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— Ma mère, je n'AVais pas compris.
— Je crois plutôt que tu n'écoutais pas,
— Parlez alors, Je promets cette fois de vous écouter avec attention
Mêmes reproches, mêmes réponses devaient se renouveler constamment tout le temps du voyage,
Heureusement, Je bateau qui transportait nos VOya- Beuses s'arrêta bientôt devant Montréal.
Mathilde n'avait Jamais vu la ville qui, à cette époque, était loin de ressembler à la grande métropole du St-Laurent que l’on admire aujourd’hui ; néanmoins son arrivée changea brusquement le cour de ses pen-
Le vieux Couple demeurait dans une de ces maisons situées près Ja place Jacques Cartier, dont quelquesunes existent encore, Cette maison ne devant plus attirer notre attention, la seule description que nous en ferons sera qu'elle se Composait de cinq appartements tous bien meublés, quoique sans luxe apparent,
Madame Pouliotte reçut ses hôtes avec beaucoup de coriialité, Pendant Presque toute l'après-midi, madame Gagnon s'occupa de ses effets de voyage. Mathilde aida à sa mère et n’eut pas le temps de s'ennuyer.
À six heures, tous les hôtes du père Pouliotte se réunissaient autour de la table pour le souper, Pendant toute la durée du repas, celui-ci, qui avait été marih
VENGEANCE PATALE 15
pendant sa jeunesse, se montra de trés bonne humeur et amusa beaucoup Madame et Mlle, Gagnon par ses histoires navales et par les nouvelles politiques du Jour. En effet, à cette époque, toutes les têtes étaient plus ou moins échauffées par là politique et attendaient avec anxiété les évènements qui devaient suivre.
La veillée devait être courte : Mathilde et sa mère avaient été très matinales ce jour-là, à canse de leur départ de Saint-Antoine, et ge sentaient fatiguées de leur journée. Tout le monde se
retira done de bonne heure.
Les Jours suivants furent employés par Madame Gagnon et sa fille a faire Je tour des principales mai-
sons de commerce et aussi à visiter In ville, la jeune
fille ne voulant Pas reprendre le chemin de St-Antoine Sans avoir une Connaissance, sinon parfaite, au moins assez familière de Montréal. Cependant la veille de leur départ elles n'avaient pas terminé leurs achats, Toutes deux sortirent ensemble pour la dernière fois.
Elles cherchaient depuis assez longtemps, sans pouvoir trouver l’objet de leur désir, lorsqu'en arrivant près de la Place d'Armes, sur la rue Notre-Dame, elles furent assez gaillardement toisées par un jeune homme qui se trouvait sur leur chemin,
— Que cette petite fille est done jolie ! s'écria-t-il ; tout haut, en regardant passer Mathilde,
Celle-ci rit sous ape ; mais il n’en fut pas ainsi de sa mère qui fut très vexée de l'insolence du jeune homme, lequel du reste ne Parut, en aticune manière, préoccupé du mécontentement qui perça sur la figure de madame Gagnon.
L'incident n'eut pas de suite pour le moinent, et peu
après Mathilde laissait sa mère pour aller rendre visite à une ancienne amie de couvent avec qui elle avait avait conservé des relations la plus tendre amitié ; elles ne s'étaient pas revues depuis leur sortie du couvent, Leur première entrevue ne pouvait manquer d’être longue et très-amicale, et la fiancée de Pierre donna libre cours à ses anciens souvenirs, sans s'apercevoir que l'heure avançait rapidement, Il n’était pas moins de six heures, . * quand elle reprit le chemin du domicile du père Pouliotte.
Le lecteur trouvera, sans doute, qu'il n’était pas bien tard, surtout à cette époque de l’année où les Journées du reste sont , assez longues, Mais par ces temps de trouble, il n'était pas prudent pour une jeune tiile de s’aventurer seule dans certaines rues de Montréal que Mathilde, comme On sait, ne connaissait que fort imparfaitement. Elle s’éloigna de la route qu'elle aurait dû suivre et, lorsqu'elle s’aperçut de son erreur, elle s'engagea dans une ruelle où, depuis peu de temps, avaient été placées des sentinelles de l’armée anglaise,
Elle devait bientôt regretter son imprudence : tout à coup elle se sentit saisir à la taille Par un homme d'unegrandeur presque colossale qui,aprèsl'avoirexaminée pendant quelques secondes, lui adressa en anglais quelques paroles d’un goût plus que douteux, puis lui offrit de la reconduire chez elle,
— Laissez-moi, fit Mathilde effrayée, je veux m'en retourner seule.
L'inconnu, qui portait l’uniforme de Capitaine d’infanterie, Voyant qu’il parlait à une Canadienne, lui répondit en assez mauvais français qu’il l'accompagne-
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rait tont de même, puis il essaya de l’entraîner avec lui, Celle-ci voulut fuir, mais la ténacité de son fâcheux Compagnon triompha facilement de la volonté de la jeune fille.
— Ne craignez donc rien, lui dit-il, venez souper avec moi et nous aurons beaucoup de plaisir ensemble.
— Âu secours, cria Mathilde de toute ses forces.
Soudain, comme s'il n’eût attendu que cet appel, un homme qui avait pu, sans être remarqué, saisir une partie de la conversation entre la jeune tille et son agresseur, s'élança sur ce dernier et, après une lutte d’un instant à peine, le repoussa assez violemment pour que l'intrus se tint pour battu et abandonnât la partie au nouvel arrivant,
Mathilde allait remercier celui qui était si vaillamment .ccouru à sa défense, quand elle reconnut en lui le jeune homme qui avait proféré l’insolente remarque qui avait tant déplu à madame Gagnon, et elle ne se crut pas en plus grande sûreté. Elle balbutia quelques mots de reconnaissance et reprit vivement sa marche, si inopinément interrompue par l’incartade du militaire
Nous ne doutons Pas que son courageux défenseur eût désiré faire plus ample connaissance avec elle mais craignant de la blesser en usant des mêmes procédés que son antagoniste, il la laissa retourner seule, et se contenta de la suivre de loin.
Maïs grande fut sa surprise lorsqu'il la vit entrer chez le vieux marin. “ Où diable, se demandaat-il, le père Pouliotte a-t-il, pêché cette jolie fille ?” Puis après un moment de silence : “ J'irai chez lui ce soir, et je ferai connaissance avec la Jeune fille, pourvu que la vieille qui l’accompagnait cette après-midi n’y soit pas, ou qu'au moins elle ait lié ma figure, ” ur
en mnt Rem
RAOUL DE LAGUSSE
Le même soir il se présenta en effet chez le père Pouliotte et la connaissance fut bientôt établie avec Mlle. Gagnon et sa mère, qui ne le reconnut pas. Le lecteur comprendra facilement que Mathilde, après les deux événements si intempestifs de cette Journée, ne pouvait avoir oublié sa figure.
Le jeune homme se nommait Raoul de Lagusse. Il causa d'abord avec les diverses personnes qui formaient l4 société de madame Pouliotte ce soir-là, puis il réussit enfin à se rapprocher de celle qui l'avait fasciné en aussi peu de temps.
Il commença par lui adresser quelques banalités d'usage, puis il attira bientôt son attention sur leur rencontre de l’après-midi.
— Mademoiselle, fit-il, cela a été un grand bonheur pour vous et pour moi que je fusse auprès de vous, lorsque vous avez été attaquée par cet insolent Anglais. J'en suis d'autant plus ravi que le hasard seul a tout conduit, \
— Pardon, interrompit Mathilde, muis est-ce seulement le hasard qui vous a placé sur mon chemin lors de cet incident ?
— Que croyez-vous donc ?
— C'était la seconde fois que je vous rencontrais dans la journée. ...
Raoul ne la laissa pas achever sa phrase, il comprit ce qu'elle allait lui dire. Il essaya de feindre l’étonne-
ment
RE
— Vraiment, fit-il, vous m'aviez déjà rencontré ?
— Mais oui, répondit Mathilde sans se troubler, et J'aurais cru trouver chez vous une meilleure mémoire des figures que vous avez déjà vues,
— J'espère que vous voudrez bien me dire l'endroit de cette première rencontre.
—— Sans doute, je dirai presque avec plaisir, parce que vous semblez décidément ne pas avoir une mémoire heureuse ; c'était sur la Place d'Armes, où j'étais avec ma mère, je vous rappelerai en même temps votre exclamation à mon égard à cette occasion ; mais peutêtre serait-ce inutile, dans le cas où vous ne l'auriez pas oubliée.
— Non, mademoiselle, Je ne l'ai pas oubliée ; j'avais tort, mais il m'est impossible de taire mes pensées,
— Même des pensées de cette nature ?
— Même celles-là. Ne me pardonnerez-vous pas ce langage pour une fois ?
— Îl le faut bien, monsieur. D'ailleurs, le service que vous m'avez rendu depuis m'a fait oublier cet incident.
— Maintenant, si j'ai bien compris le sens de vos dernières remarques, vous douteriez que je doive au hasard le bonheur de vous avoir été utile ensuite.
— Je me trompe peut-être, mais je croyais tout simplement que vous m'’aviez suivie.
— Vous ne vous trompez pas,
— J'en étais sûre ;: mais quand je vous ai quitté la
seconde fois, ne m’avez-vous pas vu entrer chez M. Pouliotte ?
— Pas le moins du monde.
— ?ourquoi done m'aviez-vous d’abord suivie et
#itendue — vous avez dû m'äbtendre, —car j'ai fait une longue visite à une amie ?
— Je ne sais trop que répondre. La curiosité m'attachait aussi À vos pas.
La veillée se prolongea assez tard, et Raoul s’en alla enchanté d’avoir fait la Connaissance des deux étrangères, mais avec le regret d'apprendre qu’elles Partaient le lendemain, Mais avant leur départ il voulut faire part au père Pouliotte de ses nouveaux sentiments, et il le‘pria de lui servir d’intermédiaire auprès de Mathilde. Il prétendait déjà à la main de la Jeune fille. Le bonhomme lui fit comprendre l’inopportunité de sa demande, lui dit qu’elle était déjà fiancée et qu'elle devait se marier prochainement.
— Quelle est donc le nom de son fiancé ? demanda Raoul.
— Pierre Hervart, répondit Pouliotte.
Raoul recommanda à ce dernier de renouveler ses respects aux deux voyageuses: mais en le quittant: “ Tant pis pour ce Hervart, s’écria-t-il avec rage ”.
+ esse DEAR LDC AC SUN UT EEE ST ROIS TAPER En MARS CE]
Nos lecteurs ne connaissant encore que très imparfaitement Raoul de Lagusse, nous leur saurons prob blement bon gré de parler de jui. Commençons :»; donner quelques détails de sa personne,
Il paraissait avoir une trentaine d'années : ses yeux, ses cheveux étaient d’un noir d’ébène et ses traits extrêmeu. nt réguliers, sa toilette était très recherchée ettoujnu: ::3 les derniers goûts et il n'avait pas, comme Gi. t, ‘changé les étoffes fines de l'Angleterre contre 1 ts 1me rustique que les patriotes portaient à cette époque.
Quant à son éducation, elle n'avait fait que révéler chez lui un caractère vagabond et incorrigible. A dix ans il savait à peine lire ; mais personne de son âge ne l'eût égalé pour manier la godille, conduire une embarcation ou pour dénicher les oiseaux. Rarement une journée se passait sans qu'il eût quelque querelle avec ses camarades.
Le sort voulut qu’un jour, à la suite de ces incartades d'enfants, un des petits batailleurs reçut une pierre à la tête. Le sang coula assez fort pour que l’on craignit, pendant quelque temps, pour les jours du petit blessé. Qui avait jeté la pierre ? c’est ce que l'on ne sut jamais au juste ; ce fut cependant sur Raoul que se portèrent les soupçons, et les parents de l'enfant malade se plaignirent à M. de Lagusse qu'ils menacèrent d'un procés, s'il ne déployait plus de vigilance à la conduite de son fils récalcitrant. Le soir, Raoul recevait de son père une sévère correction.
Le lendemain, il ne parut pas au déjeuner : on ll chercha partout, inais il avait disparu de la maison. On ne le vit pas de la journée, personne ne s'occupa d’abord de cet évènement : on était habitué à ses escapædes. Mais arriva la nuit sans que Raoul donnât signe de vie. La pauvre mère était inquiète ; le père n'était pas très rassuré. Le jour sui vant, de bonne heure, on se mit à la recherche du petit déserteur.
On le trouva tranquillement assis dans une rue peu éloignée du logis paternel, grignotant philosophiquement un morceau de pain sec; c'était IA tout son déjeuner. C’est là aussi qu'il avait couché à Ja Lelle étoile,
On le ramena à la maison.
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Sur le chemin le père lui tiruit les oreilles.
— Mauvais drôle, lui disait-il, n’as-tu pas songé aux larmes que tu ferais verser à ta mère en te sauvant ainsi ?
— Oui, répliqua l'enfant, J'y ai songé, mais pourquoi m'avez-vous battu ?
Il y avait dans cette réponse une résolution si énergique que monsieur de Lagusse comprit qu’à la plus légère réprimande, Raoul s'esquiverait de nouveau et, si bien cette fois, qu'il se mettrait hors de l'atteinte de ses parents. Le père le traita donc avec plus de douceur, mais sans plus de succès; l'enfant était déciment entré dans une mauvaise voie et il devenait de plus en plus indisciplinable, Lorsqu'on crut le temps arrivé de le mettre au collège, il s'y fit remarquer par des talents brillants, ce qui ne l’empêcha pas, après plusieurs avis adressés à son père par les directeurs de l'établissement, d’en être expulsé à cause de ses iuéfaits.
Quand Raoul perdit sa mère, il était âgé de dixhuit ans; la mort de la malheureuse femme avait été grandement accélérée par l'inconduite de son fils. M. de Lagusse finit par perdre patience et, renonçant défininitivement à faire de son fils un honnête homme par les voies ordinaires, il le confia à un capitaine de corvette, qui voulut bien se charger de lui. Quand Raoul apprit cette nouvele, il en fut ravi: “Je verrai donc enfin du pays, dit-il, je trouverai du plaisir selon ma fantaisie et, ma foi, si plus turd je désire me soustraire au joug de ce vieux matelot, je serai bien malheureux si je ne réussis pas à m'esquiver.”
Raoul fut donc placé à bord de la corvette la Mon-
D de
tréalaise, qui faisait voile pour le Pérou. Il ne tayda pas à se familiariser avec le Capitaine, qui se nommait Nicholas Pouliotte et qui n’était autre que le frère de l'hôte de Madame Gagnon et de sa fille.
Raoul demeura deux ans dans l'Amérique du Sud, où il parvint à amasser quelque argent, grâce surtout à la contrebande que, dès son arrivée au Pérou, il commença et ne cessa plus de pratiquer presque continuellement. C'est alors que le capitaine de la Montréalaise, qui n'avait jamais vu la France, fut pris du désir de visiter la terre de ses aïeux où il fût accompagné par son élève,
On était alors en 1830.
Le capitaine Pouliotte et Raoul débarquèrent à St- Malo le IS mai, c’est-à-dire deux mois à peine avant la révolution qui devait exiler à perpétuité Les rois de la maison de Bourbon.
Les évènements qui eurent lieu à Paris pendant les trois mémorables journées de juillet les séparèrent ; d'ailleurs Raoul venait d'atteindre sa majorité et, fier de sa liberté, il ne se préoccupa pas davantage de son ancien maître. Après une couple d'années, cependant, il rentrait de nouveau dans sa patrie, instruit par l'expérience de ses voyages, et ne turdait pas à se lier avec le frère du capitaine Nicholas Pouliotte ; sa présence chez ce dernier, la veille du départ des villageoises de St-Antoine, se trouve donc suffisamment expliquée.
Tel était celui qui avait cru pouvoir prétendre à la main de Mathilde Gagaon. |