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CHAPITRE V

LE POISON DANS LE RÈGNE ANIMAL

invertébrés (suite). — Mollusques. — Les empoisonneurs sont des gens sans maison. — Un lièvre désagréable. — Poisons cadavériques clicz les huîtres. — Moules cuivreuses. — Les vers, plus souvent empoisonnés qu'empoisonneurs. — Les Crustacés.

OLLUSQUES. — Voici les Mollusques.

Quel dommage, si l'huître, dont nous parlions à l'instant, avait été pourvue du poison, et combien nous préférons, etcela sanspitié, la voirparmi les empoisonnés ! Il y a cependant des empoisonneurs dans cette immense armée des Mollusques, mais nous n'irons pas certainement les chercherparmi ceux qui, comme l'huître, sont renfermés dans une citadelle aussi bien fermée. N'oublions pas que le poison étant plutôt une arme offensive que défensive serait inutile à des êtres aussi bien protégés que les Bivalves, et qui vivent de si peu.

Jusqu'ici nous n'avons rencontré que des carnassiers parmi les types vivants que nous avons passés enrevue. Contre la proie qui résiste ou qui fuit, le poison est une arme excellente. L'empoisonneur à son aide évite le bruit, la lutte et des risques pour lui-même. Mais les Herbivores, les Vcgétativores sont de tempérament plus pacifique, de mœurs moins cruelles. Le poison,

chez eux, n'aurait pas de raison cl'êLro. Non pas tout d'abord que la plante soit insensible au poison, nous verrons que celui-ci agit sur celle-là et qu'il y a même des poisons sécrétés par les animaux qui ont la plante pour objectif ; mais pourquoi l'animal mobile attaquerait-il par le poison la plante immobile qui va lui servir de pâture?

Les Mollusques phythophages ne seront donc pas des empoisonneurs. Les Mollusques renfermés dans des citadelles imprenables n'en offriront pas non plus. S'il y a des animaux toxicophores dans ce vaste groupe, il faudra donc les chercher seulement parmi les Mollusques carnassiers, mal protégés et d'allures très lentes.

Faisons comparaître les plus élevés des Mollusques, les plus puissants et les mieux armés pour les batailles de la vie. Voici les Poulpes aux longs tentacules couverts de ventouses. On a assez parlé de la puissance des Pieuvres enlaçant leurs victimes dans leurs bras musculeux pour les sucer ensuite. J'ai vu ce spectacle dans l'aquarium de Naples, et j'avoue que le Poulpe, dé" ployant et tendant ces longs bras, me parut un être puissamment armé, très redoutable, et suffisamment défendu malgré sa mollesse et sa nudité. Tous les Céphalopodes acétabulifères sont dans le même cas. Ils n'ont pas besoin de poison pour immobiliser leurs victimes. Celles qu'ils enlaçent, et sur lesquelles agissent leurs centaines de ventouses, sont bien prises; elles ne s'échapperont pas.

Les Céphalopodes sans ventouses, ou inacétabulés, ont reçu une compensation. Les Nautiles, par exemple,

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sont protégés en arrière par une coquille et en avant par un capuchon céphalique, qui leur permet de fermer leur porte. Dans ces conditions, le poison ne leur est pas indispensable; ils peuvent attendre sans danger la proie facile que l'occasion leur présentera. Jadis les mers étaient peuplées de formes du même groupe encore plus puissantes, les Ammonites. La coquille de quelques espèces avait la dimension d'une roue de voiture. Le poison eût été pour elles une injure.

Les Gastéropodes sont carnassiers ou phytophages, nus ou pourvus d'une coquille. Les Gastéropodes pulmonés comme nos escargots, nos limaces, sont herbivores; ils n'ont pas besoin d'empoisonner le chou qui les attend.

Les Gastéropodes branchifères sont généralement pourvus d'une enveloppe protectrice dans laquelle ils sont enroulés, et défendus par un solide opercule. Généralement herbivores, ils n'ont pas besoin d'autre armure. Mais voici l'Aplysie, ou lièvre marin, chez laquelle la coquille est petite, interneot fragile. De plus, ce Mollusque est construit pour manger beaucoup, il a un jabot énorme etun gésier trèsmusculeux, àplusieurs compartiments. L'Aplysie mange des algues, mais surtout de petits animaux marins, Annélides, Crustacés, larves, etc. Lent comme tous les Gastéropodes, malgré son nom de lièvre de mer, l'Aplysie, avec ses appétits, nous semblerait bien exposée à mourir de faim. L'Aplysie dépilante, très commune dans les eaux de la Méditerranée, a, de tout temps, été considérée comme un animal vénéneux. Non seulement sa chair nauséabonde serait toxique, mais sa vue même, disaient les anciens, avait la

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propriété de faire avorter les femmes. L'Aplysie n'a pas d'appareil d'intoxication. Si elle contient un principe toxique, il est répandu dans tout l'animal, et devient plutôt alors une défense qu'une arme offensive. Guidés par leur instinct, les animaux côtiers, Crabes et poissons, se gardent ainsi de toucher à l'Aplysie qui, quoique nue, se trouve protégée par cette crainte salutaire. « Les médecins, écrivent MM. Gervais etYan-Beneden, assurent que l'empoisonnement par l'Aplysie dépilante produit les symptômes suivants : la peau devient livide, le corps s'enfle et l'urine, supprimée d'abord, sort ensuite pourpre, bleue ou sanguinolente ; la mort même pourrait s'ensuivre au milieu des coliques et des vomissements. » D'un autre côté, quelques personnes mangent sans inconvénient lesAplysies cuites. La cuisson neutraliserait le poison.

Le nom spécifique de l'animal, depi/ans, qui lui fut donné par Linné, reflète encore une croyance populaire au sujet des propriétés dépilantes de la liqueur que l'animal peut lancer à une certaine distance. Si ce dernier fait était vrai, on comprendrait que le Mollusque incriminé puisse empoisonner à distance les petits animaux qu'il veut atteindre. Une substance, assez acre pour faire tomber le poil de l'homme, doit avoir une action puissante sur les petites espèces. L'histoire de l'Aplysie a besoin d'être étudiée. Dans tous les cas nous pouvons, sans plus attendre, reconnaître que le poison serait bien justifié, et par conséquent légitime chez cette espèce.

Les autres Gastéropodes ont été fort peu étudiés au point de vue qui nous occupe. L'armature buccale chez

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quelques espèces porte des rangées de crochets qui pénètrent dans la plaie qu'ils font. Y a-t-il alors écoulement d'un liquide acre capable de rendre une blessure plus douloureuse? C'est possible; il paraît même que le cas a été prouvé par Blecher qui aurait été piqué par un Cône. De là à reconnaître que chez ces animaux il y a une organisation dans laquelle le poison a été prévu, il y a loin. Tout poison n'est pas, en effet, surtout quand c'est l'homme qui s'en est plaint, un poison voulu par la nature et utile à l'être.

Cette réflexion peut s'appliquer à la toxicité de quelques Lamellibranches, huîtres et moules, à des époques et dans des conditions déterminées. Ainsi la toxicité des huîtres à l'époque de la reproduction, oii elles deviennent laiteuses, est le résultat d'un acte purement physiologique. Si cette circonstance procure quelques mois de répit à ces Mollusques, en éloignant d'eux les espèces qui en vivent ordinairement et dont les plus épuisantes nous touchent do près, c'est tout bénéhce pour les huîtres, mais il serait peut-être puéril d'y trouver une intention de la nature. L'homme est à part dans la création; son action et ses exigences n'ont pas été prévues, et c'est pour cela qu'il exerce si souvent sa prépondérance intellectuelle d'une façon désastreuse. La nature a prévu généralement, par la fécondité privilégiée de certaines espèces, les risques qu'elles pouvaient courir dans le milieu on elles ont été placées. Il y a là comme une sorte d'assurance; mais, de même que nos immeubles ne sauraient être assurés que contre les risques naturels, de même que nos propriétés ne peuvent être assurées contre les risques de la guerre civile

OU étrangère, la nature, par une fécondité particulière, n'a point assuré les huîtres contre la gourmandise des civilisés de notre époque, et voilà pourquoi la toxicité de la laitance n'est pas non plus dirigée contre nous.

Rien de capricieux quelquefois comme cette vénénosité des huîtres. Elle agit sur les uns et n'agit pas sur les autres, elle agit dans un temps et n'agit pas dans d'autres. Trois personnes se mettent à table pour déjeûner, on sert des huîtres, deux des convives (j'ai été de ceux-ci) n'éprouvent aucune malaise, le troisième est malade à en mourir, un véritable empoisonnement dont la cause ne pouvait être attribuée qu'aux huîtres.

Depuis que le vent est aux Ptomaïnes alcaloïdes, animaux qui se retrouvent dans les tissus des animaux morts ou vivants on en a cherché dans les huîtres, et on en a trouvé. Les animaux inférieurs seraient donc, comme l'homme lui-même, des fabriques inconscientes de Ptomaïnes. Nous ne savons si les antropophages ont jamais eu d'indigestion pour avoir consommé un beefstoak humain, et si le faisandage au contraire ne lui donne pas un goût plus délicat; mais ce que nous savons aujourd'hui, c'est qu'en tout temps, sur les plages d'Ostende ou de Marennes, les huîtres élaborent un poison qui fait sentir son effet dans quelques circonstances.

C'est M. Schlagdenhauffen, un nom fait pour glacer d'épouvante, qui, en découvrant ces poisons, vient d'empoisonner les jouissances des gourmets. Heureusement beaucoup d'entre eux se diront comme Fontenelle du café — c'est un poison lent.

On détache l'huître de sa coquille, on sépare l'organe

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central, estomac et foie, des parties accessoires, manteau, etc. ; on broie ces parties dans un mortier avec du sable lavé et calciné, on dessèche. Cette substance est ensuite placée dans un appareil k déplacement où on l'épuisé par l'étlier à chaud. On évapore jusqu'à consistance d'extrait ce liquide éthéré qui renferme une grande quantité de matières grasses. On reprend par l'eau qui ne dissout plus que les matières suspectes.

Évaporée, cette solution présente tous les caractères des alcaloïdes cadavériques. Elle précipite en blanc jaunâtre par les indurés doubles de mercure et do potassium, de cadmium et de potassium. L'iodure ioduré de potassium, et l'iodure double de bismuth et de potassium y font naître des précipités bruns. Ces caractères et d'autres encore concordent complètement avec ceux des Ptomaïnes.

D'où viennent ces Ptomaïnes, sont-elles dues à un dédoublement des matières albuminoïdes des tissus? Proviennent-elles de la transformation des aliments des huîtres et va-t-il falloir remonter jusqu'au déluge pour en trouver l'origine? Peu importe, elles sont là, c'est aux gourmets à réfléchir.

Les chimistes chargés d'expertises médico-légales feront bien aussi d'y réfléchir. Sur trois convives ayant mangé des huîtres à la même table, comme nous le disions plus haut, un seul peut être empoisonné, sans qu'il soit nécessaire de chercher dans les poches ou dans la conscience des deux autres pour y retrouver ici les restes du poison, et là des remords. Le poison, il était tout naturellement dans l'huître.

Les moules sont dans le même cas. Ces Mollusques

comestibles peuvent d'ailleurs acquérir des propriétés vénéneuses dans des circonstances toutes différentes. On a vu des huîtres et des moules parquées dans des endroits oii l'eau stagnait ou dans des parcs envahis par des matières en décomposition devenir dangereuses. On a vu des moules attachées sur le doublage en cuivre de certains navires devenir toxiques, rien d'étonnant, mais ici ce sont des matières putrides, ce sont des sels de cuivre qui ont empoisonne, et non une sécrétion particulière donnée au Mollusque pour l'attaque ou la défense. Gela prouve tout au plus que les poisons qui agissent sur l'homme sont inactifs chez le Mollusque.

Vers. — Les races si méprisées des vers renferment fort peu d'empoisonneurs. Cela tient à leur régime, aux conditions, aux milieux dans lesquels ils vivent. Si nous avons exposé précédemment pourquoi telle ou telle espèce a été armée du poison, qu'on nous permette de dire pourquoi celles-ci n'en ont point été dotées. Sans passer tout ce vaste groupe des vers en revue, nous choisirons quelques formes-types autour desquelles les autres viennent se ranger.

Voiciles Serpules, qui construisent des tubes calcaires dans lesquelles elles vivent à l'abri de tous les périls. Les Amphitrites sont protégées par un tube ayant la consistance du parchemin. La Terébelle coquillière se fait une enveloppe de débris de coquilles. Ces vers annélides fixés ne se nourrissent pas de proies vivantes;^ le poison leur serait inutile au point de vue défensif comme au point de vue oiïensif. Les Lombi-ics ou vers

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de terre mangent et digèrent la terre végétale fortement animalisée par toutes sortes de détritus. Le poison leur serait aussi complètement inutile. Il en est de même des Siponcles qui, sur les côtes, vivent dans les sables ; il n'ont point de luttes à soutenir dans leurs retraites pour vivre.

Voici le clan des espèces parasites, Nématoïdes ou Cestoïdes, qui vivent, rctirésdu monde et de ses vicissitudes, dans les cavités naturelles de quelques espèces 011 ils sonourrissent de débris organiques, oupar absorption dans les liquides qui les baignent. Voici un Ténia, par exemple, suspendu dans l'intestin de l'homme. Oij sont ses ennemis : je n'en aperçois pas à moins que ce ne soit l'homme lui-même, qui n'est plus maître chez lui et qui loge un être incommode. Ce ne serait pas le Ténia qui empoisonnerait son hôte dans la crainte que celui-ci veuille le mettre à la porte; il se priverait immédiatement du vivre et du couvert. Il en est de même de tousles vers parasites libres : Strongles, Ascarides, Lombrics, Oxyures, et des "parasites enkystés. Distomes, Filaires. Le poison les exposerait à tuer leur hôte, et c'est celui-ci qui les empoisonne sans miséricorde.

Le poison serait tout aussi inutile aux vers parasites extérieurs, aux sangsues, par exemple. Comme les précédents vers, elles vivent do leurs hôtes temporaires, elles n'ont aucun intérêt à tuer leurs nourriciers, qu'elles anémient et usent d'ailleurs assez pomptement.

Ainsi ce choix des principaux types des vers nous fait comprendre que le poison ne leur est pas nécessaire, et que la nature en a fait sagement l'économie.

Ce serait faire injure aux Crustacés, ces cuirassés de

nos rivages, aux pinces puissantes, aux formes trapues, que de chercher des empoisonneurs dans leurs rangs. Nous n'en connaissons pas un. Voilà cependant des êtres qui gagnent parfois péniblement leur vie, et sont souvent réduits, pour leur défense, à livrer des combats terribles. Mais si les Crustacés ne dédaignent pas la proie vivante, n'étant pas difficiles, ils se contentent le plus souvent des débris qu'ils rencontrent. Dans ces conditions, la nature eût fait une dépense complètement inutile en les dotant du poison.

Les plus grands ennemis des Crustacés étant les Crustacés eux-mêmes, ces bons frères se mangeant entre eux, c'eût été les armer les uns contre les autres que de leur donner une arme terrible qui d'ailleurs aurait eu peu de prise sur leurs cuirasses.

Les Crustacés remplissent sur nos rivages une fonction hygiénique ; ils sont préposés à la voirie et débarrassent nos rivages de tous les résidus organiques qui corrompraient les eaux. J'ai vu à Telgruc, sur les plages du Finistère, une baleine échouée que l'on avait ensuite dépécée. Elle était couverte de milliards de puces de mer. On crut prudent d'enfouir à une faible profondeur dans les champs voisins ces débris infects et la terre qui les recouvrait se couvrit de ces armées de petits Crustacés qui sentaient leur proie. La décomposition fut lente et toute trace d'infection eût bien plus rapidement disparu, si l'on avait laissé les Crustacés du pays profiter de cette aubaine extraordinaire, pour l'enlèvement de laquelle ils étaient en nombre suffisant et pourvus des moyens nécessaires.

Ainsi, par leur puissant armement défcnsif, comme

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par leur manière de vivre, les Crustacés empoisonneurs seraient inexcusables. Quant à ceux d'entre eux dont le corps est nu, comme les Pagures ou Bernards, ils sont assez industrieux pour se trouver des cuirasses artificielles dans la coquille abandonnée de quelques défunts Mollusques.

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