INTRODUCTION
Le laboureur, après avoir mêlé au grain qu'il vient confier à la terre la substance toxique du chaulage, parcourt ensuite, la main levée, son champ creusé de nouveaux sillons. Telle est l'image vivante des conditions de notre existence en ce monde.
A la place des idées sinistres que le mot de poison éveille toujours, nous apercevions son grand rôle et ses immenses services dans la nature et parmi les hommes.
Au lieu de voir en lui l'un des aides les plus hideux de la mort, il se montrait à nous comme l'un des auxiliaires les plus puissants delà vie. C'est ainsi que peu à peu cette histoire du poison, pleine de surprises et d'intérêt, se construisit dans notre pensée.
Ce n'était plus l'horrible instrument du crime ou du désespoir, le poison de la cour d'assises ou de la morgue, que nous allions étudier. Ce n'étaient plus Hercule empoisonné par le fatal présent de Déjanire, Philoctète sentant dans ses veines le poison de l'Hydre de Lerne, Socrate buvant la ciguë^ qui allaient se montrer à nous. Nous n'avions pas à évoquer non plus la funèbre cohorte des empoisonneurs célèbres la TofTana, Locuste, les Brinvilliers, les Borgia. Point n'était besoin, pour l'intéresser au poison, de jeter au lecteur les tristes noms do Jegado, de Lafarge, de Bocarmé, de Lapommerais; de lui montrer les victimes dans la putréfaction de hideux bocaux sur la table du prétoire, les empoisonneurs assistés de leurs défenseurs, les experts aux prises et trouvant du poison partout. Nous n'avions pas à dresser non plus la statistique des crimes et des suicides par empoisonnement, à faire enfin le bilan des malfaisances de chaque poison, pour décider qui mérite le premier prix, de l'Arsenic ou du Phosphoi'e, de la Nicotine ou de la Morphine.
Au lieu donc de cette histoire lugubre, nous allons signaler le poison auxiliaire de la vie, et se montrant, dès l'origine de colle-ci, dans l'animal ou dans la plante.
Nous le suivrons dans toute la série des êtres, de l'infusoirc à l'hom me. Nous décrirons les merveilleux appareils d'inocu-
lation qui l'accompagnent. Nous verrons sa genèse dans le tissu des plantes sous tous les climats; ses migrations, ses fonctions dans l'édifice végétal.
Passant à notre espèce, nous étudierons l'homme générateur de poisons, dans son organisme et dans ses-aggloméralions.
Nous mesurerons la distance qui, grâce aux immortels travaux de Pasteur, nous sépare des jours récents oîi l'on massacrait encore des malheureux accusés d'avoir empoisonné les fontaines pendant les grandes épidémies.
Nous signalerons le civilisé de notre époque s'empoisonnant dans la production même du poison nécessaire à ses industries, ou indispensable pour lutter contre l'armée innombrable de ses ennemis. Microbes, Champignons, Rongeurs.
Nous terminerons enfin en le montrant victime de poisons qui, soulageant ses maux et lui faisant oubUer ses misères, captivent et subjuguent sa volonté.