MATHILDE GAGNON HERVART
Elle était datée du 29 décembre 1838,
Or, cette date était précisément celle du Jour, où Louis était devenu orphelin de sa mère. On sait que son père avait été tué au feu de St. Denis, un an auparavant,
Ce papier était, sans contredit, d’une grande importance pour Louis.
Nos lecteurs sauront plus tard comment ce précieux document se trouvait en sx possession.
Il resta plusieurs heures à contempler ce jone et à relire les derniers avis qui lui venaient de sa mère.
Tout à coup, le son argentin d’une horloge, suspendue dans sa chambre, le fit tressuillir.
Trois heures venaient de sonner,
— Trois heures ! s'écria-t-il, et Hortense qui m'attendait pour dîner !
Il replaça le tout eomme c'était auparavant, et se rendit immédiatement chez M. Darcy.
A tout moment, Hortense s'attendait à voir arriver Louis heureux de la revoir,
Elle ne pouvait Comprendre le retard qu'il apportait dans sa visite,
Midi sonna.
M. Darcy demanda le diner Hortense, cherchant un prétexte pour retarder le dîner de quelques minutes encore, répondit qu’il n’était pas tout à fait prêt,
Maïs un quart d'heure après, le père ayant réitéré son Commandement, il faljut lui obéir.
Hortense affecta un mal de tête et ne se mit pas à table,
Elle s’enferma dans sa! chambre et se mit à la croisée pour guetter la visite de Louis, mais celui-ci n’arrivait pas,
Enfin lasse d'attendre aussi longtemps, Hortense résolut de sortir et partit dans un coupé attelé de deux chevaux fringants de race anglaise,
Elle ordonna à son cocher de passer devant l'étude du patron de Louis, mais après avoir jeté un regard à travers les croisées, elle ne le vit pas à son poste. Elle fit alors changer la voiture de direction et la fit arréter à quelques pas du domicile de l'étudiant, après avoir glissé entre les mains de son cocher un billet écrit à la hâte.
Mais le cocher apporta le billet en disant que M. Hervart venait de sortir.
Hortense prit alors le parti de retourner chez elle.
Le lecteur sait qu’en abandonnant son logis, Louis Sétait rendu directement chez M. Darcy. A peine arrivé, il demanda naturellement à être introduit
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auprès d’Hortense, mais cette dernière n'était pas encore de retour. Il allait repartir assez tristement, lorsqu'il aperçut la voiture qui la ramenait à la maison. Hortense, en apércevant son fiancé, ne put retenir un cri de joie,
Si l'on songe qu'il passaient rarement une Journée sans se voir, la Séparatic-: les deux amoureux leur avait paru longue. Aussi leur première rencontre après le départ du jeune homm ne pouvait manquer d'être joyeuse ; le fait est que leur conversation ne taris sait point. Entre autres choses, Hortense demanda à Louis la cause de son absence du dîner où on l'avait attendu. Ne sachant trop comment s'excuser, il se contenta de dire qu’un travail commandé par son patron et qui ne pouvait souffrir le moindre retard l'avait empé hé de se rendre à l'invitation de la jeune fille. Hortense parut satisfaite de cette réponse,
Ils causèrent ainsi pendant une grande partie de l'après-midi de ces milles propos vieillis et néanmoins toujours nouveaux entre amoureux, sans sa de l’heure qui aVançait sans cesse.
Ils furent enfin rappelés de leur tête-à-tête par l’arrivée de M. Darcy. Louis resta à souper.
Il fut gai au commencement du repas ; mais tout à coup il devint froid et sérieux. Ses yeux avaient ren-
contré le fameux jonc et devaient y demeurer fixés jusqu’à la fin du souper.
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M. Darcy feignit de ne pas s’en apercevoir ; Hor-
tense ne savait à quoi attribuer ce changement dans l'attitude de Louis.
Quant à ce dernier, un violent combat se livrait
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dans son âme. Devait-il craindre un ennemi dans le père d'Hortense ? D'un autre côté comment expliquer
la possession de ce jonc par M. Darcy ? Le billet qu'il tenait de sa mère ne parlait que de Raoul de Lagusse. Aurait-il deux ennemis ? Toutes ces pensées bourdonnaient dans sa tête et l'empêchaient d’y voir clair. |
Cependant dès qu’ils furent levés de table, il parut | resaisir sa gaieté habituelle. |
On passa dans le salon.
— Hortense, demanda Louis à la jeune fille, savezvous d'où Monsieur Darcy tient le jonc émaillé d'une fleur bleue qu'il porte continuellement à la main gauche ? eo.
— Non, répondit Hortense. Mais que peut vous faire ce jonc ? Serait-ce Pour n'en donner un semblable, ajouta-t-elle en souriant ?
— Peut-être.
— Dans ce cas, je vais le savoir de mon père, et Hortense traversa la chambre pour se rendre auprès de Darcy, qui fumait tranquillement un cigare de Havane, mais sans perdre un mot de la conversation des deux jeunes gens.
Cependant, il feignit n'avoir rien entendu et, lorsque Hortense lui parla du jone qui préoccupait tellement. Louis Hervart, il s’approcha de la lumière pour le bien faire voir par tout le monde, Ma fille, cet anneau, je le tiens de ta mère, dit-il. Je te le destine et je te le donnerai bientôt,
À ces paroles, Louis pâlit terriblement ; si véritablement ce bijou venait de la mère d'Hortense, celle-ci pouvait être sa sœur. Cette pensée le navrait,
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Quant à Darey, il épiait la figure de son futur gendre. En le voyant ainsi envahi par cette pâleur subite un sourire de cruelle satisfaction Passa sur ses lèvres, Mais que peut donc lui faire ce jonc, se disait-i] ? Il était trop jeune alors, il ne peut avoir garder aucun souvenir de cette effrovable nuit, il n'avait qu'un an.
De son côté Loui. se rit assez vite, et la pâleur qui couvrait son visoge disparut Complètement, Il continua à causer ecnine si ‘len n'était arrivé.
Mais à son départ : : chez M. Darcy, il se prit à crier: “ Hortense n’est Pas ma sœur, cela ne se peut Pas, ce serait trop affreux. ”
Et il se frappait le front. Eh non! elle n'est pas ma Sœur, reprit-il soudain, puisque je n'avais qu'un an lorsque ma mère est morte, et Je suis un enfant unique. Mais n'importe, ce jonc m’embarrasse tout de même. Ce jonc! ce jonc! Il faudra bien que je sache, oui il
faut que je sache.
M. Puiverr
Peu de temps après les événements auxquels nous avons fait assister nos lecteurs, un riche fermier de Sainte-Anne de Bellevue, mieux connue sous le nom de Sainte-Anne du bout de l'Isle, étant située à l'extrémité nord-ouest de l'Isle de Montréal, prenait un train express pour Montréal, Il venait à peine de s'asseoir dans un Wagon de première classe et de déplier son journal, lorsqu'il se sentit légèrement frappé sur l'épaule.
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— Bonjour M. Puivert, fit une voix tout à fait étrangère au fermier, qui, naturellement ‘surpris, se prit à examiner ce nouveau personnage avec des yeux ébahis, tout en gardant le silence. Son interlocuteur était un homme paraissant assez robuste, bien fait de sa personne, mäis dont la figure peu sympathique, du reste, produisait une impression fâcheuse, due principalement au manque de franchise de ses yeux et a un sourire presque continuel, méchant et railleur tout à la fois,
Voyant la persistence du fermier de Sainte-Anne à le regarder sans répondre à son salut amical, l'étranger lui adressa de nouveau la parole.
— Est-ce que vous ne me reconnaïtriez pas ? lui demanda-t-il. Vous êtes bien M. Puivert, le fermier de M. Darcy, à Sainte-Anne ?
— Vous ne vous trompez pas, je suis bien M. Puivert.
— Alors, vous ne pouvez avoir oublié votre courtier d'affaires chez qui vous déposez votre argent généralement quand vous venez à Montréal, Edmond Marceau; vous êtes venu, encore tout dernièrement, à mon bureau sur la rue Notre-Dame !
— Ah ! en effet, je vous demande pardon, si je ne vous ai pas reconnu, mais l'obscurité dans ce wagon...
Disons tout de suite que le digne fermier de M. Darcy n'avait jamais vu ni connu Edmond Marceau, et qu'encore bien moins avait-il jamais déposé aucun argent chez lui, maïs, pensant trouver une affaire dont peut-être il pourrait tirer quelque gain, (l'amour du gain et l’avarice étaient les principaux vices du fermier) il à ait cru devoir répondre afflrmativement au courtier,
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Puivert passait avec raison pour un homme d'une grande intelligence, mais cette fois, il faisait fausse route et ne devait s’apercevoir que plus tard du piège que lui tendait son prétendu courtier Edmond Marceau, et dans lequel il allait donner le pied tout
bonnement. Marceau lui parla d’abord de sa ferme puis, tout à Coup changeant de sujet :
— Mon cher monsieur Puivert, dit-il, prouver tout de suite que je suis un Parfait honnête homme, ce dont VOUS seriez porté à douter peut-être.
— Mais je vous demande Pardon, je n'ai Janais douté un seul instant de votre probité,
— De mieux en mienx Pour moi alors, car si
voulu et si je voulais encore, je v Somme de $700.00,.
— Vous voulez rire, je crois, fit Puivert qui c Gait à craindre pour son argent,
—-Je ne ris pas le moins c'est que lors de votre derniè avez oublié d'exiger un reçu parlais il y à un instant.
— Vraiment ? fit Puivert,
— Îl n’y a rien de plus vrai,
— Donnez, donnez, fit le fermi perdre la tête Complètement, Pui les yeux sur le reçu qui était d'u
Je vais vous
J'avais OUs ferais perdre une
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re visite chez moi, vous
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Tenez, le voici.
“Reçu de monsieur Théodore Pui
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Décidément, Puivert ne pouvait revenir de sa surprise. Affaire d’or, murmurait-il, affaire d’or !
Le courtier examina à loisir la figure avide du fermier.
— Îl ne vous Manquerait pas quelque autre reçu ? demanda-t-il à Puivert.
— Je crois que j'ai perdu les deux derniers, répondit effrontément celui-ci.
Edmond tira un petit livret de sa poche.
— Je vais voir, dit-il. Bon, m'y voici, Je crois ; quinze cents piastres déposées le 29 Janvier, et, quatre
cent cinquante, le 15 F évrier. C’est bien cela, n'est-ce pas ?
— Oui, dit Puivert.
Edmond signa deux reçus pour ces sommes, et les donna au fermier,
—Décidément, cet homme est fou, pensait Puivert,
C’est une affaire d’or Pour moi, murmura-t.il d’une voix assez forte pour être entendu de Marceau.
— Affaire d’or, oui, répondait celui-ci tout bas, mais On verra bientôt à qui elle profitera le plus. Tu me crois fou, vieux Puivert, mais prends garde à toi,
Puis tout haut :
— Serait-ce une indiscrétion de vous demander ce que vous venez faire À Montréal ? |
— Nullement, monsieur, Vous savez sans doute que J'ai des relations d’affaires avec M. Darey, et il m'a fait demander.
— Viendrez-vous faire encore quelque dépôt chez moi, monsieur Puivert ?
— Non, car je suis court d'argent ; même J'aurais besoin d’une fetite somme.
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— Fort bien, monsieur.
Vous demain à mon b
ureau. Je v l'argent si vous en avez be
— À quelle heure ? demanda Puivert, — À l'heure qui vous conv — Très-bien :
n'avez qu'à passer OUS avancerai même de Soin.
agon rs, et cria d’une
voix forte :
€ Montréal] ”