‹ Venezia la bellaChapitre 8 sur 42 · COSI FAN TUTTE · texte numérisé non relu

COSI FAN TUTTE

quais que j'aurai chassé de mon service, pour m'avoir volé des bijoux, se sera vengé de moi en vous faisant ce sot conte. On sait que je vous aime , que je tiens à vous; on aura voulu me faire perdre ainsi votre amitié. Allez, si vous en croyez un laquais plutôt que moi, vous n'êtes pas digne que je vous aime comme je le fais. Vous pouvez sortir, monsieur; je ne vous retiens plus. Ah ! je suis bien malheureuse !

L'inquisiteur la regardait pleurer, et se promenait à grands pas, l'air soucieux et agité.

— J'exige formellement, monsieur, qu'avant de sortir d'ici vous me nommiez l'auteur de cette calomnie.

— Je ne le puis : j'ai promis le secret.

— Eh bien , sortez ! Je ne vous reverrai de ma vie.

Le vieillard fronça le sourcil , puisse rapprochant de Gaspara qui faisait mine de respirer des sels, appuyée sur l'angle de la cheminée :

T-T- Prouvez- moi du moins que c'est une calomnie. Ma chère Gaspara! mon aimable Gaspara ! je ne demande pas mieux que de le croire. Jo fais des vœux pour ta justification. Mais, de grâce , prouve-moi que c'est une calomnie.

-— Prouvez - moi vous - même qu'avec tout

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votre esprit et votre science d'homme d'état, vous n'êtes pas un sot et un enfant sans cervelle de croire ainsi sans preuve ce que le premier faquin juge à propos de vous débiter. Prouvez-moi que l'auteur de ce bruit ^ridicule n'a pas intérêt à me nuire, comme par exemple un certain Giuseppe, votre valetr de chambre, un maître fripon que je fis un jour jeter hors de chez moi par les épaules, pour s'être permis de calomnier son maître.

— -Giuseppe? as-tu dit, Gaspara?

— Ingrat que vous êtes ! Si Giacomino était mon amant, ne l'auriez-vous pas vingt fois rencontré chez moi , où vous pouvez venir à toute heure ?

— Il est vrai , murmura le vieillard avec un air de satisfaction.

— Ne me trouvez-vous pas toujours seule au logis à vous attendre, à vous désirer? Y a-t-il au monde une femme qui mène une vie plus retirée , plus solitaire ? Domenico , vous êtes bien injuste à mon égard! Allez 1 abandonnezmoi ! Vous trouverez sans doute dans le monde une femme plus jeune, plus belle , et qui vous aimera mieux que la pauvre Gaspara; une femme qui saura mieux comprendre vos senti-

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mens et vos goûts, qui se prêtera mieux à tous vos caprices. Allez, quoi qu'en ait dit Giuseppe, vous êtes encore jeune, et il ne manquera pas de femmes à Venise qui seront trop heureuses de vous posséder.

Le vieillard, attendri jusqu'aux larmes, se rapprochait de plus en plus de Gaspara, comme le poisson que l'amorce attire. Elle continua sans faire mine de le remarquer.

— Car , c'est une opinion unanime dans toute la ville que vous êtes un beau vieillard , que vos traits sont nobles , votre taille élégante , vos manières d'une grâce parfaite, votre conversation enchanteresse. Bien des jeimes gens voudraient avoir seulement la moitié de votre amabilité auprès des dames, et vous paraissez à peine avoir cinquante ans, bien que Giuseppe, votre valet de chambre, prétende que vous en ayez tantôt quatre-vingts.

— Giuseppe a dit cela?

— Oui, monseigneur , il l'a dit devant ma cameriéra. Vous pensez que je n'ai pu souffrir un tel mensonge et je l'ai chassé de chez moi.

— Quatre-vingts ans! ne va pas le croire, Gaspara! Il a dit cela, le misérable calomnia-

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teur; moi qui l'ai comblé de bienfaits. Et non content de me déchirer en public, n'est-ce pas lui qui m'est venu mettre en tète tous ces contes absurdes sur ton intrigue prétendue avec le neveu du sénateur Giustiniani, avec ce petit imbécile d'abbé Giaconimo, comme si tu étais femme à te laisser séduire à sa mine bouffie d'enfant de chœur. Ah ! sur mon âme, Giuseppe, tu sera chassé.

— Monseigneur, un père de famille qui a quatre enfans en bas âge !

— -N'importe, il a calomnié son maître, et toi aussi, ma pauvre Gaspara, il t'a calomniée.

— Eh bien ! je le placerai dans une autre maison, et je vous donnerai un valet de chambre de ma main.

— De cette façon je ne craindrai plus les méchans et impertinens rapports.

— Ah ! vous pouvez être tranquille!

— Quatre-vingts ans ! le malheureux ! répétait l'inquisiteur en se regardant avec complaisance dans la glace. Ce n'est pas pour me vanter devant toi, Gaspara; mais pour quatrevingts ans, pour soixante ans, veux-je dire, je défie que diuis toute la ville on trouve un plus

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beau vieillard , comme tu dis, Gaspara, comme tu l'as entendu dire à tout le monde à Venise : ce n'est pas moi qui le dis. Il siérait mal de parler ainsi de soi. C'est le monde qui le dit. Un homme de quatre-vingts ans aurait-il des dents comme cela? regarde, Gaspara; toutes, sans qu'il en manque une.

Et ouvrant une horrible bouche, le vieillard vaniteux laissait voir un double râtelier d'ivoire artistement enchâssé.

— Et cette taille! reprit-il en se passant les mains sur les hanches ; ne suis-je pas droit comme un grenadier de la garde esclavonne? Et cette jambe, et ce pied! Et avec cela blanc comme un satin, tu le sais, friponne, ajoutat-il en ôtant son habit pour montrer sous la manche retroussée d'une chemise de batiste un bras blafard et décharné. Et ce dos , et cette poitrine : à trente ans, pendant le carnaval, je me déguisais encore avec des habits de femme. Hél hé! quatre-vingts ans! cet infâme Giuseppe ! Tu as beau prier pour lui, je le chasse. Viens, Gaspara, viens sur mes genoux, que ton amant te demande pardon de la peine qu'il t'a causée. Je réparerai tout cela par un beau présent; va, demain tu auras de mes nouvelles.

— Que vous êtes aimable ! dit Gaspara en écartant la bouche de l'inquisiteur qui s'égarait sur la nudité de ses épaules. Et que me donnerez- vous , s'il vous plaît?

— Mon ange , tu es plus l^lanche qu'un cygne.

— J'aurais besoin d'un nouveau meuble. Et de plus , je vous demanderais un collier de perles comme celui que portait l'autre soir au théâtre la comtesse Vendramina ; car vraiment il est honteux pour vous qu'une simple comtesse ait un plus beau collier que la maîtresse d'un inquisiteur d'état.

— Est-ce là tout, mon ange? tu l'auras.

— Je veux encore un chien griffon blanc d'Ecosse et une place dans la chancellerie pour un de mes cousins; et puis encore un jugement du tribunal contre une femme que je déteste.

— Et quelle est cette femme, s'il vous plaît, Gasparina? et quel motif avez-vous donc de la haïr comme vous le faites?

— N'avez-vous deviné qu'il s'agit de la veuve du provéditeur Rafaéle, échappée, je ne sais par quel miracle, au feu des batteries qui ont coulé le lougre du capitaine Laugier?

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— ■ Gasparina, ma mie, ceci est trop fort; aimez-moi un peu davantage et haïssez un peu moins vos semblables. Ce que vous me demandez d'ailleurs n'est pas en mon pouvoir. N'est-ce pas assez, dites-moi, d'avoir mis sous les verroux pendant six mois entiers à votre sollicitation ce jeune écervelé Français et ce sjros imbécile d'Esclavon? Je ne puis mieux faire.

— Et moi, je vous jure que je vous quitte pour tout de bon si vous me refusez cette condamnation.

— Eh bien , tu l'auras , mignonne , quoique la justice ne soit pas de ton côté.

— Pouvez-vous mettre mon amour dans la balance avec de pareilles bagatelles ?

— Eh bien, mon cœur chéri, j'oublie pour toi la justice; je te sacrifie mon devoir, quoi qu'il en puisse arriver. Es-tu satisfaite ? Et maintenant j'espère que tu ne me refuseras pas un baiser.

— Monseigneur, ne vous sentez-vous plus de votre asthme ? et votre accès de goutte qui vous faisait tant de mal en entrant ?

— Cruelle ! donne-moi donc un baiser.

— A quoi bon, monseigneur? dit la jeune fille en souriant.

— Ah! méchante, vous me résistez Ah!

friponne , vous me battez maintenant.... Aie... aie... Plus fort... plus fort. Gaspara , ma reine, tu es charmante.

Et le vieillard, accroupi dans un coin du sofa et baissant l'oreille comme un chien battu par sa maîtresse, faisait entendre à mesure que les coups tombaient sur lui un petit grognement sourd qu'on aurait pu prendre également pour un cri de douleur ou pour un élan de satisfaction.

Enfin Gaspara éclatant de rire reprit sa place sur les genoux de l'inquisiteur.

— Ne voilà-t-il pas bientôt, mon cher sénateur, le moment de vous rendre au conseil ?

— C'est cela , dit l'inquisiteur en faisant grimacer un sourire de singe sur son visage allumé par la luxure; tu veux me mettre à la porte pour recevoir à l'aise tes adorateurs.

— Ah ! monseigneur, pouvez-vous croire...

— Ne dis pas non , je sais que tu as des amans; je n'y trouve pas à redire, au moins, pourvu que jamais je n'aperçoive la couleur de leur manteau. J'exige même que tu aies des

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amans, entends-tu Gaspara, Gasparina, cher trésor de mon âme. Donnez un baiser à votre petit sénateur , c'est autant de pris sur la ration de vos amans. Donnez-moi vite un baiser comme vous en donnez le soir quand je n'y suis pas à celui qui vous protège la nuit contre les mauvais rêves.

— Mais, monseigneur, dit Gaspara en se débattant doucement contre la pression qu'exerçait autour de ses épaules la main égarée de l'inquisiteur! Mais, monseigneur, votre asthme, votre accès de goutte !

i — Au diable la goutte avec ses accès ! s'écria le vieillard transporté, en couvrant de ses baisers les épaules et le cou de Gaspara nonchalamment renversée sur les oreillers du sofa. Bien , presse-moi dans tes bras comme tu le presses , embrasse-moi comme tu l'embrasses , parle-moi comme tu lui parles; tu es une fontaine de Jouvence, j'ai vingt ans, Gaspara; Gasparina mon amour, tu as dans tes bras un sénateur de vingt ans.

— Vous êtes fou! vous êtes fou, mon cher inquisiteur, s'écria la folle Gaspara qui se débarrassa de l'étreinte du vieillard, et s'enfuit au milieu de la chambre; vous voilà en vérité II. 7

gS VENEZIA LA BELLA.

comme un jemie homme de vingt ans. Mnis songez nn peu à votre asthme et à vos accès de goutte; songez à l'heure du sénat.

Doménico, s'élançant après elle, courut autour de la chambre de toute la vitesse de ses pieds, cherchant à saisir son inhumaine par le bas des vétemens. Un moment il crut la tenir; mais, plus vive qu'une hirondelle, Gnspara baissa la tête , et s'échappa encore une fois de ses mains. Le vieillard se retourna brusquement, et dans sa précipitation il heurta de son front une belle armoire à glace qui, elle-même ébranlée de la secousse , tomba comme une masse sur le tapis.

Le sénateur légèrement contusionné poussa un horrible cri; des cris étouffés qui semblaient partir de l'armoire renversée répondirent à ses plaintes avec un accompagnement non interrompu de coups de pieds désespérés , car on se souvient que le malheureux abbé suffoque dans cette retraite depuis le commencement de la soirée.

A ce bruit, Gaspara elle-même , à qui la mémoire revient, pousse de son côté des gémissemens aigus, et pour comble d'infortune, comme l'Excellence avant de s'emporter cherchait à

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réparer quelque peu le désordre de sa toilette, la porte du boudoir s'ouvre avec fracas , et un troisième personnage en sort tout à coup au milieu d'un tonnerre de juremens, distribuant des borions à droite et à gaucbe, au moyen d'une canne démesurée qu'il manœuvrait avec une dextérité prodigieuse.

En vain Gaspara demanda-t-elle grâce à genoux , aucun de ses membres délicats n'échappa à la cruelle correction ; en vain l'inquisiteur veut-il décliner ses titres et ses dignités, ses nobles omoplates sonnent et plient sous une grêle de coups de canne qui semblent pleuvoir du ciel.

Enfin, satisfait de sa double vengeance, Timotéo s'échappe du casino de la Gaspara, et, laissant ces trois personnages s'expliquer en téte-à-tête, il se jette dans une gondole et regagne en toute hâte la maison et son lit où il ne tarda pas à s'endormir. Pendant ce temps, Frédéric Ermer, les yeux ardens et le cœur bourrelé de pressentimens cruels , demeure toute la nuit au balcon de sa chambre, ne voulant pas perdre un instant de vue cette ville chérie qu'il allait quitter le lendemain.

Ca nuit ^u 3o amiL

Nous voici, grâce au ciel, hors du casino de la Gaspara. Donnez-moi la main, et, appuyés l'un sur l'autre comme les ombres de Dante et de Virgile (qu'on me pardonne d'appeler les dieux en témoignage), sortons de cet

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enfer pour n'y plus revenir. Tirons le rideau sur cette bauge où nous avons surpris le vice à nu se traînant sur la soie et le velours entre le fade parfum et l'acre odeur de la poudre et du sang que de l'autre côté de ces murailles l'impitoyable histoire s'apprête à faire envoler vers les cieux.

Certes vous n'avez pas cru qu'un vain caprice me poussait à soulever ce voile impur que d'autres peut-être auraient respecté, ni que pour éveiller en vous un misérable intérêt de curiosité, je vous jetais à plaisir au seuil d'un mauvais lieu comme un convive à qui le vin a fait perdre la raison. Vous avez compris que dans la sphère où nous essayons à nous placer les événemens ne sont pour nous que le vêtement qui doit envelopper la pensée, et que ce vêtement brodé d'or ou taché de boue sera toujours bon s'il laisse apercevoir sous ses plis les formes réelles de l'humanité.

Avant d'aller prêter le bras au mauvais destin qui jeta bas dans une seule nuit l'œuvre de quatorze siècles et bâtir de ces débris leur propre tombeau, les sénateurs de Venise avaient respiré, dans la débauche et la dissolution morale, cet esprit de vertige qui les perdit et ce

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principe de mort qui n'eut cpi'un pas à taire pour s'étendre du foyer domestique à la grande famille, qu'on appelle la nation.

Depuis long-temps Venise n'était déjà plus qu'un cadavre qui ne se tenait debout qu'à force d'or et d'industrie. Les intrigues et les plaisirs avaient usé la trame de sa vie. Elle cachait pourtant la pâleur de son front sous des guirlandes de fleurs; et de ses lèvres décolorées elle souriait à l'Europe comme une vieille moribonde qui cherche à duper ses héritiers. Mais sa noblesse, le cœur de ce grand corps politique, était profondément gangrenée; ses citoyens et ses soldats, qui en représentaient les membres actifs, étaient rouilles et brisés par la nonchalance et le dégoût. L'Autriche, qui aurait pu peut-être la sauver, épiait le moment de lui arracher sa dépouille; et Bonaparte, que le génie de la destruction avait conduit par la main jusqu'au bord de l'Adiiatique, attendait le dernier mot du destin pour clouer dans sa bière cette grande pécheresse qui ne voulait pas mourir.

Le temps de l'expiation était arrivé; la fosse ouverte; les clous et le marteau préparés. La main d'un jeune homme de vingt-huit ans allait

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enlever ce poids de la balance européenne. Le globe, ébranlé sur son axe comme si Ton arrachait une étoile du firmament, se voyait forcé de chercher un autre équilibre entre ce nouveau vide dans l'espace et le soleil de Napoléon qui se levait sur lui, pareil à cet autre soleil de soufre enflammé que le Seigneur abattit un jour sur Sodôme et Gomorrhe.

On ne met pas impunément au pilon une partie de la création de Dieu où tout s'harmonise dans un accord céleste ; le scalpel du chirurgien ne tranche pas un membre sans détruire, avec la chair morte, le vivant et merveilleux tissu des veines, des artères et des muscles; le bûcheron n'abat pas un arbre sans faire mourir avec la racine, non-seulement la sève qui donne le fruit et l'ombrage, mais tout ce monde d'insectes qui vivent aussi sur cette grande vitalité! En tuant Venise, ce n'est pas seulement une ville, une nationalité, un peuple comme peuple qui va mourir : ce sont mille pauvres insectes humains qui vivent de cette grande vie; ce sont des cœurs, des âmes, des affections qui lui sont inhérentes comme la feuille l'est à la branche , comme la chair l'est aux os; c'est tout cela qui se va briser. Mais

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qu'importent quelques gouttes de sang? le manteau rouge de la victoire les essuiera.

Quoique Venise n'entende pas encore gronder l'orage qui s'amoncèle sous la ligne bleue de son horizon, elle a pourtant au fond du cœur un vague pressentiment qui porte le trouble dans tous ses sens. Il y a dans l'atmosphère que respirent les villes maudites quelque chose de la poussière du tombeau. Toute la population de Venise est sortie cette nuit-là de ses habitations; les places publiques, les rues, les canaux sont encombrés de groupes sinistres de citoyens qui osent à peine se questionner sur les événemens qu'ils ignorent; mais ils tournent la tète du côté de l'occident, et ils se demandent pourquoi l'air qui souffle de la terre ferme paraît être un vent de feu qui leur consume la poitrine : ils se demandent quel péril urgent nécessite cette réunion de quarante-trois sénateurs, pendant la nuit, dans le palais du doge, et pourquoi les patriciens de la république portent sur leurs fronts pâlis ce terrible sceau de la réprobation qui les fait ressembler à Caïn, marqué par le doigt de Dieu après le meurtre de son frère Abel. Et pendant ce temps le peuple grossier du port

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et des cabarets s'étourdit dans le vice et l'orgie.

Il est deux âines surtout qui pleurent au milieu de ce pressentiment général. C'est que le vent de la fatalité qui va balayer Venise de la face du monde a déjà soufflé sur elles son poison. Quoique la distance les sépare, une chaîne magnétique les ébranle d'une même secousse , et , comme ces mélancoliques oiseaux qui battent les vagues de leurs blanches ailes aux approches de la tempête, leurs douleurs impuissantes planent sur les palais de Venise avec un cri plaintif qui se perd dans l'immensité.

Pendant que Frédéric Ermer, absorbé dans ses tristes méditations, regarde d'un œil morne et stupide les apprêts que l'on fait pour son départ, Venezia, renfermée de son côté dans l'une des salles du palais du doge, ne peut détacher son regard de l'horizon, où mille affreux fantômes lui apparaissent au milieu des légers nuages qui viennent marbrer par intervalles la limpide sérénité du ciel. Tous deux regardent en pleurant les étoiles; tous deux y cherchent vainement la tranquillité de leur àme et l'explication de ce malaise inconnu qui la ronge.

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Il a été décidé qu'on n'attendrait pas le lendemain pour conduire Frédéric hors des murs de Venise sur la route de Florence. Cette nuit même une large gondole à quatre rameurs est venue de Fusine, et déjà le lieutenant Timotéo et son jeune ami sont assis sur les noirs coussins de cette rapide voiture d'eau qui ne demande qu'un signal pour glisser sur la surface unie du Canal-Grande. Le plus profond silence règne à bord de l'embarcation. Frédéric, pâle, anéanti, n'oppose aucune résistance; il semble avoir perdu le souffle et le mouvement ; tout son corps est raide et immobile comme les traits de son visage. Quelques larmes sorties des profondeurs de son âme montent à peine jusqu'à sa paupière , et s'échappent le long de ses joues, semblables à ces gouttes de rosée qui pendent aux feuilles racornies d'une lose inclinée et mourante. Rodolphe Ermer saute enfin le dernier dans la gondole, et les huit avirons des barcaroli s'enfoncent à la fois dans la mer. La gondole s'élance au milieu d'un flot d'écumes; elle fend l'air comme si huit chevaux vigoureux l'entraînaient dans l'espace.

Cette brusque secousse et récume d'une

VENEZIA LA BFXLA.

lame qui a rejailli sur son visage viennent tirer Frédéric de la stupeur où il était plongé.

— Eh quoi! déjà! dit-il avec un profond soupir? Déjà partir? déjà quitter Venise? Oli ! mon frère, je vous rejoindrai bientôt ici, je l'espère. C'est à votre sollicitation que je l'entreprends ce voyage de Florence. Pour vous satisfaire je vais m'exposer au juste courroux de M. de Neudorf, aux reproches de Wilhelmine. N'oubliez pas que c'est pour vous que je fais tout cela. N'oubliez pas que vous m'avez juré de découvrir la retraite de Venezia , de lui rendre mes lettres, de lui dire que toutes mes heures, toutes les minutes de ma vie lui appartiennent comme toutes les parcelles de mon sang, et qu'à travers les obstacles, les périls, à travers le feu de l'enfer, je saurai tôt ou tard

la retrouver Pardonnez, bon Rodolphe,

ayez pitié de mon pauvre cœur; chacun de ces coups de rames qui m'éloignent de Venise, est un coup de poignard qui me déchire et me tue.

— Quand vous reverrez Venise, interrompit Rodolphe , vous pourrez l'aimer et la contempler à votre aise; cette république superbe et sanguinaire, cette reine marchande si fîère de ses oripeaux sera sans doute une petite pro-

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vince française; car notre année fait halte en ce moment à Fiisine , et le général Bonaparte va tout à l'heure lui demander compte du sang de nos concitoyens si lâchement répandu !

— Puissances du cielî s'écria Frédéric, permettrez-vous un tel meurtre! Venise! Venise sous les pieds de l'étranger ! Des fers à Venise ! A Venise des bourreaux! Non, ne croyez pas qu'elle tende la gorge au couteau de ses assassins. 11 lui reste assez de force encore pour tirer du fourreau la vieille épée de ses doges, et si le destin des batailles l'abandonne, elle disparaîtra sous les vagues de l'Adriatique comme elle en sortit jadis emportant dans ses bras le génie des arts et de la liberté!

— Ces heureux jours, Frédéric, ces jours d'héroïsme et de vertu sont passés pour Venise : Venise assassine dans les hôpitaux de Vérone quatre cents soldats français qu'elle n'a pu vaincre sur le champ de bataille; Venise trahit l'Autriche auprès de la France, la France auprès de l'Autriche; et le sang de l'infortuné capitaine Laugier lui sert à cimenter sa double trahison. Venise, ville sans cœur et sans âme, qui perce la main que tu caresses de ta langue plus douce que le miel et funeste comme le

poison; on t'arrachera cette langue maudite pour l'exemple du monde, et on broiera ta tète exécrable sur le marbre de tes palais comme on écrase la tète d'un serpent. Le temps des vengeances est venu , le général Bonaparte va t'apparaître cette nuit comme l'ange de la mort au milieu du fer et de la flamme. Chacune de tes pierres démolies, chaque goutte de ton sang versé ne suffiraient pas si elles prenaient la parole pour accuser le nombre de tes forfaits.

— Voyez, dit Frédéric étendant la main vers l'horizon, voici le palais ducal où siège en ce moment ce même conseil qui déjoua les efforts de l'Europe au temps de la ligue de Cambrai. Voyez ces flots de peuple qui se pressent sur ces quais, au dessous du drapeau flottant de saint Marc. Le feu de l'héroïsme brille dans leurs yeux ! N'entendez-vous pas ce murmure de voix qui couvre le bruit de la mer? Ne l'entendez-vous pas?

— J'entends , interrompit Rodolphe, des voix qui chantent et des guitares qui résonnent. Ne voyez-vous pas vous-même que ce peuple ne s'est rassemblé que pour boire sans s'inquiéter du maître qu'il aura demain ?

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— Serait-il vrai, cria Frédéric, des guitares, des chants, des orgies! Oh! Venise! ma Venise! faut-il désespérer de ton courage! Est-ce ton chant de mort que tu chantes ainsi ! Quel funeste vertige t'égare ! Aux armes ! fils de Pisani ! Les galères génoises sont à Chioggia! Aux armes! Attila s'avance vers nos lagunes! Aux armes ! Venise ! Venise !

Mais des bruits de guitares, de joie et d'orgie répondaient seuls à ce cri. La gondole, qui entraînait Frédéric et Rodophe, s'enfonça dans l'ombre du Canal-Grande, et disparut, laissant après elle un plaintif gémissement , qui s'éteignit bientôt : — Venise ! Venise!

XXVIÏI.

6nnprK

Je vons hais parce que voas m'avez comblée tle bienfaits avec un visage dédaigneux et froid. J'eusse préféré votre sourire à vos trésors.

Louis de Mayiîard, — Outre-Mer, roman inédit.

Toujours! toujours la nuit ! cette fatale nuit du 3o avril 1797, qui retentit dans l'histoire comme un de ces funèbres coups de canon que l'on tire pour annoncer la mort des rois! Et pourVenezia toujours les larmes! toujours les II. 8

Il/j VENEZIA LA BELLA.

sombres prcssentimens! Accoudée à l'une des fenêtres du palais ducal, elle arrête ses yeux sur le ciel, où passent, comme des drapeaux déchirés, de grands nuages noirs tout sillonnés de cicatrices. Ainsi, dans son esprit, pareilles à ces va peurs lugubres, les tristes pensées s'amoncèlent et voilent de plus en plus les dernières lueurs de ses espérances. La tristesse de la nature pèse plus lourdement sur Venezia ce soir, où tout conspire à l'inquiéter, où la liberté lui manque. Il lui semble que si elle n'était pas retenue dans cette chambre par un ordre barbare, elle échapperait au malaise indéfinissable qui la poursuit.

Parfois elle quittait la fenêtre, effrayée des fantômes dont son imagination peuplait les airs, et elle mesurait à pas lents les dalles de sa prison. Puis elle s'arrêtait soudainement comme si ce bruit l'eût menacée; puis elle reprenait sa promenade et le cours pénible de ses réflexions.

Dans un coin de la salle, la vieille servante, à qui sa garde était confiée, tournait en silence, un chapelet entre ses doigts ; mais il était facile de s'apercevoir que la dévote obéissait moins alors aux inspirations de la piété qu'à la force •

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de riiabitude ; car elle était visiblement préoccupée (le la malheureuse jeune femme qui se désespérait ainsi, et elle suivait avec une sorte de douloureux intérêt les moindres mouvemens de sa captive. La vieillesse, quoi qu'on dise, ne porte pas toujours sous sa peau décharnée un cœur aussi dur que la pierre. Le souvenir d'autrefois influe tendrement sur la rudesse du temps présent, et sous cet amas de cendres, que le vent de la mort doit dissiper demain , couvent encore quelques étincelles que la vue des jeunes douleurs conserve le pouvoir d'animer.

Venezia était revenue s'appuyer sur la fenêtre.

— Madame, lui dit sa gardienne, le temps est triste , n'est-ce pas ?

— Bien triste, répondit la jeune femme sans détacher ses yeux des nuages.

La vieille reprit :

— J'ai connu des gens, madame, qui étaient joyeux et tristes selon que le ciel était clair ou voilé. C'étaient presque toujours des cœurs ma-, lades.

Cette fois la captive se retourna vers celle qui lui parlait ainsi, et elle l'observa plus at-

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tentivenient. Cette marque d'intérêt avait touché et attendri son orgeuil.

— Vous avez raison , ma bonne mère î ce sont des cœurs malades où quelques chères illusions s'étaient enracinées et qui n'ont pu se les voir arracher sans répandre des flots de sang. Le soleil les calme parce qu'il leur rappelle peut-être ces sourires de bonheur auxquels ils s'étaient laissé prendre. Un beau temps, une fleur éclatante, un tremblant rayon de lune, ce sont de mystérieux symboles qui leur traduisent le passé : ce passé qu'ils regrettent et redoutent sans cesse. N'insultez jamais à leurs misères, elles sont sacrées. Ceux-là ont peur de l'orage comme de l'avenir.

-^Eh! pourquoi s'inquiéter de l'avenir? pourquoi ne pas se confier au présent?

— Qui donc vit dans le présent ? Quel cœur n'est pas dévoré de la connaissance de l'avenir, et qu'est-ce après tout que le présent si vous ne le nommez le commencement de l'avenir? Comment jouir de l'heure actuelle si l'heure qui suivra nous doit apporter de nouvelles douleurs? Et pouvons- nous être complètement heureux sans qu'il reste une larme au fond de nos joies?

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— Vous aimeriez donc à savoir l'avenir, madame?

— Moins que Dieu, mais plus que l'homme.

— Eh bien, si vous voulez m'altendre, dans peu d'instans je serai de retour, et je vous amènerai une personne qui lit dans les cartes comme dans un livre de prophéties. Vous pouvez m'en croire.

— Et qu'elle est cette bienheureuse créature? interrompit Venezia avec un sourire.

— Ce n'est pas une créature, madame, c'est ma nièce.

— Il suffit quelle soit votre nièce pour que je désire la voir. Vous avez été pour moi un geôlier trop tendre, ma bonne, pour que je l'oublie jamais. Allez, je ne bougerai pas de cette fenêtre.

La vieille femme serra soigneusement son chapelet dans sa poche; puis elle sortit à la recherche de cette fameuse magicienne dont elle avait le bonheur d'être la tante.

Venezia la regarda partir avec plus d'émotion peut-être qu'elle n'en aurait voulu confesser. Le ciel, pendant ce temps, s'était un peu éclairci; quelques étoiles brillaient comme des yeux d'anges à travers les gazes flottantes

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des nuées. La fille de Venise tomba de nouveau dans les lugubres pensées auxquelles son geôlier était parvenu à l'arracher; mais à présent il s'y mêlait plus d'attendrissement , et les larmes montaient jusqu'à ses paupières.

Aussitôt qu'elle vit entrer la tireuse de cartes, qui talonnait madame sa tante, enfouies toutes deux dans des mantilles de toile bleue, elle s'écria:

— Soyez la bien-venue! ma belle. Je souffre, et vous possédez, dit-on, des remèdes pour les blessures du cœur. Parlez ! est-il vrai que l'avenir ne soit pas impénétrable à vos yeux? Parmi tant d'événemens que le sort tient dans ses mains de fer, prêt à nous les dispenser, auriez-vous le pouvoir de reconnaître ceux qui se doivent disputer la pauvre captive que voilà ? Vous pouvez tout dire, je suis faite à la douleur comme les flots de la mer à la tempête. Parlez, vous dis-je, vous n'aurez pas à vous plaindre de ma générosité.

— Je ne demande rien, dit sèchement la tireuse de cartes qui tressaillit dans sa mante, comme une couleuvre sous des touffes de gazon.

— Pardonnez-moi, interrompit Venezia. Je

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vois que mes paroles vous offensent. U y a des secrets en effet que l'or ne paie pas.

— Et des insultes, signora, que l'or envenime loin de les réparer.

— Je ne vous comprends pas, madame, murmura Venezia surprise et presque effrayée.

— Je ne m'en étonne point, fit en hochant la tète la nièce de la servante. Les oracles sont obscurs, vous savez!

— Tâche de ne pas l'être, toi, mon enfant, dit la vieille tante, sans cela cette belle dame dirait, avec raison , que nous nous somn>es jouées d'elle.

— Silence, ma tante, je vais obéira madame, et l'instruire, comme je le dois, sur tout ce que je pourrai dérober aux mystères du destin. Qu'elle attende, et elle ne se plaindra pas que je Taie abusée.

On approcha la table; une lampe fut placée à la droite de la sorcière. Son corps se perdait dans les plis d'une niante obscure, dont le capuchon rabattu lui cachait le visage comme un masque. Elle en soulevait un coin par instans pour permettre à ses yeux d'embrasser le peu d'espace que remplissaient les cartes et aussi aOu que sa voix put être entendue à tra-

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vers le voile épais qu'elle devait traverser. Il y avait en elle quelque chose de mystérieux , comme dans ses pratiques. Involontairement Venezia s'éloignait d'elle, et ne pouvait se défendre d'un vague effroi.

Quand les cartes furent étalées, la magicienne parut les observer attentivement, et se livrer à de difficiles investigations. Elle fit à plusieurs reprises le signe de la croix, et plusieurs fois elle brouilla les cartes.

— Madame, dit-elle enfin à Venezia, Dieu nous conserve tous. S'il daigne nous visiter véritablement, voici ce qu'il me dévoile de votre sort.

Vous êtes née à Venise d'une famille trèsnoble et très-puissante autrefois. Selon une ancienne légende, votre illustre race, qui a commencé avec la république , doit finir avec elle.

— C'est vrai , murmura la jeune signora, qui prit soudain un air grave et pensif, et puis joignit les mains comme si elle allait prier.

— Il est encore vrai que, parmi les trèsnobles rejetons de vos aïeux, la jeune femme que ses parens ont nommée Venezia doit atteindre à la même gloire, à la même fortune que cette ville, appelée comme elle Venezia.

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