse.

Rodolphe, depuis l'avis de l'inquisiteur, avait fait entendre à Frédéric, que par intérêt, par amoLir pour sa maîtresse, il devait retourner en terre-ferme pendant quelques semaines, afin que le scandale et la rumeur publique n'obligeassent pas la seigneurie à évoquer cette affaire devant son tribunal. Après bien des larmes, après avoir fait jurer à son frère qu'il chercherait à voir Venezia et qu'il l'instruirait du véritable motif de son brusque départ , Frédéric s'était décidé à se rendre aux sollicitations de M. de Neudorf ,;t de sa fille, et le lendemain il devait paîtir enfin pour Florence, bien décidé cependant à éluder au péril de sa

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vie la réalisation des promesses faites à Wilhelmine.

Biais il nous faut abandonner pour un moment la passion de Frédéric Ermer aux grands combats qu'elle se livre elle-même. Il faut laisser cette imagination et ce cœur de jeune homme se dévorer entre eux et s'étendre mutuellement sur le chevalet de la torture. Il faut que ces horribles blessures saignent goutte à goutte jusqu'à ce que la source de la vie soit épuisée. Si cette vie d'amour et de passion s'est épanouie sous les ineffables félicités de l'âme qui pense et qui sent, elle doit aussi supporter ses douleurs poignantes; car la nature a fait au bien et au mal deux parts égales dans la destinée de l'homme : elle a voulu que la souffrance fût en raison du bonheur et que les abîmes de l'imagination recelassent à côté des extases des anges les angoisses des démons.

Pendant le sommeil de l'âme le corps va reparaître pour quelques instans. Descendons des abstractions passionnées dans la trivialité de la vie , et veuillez pardonner pour une fois aux moeurs de soldat de Timotéo l'EscIavon.

Timotéo, après avoir aidé son jeune ami à

disposer ses préparatifs de voyage pour le lendemain , car il devait l'accompagner à Florence , était rentré silencieusement dans sa chambre, où il avait choisi d'un aii* grave et mystérieux la canne la plus forte et la plus pesante qu'il avait pu trouver dans sa collection , qui, pour dire la vérité, était complète et richement fournie. Muni de cette compagne fidèle de ses expéditions aventureuses, il sortit de la maison par la porte de terre et il s'achemina vers la place Saint-Marc, sans dire mot à personne du projet qu'il semblait méditer.

Arrivé au traghetto de la Piazetta , il appela vers lui un gondolier, et lui mettant une lira vénitienne dans la main pour son salaire, il lui ordonna de le conduire sur le quai de la Madonna dell' Orto. La gondole le débarqua en face d'une petite maison d'une apparence élégante. Il regarda autour de lui comme un homme qui redoute une surprise, puis il battit à la porte et la porte s'ouvrit. Une femme coquettement affublée d'un joli bonnet à rubans et d'un tablier de soie moirée , le reçut dans, une petite pièce du premier étage. Cette femme était d'une figure agréable et mutine, et paraissait, d'après son cosjtume,une femme de

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charnière de bonne maison. Elle n'eut pas plus tôt aperçu le visage qui venait d'entrer qu'elle laissa tomber le flambeau qu'elle portait, et elle s'écria d'un ton de voix lamentable :

— Timotéo ! Jésus ! je suis perdue !

Mais le lieutenant, sans paraître embarrassé de la contenance de cette femme, ralluma la bougie qu'il déposa sur un élégant guéridon , et s'étendant à son aise et les jambes allongées dans un fauteuil de soie à grands ramages, il fit signe à la cameriéra de prendre place à côté de lui.

— Point de phrases, point de cris, petite Nanna, dit-il en accotant contre le bras du fauteuil le jonc démesuré qui lui servait de soutien; j'ai à te parler d'affaires; songea répondre à mes questions, et je serai avec toi aussi aimable qu'un avogador, voire un inquisiteur d'état.

Nanna, confuse et regardant le bâton du lieutenant comme un chien qui se souvient de la mauvaise humeur de son maître, s'assit toute tremblante auprès de Timotéo.

— Avant de te questionner sur ta maîtresse, petite Nanna, il est juste que je m'informe de toi, de toi, mon petit lutin, que j'ai connue si

gentille et si friponne, si insouciante de la vie, si folle dans tes caprices. Y a-t-il long-temps, dis-moi , que tu as quitté ta petite chambrette de Sant' Aponal pour venir habiter ce casino soyeux et doré, tout embaumé de musc et d'ambre ? Tu n'avais pas encore l'honneur de servir en qualité de cameriéra la sensible et honnête Gaspara quand la belle nous vendit à l'inquisiteur Domenico, M. Ermer et moi; car il est bon que tu saches que c'est dans ce même appartement que ma liberté fut vendue par l'indigne, comme s'il se fût agi d'une fiasco de vin de Chypre ou d'un baril de harengs sauis.

Nanna fit un mouvement de tête comme pour témoigner au lieutenant qu'il avait deviné juste.

— Dis-moi, Nanna, reprit Timotéo, ta maîtresse est-elle toujours en besogne de plumer ce vieux sapajou d'inquisiteur?

Nanna fit un autre signe de tête affirmatif.

— Le vieil imbécile ! répéta le lieutenant en faisant retentir les murailles d'un épais éclat de rire. Toute sa vie n'a été qu'une longue et infâme étude pour apprendre à duper les hommes, et toute son étude ne lui sert pas à connaître jusqu'à quel point il est trompé par

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