‹ Venins et poisons [electronic resource]Chapitre 29 sur 54 · SUITE · texte numérisé non relu

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Hyménoptères térôbranls. - Rôle étrange du PO-son - Lép.dopté • ■-Diptères. - Cruels ennemis de l'homme. - La Tse-Tse. - Mystères de son venin. - Mouches inoculatrices. - Insectes poisons.

ES Tércbrants sont des inoculateurs d'œufs. A l'aide de leurs scies de leurs tarières, situées à la partie postérieure de l'abdomen, ils incisent ou perforent les tissus végétaux, afin d'introduire aussi un œuf dans la plaie. Mais l'œuf ainsi logé serait loin d'être à l'abri de tout accident, et la larve qui sortira de cet œuf serait surtout bien exposée. C'est cependant ce qui arriverait; car ni la blessure, ni le corps étranger introduit, l'œuf, ne sont capables de produire autre chose qu'une ouverture qui restera béante après sa cicatrisation. Comme le résultat est tout différent, c'est qu'outre l'instrument tranchant et le corps étranger il y a un facteur, un élément que nous avons oublié ; cet élément, ce facteur, c'est le poison.

Voici ce qui va se produire. Une femelle de Cynips vient d'inciser l'extrémité d'un bourgeon d'une espèce de chêne, le quercus infedoria, à l'aide d'une tarière abdominale assez compliquée. Elle est roulée en spirale à sa base, et sa portion terminale est logée sous l'anus

entre deux valves allongées. L'exLrémité de ccLLe Lai-iore est creusée en gouttière et barbelée sur ses bords. Dans l'incision, une gouttelette de substance toxique est déposée, et l'œuf est pondu. Les sucs végétaux s'épanchent alors à l'endroit blessé, y forment une excroissance enveloppante nommée galle, au centre de laquelle, dans une cavité tapissée d'une couche amylacée, la larve éclora.

Assurément voici une chose fort étrange, et un tout nouvel aspect de l'action des poisons. Et tout d'abord c'est un poison animal qui agit sur un végétal. Qu'on répète artificiellement le même acte avec la pointe d'un scalpel capable d'introduire dans le tissu végétal n'importe quelle autre substance, et n'importe quel corps étranger de la taille de l'œuf, on ne transformera jamais un bourgeon de chêne en noix de galle.

Qu'un animal inoculé par un autre succombe, nous le comprenons; mais qu'une plante, qu'un grand chêne soit troublé quand la tarière ou la scie d'un chétif insecte a blessé quelques cellules superficielles, cela surprend. Chez tous les Cynips l'instrument est à peu près le même, mais pour chacun le virus diffère et produira dans les tissus vivants des désordres variés, de même que les virus syphilitique, variolique, déterminent des maladies diverses. Chaque plante est sensible à tel poison et pas à d'autres : celui qui tuméfie et dénature les cellules du chêne demeurera sans effet sur celles du rosier, et réciproquement. Chaque végétal a non seulement un inoculateur, mais une clientèle d'inoculateurs qui vont lui communiquer des maladies différentes, et qui, de plus, n'agiront pas sur le même point. Le Cynips

LE POISOX CIIKZ LI-:S IXSEGTES

quercus baccarum pique la base des feuilles du chêne. La partie blessée se tuméfie, change de couleur, et le résultat morbide de cette fluxion porte le nom do pommes de chêne. En voici un autre, le Cynips quercus fQlii^ il opère un peu plus haut, et le parenchyme foliaire subit aussitôt les mêmes modifications. La maladie nouvelle est caractérisée par des pustules, petites, arrondies, rouges ou vertes. Le Cynips terminalis s'adresse à d'autres parties, aux jeunes pousses. Le Cynips aptère se charge des racines et, sur ces parties, la substance végétale souffre et se dénature.

C'est ainsi que, sous l'influence d'imperceptibles blessures et de minuscules gouttelettes vénéneuses, la meilleure sève de nos grands chênes est détournée sans profit pour eux. Elle s'en va constituer, au bénéfice d'un obscur insecte, l'enveloppe protectrice et alimentaire oii sa larve éclora.

Du bourgeon (^Lxmquercusrobur, qui devait enfanter un cliêne robuste, capable do triompher dos tempêtes et des siècles, s'échappera un insecte ailé qu'un souffle emportera et qui n'aura que quelques jours d'existence. C'est une substitution d'enfant, c'est un être éphémère qui fait couver son œuf par un colosse et glisse sa progéniture infime oii devrait se produire celle de l'un des êtres les plus puissants. Voilà l'œuvre du poison. Beaucoup d'autres insectes agissent encore sur les plantes par la liqueur toxique qu'ils peuvent sécréter do différentes parties de leur corps. Dans la Malaisie, suivant l'observation de Wallace, des plantes parasites de la famille des Rubiacées ont une tige renflée qui est habitée par des fourmis. Celles-ci attaquent des tuber-

cules épineux fort petits, et ces blessures empoisonnées y faisant arriver les sucs, on les voit se renfler démesurément en se creusant, jusqu'à prendre la taille d'une grosse courge. En Amérique, pareil pliénomènc est produit sur la base du pétiole d'une Molaslomacée et sur les longues épines d'un acacia. Voilà encore des effets du poison animal sur la plante.

Les Lépidoptères, peuple de Papillons, sont complètement à l'abri de tout soupçon. Tribus pacifiques, je ne connais pas d'empoisonneurs dans leurs rangs. Les Chenilles sont toutes végétalivores et leurs mères n'ont point eu à lutter pour leur préparer un abri et leur amasser des provisions pour les premiers jours. A l'état adulte, c'est-à-dire à celui de Papillons, leur trompe enroulée est un instrument inoffensif destiné à puiser le nectar des fleurs.

Ce n'est pas que les Papillons n'aient pas d'ennemis; ils souffrent de l'oiseau, de l'insecte même, mais victimes soumises, ils succombent sans lutter. D'ailleurs, la plupart des papillons n'ont qu'une existence éphémère. Nés pour l'amour et la propagation de l'espèce, les luttes pour l'existence les trouvent indifférents.

Cette certitude qu'il n'y a pas de traîtres et d'empoisonneurs patentés parmi les Lépidoptères est telle qu'ils inspirent une confiance générale. Nul ne se défie d'eux : ni les enfants, ni les personnes les plus étrangères aux études de la nature. La bonne renommée des Papillons est bien et justement acquise, et elle existe même dans les contrées du globe où l'on est généralement on garde contre le monde msecte. Il ne faudrait pas croire cependant que toutes les chenilles de Papillons soient

de commerce agréable. On fera bien de ne pas manier les nids où les Processionnaires {Bomhijxprocessionea) ont laissé leurs poils urticants, et de ne pas toucher les chenilles velues des Pytiocampes {Bombijx pytiocamiM). Ces poils pénètrent sous la peau et causent des éruptions vésiculeuses. Les anciens avaient désigné sous le nom à'Brucœ et les Grecs sous celui de E'jxwij,a ces chenilles désagréables. On peut dire cependant que ces accidents, ces démangeaisons, cette urtication vésiculeuse, bien que l'acide formique n'y soit pas peut-être étranger, sont surtout dus à l'introduction de corps étrangers dans les tissus, leur action est tout à fait locale. L'insecte qui en a fait un matelas pour protéger et abriter ses œufs n'est pas un inoculateur.

11 nous est impossible d'adresser aux Diptères un éloge pareil à celui des Lépidoptères. Les malfaiteurs de tout genre y sont communs. Les empoisonneurs cependant sont moins caractérisés, comme organisation, que chez les Hyménoptères. Ici point de glandes toxiques proprement dites, en relation avec un instrument uniquement destiné à l'inoculation d'un poison, comme chez l'Abeille par exemple. Ici encore l'intoxication est un phénomène secondaire. Le Diptère n'a pas été armé pour tuer sa victime, puisqu'elle ne lui est utile que vivante. Le Diptère n'use de ses armes ni pour l'attaque ni pour la défense, mais seulement pour vivre. Quelques exemples nous feront mieux saisir ces différences essentielles, qui font des Diptères des empoisonneurs d'occasion, plutôt que des empoisonneurs d'intention.

Voici le Cousin commun, Culex pipiens , qui enfonce son stylet dans la peau de l'homme pour pomper son

sang. Comme chez la plupart des Diptères, des glandes socrèlent une salive acre qui augmente la douleur de la piqûre, détermine une iniïammation des tissus et l'arrivée, par suite, d'une plus grande quantité de sang. L'irritation déterminée par l'introduction de cette salive n'est pas en rapport avec le dessein de l'insecte qui ne cherche que le sang de sa victime. C'est un affamé et non pas un agresseur perfide, et la preuve, comme on l'a fait très bien observer, c'est que la peur leparalj'sc; quand on le saisit entre les doigts, il ne pique plus. C'est tout le contraire chez l'Abeille : quand on l'attaque elle se défend; son aiguillon empoisonné est une arme.

Tous les Diptères du groupe des Cousins, tant Moustiques que Maringoins, les Némocères en un mot, agissent de même. Pour boire le sang des animaux vivants, ils sont munis d'un appareil buccal admirablement construit. Nous n'aurons pas de peine à démontrer que cet appareil fait autre chose que de tirer du sang. Disons d'abord qu'il y a d'autres buveurs de sang que ceux-ci. La Sangsue, par exemple, n'a pas l'action irritante des Cousins. Un cheval ou tout animal dans les marais à Sangsues peut, sans souffrir et manifester d'irritation, promener sur sa peau dos Sangsues nombreuses. Pendant le sommeil même, il supporte ces hôtes dangereux. Les Vampires boivent aussi le sang sans irriter la plaie, et les victimes sont ainsi saignées parfois pendant qu'elles dorment.

Il n'en n'est pas de même dos Diptères qui nous occupent. Leur piqûre est non seulement douloureuse, mais elle est irritante à l'excès, et les suites en sont quelquefois cruelles. Pour l'homme et les animaux, le

sommeil devient impossible, et l'on peut dire que si l'organisme n'est pas rigoureusement empoisonné, l'existence l'est au plus haut degré. Mais ce n'est pas sous cet aspect que nous avons à étudier les Cousnis et les Maringoins. Je puis en parler, non seulement par ouï dire, mais par une longue expérience, ayant passé une partie de mon existence dans les pays où ils pullulent.

J'invoquerai le témoignage du docteur Bouffier, médecin de la marine, avec lequel j'ai été embarqué sur la corvette à vapeur le Gassendi, en 1839 et d860. Ce bâtiment, avant d'arriver à la station de l'Océanie, avait séjourné quelque temps dans le Parana, où les Moustiques abondent. Dans son rapport de fin de campagne, Bouffier raconte les souffrances endurées par son équipage, du fait des Moustiques. « Chaque soir, àla tombée de la nuit, le navire était littéralement envahi par ces insectes. Leur piqûre, qu'accompagnait toujours une démangeaison vive et cuisante, on faisait des hôtes plus qu'incommodes. Le matelot, à qui une fatigue excessive permettait le sommeil quand môme, seréveillaitle matin le corps couvert de petites élevures, au milieu desquelles se voyait un point noir. La piqûre renfermait une matière septique, car il n'était pas rare de voir apparaître au milieu de l'élevure primitive un léger amas de sérosité noirâtre, et autour d'elle se dessiner un cercle fauve foncé, comme on l'observe à la circonférence des anthrax gangreneux. Dans ce cas, la portion de la peau voisine de la piqûre tombait en mortification, et il en résultait une plaie profonde, irrégulicre, dont la guérison était fort lente. Aux îles Marquises, des faits pareils à

ceux que je raconte se sont oircrts à mes yeux. Là, comme dans le Parana, les piqûres de Moustiques ont été suivies de plaies gangreneuses. » Voilà des symptômes qui ne sont pas ceux de piqûres ordinaires.

Ce n'est pas seulement dans les contrées chaudes du globe que ces empoisonneurs abondent. Lisez les récits de Bach, à la recherche de la Rivière du Poisson, qui se jette dans la mer Arctique; il dépeint aussi les misères et les tortures dues à ces pestes ailées. Sur les bords de l'Amazone, Paul Marcoy parle des souIFrances dues à ces Diptères; il décrit neuf zones différentes, dévolues à des espèces distinctes, mais aussi insupportables les unes que les autres. Sur les bords duZambèze, William Charles Baldwin décrit ainsi les tortures endurées par le voyageur : « Quelques mornes et solitaires qu'elles soient, je viens à bout des journées, mais les nuits sont affreuses. Le vent décline en même temps que le sommeil; vous ne respirez plus, etl'atmosphère est envahie par des nuées de Moustiques. On a de la peine à supporter la moindre guenille, et je suis là, couché sur le dos, frappant à droite et à gauche, en avant et en arrière, partout, les écrasant à poignée sans diminuer leur nombre et les piqûres ; invoquant le ciel pour que le vent s'élève, aspirant au matin. Alors même que je me résigne à étouffer, je ne suis à l'abri de cette engeance, dont le suçoir traverse l'étoffe, qu'en soulevant la couverture avec les genoux et les coudes. Les nuits calmes sont ce que je redoute le plus au monde. Il y a des instants où je donnerais tout ce que je possède pour un coup de vent qui nous débarrasserait des Moustiques. »

Je ne saurais dire pour ma part tout ce que ces engeances m'ont fait souffrir à Taïti, aux Marquises, à la Guyane, aux Antilles. A la Martinique, j'étais allé clans les hauteurs pour y dessiner et peindre des plantes. Ce travail, qui exigeait l'immobilité, laissait aux assaillants toute liberté, toute sécurité. Ruisselant de sueur, les mains et le visage couverts de leurs bandes, il fallait endurer ce supplice. N'y tenant plus, il fallait pourtant me résigner, cesser le travail, ou le faire dans une obscurité presque complète, les persiennes fermées et les stores baissés. Encore n'étais-je pas complètement à l'abri.

C'est pour conjurer ces maux, que les hommes, dans les pays à Moustiques, s'enduisent le corps de couches de différentes substances, rocou, résines, huiles, etc., etc.

Les animaux ne sont pas moins à plaindre que l'homme. M. Paul Marcoy,dans ses voyages sur les bords de l'Amazone, a été témoin de leurs souffrances. Il ne doute pas non plus de la toxicité de la sécrétion buccale quj imprègne les stylets de ces Diptères. Parlant du bourg de Loreto, il écrit : «Nulle part, l'audace des Moustiques no m'a paru plus grande, leur fanfare plus ironique, leur suçoir plus aigu, leur venin plus corrosif, la blessure qu'ils font plus lente à se cicatriser. Les poules, les canards, les pigeons, les Hoccos, les Pauxis et les Agamis qui sont, à Loreto, les commensaux de l'homm et composent sa basse-cour, s'empresseraient d'appuyer ma motion s'ils avaient encore la faculté d'exprimer leurs idées par des mots comme au temps du bon La Fontaine. Par suite de la lutte incessante qu'ils ont à soutenir contre les Mousti(iues, ces volatiles ont con-

VRNINS ET POfSONS

tracté dos habitudes qu'ils ii'ouront jamais à l'éLat de nature. Quand sonne pour eux l'heure du sommeil, ils se terrent, s'embuchcnt, se roulent, se pelotonnent ou s'aplatissent, do manière à mettre à couvert toutes les parties dénudées de leur mdividu.. Mais le Moustique, qui rôde autour d'eux, comme le lion rugissant de l'Écriture, finit par trouver le point de l'armure, y plonge son aiguillon et appelle ses camarades à la curée. Au milieu do la nuit, un bruissement d'ailes, un pépiement étouile, une plainte inarticulée révèlent la douleur du pauvre oiseau que mille dards intelligents transpercent à l'envi. »

Et plus loin : « Dans les forêts, les animaux sauvages emploient d'étranges expédients pour se dérober aux attaques de ces vampires. Le Jaguar, roulé sur luimême au milieu d'un fourré, cache son nez et ses paupières entre ses larges pattes; le Pécari creuse une fosse, s'y blottit et s'y couvre de feuilles sèches; le Tapir, plongé tout entier dans la vase, ne laisse pointer au dehors que l'extrémité du nez-trompe au moyen duquel il respire. »

Voici une petite histoire qui montre que l'homme n'est pas moins intelligent. En 1833, j'étais aux îles du Salut , faisant partie du personnel médical de la transportation. Un des petits bâtiments de la station locale, l'Ile-Madame , partit une après-midi pour CayennO; emportant quelques passagers parmi lesquels M. Bigot, médecin en chef du pénitencier, et un forçat condamné à mort qu'on allait exécuter au chef-lieu de la colonie. Vers le soir, la brise étant tombée, la goélette fut déviée par les courants vers l'embouchure du

LE POISON CITEZ LES INSECTES

Kourou. La situaLion était critique, le navire s'échoua dans les vases au milieu des palétuviers. Les passagers se sauvèrent comme ils purent dans un marais inextricable, où pullulaient les Moustiques par milliards. M. Bigot parvint à gagner un terrain solide, et à tâtons, dans la nuit et le lacis des lianes, il. s'égara. 11 fit la rencontre de l'un des passagers cherchant comme lui une voie et un abri, la pluie tombait. Ils en furent réduits à passer la nuit sous un grand arbre; lardés et dévorés par les Moustiques innombrables. Afin de se préserver le plus possible de leurs aflreuses piqûres et de mettre à l'abri la plus grande partie possible de leurs surfaces, ils ne trouvèrent rien de mieux que du se serrer fraternellement l'un contre l'autre. Le jour vint enfin, et quelle ne fut pas la surprise du médecin en chef en reconnaissant que, pendant toute cette nuit d'angoisse, l'homme qu'il avait pressé sur son cœur et dans les bras duquel il avait fraternellement passé ces cruels moments n'était autre que le condamné à mort.

Un dernier fait qui démontre encore que la salive des Némocères est sep tique, c'est que les Tipulaires, qui piquent les végétaux pour y introduire leurs œufs, amènent, comme les Hyménoptères térébrants dont nous avons parlé plus haut, la formation de galles. Les galles du saule, du grenadier, du pin, de l'épinevinette, de l'aristoloche, du bouillon blanc, et de beaucoup d'autres, n'ont pas souvent d'autre origine.

Les Diptères suceurs ne sont pas non plus complètement privés de matière septique. La Chique ou Puce pénétrante, qui s'introduit sous la peau, produit quelquefois, comme corps étranger empreint de matière

acre, une démangeaison insupportable; de plus, quand, pour la retirer, on crève la poche qui renferme ses œufs, la blessure s'envenime.

La Puce irritante agit de môme. C'est un insecte désagréable; donnons-lui si nous le voulons le nom de buveur de sang, il ne mérite pas celui d'empoisonneur. L'OEstre du cheval est dans le môme cas.

Le Glossina morsUans, ou mouche Tsé-Tsé, est connue depuis les voyages de Livingstone en Afrique. Il la rencontra pendant son voyage au Zambèze, sur la rive méridionale du Chobé, un des affluents du lac Ngami. C'est une suceuse de sang, dont les pièces buccales adaptées à cette fonction font en même temps pénétrer dans la plaie un peu de salive sécrétée par des glandes spéciales. Mais la Tsé-Tsé n'empoisonne pas plus les grands ruminants du sang desquels elle vit dans son pays, que les Vampires qui ont le même genre de vie. Le poison pour cette mouche aurait tari les sources oii elle s'abreuve.

Nous savons cependant que Livingstone perdit de cette piqûre quarante-trois bœufs magnifiques, qui n'avaient reçu qu'un petit nombre de blessures. Au bout de quelques jours, ces pauvres animaux rendaient par le mufle et les yeux un mucus abondant, leur peau frissonnait comme s'ils avaient eu froid, la bouche enflait, les muscles perdaient de leur fermeté, la rumination était accompagnée d'une sorte de ronflement, et au bout de quelques jours la mort survenait; l'autopsie révélait tous les symptômes d'un empoisonnement profond, boursouflement du tissu cellulaire, diminution et altération du sang devenu albumineux, dégénères-

cence du foie et du poumon, cœur noir et vide. Voilà un résultat terrible. Cependant la Tsé-Tsé n'est pas une empoisonneuse, car elle n'a pu être armée contre le bœuf qui la nourrirait au besoin et qui est totalement étranger aux régions qu'elle habite.

Le poison de la Tsé-Tsé agit de même fatalement sur le mouton, le cheval et le chien. Pourquoi ménageraitelle plus ces derniers que le bœuf? Ce sont encore des étrangers. Voici cependant l'homme, le porc, la chèvre, l'âne, le mulet, les veaux qui tètent, qui jouissent du même privilège que les animaux sauvages des rives du Chobé; ils supportent, sans autre inconvénient qu'une perte de sang, la piqûre de la Tsé-Tsé.

De ces faits étranges nous pouvons tirer quelques remarques au sujet de l'histoire du poison.

Telle substance, qui est poison pour une espèce vivante, ne l'est pas pour une autre, bien qu'inoculée dans les mêmes conditions.

La toxicité n'est jamais en opposition avec l'intérêt de l'espèce toxicophore.

Les espèces ont été placées dans un cercle plus ou moins étroit, et c'est par rapport à ce cercle seulement et aux conditions qu'il présente, qu'il faut voir quelle peut être l'utilité de telle ou telle arme, du poison par exemple. Aucun tribunal ne condamnerait la Tsé-Tsé pour avoir empoisonné les bœufs de Livingstone, et ce serait le cas même de placer ce propos gouailleur....: Fallait pas qu'ils y aillent.

Ces bœufs sont cependant bien morts empoisonnés, et la Tsé-Tsé, sans être un empoisonneur de profession, porte en elle un poison du bœuf, du chien, du cheval.

VENINS RT POISONS

du luonlon. ol sans doute do bien d'autres animaux qui, comme l'ours blanc, ne paraîtront, pas d'ici longtemps sur les rives du Zambèzc. La moucbe d'Afrique n'est pas plus responsable des accidents dus à son poison que les lianes toxiques qui portent la noix vomique ne sont responsables de. la mor.t des rats et des souris auxquels on l'administre pour s'en débarrasser.

Ce poison, actif sur l'un, inoffensif pour l'autre ; fatal au mouton, bénin pour les chèvres; sans pitié pour le cheval, sans péril pour le mulet ; cruel pour le bœuf, clément pour le veau; ce poison qui rapproche l'homme du porc, en les respectant tous les deux, mériterait d'être étudié avec le plus grand soin, car il y a dans ses variations un problème très curieux à résoudre.

Cette salive si active des Diptères, et, dans le cas qui nous occupe, de la Tsé-Tsé, ne saurait donc être incriminée à l'égal du poison. Elle ne rend aucun service à l'insecte, à moins de jouer le rôle ordinaire de la salive dans la digestion des aliments.

Ses conséquences n'en sont pas moins fâcheuses pour les peuplades du Zambèze, qui ne peuvent boire d'autre lait que celui des chèvres. Le pionnier, pour lequel le cheval et le chien sont des auxiliaires indispensables, se voit fermer ce's contrées, et c'est une mouche à peine plus grosse que notre mouche domestique qui lui déclare — qu'il ne passera pas.

On peut cependant faire traverser ces contrées aux animaux que la Tsé-Tsé tue, en les faisant voyager la nuit, temps pendant lequel elle est engourdie. Ou bien encore, mettant à profit le dégoût que les excréments d'animaux inspirent à ces mouches, on barbouille de

ficnle délayée les bœufs qui voyagent dans les localités suspectes. Ces précautions n'empêchent pas les troupeaux de bœufs d'être affolés quand ils entendent le bourdonnement du terrible Diptère.

La Tsé-Tsé est très facile à reconnaître avec ses raies jaunes et transversales sur l'abdomen, se détachant sur un fond brun; les yeux sont grands et jaunes; la bouche est armée d'une trompe Pdiforme engaînée dans deux palpes étroits et velus. Sur la peau de l'homme, la piqûre prend rapidement une teinte cramoisie; l'insecte, au ventre flasque et mou, ne lâche prise que quand son abdomen est gorgé de sang.

Voici, dans le sous-ordre des Chétocères, l'innombrable

famille des Mouches. Quoique fort désagréables et capables de piquer sensiblement la peau, les Mouches ne sont pas venimeuses par elles-mêmes; elles deviennent cependant fort à craindre, comme capables d'inoculer la matière septique avec laquelle leurs pièces buccales ont pu se trouver en contact. C'est ce qui a lieu lorsque, venant de se repaître de substances en putréfaction, elles se posent ensuite sur quelque point dénudé de notre corps. Elles nous inoculent alors de terribles poisons. C'est ainsi que des maladies infectieuses, et particulièrement le charbon, nous sont communiquées. Oui, que cette mouclic qui s'est posée sur votre lèvre dix secondes y ait fait pénétrer seulement deux bactéridics charbonneuses, et, malgré votre robuste santé, votre organisme est empoisonné, et la mort arrivera rapidement. Vingt-quatre heures après, 5.000 bactéridies roulent dans le sang; 48 heures après, 16 millions; 72 heures après, 71 milliards; à la 11" heure, 142 mil-

liarcls. Voilà les méfaits d'une mouche, et l'énergie de ce poison formidable dont, plus loin, nous étudierons la nature.

On comprend combien ces inoculations doivent être faciles pour les Diptères suceurs et les Némocères, et quel doit être leur rôle dans la propagation des maladies contagieuses qui ne sont autre chose que des empoisonnements par des matières septiques, ou par des microbes.

Quant aux Mouches qui, pareilles aux OEstridés, pondent à la surface de la peau des animaux, ou à l'entrée des cavités naturelles et dont les larves ou les nymphes pénètrent dans ces cavités, et s'y fixent à l'aide de crochets, les accidents qui surviennent alors sont dus peut-être, en partie, à ce que les larves peuvent suinter quelque matière septique qui concourt à produire les graves désordres qui surviennent. Un corps étranger dans les fosses nasales, par exemple, ne suffit peut-être pas à rendre compte des ravages que produisent les larves de Lucilie hominivore chez l'homme.

Chez les Hémiptères, nous trouvons des appendices buccaux disposés encore en forme de bec allongé, formant un véritable suçoir. Ce suçoir est replié sous le corselet pendant le repos et son aspect est diHérent de ce qu'il est chez les Diptères. Cet instrument a été donné aux Hémiptères pour pomper le sang ou les humeurs des êtres vivants, aux dépens desquels ils vivent. Leurs piqûres sont souvent très douloureuses et certainement il y a introduction dans les tissus de substances septiques. Une simple piqûre par une aiguille bien propre ne produirait pas de pareils effets. L'ino-

culation n'est cependant pas un fait distinct de la fonction de nutrition, et n'est encore liée ni à 1 attaque, m a la défense. Les Hémiptères ne sont donc pas des empoisonneurs de profession, bien qu'ils doivent à l'action de leur acre salive leur renommée de bêtes désagréables. . .

Nous n'avons, certes, pas besoin de décrire ici la Punaise des lits. Sa blessure est douloureuse ; elle détermine souvent la production d'ampoules conflucnlos, au centre desquelles se voit un point foncé.

La Punaise de Kasan est encore plus à redouter; sa piqûre est beaucoup plus douloureuse et l'onllure consécutive beaucoup plus accusée, plus longue à disparaître.

Le Réduve masqué détermine, dans la partie piquée, outre la douleur, qui est très vive, une sorte d'engourdissement. Cet Hémiptère immobilise de cette façon les insectes qu'il attaque pour les sucer.

LeNoctonète glauque, dont l'armure buccale cstpuissante et qui vit dans les mares et les fossés, est agressif et pique quand on veut le saisir. La blessure qu'il produit est suivie d'une vive douleur, et ce qui prouve bien qu'une substance septique a été introduite sous la peau, c'est qu'on voit bientôt apparaître une vésicule.

La Nèpe cendrée, ou Scorpion d'eau, doit ce surnom à sa piqûre qui est très forte et laisse après elle une sensation pénible.

Parmi les Hémiptères, les Pucerons no sont certainement pas de dangereux adversaires. Nul ne les a jamais placés dans la catégorie des empoisonneurs. Cola tient peut-être à leur régime exclusivement végétal, ou à la

faiblesse de leurs armes. Nous avons reconnu, chez les Coléoptères téréhrants et chez les Tipules, quel'incision et la piqûre des tissus végétaux ne pouvaient amener la formation de galles particulières que par suite de l'action d'une matière septique spéciale, agissant sur les organismes végétaux. S'il y a des Pucerons qui déterminent, comme les précédents insectes, la formation de véritables galles, il faut donc admettre chez eux l'identité des moyens.

La galle de- Chine est due à la piqûre du Distylium rocemosum, plante du Japon, de la famille des Hamamélidécs, par un puceron nommé VAphis chinensis. La galle du pistachier est déterminée par la piqûre de VAphis pisiaciœ.

Nous n'avons rien à dire des Névroptères et des Orthoptères.

Parmi les Insectes, il en existe un certain nombre, dont la substance même est un poison violent pour l'homme et les animaux. Au premier rang, on place la Cantharide ordinaire. On sait quelles sont ses propriétés vésicantes et que ces propriétés sont dues à une substance excessivement active, la Cantharidine. La récolte des Cantharides vivantes exige même des précautions; les personnes qui secouent les arbres doivent être gantées et masquées, le contact pouvant être dangereux. Et cependant les Cantharides, conservées dans les collections ou dans les pharmacies, sont mangées par d'autres insectes, des Anthrènes, par exemple, qui ne semblent pas en être incommodés.

Les Mylabres et la Méloë jouissent des mêmes propriétés toxiques que la Cantharide. On pense même que

ce que les anciens ont dit des Buprestes ou enfle-bœufs doit se rapporter aux Meloës et non à nos Buprestes actuels. Chez les Romains, la loi Cornelia infligeait la peine de mort à ceux qui mêlaient du Bupreste dans les aliments ou dans les boissons.

Nous n'insisterons pas davantage sur l'Insecte-poison; ce sera dans une autre partie de ce travail que nous aurons l'occasion d'en parler. Si la Cantliaride est un poison, ce bel insecte n'est pas un empoisonneur. Nous ne croyons pas que la Cantbaridine lui ait été donnée pour le préserver après sa mort, la nature agit tout autrement. Elle multiplie les mangeurs autour des cadavres pour faire rentrer le plutôt possible leur substance dans le circulus universel. Sans doute, il existe bien d'autres insectes-poison que ceux que nous venons de signaler : et dans les régions chaudes, oii l'insecte pullule, de même que les substances les plus toxiques se cachent sous le brillant coloris des plus belles fleurs, de môme, sous l'éclat scintillant des plus beaux insectes, doivent s'élaborer d'acres poisons. La Cantliaride est un exemple qui montre que la magnificence de la vestiture n'est pas en opposition avec la synthèse des plus redoutables toxiques. Il y a là bien des recherches curieuses à entreprendre.

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