CHAPITRE VII LE POISON CHEZ LES INSECTES
Invcrlt'bivs (suite.) — Insectes. — L'insecte no nnil pas toujours empoisonneur. — Los vilrioleuscs. — Clnizios Hyménoptères, iepoisonest d'abord une arme d'ordre intérieur. — Ai)pli(.-atii)ns diverses. — Fourmis.
ous voici maiiiLenaiit en présence d'un peuple immense, celui ries Insectes. La Lerre pcrdraiL le reste de ses habitants, qu'avec les Insectes et les plantes la vie y serait encore intense. Les Insectes ont en ciïet des espèces pour tous les milieux : les eaux, le sol, la terre; les êtres vivants, eux-mêmes, sont peuplés par eux. Il en résulte que les formes de ce vaste groupe sont adaptées à des conditions d'existence très diverses. Comme il arrive encore que les différentes phases d'une même espèce habitent des milieux différents, l'eau à l'état de larve, par exemple, et le sol à l'état parfait, et que le régime des Insectes est infiniment varié: carnassiers, frugivores, herbivores, ou consommateurs de détritus, tout leur est bon; il s'ensuit que l'armement pour la lutte varie avec ces circonstances changeantes.
Il faut ajouter encore que les Insectes ont à remplir des fonctions d'ordre général, soit comme fécondateurs des plantes, soit comme expropriateurs, soit comme agents préposés à la voirie: il s'ensuit qu'ils ont dii
recevoir les inslruments nécessaires à l'accoinplissement de ces métiers divers.
Le poison, nous l'avons déjà vu, est une arme indispensable quelquefois dans les luttes, un moyen d'action excessivement puissant. Nous ne pouvons manquer de le rencontrer en activité chez les Insectes. Mais ici nous allons le voir dans des conditions bien différentes, et souvent fort étranges.
Les animaux chez lesquels nous avons étudié jusqu'ici le poison, foraminifères, etc., en sont pourvus dès le commencement. Le Scorpion, le serpent naissent empoisonneurs, ils ne le deviennent pas; dès le jeune âge ils exercent leur dangereuse industrie. Dès le berceau, ils sont à craindre. Il n'en est pas ainsi toujours parmi les Insectes. On y devient empoisonneur, suivant les nécessités. Tel naît larve innocente quoique bien désarmée et bien exposée, qui n'apprend l'art des Locustes qu'à l'état parfait et ne devient inoculateur habile que vers la fin de sa carrière.
Il y a donc là un nouvel aspect du poison dans la série animale, très curieux à étudier, et de nature à nous apporter des surprises auxquelles nous ne nous attendons pas.
Chez les Coléoptères, un grand nombre d'espèces sont carnassières et se nourrissent de proies vivantes aux différentes phases de leur existence. La nature les a pourvues de moyens d'attaque singuliers qui se rapprochent des poisons et jouent sans doute le même rôle. Voici la Cicindèle champêtre, par exemple, qui cherche à mordre quand on l'irrite, et qui dégorge une salive brune à odeur acre qui peut avoir une action
plus ou moins active sur les victimes. Le Carabe doré non seulement rejette aussi une salive acre et brune, commela Cicindèle, mais il lance par l'anus contre l'ennemi un liquide corrosif d'une odeur fétide de beurre rance. Les demoiselles qui lancent du vitriol à la tête de leurs victimes n'ont donc rien inventé ; mais les Carabes ont sur elles le grand avantage de tirer de leur propre fonds l'agent corrosif et brûlant; s'il en était de même dans le monde des vitrioleuses, il n'y aurait plus de gaîté possible.
Dans le groupe des Bracbins, il y a encore des lanceurs de vitriol, nommés pour cette raison bombardiers. Cbez quelques espèces, le liquide lancépeut déterminer l'urlication de la peau bumaine. Les Dytiques, les Gyrins, l'Hydrophile brun, le Staphylin odorant et beaucoup d'autres agissent de la môme manière.
Les Coléoptères qui vivent de substances végétales ou de déjections, les Stercoraires, présentent très rarement ces sécrétions brûlantes. A quoi serviraient-elles aux Bousiers, qui vivent dans les excréments? A quoi serviraient-elles au Hanneton, qui se nourrit de feuillages, au Charançon, qu'un grain de blé peut faire vivre plusieurs jours?
Il y a aussi des empoisonneurs chez les Névroptères carnassiers. Les Hémérobes. les Panorpes émettent aussi des liquides plus ou moins désagréables pour l'attaque ou la défense.
Les Hyménoptères surtout ont reçu cette arme terrible, et en font des usages très divers, et souvent très singuliers. Les intentions de la nature sont ici mieux indiquées, car non seulement l'Hyménoptère toxico-
VENINS HT POISONS
pliorc fabrique, son poison, mais il csL armé d'un appareil spécial d'inoculation d'une délicatesse infinie.
Les Hyménoptères étant rarement carnassiers, et vivant, la plupart, de sucs végétaux qu'ils vont cbercher au fond dos Heurs, le poison ne semble pas chez eux d'une utilité aussi pressante que chez les espèces qui, se nourrissant de proies vivantes, sont obligées d'engager la lutte. Point n'est besoin pour l'Abeille, qui va butinant de fleurs en fleurs, de cette arme terrible pour se faire ouvrir les gynécées, à la porte desquels ne veillent ni les eunuques des sérails de l'Orient, ni de farouches cerbères. Ce serait tout au plus si cet aiguillon perfide pouvait leur servir de porte-respect, ou leur être (le quelque utilité pour vider leurs querelles domestiques. Nous allons voir que, dans cette catégorie d'insectes, le poison a un autre usage, plus indiqué que les précédents.
Les Hyménoptères ont été partagés en deux sousordres d'après la configuration de l'appareil d'inoculation : les AiguillonésetlesTérébrants. Les poisons sont bien différents par leur destination et leurs résultats.
La famille des Abeilles appartient aux Aiguillonés ; elle contient des espèces vivant en société ou solitaires. Les Abeilles sont des Hyménoptères sociétaires, parmi lesquelles on rencontre, dans l'association, des utilités diverses.
Ces utilités sont les reines, les ouvrières et les mâles. Les reines sont les femelles fécondes, elles sont pourvues' d'un dard dont elles ont rarement l'occasion de faire usage, en raison de leur dignité.
Les ouvrières sont des femelles stériles qu'une nour-
LE POJSON CJIEZ LES INSECTES
riLurc abondante cl. spéciale peut, au besoin, transformer en femelles fécondes ou reines; les ouvrières sont armées d'un dard rétractile, véritable instrument d'inoculation en communication avec une poche à venin.
Les mâles n'ont pas d'aiguillon. Il n'y a donc en somme dans la ruche que des mâles et des femelles, et ce sont ces dernières, fécondes ou non, qui seules ont été armées pour la lutte, et ont reçu le poison. Ces laborieuses Mellifères n'ont pas de proies vivantes à vaincre puisqu'elles se nourrissent des sucs des plantes. Leur dard et leur poison sont donc uniquement des armes défensives.
Il est cependant une circonstance où le poison joue un rôle différent, c'est dans l'extermination des mâles après la fécondation de la reine. Les faux-bourdons sont impitoyablement transpercés de leurs dards par les ouvrières acharnées contre ces malheureux devenus inutiles, ils jonchent bientôt les alentours de la loge, et meurent du poison élaboré par leurs épouses.
Le venin est actif contre les ouvrières elles mêmes ; ainsi, quand par suite de la mort de la reine et de l'impossibilité d'en créer une autre, l'association est dissoute, les ouvrières abandonnent les ruches : malheur à celles qui croiraient trouver l'hospitalité daus une autre ruche, elles y seraient impitoyablement intoxiquées, lardées.
Gardiennes de la ruche, des trésors qu'elle contient et surtout de la Reine, les ouvrières font usage de leur dard contre tous les ennemis extérieurs, elles inspirent une frayeur salutaire aux imprudents et aux rôdeurs suspectés do mauvaises inlenlions. Le poison est
très actif ; il tue non seulement les espèces de la taille de l'Abeille, mais il affecte douloureusement des êtres d'un certain volume, et nous-mêmes sommes très sensibles à ce dard empoisonne. L'endroit piqué se tuméfie, un loger frisson circule dans le corps, des accidents plus sérieux peuvent même survenir, suivant la partie lésée, et suivant l'âge du patient. On a vu des adultes, piqués dans l'arrière-boucbe par des Abeilles logées dans des fruits, mourir étouffés par la tuméfaction des amygdales. Des chevaux assaillis par un essaim succombent quelquefois rapidement.
Ainsi le poison de l'Abeille à doses très petites tue les Abeilles elles-mêmes (les mâles), et tous les animaux sont sensibles à une simple piqûre. La multiplicité des piqûres multipliant aussi la dose du poison peut déterminer la mort.
Dans son voyage au centre de l'Afrique, le docteur Georges Schweinfurth raconte l'assaut donné à sa caravane, en ce moment embarquée, par un essaim d'Abeilles de même espèce que celles de nos ruches. Le venin de ces laborieuses ouvrières a-t-il dans ces contrées plus d'activité que dans les nôtres ? Toujours est-il que pour les malheureux voyageurs ce fut une terrible bataille. Ce fut en vain que le docteur voulut fuir, des milliers d'Abeilles bourdonnantes l'entouraient, il estpiqué sans merci, ce sont d'horribles douleurs sur les doigts, sur le front, dans l'œil, c'est à en devenir fou. Hors de lui, il saute dans la rivière et plonge, mais les coups d'aiguillon lui pleuvent sur la tête. Ramené à bord et blotti sous une couverture, il entendit pendant trois heures l'essaim bourdonner autour de lui, et lui fairo sentir en-
core ses aiguillons à travers l'étoffe. En proie à des mouvements convulsifs, les piqûres oii l'aiguillon était resté dans la plaie produisirent do petits ulcères très douloureux. Les plus maltraités des hommes eurent une forte fièvre et deux d'entre eux succombèrent à leurs blessures empoisonnées. La fureur de dix buflles et de deux lions eût été moins dangereuse.
Voilà une espèce bien défendue contre ses agresseurs.
Parmi ces derniers, il en est qui sont armés dos mêmes armes, les Frelons par exemple, le Pliilantheapivore aussi. Celui-ci rôde autour des ruches non pour le miel, mais pour les Abeilles elles-mêmes qu'il donne en pâture à ses larves. Chose étrange, cet empoisonneur n'est pas un lâche, il pourrait s'attaquer aux mâles, qui sont désarmés, il ne le fait jamais : c'est aux ouvrières aiguillonnées comme lui qu'il livre bataille; c'esttoujours chose émouvante qu'un combat entre adversaires d'égale force et d'égal armement. Mais ici le Philanthe est bien plus petit que l'Abeille et c'est lui qui par son adresse on triomphe. Plus agile, il tourne autour d'elle, l'étourdit, tombe sur le dos de l'Abeille engagée dans une fleur et lui plonge son aiguillon dans le cou avant qu'elle ait pu se mettre en garde. Ne semble-t-il pas voir un petit torpilleur rôdant autour d'un gros et lourd cuirasse et choisissant son moment pour le foudroyer?
L'aiguillon des Abeilles est renfermé dans l'abdomen. Il se compose de deux tiges accolées et mobiles dans un étui forméde deux pièces. Chaque tige est barbelée vers son extrémité très acérée, offrant ainsi six à douze dents dirigées en arrière. Cotte disposition ne permet pas toujours à l'Abeille do retirer l'aiguillon de la blessure,
VI':XliNS 1:;T l'UlSUiXS
oL rcinpuisuimcur, y laissaaL souvuiiL une partie de luimême, succombe. Deux gia ntlcs eiiimcuscs oxcrèLcnt la subsLance toxique. Par un canal qui s'unit à son congénère de l'autre glande, le venin va s'accumuler dans un réservoir oblong en rapport avec l'aiguillon et avec des muscles compresseurs.
Le venin est clair et limpide. Quand le dard est resté dans la plaie, attaché encore au réservoir, il faut se garder de comprimer celui-ci pour l'arracher, car on augmenterait en le faisant la quantité du toxique inoculé. Déposé sur une plaque de verre, le poison s'y dessèche rapidement et se transforme en pellicule transparente.
Pourquoi nos Abeilles ont-elles reçulepoison et saventelles si bien s'en servir, alors que leurs congénères du nouveau monde, les Mélipones, vivent on paix et prospèrent sans être aussi cruellement armées? Dans ces ruches, ni les femelles ni les ouvrières n'ont de dard, ou du moins celui-ci est resté à l'état rudimentaire. Si l'on avait pu acclimater chez nous les Mélipones, il eût été curieux de voir si l'appareil toxifère se serait complété.
Les sociétés formées par les Abeilles sont durables, tandis que celles des Bourdons ne sont faites que pour un an. Los Bourdons sont armés d'un aiguillon puissant et les glandes venimeuses sont deux fois plus volumineuses que celles des Abeilles. Aussi la piqûre de ces Hyménoptères est-elle plus redoutable et plus douloureuse que colle des Abeilles.
Parmi les Apidés solitaires, on retrouve encore l'aiguillon et le poison au service .les femelles, ([ui seules
ont la charge d'élever et de défendre la maison et la famille. A quoi ces a-rmes défensives et offensives serviraient-elles aux mâles paresseux, qui se désintéressent de tout après l'acte de la fécondation ?
Il faut, dans quelques circonstances, reconnaître que l'emploi de l'inoculation et du poison contre les étrangers à la demeure de l'abeille solitaire a subi des modifications qu'expliquent seulement des intentions supérieures à l'instinct de l'animal. Voici les Antliophores : elles ont un aiguillon et du venin; elles font leurs nids dans les trous des murailles; ces nids ont la forme d'un tube cloisonné. Dans chaque chambre un œuf est déposé et près de lui une pâtée mielleuse. Qu'une Antliophore se présente à l'ouverture de la galerie, la propriétaire de l'immeuble se précipite sur elle et la transperce de son aiguillon. Mais voici une Mélecte : on la laissera circuler sans colère et sans inquiétude, c'est une étrangère pourtant; bien mieux, c'est une dangereuse ennemie, car elle vient sournoisement déposer son œuf près de celui de la trop bonasse Anthophore, et cet œuf do Mélecte éclora et la larve dévorera la provision réservée à la postérité de l'Anlhophore qui mourra de faim. Pourquoi cette différence de traitement? Ahl c'est que la nature n'a pas armé l'Anlhophore contre la Mélecte, voulant que celle-ci, incapable de nidifier, ait place cependant au banquet de la vie.
La famille des Vcspidés présente, au point de vue de l'emploi du poison, beaucoup d'analogie avec les Apidés. Ou trouve ainsi chez eux des mâles, des femelles et des neutres, et ces deux d-.rnières catégories sont seules douées do l'appareil vénéneux. La Guêpe
commune et surtout la Guêpe frelon sont redoutables et redoutées; leur bourdonnement jette la terreur parmi les insectes qui vivent dans leur voisinage; les animaux plus volumineux sont sensibles à leurs piqûres. L'homme lui-même a souvent à souffrir du poison de ces Hyménoptères. La piqûre du Frelon, par exemple, occasionne souvent des tuméfactions énormes de couleur livide, et dont les conséquences sont quelquefois fâcheuses. On cite des cas de mort par piqûres des Frelons ; l'aiguillon des Frelons n'est pas barbelé comme celui des Abeilles.
On sait que les Frelons sont très avides du miel des Abeilles et font à celles-ci une guerre acharnée, aiguillons contre aiguillons, venin contre venin.
Toutes les contrées chaudes du globe ont leurs espèces de Vespidés, dont l'aiguillon et le poison sont encore plus à craindre que dans nos pays. Malheur à l'homme, malheur à l'animal assaillipar ces mouches sans raison, comme on les appelle dans nos colonies. Il suffît quelquefois de peu de chose pour déchaîner leur colère. Souvent leurs nids sont suspendus sous les voûtes de ponts en bois ; il suffit alors de communiquer en passant à pied ou à cheval un ébranlement à ce pont pour se voir assailli et cruellement piqué par ces Hyménoptères peu endurants.
Un jour, à Cayenne, j'étais allé me promener avec un ami au vieux jardin de Baduel, pour y admirer une allée bordée de Pandanus de belle taille. Nous aperçûmes là un nid de Guêpes cartonnières, c'était un bel écliantillon d'histoire naturelle, dont mon ami résolut de faire la conquête. Je lui représentai les dangers d'une
pareille entreprise, il s'obstina ; je le vis couper un bâton et l'aiguiser par l'une de ses extrémités, son intention était d'obstruer l'ouverture du nid, d'empêcher ainsi la sortie de l'essaim et de s'emparer du monument. Je m'éloignai à une certaine distance, prévoyant ce qui allait arriver; s'approchant avec prudence de l'objet de ses désirs, mon ami vise le trou, mais soit émotion, soit maladresse, il le manque, et voilà l'essaim dehors, s'acharnant sur l'audacieux. Je dus venir à son secours et détourner naturellement sur moi une partie de ces mouches réellement sans raison, tant elles mettaient d'animosité dans leur vengeance. Nous sortîmes de ce jardin, la tête basse, comme Adam et Êve durent sortir de l'Éden, jurant, beaucoup trop tard, qu'on ne nous y reprendrait plus.
Il existe au Brésil, d'après M. de Lacerda, une espèce de Guêpe nommée Tapa-Guala (bouche-gueule), dont la piqûre a la singulière propriété de faire perdre la voix, pendant un temps plus ou moins long. Singulier poison que celui-là, et qui n'a pas été fait pour empêcher les animaux de parler : où serait le bénéfice? Quelle mouche l'a piqué, dit-on souvent des bavards insupportables, qui s'excitent à de longs discours? Il ne s'agit pas des Tapa-Guela, mais il est à regretter qu'on ne puisse en lâcher quelquefois un essaim dans nos assemblées parlementaires, cela ferait gagner bien du temps.
Beaucoup d'Hyménoptères se distinguent des Guêpes en ce que leurs ailes supérieures, au repos, ne se replient pas. Ces insectes ont des mœurs différentes; ils nidifient sous terre ou sous les écorces et sont dési-
VEMNS ET POISONS
gnés sous le nom de fouisseurs. Les plus curieux sont les Cerceris. Eux aussi sont armés de l'aiguillon et possèdent des poches à venin; mais de cet aiguillon et de ce venin d'une nature particulière nous allons les voir faire un usage étrange. Ce n'est pas contre des adversaires dignes d'eux que les Cerceris dirigent leurs attaques, mais contre des Buprestes, par exemple, ou contre des Charançons. Chaque espèce de Cerceris a ses victimes et toujours les mêmes, quelle que soit souvent leur rareté et la fatigue qui en résulte pour le chasseur. Il était nécessaire qu'il en fût ainsi pour que la même espèce ne fût pas rapidement anéantie. Voici, par exemple, le Cerceris tuberculé, qui préfère un Charançon, le Cleomis ophihabnicus ; n'est-il pas heureux, pour ce dernier, que les autres Cerceris aient du goût pour un autre morceau? Si tout le monde voulait du filet, il n'y en aurait plus assez dans un bœuf.
L'ennemi, avons-nous dit, est désarmé ; ce n'est plus un duel, c'est un assassinat. Mais il y a une circonstance étrange qui [deviendra peut-être atténuante pour le meurtrier, c'est que ce coupable est une mère qui nourrit une nombreuse famille et que Charançons ou Buprestes sont destinés à cette progéniture affamée. Mais laissons M. E. Blanchard nous raconter cette étrange page de la vie des Insectes, a Le fouisseur, pour saisir sa proie, la pique de son aiguillon; le venin plonge l'animal dans une léthargie indéfinissable qui se prolongera fort longtemps et, dans tous les cas, sans que jamais l'individu piqué puisse revenir à la vie. Un besoin impérieux des larves de l'Hyménoptère fouisseur est d'avon- pom*
LE POISON GITEZ LES INSECTES
aliment des tissus vivants; ces larves périraient près d'un cadavre en décomposition, et parviendraient-elles jamais à ronger un insecte plein de vie? N'auraient-elles pas, au contraire, tout à redouter de sa part? Dans l'admirable org-anisation de la nature, les difficultés qui nous sembleraient les plus insurmontables s'aplanissent comme par enchantement. Ces larves n'ont rien à craindre de leurs victimes rendues inertes par le venin ; condamnées à être rongées, elles semblent vivre, car leur corps ne subit aucune décomposition; sa dessiccation ne commence que bien au delà du temps 011 la larve du fouisseur est parvenue au terme de sa croissance. Le venin semble avoir agi sur les tissus à la manière d'un agent conservateur. »
Avions-nous tort de dire que l'élude du poison dans la nature nous réservait plus d'une surprise? Le cas du Cerccris est plus étrange qu'il n'en a l'air. Après tout, ce fouisseur n'est qu'un empoisonneur qui embaume sa victime pour la conserver plus longtemps et en tirer le meilleur parti pour lui ou pour les siens. Il a connu bien avant M. Pasteur l'art admirable de préserver une chair morte de l'action des microbes. Si la victime n'est qu'engourdie, sans pouvoir toutefois se réveiller jamais, c'est un chloroformisateur tout particulier, plus habile ou plus terrible que les nôtres. Mais il y a plus, d'après les observations de M. Fabre : le poison du fouisseur est plus merveilleux encore ; il paralyse la victime, tout en lui laissant les jouissances de la vie végétative; l'engourdi digère les aliments ingérés avant son accident.
Ce n'est pas encore tout : ce prodigieux empoison-
neur est un analomisLe de première force. Le poison seul ne suffirait pas à cet anéantissement subit; il y a lésion d'un centre nerveux essentiel; c'est, en eflet. au point piqué qu'existent les ganglions thoraciques très rapprochés les uns des autres chez les Curculioniens, et c'est là, d'oii partent les ramifications nerveuses qui vont animer les pattes et les ailes, que le Cerceris porte le trouble. L'homme peut, avec une fine aiguille trempée dans l'ammoniaque, imiter le Cerceris; mais, avec toute son adresse, il n'y arrivera pas du premier coup. Le fouisseur, au contraire, qui n'a pas pris une seule leçon et n'a jamais vu opérer, pratique cette délicate inoculation avec une admirable sûreté.
Avec tout notre génie nous n'avons pas trouvé un poison aussi subtil, et capable de conserver, non seulement les cadavres, mais les êtres vivants encore et immobilisés. A l'aide de cet agent merveilleux, les provinces de la Plata pourraient nous expédier des bœufs, non pas sur pied peut-être, mais, ce qui serait plus commode, sur le flanc. Cela vaudrait mieux que le Liébig, et ce serait meilleur que dans les glacières du Frigorifique. Le succès serait surtout complet si, à l'aide d'un contre-narcotique, nous pouvions, à leur arrivée chez nous, remettre ces bœufs sur pied. En temps de guerre, ce serait un excellent moyen d'expédier ses prisonniers, on les mettrait en magasin jusqu'à la paix, et dans les villes assiégés on fermerait pour un temps toutes les bouches inutiles.
Ce n'est pas seulement contre les espèces de leur classe, des Hyménoptères comme eux, que ce poison des insectes peut être efficace. Voici le Pompile des
LE POISONS CHEZ LES INSECTES
champs qui opère sur les Araignées, et quelquefois sur de fortes Araignées, desLycoses par exemple. C'est une entreprise hardie pour un Pompile que la capture d'une Araignée, qui non seulement, elle aussi, a son poison, mais qui peut, à l'aide de quelques fils rapidement jetés, empêtrer l'agresseur. Le poison stupéfiant ou le narcotique du Pompile semble d'autant plus nécessaire à ce dernier, que l'étourdi n'a pas préparé le trou dans lequel, près de son œuf, il déposera la victime réservée à sa larve. Si l'Araignée n'était pas endormie préalablement par une prudente inoculation, le Pompile ne la retrouverait plus, sa besogne achevée.
Les Sphex sont aussi armés d'un aiguillon puissant dont la piqûre est très douloureuse ; c'est encore sur les Araignées qu'il prélève ses contributions pour nourrir ses larves. Mais le Sphex est un boucher qui dépèce ses victimes après les avoir narcotisées, leur coupe la tête et les pattes et réserve l'abdomen à sa postérité.
Le Pélopée tourneur est aussi un tueur d'Araignées. Il suffit de voir cette fragile créature, dont l'abdomen est relié au corps par un long et étroit pédoncule, pour comprendre qu'il ne pourrait livrer de batailles à plus forts que lui s'il n'avait pour armes le venin et l'aiguillon.
Les Chlorions de la Réunion rendent de grands services aux habitants en faisant une chasse acharnée à ces hideux Orthoptères nommés communément Cancrelats. Ils percent de leur aiguillon ces hideuses blattes plus volumineuses qu'eux, leur enlèvent les pattes et, de force, les font entrer dans leur nid.
C'est aux chenilles des papillons de nuit, à des Lépi-
VEMNS ET POISONS
(loptères que l'Amopliilo des sables inocule son poison pour les traîner dans son nid. La MuLille maure se comporte de même à l'égard des larves de certains Apidés solitaires.
Voici maintenant l'immense légion des Fourmis, c'est à-dire des fouisseurs sociaux. Les Myrmiques et les Ponères portent un aiguillon dont l'usage est sans doute le même que chez les Hyménoptères qui précèdent. M. Wallace fut un jour piqué à la jambe par la Ponera clavaia ; il eut beaucoup de peine à rentrer chez luietfut obligé de garderie lit pendant deux jours. La piqûre des espèces du genre Odontomachus est aussi très douloureuse.
Les Fourmis proprement dites n'ont pas d'aiguillon. Elles sont cependant armées à la façon des empoisonneurs ; seulement le siège de la sécrétion toxique est différent. N'en est-il pas ainsi chez les Arachnides oii nous avons vu le Scorpion armé d'un aiguillon postérieur, et les Araignées de crochets vénéneux?
Les vraies Fourmis sécrètent par la bouche une salive acide, douée souvent aussi d'un 3 grande àcreté. La morsure des grosses Fourmis rouges de nos pays est fort désagréable. Il y a là certainement autre chose que l'introduction d'un peu d'acide formique dans les tissus. Cette sensation doit être encore plus pénible pour les petits animaux.
Nous ne pouvons entendre l'animalité se plaindre de la Fourmi ; il est probable cependant qu'elle n'a pas toujours à s'en louer. Dans les contrées chaudes, l'arrivée de certaines espèces de Fourmis dans les habitations est le signal du départ d'une foule de bêtes qui
vivaient en repos, Blattes, Scorpions, Araignées, etc. Quant à riiumanité, écoutez tous les voyageurs dans les contrées tropicales; ils vous diront ce qu'ils pensent des Fourmis et de leurs morsures. C'est un ennemi avec lequel il ne faut pas raisonner ou essayer de lutter : il faut fuir. C'est ce qui arrivait à M. Alfred Marche sur les bords de l'Ogowé en Afrique; non seulement il fuyait , mais en abandonnant tous ses vêtements à l'ennemi, tant ses morsures sont brûlantes. Mouliot, dans son excursion au royaume de Siam, se plaint aussi de ces laborieuses personnes pour lesquelles tout est de bonne prise. Dans la Cochinchine française les Fourmis ne sont pas moins tracassières et surtout dangereuses en raison, non de leurs morsures, mais d'un dard qui ne le cède en rien à celui de la Guêpe. Dans une nuit, ces terribles Fourmis tuèrent au D'Morice un singe, un varan et un jeune veau. Il faut que leur venin soit bien actif. Les Annamites, qui redoutentcette espèce, la nomment Con kien bonhot.
Dans son voyage au Darien, M. Reclus parle de Fourmis noires longues comme le pouce et qui portent aussi un dard au même endroit que les Abeilles. Une seule piqûre au bras ou à la jambe engourdit le membre pendant deux heures. Sur les bords du Magdalena, M. Ed. André, ayant voulu cueillir un jour des rameaux d'un Triplaris, se sentit les mains comme percées par un fer rouge; la douleur fut très vive et analogue à celle que déterminent certains poisons stupéfiants végétaux.
Les Indiens Yahuas des bords de l'Amazone considèrent certaines Fourmis et particulièrement l'espèce qu'ils
nomment Tasua-Pira (Fourmi de fou) comme tellement vénéneuse qu'ils en mettent dans la composition de leur curare. M. Marcoy raconte que quand il lui arrivait de marcher sur ces Tasua-Pira, il ressentait des crampes et des douleurs folles; il y avait certes là autre chose que de l'acide formique.
Nous arrivons maintenant aux Hyménoptères térébrants. Ils sont armés d'instruments divers destinés à entailler les végétaux. Les Hyménoptères des groupes que nous venons d'étudier sont quelquefois pourvus, au lieu d'aiguillon, d'une sorte de tarière destinée à entamer la peau des victimes et à pondre l'œuf. Le poison leur était inutile, puisque la larve éclose devait vivre dans le corps de l'animal auquel on venait d'inoculer quelque chose de plus terrible encore que le poison, v.n ter rongeur.