CHAPITRE VI
LE POISON DANS LE RÉGNE ANIMAL
Inver ébrés (suUe). - Les Arachnides. - Bêtes suspectes. - Mygales -Florms prend son fusil. Tarentule. - La danse, contre-poison de son vemn. - Grattons-nous. - Scorpion. - Les scorpions d'Afrique. -Les scorpions en enfer. - Suicide du scorpion. - Antiquité du scorpion. — Les Myriapodes.
ES Arachnides n'inspirent pas la même confiance que les Crustacés. Il y a dans leurs rangs des malfaiteurs endurcis et beaucoup d'individualités sont suspectes, qui peut être gagneraient à être mieux connues. Tel est, dans tous les mondes, l'efïet des mauvaises compagnies ; les honnêtes gens y perdent toujours quelque chose.
Les Arachnides sont généralement des êtres mous et fragiles, d'une délicatesse extrême. Le plus grand nombre des espèces vit de proies vivantes, d'insectes ailés, particulièrement, qu'il faut enlever de haute lutte, sans avoir des ailes, et qui résistent énergiquemcnt. L'Arachnide souvent emploie la ruse. Les Araignées, par exemple, ont leurs admirables filets, mais que de fois la proie qui se débat emporte le filet ou le met en désordre! Devant tout ce tapage, l'araignée très fragile n'ose intervenir et se retire prudemment; voilà une créaturè
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bien exposée à voir s'échapper la proie et à mourir de faim. Pour venir à bout de toutes ces difficultés, le poison seul était indispensable, les araignées l'ont reçu. Leur bouche est garnie d'une paire de mandibules terminées en crochets tantôt mobiles, tantôt disposés en pinces, d'une paire de mâchoires lamelleuses et d'une lèvre inférieure. Les crochets mobiles des mandibules sont creusés d'un canal, qui sert à porter au dehors un venin liquide sécrété par une glande; ce poison détermine immédiatement l'engourdissement des insectes pris par l'araignée.
Et c'est ainsi que la proie, désormais immobile, est livrée. Ce n'est pas en la dépéçant que l'araignée va s'en nourrir; pouvant désormais compter sur son repos absolu, elle prendra son temps et va en sucer le sang et les liquides.
Observez une araignée en sentinelle sur sa toile. Quand la prise est de trop forte taille, elle se retire. Si la victime est plus petite, elle se précipite sur elle, s'en approche et bientôt la victime a cessé de se débattre.
L'inoculation se fait par infinitésimales quantités de poison, mais son activité compense la quantité, les insectes sont foudroyés. C'est à la possession de cette arme terrible, le poison, que les Araignées, inolTensives pour l'homme, doivent la répulsion qu'elles inspirent. Cependant on pardonne à la force brutale qui brise, écrase ou déchire, on ne pardonne pas au poison, si légitime qu'il soit dans les luttes pour l'existence.
Nous-mêmes nous hésitons parfois à l'employer contre nos ennemis les plus acharnés. Tuer sansrisques, c'est d'instinct, a, dans tous les temps, été considéré comme
une lâcheté. Si l'empoisonneur est hideux, l'empoisonné presque toujours inspire la pitié.
Cotte araignée velue, à l'affût clans son trou ou sur sa toile, malgré son élégante industrie et sa laborieuse patience, n'est qu'une empoisonneuse. Cela suffit pour nous la faire haïr, et les ailes transparentes des malheureux Diptères empêtrés dans sa toile sont les trophées de ses méfaits qui nous intéressent aux victimes.
Le venin des araignées, à moins qu'elles ne soient très grosses, comme les Mygales, est sans danger pour l'homme. Nous n'avons donc rien à redouter des Aranéïdes de nos pays, bien que les plus inoffensives, les Épeires familières par exemple, puissent, comme l'a vu Ch. Darwin, tuer en une demi-heure une forte guêpe. Il n'en est pas de même dans les contrées chaudes, oii les grosses Mygales peuvent déterminer chez l'homme, par leurs morsures, des accidents sérieux, avec tous les symptômes d'un véritable empoisonnement. Si la mort en est très rarement la conséquence, ce n'est pas la faute de l'empoisonneur, mais celle de l'empoisonné, dont le volume atténue l'action toxique.
Aux Antilles, aux Guyanes, que nous avons habitées, les Mygales, nommées Araignées-crabes, en raison de leur taille, ne chassent que pendant la nuit. Elles font la guerre aux petits reptiles, aux oiseaux mouches, quelquefois même, comme en Colombie, aux jeunes poulets. Assurément, sans leur poison stupéfiant, elles ne pourraient se rendre maîtresses de victimes plus fortes qu'elles.
Pour donner une idée de la répulsion que les Mygales inspirent, je rapporterai le fait suivant. Pendant
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mon séjour à la Martinique, je m'étais transporté clans les hauteurs des pitons du Carbet, afin d'y travailler à ma Hore iconographique des Antilles. Je m'étais établi dans une case presqu'abandonnée, où résidaient cependant, sous la surveillance d'un mulâtre nommé Florins, trois nègres occupés à faire du charbon dans les bois. Un soir, étant couché, j'allais m'endormir, lorsque j'aperçus, presqu' au-dessus de mon lit, une énorme Mygale appliquée contre le reversdutoit. Jesentisque je ne pourrais former les yeux tant que j'aurais cette Mygale de Damoclès suspendue sur ma tête. J'appelai Florins, je lui montrai la bête velue et le priai de m'en débarrasser. Florins parut peu satisfait de la confiance que je lui témoignais. Je dus l'encourager dans cette entreprise, qui lui semblait dangereuse. Je lui donnai l'idée d'aller chercher une échelle, il ne parut pas s'en soucier. Je lui fis observer qu'avec une perche un peu longue il pourrait atteindre l'ennemi commun; il ne parut pas encore convaincu de l'efficacité du moyen. Je me creusais la tête à trouver quelque procédé plus à son goût, lorsque tout à coup il me sembla qu'il venait, lui aussi, d'avoir son idée. Me prodiguant alors, en guise de promesse, mille gestes de la main, mille mouvements de tête et autant de oui 1 oui I il s'éloigna. Je trouvais déjà qu'il était un peu long à préparer l'attaque et je me demandais s'il n'allait pas chercher des renforts, lorsque soudain une détonation violente ébranla la case et fit voler en éclats la partie du toit qui surplombait mon lit. L'ingénieux Florius n'avait trouvé rien de mieux que de charger son fusil et de tirer sur l'araignée. Je dois encore lui savoir gré de
n avoir pas songé à mettre Je feu aux quatre coins de la case pour me débarrasser d'elle. Par le trou béant audessus de ma tête, je pus contempler les étoiles d' une belle nmt des tropiques, en priant toutefois le ciel d'être clément et de m'épargner ses douches.
Pondant son voyage dans l'Amérique équinoxiale, M. Ed. André, chargé d'une mission par le gouvernement, voulut un jour arracher un colibri à une Mygale aviculaire de la grosseur d'un œuf de poule. Furieuse, elle lui sauta au visage et le mordit au cou. Il en résulta, malgré l'eau phéniquée, un abcès dont les traces sont indélébiles.
Parmi les araignées célèbres par leurs poisons, il faut placer une Lycose, nommée arai7ea tareniula, araignée tarentule, ou plus simplement Tarentule, du nom d'une des villes de la Pouille, Tarente, dans la contrée de laquelle ces Lycoses sont fréquentes.
Connaissez-vous maintenant un poison capable de provoquer chez l'homme des mouvements incohérents et désordonnés, et dont une musique bien rythmée, provoquant une danse régulière et prolongée, puisse guérir les effets? Ce poison, c'est celui que secrète la Tarentule. Assurément, cette bête étrange et son venin n'ont point été inventés pour agiter les hommes, et la morsure de la Tarentule doit provoquer chez les petits animaux, au lieu d'une excitation, un abrutissement complet. La Tarentule n'a point à se défendre de l'homme ; l'homme ne saurait être une proie pour elle. Si donc les paysans d'Apulie étaient et sont encore passibles de ses atteintes, d'un côté ni de l'autre, il ne peut y avoir de préméditation agressive. L'homme,
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sans le vouloir, dérange la Lycose, et l'animal, se croyant menacé, mord en vertu de cet adage :
Quand on l'attaque il se défend.
Tout est étrange ou contradictoire dans l'histoire de ce poison de la Tarentule.
Les Tarentules de la Fouille sont-elles diQérentos de celles des autres parties de l'Europe et .de celles de l'Algérie et de l'Egypte, où leur morsure ne produit aucun effet?
Le poison de la Tarentule produit-il réellement le tarentisme, maladie nerveuse qui a existé sans être provoquée par la morsure d'aucune araignée?
Comment le venin de la Tarentule pourrait-il guérir le tarentisme spontané?
On sait par quels moyens on guérit le tarentisme provoqué. Le contre-poison n'est pas du ressort de la chimie ou de la pharmacie, mais de celui des beauxarts, et le médecin se présente ici sous l'aspect d'un joueur de tambourin, de trompette ou do guitare, exécutant ou administrant un air spécial nommé pastorale ou tarentule; au lieu de leur donner une drogue pour les faire aller, on leur joue une ritournelle pour les faire danser à outrance et suer en abondance. Quand les malades sont tombés de fatigue, on les couche ; ils dorment et sont guéris.
Telles sont les manifestations les plus étranges de ce toxique. Mais outre cela l'inoculation peut amener d'autres symptômes locaux, nerveux ou périodiques, tels que phlegmons, nymphomanie, hystérie, fièvres diverses.
Parmi les Aranéïdes toxiques, il faut encore citer la
Ségestrie, laClubione nourrice, diverses LatrodccLes qui tuent les petits animaux qui leur servent de nourriture, et dont la morsure, chez l'homme, provoque à l'extérieur des furoncles, des anthrax, la vésication ; à l'intérieur, du narcotisme, du froid, des syncopes, un tremblement nerveux, des douleurs articulaires, de l'ictère, etc.
Voici encore le Théridion malmîgnatLe des régions méditerranéennes, et dont la morsure redoutée a même passe pour mortelle ; elle l'est assurément pour les insectes dont se nourrit la Malmignatte, pour le Cicindela scalaris par exemple, son plat préféré. En 1833, on lui attribua une série d'accidents arrivés aux environs de Barcelone oij elle est fréquente : mais cette action fort grave, disait-on, a depuis été mise en doute.
N'oublions pas, en terminant cette revue des araignées vénéneuses, de signaler ce fait que le maximum d'activité de leur poison semble coïncider avec l'époque de la frénésie amoureuse.
Autant les Aranéïdes sont généralement délicates et craintives, autant les Galéodes sont hardies et agressives. De taille souvent considérable, armées de puissantes mandibules, on les redoute beaucoup dans les pays habités par elles. Elles ne sont cependant pas venimeuses, leur courage et leur audace suffisent pour leur assurer le succès dans les luttes pour l'existence. On a vu une grande Galéode du Bengale venir à bout d'un lézard bien plus volumineux qu'elle, l'éventrer et le manger ensuite.
Chez les Acarides on trouve beaucoup d'espèces qui se gorgent volontiers des humeurs, ou môme du sang
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de riiommeet des animaux: les Sarcoptes, les Gamases, les Ixodes, les Garapattes, les Argas, les Trombidium appartiennent à cette catégorie. Il est possible que leurs armatures buccales, en rapport avec leur régime, soient dotées d'une sécrétion irritante ; mais ce n'est pas là, à proprement parler, du poison. Les Sarcoptes de la gale, qui vivent dans la profondeur des tissus, les Ixodes, qui se gorgent de sang, les Argas de Perse, qui tourmentent les espèces par leurs morsures, les Garapattes, le terrible Trombidium ou Rouget qui nous cause de si cruelles démangeaisons n'ont aucun intérêt à empoisonner leurs victimes, qui sont leurs nourriciers ; elles les exploitent au contraire avec ménagement, c'est un bien qui leur est cher et dont la privation leur serait fatale. L'homme n'est pas pour ces engeances une victime d'occasion comme il l'est pour le serpent qui le fuit; c'est une proie quelquefois spécialement attribuée comme pour notre Sarcopte delà gale, et le plus souvent très recherchée. Sur les bords du Magdalena, d'après M. Ed. André, l'affreux Garapatte rend l'existence insupportable ; il enfonce dans nos chairs son rostre, instrument de supplice, qui, grossi, nous ferait frémir ; non seulement à son aide il pompe le meilleur de notre substance, mais ce rostre empoisonné verse dans la plaie une liqueur irritante qui rend plus abondant encore l'afflux des humeurs sur le point attaqué. Il faut lire, dans le voyage de M. Reclus au Darien, le récit des souffrances causées par les Garapattes dont on compte quatre ou cinq espèces, toutes plus venimeuses les unes que les autres. Elles excluent réellement l'homme de certains parages.
Le GarapalLe se cramponne à sa victime et ne se laisse arracher que par morceaux, laissant dans vos chairs quekjues déhris empoisonnés. Il n'en est pas do Im comme de la gale humaine, qui nous irrite, mais à laquelle au moins nous prodiguons à notre tour le poison,^ c'est-à-dire le soufre, sous toutes ses formes.
Si nous avions voulu mettre au premier rang les plus redoutables parmi les porteurs de poison de la classe des Arachnides, il aurait fallu commencer cette revue par les Scorpions ; mais ceux-ci occupent une place réellement à part et se distinguent des Aranéïdes, par exemple, par la place occupée par l'organe de sécrétion du venin, comme aussi par l'appareil d'inoculation, qui est tout différent. Les Scorpions, comme empoisonneurs, sont bien mieux caractérisés que les Araignées; l'intention qui leur donne cette arme redoutable, d'après les uns, ou qui la leur fit acquérir, d'après les autres, est bien plus accusée. Chez beaucoup d'êtres, en effet, les appareils de la mastication sont accompagnés, comme chez les Araignées, d'organes de sécrétion destinés à fournir des liquides ayant surtout pour but de faciliter la digestion et non pas d'intoxiquer la proie. Chez le Scorpion, il n'en est rien, puisque c'est à l'extrémité postérieure du corps que se trouve l'appareil toxifère.
Cette différence d'organisation entre des êtres si rapproches dans nos classifications n'a rien qui doive nous étonner; nous oublions trop facilement que les seuls êtres pour la nature sont les espèces, qu'elle n'a créé ni groupes ni séries, que ce sont là purement des vues de l'esprit, nées de rapprochements artificiels et de
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comparaisons de notre cru. Il n'y a de parenté entre les Scorpions et les Araignées que dans notre imagination. Ces êtres ne sauraient avoir d'ancêtre commun. Les uns et les autres ont reçu des armements différents, suivant leurs nécessités spéciales. Dans la même armée, le mousqueton du cavalier diffère du fusil du fantassin. Les périls de l'un ne sont pas les périls de l'autre. Il en est de môme des Scorpions et des Araignées : ils luttent sur . des terrains différents, leurs adversaires ne sont pas les mêmes; cela suffit pour que leur équipement soit différent.
Le groupe entier lui-même des Scorpionidés, dans nos classifications, malgré des rapprochements évidents et plus étroits dans l'organisation des espèces, nous présente des formes bien différentes les unes des autres au point de vue qui nous occupe : le poison. Chez les Chéliféridos, par exemple, la queue volumineuse et élargie des vrais Scorpions devient grêle et faible, la vésicule au venin se réduit de plus en plus et l'activité de celui-ci se proportionne elle-même aux besoins de l'animal, c'est-à-dire à la taille de ses adversairesi
La France ne possède que deux sortes de Scorpions dévolues l'une et l'autre à nos départements méditerranéens. C'est assurément bien assez, car les services qu'ils nous rendent ne nous semblent pas très considérables.
La plus petite espèce et la moins dangereuse est le Scorpion flavicaude, dont la taille ne dépasse guère 0,040=", Chez l'homme, sa piqûre n'est guère plus sensible que celle d'une abeille, ce qui ne laisse pas que
d'être désagréable, attendu que cette engeance se glisse jusque dans nos lits. On se demande pourquoi. . L'autre espèce, de dimensions plus considérables, est le Scorpion occitanien; on le rencontre dans les départements du Gard, de l'Hérault, des Pyrénées- Orientales. L'Algérie possède aussi cette bête venimeuse, que nos soldats ont appris à connaître et dont ils se méfient justement, car sa piqûre, sans être dangereuse, est très douloureuse. Chez les êtres de plus petit volume, l'efFet du poison est plus intense. Ainsi, d'après les observations de Maupertuis, les chiens piqués par le Scorpion des environs de Cette poussent des cris douloureux; il en est de même pour les poulets. Généralement, la mort n'est pas la conséquence de ces accidents; c'est donc du poison perdu. D'après Amoreux, il arrive cependant que les chiens inoculés enflent, vomissent et succombent. C'est encore du poison perdu, carie Scorpion n'a pas la prétention de dévorer un chien.
Si telle est l'action de ce venin sur les animaux de cette taille, on peut deviner ce qu'elle doit être chez les espèces beaucoup plus petites dont le Scorpion se nourrit.
Les auteurs sont quelquefois sujets à d'étranges distractions, l'histoire du serpent occitanien m'en rappelle une. Après avoir dit que la France n'a que deux espèces de Scorpions, celles que nous venons de citer; après avoir raconté que, sur la montagne de Cette, il ne pouvait déranger une pierre sans trouver le Scorpion occitanien, l'auteur estimé (que nous ne nommerons pas) déclare gravement, à la page suivante, que le
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même Scorpion occitanien est inconnu en France. Qu'on nous accorde, comme nous le faisons ici, les circonstances atténuantes, si pareille étourderie nous échappait.
Le plus dangereux de tous les Scorpions est une grande espèce, le Scorpion tunisien. Il est fréquent, en Tunisie; on le trouve en Algérie aux environs de Biskara et de Tuggurth. La haute Egypte le connaît aussi.
Ce que nous allons dire de l'appareil venimeux peut s'appliquer à tous les Scorpions. Il est situé dans le dernier segment de la queue, légèrement renflé. Il est composé de deux glandes ovalaires appliquées l'une contre l'autre par une face plate. Chaque glande s'effile en un canalicule qui s'unit à son congénère pour s'ouvrir près de la pointe d'un aiguillon terminal arqué par deux fentes oblongues. Des fibres musculaires, en faisceaux longitudinaux, déterminent par leur contraction la sortie du venin que l'on voit poindre sous forme de petites gouttelettes à l'extrémité de l'aiguillon. Le venin est transparent, visqueux, acide, il tient en suspension des granulations irrégulières.
Le Scorpion tunisien peut avoir de 15 à 18 centimètres de longueur. Son venin, comme celui des autres Scorpions, paraît agir surtout sur le système nerveux. La gravité des accidents varie avec la saison, la contrée, l'âge, la taille et le moment, je ne dirai pas psychologique, mais physiologique, de l'empoisonneur. L'âge la taille, le sexe, les dispositions particulières des intoxiqués ont aussi une grande influence sur les résultats.
Le poison du Scorpion est pour lui d'un fréquent
usage contre ses ennemis, contre les insectes dont il se nourrit et pour lesquels chaque coup de son aiguillon est aussitôt mortel. La nécessité du poison, pour cotte espèce munie de fortes pinces didactylcs et cuirassée, ne nous semble pas absolument légitimée. Il doit cependant y avoir, dans la constitution de l'empoisonneur, quelque défectuosité, quelque défaut de la cuirasse qui la rende nécessaire. Serait-ce la démarche lourde et lente de l'animal qui semble embusqué sous les pierres sous lesquelles il se cache habituellement.
L'intention du poison est donc ici bien manifeste. Elle résulte de la sécrétion venimeuse de l'appareil d'intoxication et des résultatspour la victime au double point de vue de sa mort rapide et de sa destination ultérieure.
Quant aux effets du Scorpion tunisien sur l'homme, ils ne sont pas douteux, bien qu'ils aient été souvent exagérés. En Algérie, sa ])lessure détermine la fièvre, des vomissements et un gonflement de la partie lésée. On remarque une tache rouge dont le cercle s'élargit peu à peu et devient noirâtre. L'engourdissement et une sensation de froid accompagnent ces symptômes.
Les Arabes du Sahara algérien redoutent beaucoup cette espèce. En juillet 1846, les chefs arabes du cercle de Biskara firent demander des secours à l'autorité militaire française, un grand nombre d'indigènes étant morts des suites de piqûres. Le docteur Delongo a constaté deux cas de mort chez des enfants, à Biskara même. L'ammoniaque caustique est le meilleur des remèdes contre les atteintes de cette bête hideuse. En Egypte, les bateleurs jonglent avec des Scorpions
Lli l'OiSO.N DANS LE UÉUNE ANIMAL
appi'ivoisos, c'csL-à-dire débarrassés de leur appareil Loxifèrc. Déjà, du Icraps d'Élicn, les prèLres d'Isis foulaient impunément les scorpions, très abondants autour de la ville de Coptes. Cependant on voyait quelquefois figurer sur les monuments un scorpion près d'un crocodile, ce qui, dans la langue liiéroglypbiquc, indiquait deux puissances égales. Le scorpion ne devait cet bonneur, ce rang élevé qu'à son poison.
Presque toutes les régions cliaudesdu globe ont leurs espèces de scorpions, et partout elles inspirent une grande répulsion.
11 y en a d'énormes aux Antilles. Mais à la Martinique^ par exemple, la crainte du Scoi'pion s'efface devant celle du Trigunocépbale. Pendant (juatris années de séjour dans celte région, nous n'axons pas entendu parler, d'ailleurs, d'un seul accident.
Au Mexique, le Scorpion de Durango a une très mauvaise réputation. Le médecin major Cavaroz assure que la piqûre en est mortelle pour les enfants et pour les vieillards. Douleurs, engourdissement du mend3re, trismus, raideur des muscles postérieurs du cou et du tliorax, dyspnée, convulsions tétaniques, insensibilité, coma, tels seraient les symptômes terribles qui précéderaient la mort.
La Perse, et particulièrement les environs de la ville de Kascban sont infestés pas les Scorpions. La légende seule peut expliquer la multiplication de cette bète liideuse dans ce lieu maudit. Un sultan du pays avait créé, aux portes de la ville, un jardin de délices que l'on pouvait considérer comme l'image du paradis. Ce
monarque eut un jour la bizarre fantaisie de créer un enfer à côté de cet édon, afin que le lieu de la punition fit le pendant du lieu de la récompense. Toutes les horreurs y furent accumulées : instruments de torture, marais infects, précipices affreux, cavernes sombres, bêtes immondes, reptiles dangereux, tout s'y trouvait. Quand le jour de la livraison fut arrivé, le sultan, guidé par l'entrepreneur, vint s'y promener. Il trouva une belle horreur, et poussait à chaque instant des cris d'étonnement et d'effroi, tant il trouvait la chose réussie. Cependant, dans le cortège impérial, un brave homme ne semblait pas partager l'enthousiasme général; à chaque instant il haussait les épaules d'un air de pitié. Le sultan s'en aperçut et lui dit : — Ne serais-tu pas satisfait de cet enfer? — Un enfer, répondit l'autre, ceci un enfer, c'est tout au plus un purgatoire. — Que manque-t-il donc à toutes ces horreurs, à tous ces épouvantements? — Des Scorpions, Sire, répondit le bon-' homme. Le sultan, qui tenait à un enfer très complet et très soigné, fit expédier de suite un voyageur avec un grand sac pour ramasser des Scorpions en Syrie et en Asie Mineure, oii ils abondaient. On lui promit une place en paradis s'il travaillait bien pour l'enfer. La moisson fut abondante, et l'émissaire revenait bien las , avec son sac plein sur le dos , escomptant une belle récompense. Fatalité! Le sultan était mort, les crédits épuisés, les travaux de l'enfer abandonnés. On refusa de le payer. Il pouvait jeter sa récolte au feu, mais, de dépit, et ne voulant pas perdre son sac, il alla tout simplement le vider et le secouer aux portes du paradis de Kaschan, qui, depuis ce temps,
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jouissant du principal attribut de l'enfer, est devenu inhabitable.
Dans son voyage en Perse et en Chaldée, M. Dieulafoy se plaint des misères causées par les Scorpions et les Tarentules; tous les jours, il fallait visiter soigneument sa literie pour passer une nuit tranquille.
Dans l'Inde, pays des serpents, le Scorpion a perdu tout prestige comme empoisonneur. On aime à les voir se battre deux à deux sous des verres renversés, dans lesquels on insufle de la fumée de tabac pour les exciter. Ils luttent jusqu'à la mort de l'un des combattants, avec une ardeur étrange.
Les Scorpions peuvent tuer leurs congénères en leur inoculant leur poison. Il faut dès lors admettre qu'en s'inoculant lui-même le Scorpion peut se tuer. Mais, comme on l'a prétendu, le Scorpion s'inocule-t-il dans certaines circonstances, non par aventure, mais avec intention? En un mot, le Scorpion se suicide-t-il? Qu'un animal se laisse mourir de chagrin, cela peut se concevoir. Il y en a des exemples chez le chien, chez les pigeons; le dernier survivant des canards d'une bassecour, j'en ai été témoin, est tellement affecté de sa solitude qu'il cesse de manger, dépérit et meurt; mais, encore une fois, l'intention du suicide n'est pas suffisamment accusée. Il n'en est pas de même du Scorpion qui se frappe de son dard pour échapper à un supplice, au feu, par exemple.
On sait ce qui arrive quand on place un de ces animaux dans un cercle formé de charbons ardents. Après avou- manifesté la plus grande angoisse et tenté do franciiir le cercle latal, le Scorpion, voyant toute issue
GS
VImNIXS KT l'OISOXS
formée, oL rédiùL au désespoir, relève sa queue jlaïuhoyaiiLc, se frappe de son dard et succombe. Les calants, dans le Midi, aiment à se donner ce spectacle, quand l'occasion s'en présente.
Cet acte extraordinaire chez un animal, le suicide, est encore cependant discuté. J'invoque ici le témoignage d'un médecin, celui du D"- Crevaux. Le fait se passa pendant son grand voyage de Cayenne aux Andes. Le 7 septembre au matin, Crevaux, en mettant la manche de son paletot de laine, éprouva tout à coup, ce sont ses expressions, icne douleur atroce, à l'extrémité de l'index. Quelle hôte l'avait piqué? Était-ce un serpent ou une Araignée-crabe? La piqûre était si douloureuse, que de nouveaux cris du blessé firent accourir le fidèle Apatou. La blessure fut lavée avec de l'acide phénique, puis on visita la manche oiî on trouva un gros Scorpion noir. On allait le tuer, lorsque l'idée vint à Crevaux de vérifier si ce que l'on disait du suicide du Scorpion était vrai. Voilà l'animal dans un cercle de charbons ardents. « Deux secondes après, il fait un mouvement convulsif et tombe comme foudroyé. Cette contraction violente qui précède la mort est bien accompagnée d'un relèvement de la queue, mais ce mouvement n'est pas assez étendu pour déterminer une piqûre à la tète. » Ce mouvement rapide a-t-il été bien observé par le célèbre voyageur? Car, de deux choses l'une : oii l'empoisonneur s'est frappé, o\i il est mort de pour!
Un autre médecin de la marine, M. Maurice, a tenté, en Cochinchine, la même expérience. Les Scorpions sont un des agréments de la contrée. 11 y en a de un décimètre et demi de long. L'un d'eux fut placé suivant
L\Z POISON DANS Llî HKCNR AMMAL 00
l'usage dans un cercle de charbons ardents, il recourba aussi sa queue sur sa tête, comme pour se piquer, mais, s'il y eut piqûre, ce qui est assez difficile à constater, l'animal ne mourut pas le jour même 1
Le Scorpion est un animal réellement supérieur par son organisation et son armement perfectionné; il mérite de marcher en tête de sa classe. Mais on sait que pour les évolutionistes, les premiers sont les derniers et qu'aucun être ne peut débuter par la perfection ou par les privilèges. Comme dans les administrations bien réglées ou comme dans l'armée, il faut suivre la hiérarchie. Nul ne peut être chef de bureau avant d'avoir été sous-chef, nul ne peut être général avant d'avoir été sous-lieutenant. Voilà pourtant le Scorpion qui, contre toute attente, donne un démenti à la plus belle des théories. M. Lindstrom vient de découvrirun de ces empoisonneurs dans le Silurien supérieur, et les photographies présentées par M. Milne-Edwards à l'Académie des sciences ne laissent aucun doute. Ce Scorpion, si vénérable par son antiquité, était armé d'un dard : voilà donc un invertébré des plus complets, qui ne s'est pas perfectionné au cours des âges, et le poison qu'il inocule n'est pas un privilège acquis dans les luttes pour l'existence. C'est un don primordial. Le Scorpion est né tel que nous le voyons de nos jours, et le poison est aussi ancien que le monde.
La classe des Myriapodes, ou mille pattes, renferme, principalement dans la famille des Scolopcndridés, quelques espèces suspectes. Chez ces animaux, la seconde paire des pattes mâchoires est modifiée en forcipules, et le doublé crochet aigu de ces pinces, ouvert à son
VENINS KT POISONS
extrémité introduit dans les blessures faites par ces Myriapodes une liqueur toxique qui les rend redoutables et les classe dans la série des empoisonneurs.
La Scolopendre cingulée du midi do la France est longue de 0,090. Sa piqûre détermine des frissons et un malaise qui peut durer un jour entier. Les médecins de Montpellier ont même signalé des accidents plus graves dus à la même bête venimeuse. Tel est le cas de Robelin, apprêteur à la Faculté des sciences. Il fut mordu à la face dorsale du médium par une Scolopendre de quatre pouces, qu'il voulait mettre dans une boîte. Douleur vive, enflure propagée dans tous les membres, tels furent les symptômes d'intoxication qui ne se dissipèrent qu'au bout de huit jours.
Les régions intertropicales de l'Amérique sont habitées par les plus grandes de toutes les Scolopendres. Aux Antilles nous en avons vu qui mesuraient deux décimètres de long. Le premier tribut que nous ayions payé aux légions vénéneuses de la Martinique, et cela dès la première nuit, l'a été à une Scolopendre. Réveillé par une très vive douleur, nous avons pu saisir l'ennemi, constater le flagrant délit, et faire immédiatement justice. La coupable était de petite taille, aussi dans la journée du lendemain toute douleur et toute enflure disparurent, mais non la trace des crochets qui resta marquée d'une tache pourpre. Je n'ai jamais entendu parler dans ce pays d'accidents graves dus à la piqûre des bêtes à mille pieds, comme les appellent les nègres. D'ailleurs quand on jouit du Trigonocéphale, comme je le disais plus haut, on se préoccupe fort peu des autres toxifères.
LE POISON DANS LE RÈGNE ANIMAL
A Tahiti où, pendant deux ans, j'ai habité une vieille case en bois, j'ai vu défiler bien des Scolopendres de forte taille, sans avoir jamais été piqué. Ce n'en était pas moins un voisinage désagréable, et je n'ai jamais oublié certaine nuit où, m'étant levé pour occire une de CCS bêtes qui montait contre la muraille, j'en sentis une autre qui me grimpait aux mollets.
Au Sénégal, une relation médicale ancienne parle d'un cas de piqûre par une Scolopendre dont les effets douloureux et l'enflure furent utilement combattus par l'ammoniaque.
Le venin des Scolopendres doit posséder une grande activité sur les petits animaux. Leuwenboek, l'inventeur du microscope, mit un jour une grosse mouche devant une Scolopendre. Celle-ci saisit le Diptère à l'aide de deux do ses pattes du milieu, et le faisant passer ensuite de pattes en pattes jusqu'à la bouche, la malheureuse mouche mourut à l'instant. Bernardin de Saint-Pierre eut, à l'Ile-de-France, son chien mordu par une bête à mille pattes. Le pauvre animal en fut malade pendant trois semaines.
La nécessite do la substance toxique pour les Scolopendres ne nous paraît pas de tous points justifiée, comme elle peut l'être dans d'autres circonstances. Ce sont précisément les Myriapodes les plus puissants qui ont reçu ce privilège. Ils se nourrissent bien de proies vivantes qui peuvent résister, mais ils sont puissamment armés pour les saisir et les retenir, car, outre les forcipules toxifères, ces animaux ont deux paires de solides mâchoires. D'un autre côté, les Scolopendres ont une grande agilité, et quoique celle-ci n'ait pas été multi-
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