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CHAPITRE IV

LE POISON A L'AURORE DE LA VIE

Le poison à tous les degrés de l'échelle zoologique. — Il n'e.^t pas l'attribut de tel ou tel type. — Sa nécessité. — Invertébrés. — Antiquité du poison chez les êtres. — Protozoaires. — Foraminifôres toxiques. Infusoires redoutables. — Monades vénéneuses. — Polypes. — Fleurs de la mer empoisonneuses. — Galères perfides. — Machineries étranges. — Étoiles dangereuses.

ous allons maintenant passer en revue cette innombrable armée des empoisonneurs, montrer la diversité de leurs venins, des organes qui les sécrètent ou les renferment. Nous montrerons à l'aide de quels artifices ou appareils d'inoculation ils s'en servent, dans quelles circonstances ils en font usage et quels sont enfin les résultats de cette inoculation.

Nous allons nous élever d'abord dans la série animale. Nous verrons que dans l'animalité le poison se montre dans toutes les classes ; cependant, plus on monte, plus le poison devient rare. Cela n'est point surprenant, le poison est l'arme des faibles. Lorsque sur les bancs de la Cour d'assises un vigoureux gaillard, aux formes ramassées, aux larges épaules, aux muscles saillants, vient s'asseoir entre deux gendarmes, pour répondre du crime d'empoisonneur , il nous inspire un profond sentiment de répulsion, et nous disons, on songeant à la victime : que ne l'assommait-il

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plutôt? Il en serait de même dans le monde vivant. Un éléphant empoisonneur nous semblerait un contresens, une monstruosité. La force et le poison vont mal ensemble.

Parmi les reptiles où il y a tant d'empoisonneurs, ce sont les plus faibles qui en ont eu le privilège ; les Sauriens le dédaignent, ils sont assez bien armés et défendus pour la lutte.

Au-dessus d'eux il n'y a pas d'empoisonneurs parmi les oiseaux, même parmi les oiseaux de proie. On dit cependant que le héron secoue son plumage à la surface de l'eau et fait ainsi tomber une substance pulvérulente sécrétée à la base des plumes, substance qui a la propriété d'enivrer le poisson. Certains oiseaux de proie, des vautours attaqués par l'homme, régurgitent la matière cadavéreuse dont ils se sont nourris sur leur adversaire et lui font lâcher prise.

Plus haut encore, chez les mammifères, le poison n'existe plus comme arme de guerre. L'Échidné et l'Ornithorynque possèdent cependant des ergots auxquels aboutit le canal d'une glande suspecte, mais ces deux animaux sont aussi les derniers des mammifères.

L'homme n'est pas un empoisonneur au même titre, et si l'on dit de quelques personnes qu'elles ont la dent venimeuse, c'est avec un autre sens. Ce n'est pas que l'homme ne puisse sécréter dans son économie dos substances toxiques, nous en parlerons plus loin; sa salive, par exemple, empoisonne par inoculation de petits êtres.

Une autre remarque importante, c'est que le poison, dans la série vivante, n'est pas l'attribut de tel ou tel

type animal, et que telle structure n'appelle pas forcément la sécrétion vénénifique. On peut être serpent sans être empoisonneur. On est polype sans avoir toujours des fils pêcheurs, on peut être arachnide sans posséder cette arme redoutable. Dans le règne végétal il en est de même ; toutes les espèces du genre strychnos ne sont pas toxiques; parmi les asclépiadées laiteuses, il y en a de vénéneuses et d'alibiles. Côte à côte sur le même sol, des agarics fabriquent du poison près d'agarics comestibles, et le lolium temulentum, la dangegeuse ivraie, croît parmi les blés, des graminées comme elle, ou dans les prairies artificielles, parmi les lolium. perenne et eYa^zcMm, plantes fourragères, etdes^o^zww comme elle.

La toxicité est donc indépendante de la structure et du milieu, elle ne relève que de la nécessité, chez les animaux au moins. Que la nécessité puisse créer l'organe, puisse le développer, le perfectionner, c'est là une vue de l'esprit que l'on peut soutenir à l'aide de quelques faits. Mais qu'un organisme comme celui du serpent ou du scorpion sécrète une substance dans laquelle les éléments chimiques seront combinés de telle façon que cette sécrétion sera poison pour l'espèce dont se nourrit l'empoisonneur et non quelquefois pour d'autres ; que le poison étant créé, l'animal, s'apercevant qu'un appareil d'inoculation aussi délicat que celui du Cerceris ou du serpent lui sont indispensables, se fasse constructeur d'instruments de chirurgie, toujours sous l'influence de la nécessité, c'est difficile à admettre.

Michelet, considérant une tête de vipère artificielle où l'appareil vénéneux était représente, ne put retenir cette

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exclamation : « Ohl que de soins pour tuerl » Parole de poète et non de naturaliste. La nature n'a pas la mort pour but; elle n'est jamais inutilement cruelle. Cette machine à tuer, l'appareil toxifère de la vipère,, est aussi une machine à faire vivre. Quant aux soins qu'elle révèle, nous pouvons dire plus, c'est du génie; il n'y a rien en effet de plus admirable qu'une tète de serpent vénéneux dans sa structure merveilleuse adaptée à son but. Une glande à venin, un réservoir qui reçoit celui-ci, des dents en crochets et canaliculéespour verser le poison au dehors, voilà les parties principales de l'horrible machine. C'est surtout son fonctionnement qui nous confond. Ces dents en crochets, dont le rôle est si différent des dents en général, ne doivent leur nom qu'à la place qu'elles occupent sur les maxillaires. Impropres à la mastication, elles seraient un obstacle à la déglutition du bol alimentaire si elles étaient fixes; elles jouissent d'une certaine mobilité, et lorsque, après avoir été dirigées d'arrière en avant par l'énorme écartement des mâchoires, elles ont rempli leur fonction, c'est-à-dire inoculé le poison, elles rentrent d'avant en arrière dans une sorte de gaîne des maxillaires qui les portent et ne peuvent plus subir aucun dommage, ni être un obstacle au cheminement du bol alimentaire, quelquefois énorme.

Dans une exposition, vous accorderiez certainement un prix, une mention très honorable au moins, à l'inventeur d'un pareil instrument qui aurait ainsi combiné le jeu d'un mécanisme admirable avec la création et la sécrétion d'un poison merveilleux. Chimiste habile et mécanicien consommé, cela se voit rarement dans le

même homme, mais cela se rencontre, paraît-il, souvent chez les reptiles dont nous parlons. Mais non, ce n'est pas le serpent inintelligent et inconscient qui est l'inventeur et l'artiste de ce chef-d'œuvre, cet inventeur est encore plus inintelligent et plus inconscient que le serpent lui-même, puisque c'est le hasard, ce dieu du transformisme.

Le Poison chez les Protozoaires. — Au plus lointain des âges, à l'origine même de la vie, le poison fait son apparition et joue son rôle. Il faut renoncer à cette idylle de l'âge d'or et des premiers sourires de la création chantés par les poètes. La bataille ardente, la lutte implacable a été le lot des créatures dès les premiers jours.

Dans les mers profondes et tièdes, les premiers êtres furent des protozoaires, et parmi ces derniers des infusoircs flagellifères, des foraminifères. Au travers d'une cuirasse arénacée, chitineuse ou calcaire, ces élégantes créatures, dont les débris accumulés ont constitué et constituent encore des assises énormes, laissent passer par de fines perforations des centaines de pseudopodes qui s'agitent au dehors. Quelques naturalistes, en étudiant ces foraminifères vivants, ont constaté que lorsque l'un de ces bras venait à toucher quelque petit organisme, celui-ci semblait comme paralysé, immobilisé soudainement. Il faut conclure que ces bras de foraminifères peuvent sécréter un poison qui foudroie la victime. Le foraminifcre n'a plus dès lors qu'à contracter ses pseudopodes pour amariner sa proie. C'est grâce à leur cuirasse défensive et à leur matière toxique offen-

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sive, que ces petits êtres, malgré leur fragilité, ont pu traverser les siècles, et que certaines espèces, qui existaient déjà dès l'aurore de la vie, se retrouvent encore dans les mers actuelles.

Chez les infusoires proprement dits, le poison semble' encore apparaître. Quelques-uns d'entre eux peuvent lancer des traits empoisonnés, ou trichocystes. On a vu un loscophylum succomber rapidement au contact des flèches lancées par un cyclidium. D'autres infusoires, dont nous no connaissons pas les instruments d'inoculations ou de contact venimeux, semblent encore poison dans toute leur masse. Telles sont certaines monades. Nous devons à M. le professeur Ed. Heckel quelques observations très curieuses sur ce sujet, faites pondant son séjour à la Nouvelle-Calédonie. On admettait dans la colonie que l'apparition de certaines monades sur la surface de la mer coïncidait d'une façon constante avec des phénomènes irrécusables de toxicité chez certains poissons qui jusqu'à ce moment n'avaient point paru être nuisibles.

Au mois de février 1868, M. Ed. Heckel constata que la mer des environs de Nouméa était littéralement couverte d'une couche très épaisse de monades; la transparence des eaux en était troublée. De ces monades, les unes teintaient la mer en rouge, les autres en gris jaunâtre. L'observateur recueillit deux flacons de ces différentes variétés. Une certaine quantité de ces infusoires fut mêlée à du poisson frit, indemne de tout soupçon, et administrée à des chats. Deux heures après le repas, ils donnèrent des signes non équivoques de troubles profonds dans l'acte de la digestion : vomissements ré-

pétés, évacuations alvines mêlées de sang, anxiété profonde, surexcitation nerveuse très marquée, soif inextinguible; enfin, en dernier lieu, abattement, prostration: tels furent les symptômes qui précédèrent la mort. Nous citons textuellement.

A l'autopsie, M. Heckel trouva la muqueuse intestinale fortement injectée sur tout son parcours et, à l'aide du microscope, il put retrouver dans les matières fécales une grande quantité de monades parfaitement intactes, elles avaient seulement changé de couleur.

Assurément, les monades n'ont rien à craindre des chats qu'elles empoisonnent, elles ont plus à redouter les poissons qui peuvent les avaler, et cependant, si elles rendent ces derniers toxiques, elles ne les empoisonnent pas, soit que le poisson soit rebelle à leur action, soit que, vivant au milieu d'elles, il lui soit possible do n'en point ingérer. D'un autre côté, s'il n'en ingère pas, comment sa toxicité coïnciderait-elle avec l'apparition des monades?

M. Heckel a constaté que des rougets, retirés d'un aquarium saturé do monades, n'étaient pas devenus toxiques. La coïncidence de la toxicité avec la présence des monades n'établit donc pas que la toxicité leur soit due. Celles-ci, d'ailleurs, ne se retrouvent jamais dans le tube intestinal des poissons, toxiques ou non.

De ces faits, nous retiendrons sçulement ceci : les monades empoisonnent les chats, qui ne sont pas de leur monde et ne s'en méfient pas. Les monades n'empoisonnent pas les poissons, qui sont de leur monde, mais qui s'en méfient et n'y touchent pas.

Assurément, le poison de ces chétives créatures no

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saurait agir que sur les plus petits des êtres. Voilà des empoisonneurs au dernier degré de réchelle, des empoisonneurs inconscients, puisque, ne voyant pas leurs victimes, c'est le hasard des courants qui les conduit dans le champ de leur action. Dans tous les cas , le poison doit être bien subtil pour que l'efiet puisse se produire soudainement au simple contact. Le poison n'est pas ici localisé, c'est le foraminifère tout entier qui est poison. Les Pseudopodes ne sont point des organes différenciés : c'est la masse sarcodique, partout uniforme, qui sortpar les ouvertures. On peut donc dire que, dans sa petitesse, le foraminifère, animal-poison, est un terrible adversaire et l'une des machines de guerre les plus redoutables que la nature ait construites. Pour lui, comme pour la plupart des animaux toxicophores, il n'y a pas de lutte, à proprement parler, par conséquent pas de risques. C'est avec raison que l'on a dit que le poison était l'arme des faibles ou des lâches. Nous le voyons revêtir ce caractère dès ses premières applications.

Nous parlerons plus loin des sources d'empoisonnements déterminés par les infiniment petits du monde bactérien.

Polypes. — Au-dessus des Protozoaires, voici l'armée des Polypes, vivant dans les eaux douces et salées; les uns fixés, les autres flottants.

Les spongiaires semblent d'inoffensives créatures auxquelles la mer apporte complaisamment leur subsistance et les exonère ainsi des luttes pour la vie. Il y a cependant des éponges dangereuses pour les Mnl-

lusques sur lesquels elles se fixent, les huîtres, par exemple : telles sont les cliones, éponges perforantes qui souvent transpercent les coquilles les plus épaisses; sans cloute ce n'est pas seulement à l'aide de leurs spicules que cette opération est possible, et ces spicules agissent concurremment avec une sécrétion, dont la nature chimique facilite leur tâche. Les spicules d'épongés, introduits sous l'épiderme, sont irritants et doivent cette action aux liquides sécrétés qui les baignent.

Parmi les Cténocères, au nombre desquels se montre la brillante famille des Corallidés dont les Polypes furent pris, avant Peyssonnel, pour de véritables fleurs, rencontrerons-nous des empoisonneurs ? Pourquoi pas? Dans le monde végétal, ce sont souvent les plantes aux fleurs les plus belles, aux parfums les plus suaves qui élaborent les poisons les plus dangereux. On peut soupçonner que chez les Corallidés la beauté n'est pas non plus exclusive de la production de la matière toxique. Darwin a découvert aux Gallapagos doux espèces de corail du genre Millépore, dont les branches rudes au toucher ont le pouvoir de piquer les animaux qui s'y frottent. En contact avec l'épiderme, elles occasionnent une sensation de brûlure pareille à celle de l'ortie. Nous ne savons si chacun des Polypes de la colonie peut en user activement contre l'ennemi ou la proie ; il est tout au moins probable que cette propriété n'est pas mutile à la colonie, quand cela ne serait que pour éloigner les espèces marines qui broutent l'extrémité jeune et tendre des branches coralliaires, comme les ruminants broutent les pousses nouvelles. Les animaux ont l'instinct du poison et s'éloignent prudemment des formes vivantes,

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animaux ou plantes, qui on recèlent. Liesk a été témoin de ce spectacle étrange : des Scares d'un splendide moiré vert ou bleu broutant des coraux, et jusque des Iloloturies se repaissant de cette nourriture.

L'action toxique s'accuse davantage dans la classe des Zoanthaires, animaux-fleurs, dont l'élégance et les brillantes couleurs cachent do vulgaires empoisonneurs. Telles sont par exemple les Actinies ou Anémones do mer. Chez plusieurs espèces, les tentacules rangées autour de la bouche possèdent des propriétés urticantes qui agissent vivement sur les petites espèces, en les paralysant. M. Hollard a vu des petits Maquereaux touchés par les tentacules de l'Actinie verte mourir immédiatement.

Les Discopliores ou polypo-méduses sont généralement remarquables par la délicatesse de leurs tissus, véritables gelées transparentes sans grande consistance. Voilà des êtres bien exposés dans les batailles de la vie. Ils sont cependant carnassiers, et pour vivre il faudra lutter contre des adversaires qu'on no peut voir et souvent mieux défendus. Ces adversaires, soruantsurles Méduses, par exemple, peuvent les traverser de part en part, ou bien, dans leur résistance aux longs bras qui les ont saisis, peuvent arracher ceux-ci et s'éloigner de leur dangereux adversaire. Nous voici en présence d'une organisation exigeant un armement spécial qui mette ces fragiles créatures à l'abri des violences. Le poison seul, un poison rapide et stupéfiant, pourra mettre les polypo-méduses en état de vaincre les résistances désespérées, et par suite do vivre.

Leur organisation est merveilleuse : non seulement

ils ont reçu un poison qui leur a valu longtemps le nom caractéristique d'Acalèphes, ou orties de mer, mais ce poison est lui aussi contenu dans des organes spéciaux et associé à des appareils d'inoculation d'une structure admirable.

L'intention de la nature est donc encore ici manifeste ; l'animal est outillé pour se servir du poison, et son organisation lui en rend l'emploi indispensable.

Voici l'Hydre verte, dont les études de Trembley ont fait une des curiosités du monde vivant. C'est à l'aide de ses longs bras que l'animal aveugle, mais sensible à la lumière par toute sa surface, explore le milieu liquide dans lequel il vit et s'empare des petits êtres vivants qui lui servent de nourriture, tels que larves de Diptères et Entomostracés. Les bras présentent à leur extrémité, de même que sur leur longueur, des renflements porteurs des organes tactiles et préhenseurs. Les principaux sont les organes sacciformes, à orifice externe, appelés hastœ par Corda, hameçon par Ehrenberg. Les bras sont en outre hérissés d'acicules rigides, très faciles à détacher.

Tous ces organes sont doués de propriétés urticantes et paralysantes. M. Doyere a retrouvé dans le corps d'une larve d'insecte avalée par un Hydre un grand nombre de ces hameçons accompagnés de leurs filaments. D'un autre côté, M. Corda a constaté que les petits organismes saisis par les tentacules succombent rapidement et cessent toute espèce de mouvement.

Les Méduses sont encore de belles empoisonneuses. Elles doivent agir très énergiquement sur les petits orga-

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nismes, puisque l'homme lui-même éprouve à leur contact une sensation très pénible.

Parmi ces belles et suspectes créatures, l'une des plus célèbres est la Physalie, connue aussi sous le nom de vessie de mer, galère, etc. C'est une colonie véritable d'individus de fonctions différentes, soutenue à la surface de l'eau par une grande vessie transparente, et teintée d'admirables couleurs, parmi lesquelles se fondent le pourpre, le violet et l'azur. Au-dessous de ce scolex flottent desfilaments charnus onduleux etspiralés d'un bleu céleste, ce sont les utilités sociales, reproducteurs, nourriciers, éclaireurs, sondeurs. Gardez-vous de toucher ces merveilles, elles sont puissamment armées pour l'attaque et la défense. « Cette galère, écrivait Dutertre, est autant agréable à la vue qu'elle est dangereuse au corps, car je puis vous assurer avec vérité qu'elle est chargée de la plus mauvaise marchandise qui jamais fut en mer. » Et Dutertre en parlait par expérience, car un jour, ayant saisi une de ces Physalies avec la main, les fils pêcheurs s'attachèrent à son bras, et jusqu'à l'épaule une atroce sensation de brûlure se fit sentir. Nous avons ressenti nous-mêmes cette impression très pénible et indéfinissable qui se prolonge assez longtemps. Nous comprenons, à l'engourdissement qui s'empara de notre bras, qu'un jeune matelot de la Princesse-Louise, sur laquelle se trouvait le naturaliste Meyen, faillit se noyer après avoir saisi à la nage l'une de ces Physalies, et eut bien de la peine à rejoindre le bord. Le même accident arriva à Leblond sur l'une des plages de la Martinique.

On comprend l'effet des tentacules de la Physalie sur

les poissons cl les polypes dont elle se nourrit: ils sont soudainement engourdis et capturés. Le poison de la Physalie n'agit que pendant la vie de l'animal. La dcssiccationlc détruit complètement, commel'ont prouvé les expériences de Ricord-Madiàna sur des chiens, à la Guadeloupe. Ces orties do mer se comportent donc, sous ce rapport, comme les orties véritables de nos champs.

Les Vellèles sont des hydro -méduses armées aussi do tentacules urticants, dont l'effet est analogue à ceux de la Physalie. Lesson, pharmacien en chef de la Marine, les a vus en action sur de petits crustacés et des poissons. Vogt a décrit le contenu des capsules urticantcs des tentacules et a vu, sous l'influence de la pression, toute une machinerie sortir de ces capsules sous la forme d'un fil long et raide, implanté sur un manche conique armé de pointes. Ceci constitue l'appareil d'inoculation du poison, dont il est ainsi porté d'infiniment petites quantités dans les tissus de l'animal capturé.

Ce sont encore des machineries de ce genre qui arment les fils pêcheurs de la Physsophore hydrostatique et de l'Agalme rouge. Vogt a étudié cet appareil chez la Physsophore et l'a vu en action. Placées à l'extrémité des des fils pécheurs qui sont en nombre très considérable pour une même colonie , ces capsules éclatent comme un obus et lancent contre la proie un fil composé d'une énorme quantité de corpuscules urticants, que le naturaliste compare à des sabres. La proie. Méduse, petit poisson, larve ou Cyclope, à peine frappée, est paralysée et ramenée vers la bouche des individus nourriciers par la contraction du fil pêcheur. Sans ce lasso empoisonné, véritable robe de Nessus, laPiiyssophorc mour-

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rait de faim, et l'on peut répéter encore ici que le poison, clans la série animale, est l'arme des faibles.

Ce n'est qu'à un degré très avancé de civilisation que l'homme a employé les mômes armes pour ses propres besoins. Le harpon à réservoir d'acide prussique dirigé contre les baleines n'est qu'une imitation du fil pêcheur des Phy salies.

Remarquons en outre que, malgré l'étonnante quantité des appareils d'inoculation dans une Physsophore, le poison est déjà localisé. Ce n'est plus un Pseudopode quelconque qui jouit de ce privilège, comme dans les Foraminifères, ce sont des organes spéciaux, admirablement appropriés à leur fonction. Bien plus haut dans la série, nous retrouverons le poison, mais déjà nous constatons dans la construction de l'engin toxicophore un soin, une complication qui ne seront jamais dépassés. Si, dans cette colonie composée d'utilités diverses qu'on nomme une Physsophore ou une Physalio, nous isolons par l'esprit celles qui portent le poison et ramènent la proie, nous demeurons frappés de l'indépendance, de l'énergie, de la puissance et de l'efficacité de leur action. Jamais, dans les sociétés humaines, pouvoir central n'a mieux été servi, plus fidèlement obéi, mieux défendu : archers, gardes du corps, gens de police, muets du sérail n'ont jamais empoigné, enlacé, étouffé, avec plus de brutalité.

ÉoMnodermes. — Il ne semble pas y avoir beaucoup d'empoisonneurs parmi les Échinodcrmes, peuple sobre et patient. Les Crinoïdes, ces lys des eaux, vivent de si peu et sont eux-mêmes un si maigre plat ; les oursins

sont si bien protégés dans leur tour blindée, hérissée de pointes I Les Étoiles ou Astéries seraient cependant pourvues, dit-on, d'un liquide acre et caustique, grâce auquel ces élégantes créatures sauraient forcer une huître à entre-bâiller ses valves. Le fait est que l'Étoile est assez prudente pour ne pas risquer un de ses bras dans ce piège puissant, avant d'avoir intoxiqué le maître de céans. Le fait est possible, quoique non certain, et je crois que des naturalistes de salon, pour prêter aux Étoiles de mer les mêmes goûts qu'aux étoiles du boulevard, à défaut du petit couteau de l'écaillière, leur ont fait venir à la bouche une eau capable de forcer la porte du mollusque convoité.

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