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CHAPITRE IX

Vertébrés. — Le poison chez les Poissons. — Poissons venimeux. — Les aiguillons. — Les Raies. — La mort d'un brave. — Tlialassoé phryne réticulé. —Poissons vénéneux. — Un Tetrodon. — Vénénosittemporaire ou permanente. — Ptomaïnes. — Garum des Romains chez les Tahitiens. — Poissons pourris, plat recherché. — L'alimentation, source do toxicité. — Pas de toxicité permanente. — La toxicité, question de taille. — Incertitudes au sujet de la toxicité des Poissons.

OU S entrons avec les poissons clans le monde supérieur des Vertébrés. A côté de l'instinct vont se montrer les lueurs confuses de l'intelligence plus libre; la fatalité de la destinée est tempérée par

certaine indépendance dans la volonté; les luttes pour l'existence présenteront moins de brutalité, plus de spontanéité. Le poison, l'arme des faibles ou des lâches, deviendra plus rare.

Les Poissons. — Les poissons vivent dans un milieu spécial et sont appropriés à un régime particulier. Les Herbivores y sont rares ; presque tous sont carnassiers et, à part quelques Crustacés, quelques Mollusques, quelques Vers, les poissons se mangent entre eux. Mais ici il n'y a pas de luttes à proprement parler, il n'y a pas d'attaque, il n'y a pas de .léfense : tout simplement

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les gros mangent les petits jusque dans la même espèce. Le poison, comme moyen d'attaque chez le gros, deviendrait un moyen de défense chez le petit; où serait le bénéfice? Dans ces conditions le poison, comme arme indispensable dans les batailles de la vie, doit être fort rare chez les poissons, et il l'est en effet. Ce n'est pas qu'il y manque totalement; nous allons signaler des espèces qui, sans avoir d'appareil toxigènc complet; c'est-à-dire la glande sécrétoire, le réservoir, ont au moins l'aiguillon, et si le venin manque, ou du moins semble manquer, pou importe cette simplification, puisque l'aiguillon seul empoisonne.

Il est bien évident d'un autre côté qu'il y a dos poissons vénéneux ou qui le deviennent dans certaines circonstances. Poissons vénimeux, poissons vénéneux, voilà la division bien naturelle de l'étude du poison chez les êtres de cette classe.

Il n'y a pas de poissons manifestant la présence d'un venin par la morsure. Ce n'est pas que les dents crochues, plus ou moins acérées, leur manquent, mais nulle part, comme chez les serpents, nous ne les voyons adaptées à une inoculation venimeuse. Certains poissons sont armés de pointes avec lesquelles ils peuvent piquer, et c'est parmi ceux-là seulement qu'il faut soupçonner l'existence d'un venin.

Les Epinoches dans les eaux douces, les Dindons, véritables oursins de mer, sont armés de pointes. Les Cottus ou Scorpions de mer, les Scorpènes ou Diables do mer, ont des pointes fixes qui les rendent dangereux. Chez beaucoup d'Acanthoptérygiens, les premiers rayons de leurs nageoires dorsales sont osseux et spi-

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nifonncs, parfois même, comme chez le Plcroïs, ces rayons sont entièrement libres. Le Trachinus aranea, Araignée vive, est célèbre par les piqûres que font aux pêcheurs les aiguillons très aigus de la première dorsale ; la douleur, surtout lorsque les aiguillons ont agi sur les aponévroses, est atroce, et Rondelet croyait à leur vénénosité. Mais ces épines sont fixes et ne peuvent être dirigées à la volonté du poisson contre l'ennemi. Elles n'ont donc pas le caractère essentiel du dard empoisonné.

Il n'en est pas de même de l'épine de V Acanthurus chirurgus, de celle des Cottus. Les Scorpènes et le poisson nommé empereur du Ja^o^i peuvent écarter de leur joue une épine très longue et très mobile fixée à la grande pièce du sous-orbitaire, mais ce n'est pas encore un aiguillon vénéneux.

Voici maintenant la famille des Raies, et parmi elles les terribles Pastenagues, dont les aiguillons placés sur la queue et, par conséquent, d'une extrême mobilité, sont bien des armes offensives dont le poisson se sert avec une grande dextérité. Ce n'est pas en effet en marchant sur ces poissons quand ils se tiennent dans la vase ou sur les fonds que les pêcheurs sont blessés; ils sont bel et bien frappés et piqués par cette queue qui les cingle comme un fouet. Ces aiguillons étant barbelés d'avant en arrière déterminent par déchirure des blessures excessivement douloureuses. Quand les pêcheurs prennent une Pastenague, ou Mourine, ils ne manquent jamais, alors même qu'ils ne sont plus exposés à marcher dessus, de lui couper la queue au-dessus de l'aiguillon.

Les anciens connaissaient bien les Pastenagues et les dangers de leurs blessures. Pline, Dioscoride et plus tard Rondelet en ont longuement parle dans leurs écrits. Le premier prétendait môme, d'après les dires de son temps, que les blessures de la Pastenague étaient mortelles pour les arbres.

Ce qui est certain, c'est que les Pastenagues et les Raies aiguillonées de toutes les régions n'ont point de réservoir à venin en relation avec leur aiguillon ; mais ce qui est également certain, c'est que les piqûres par cet aiguillon sont redoutables, déterminent souvent la mort, et qu'il y a dans les effets de cette arme terrible autre cbose que du traumatisme. Nous avons à l'appui de cette opinion une observation précieuse, faite par un médecin dans des circonstances exceptionnelles. Cette observation est de Crevaux. La victime fut le mallieureux François Burban, qui fut piqué par des Raies dans le bas Orénoque et succomba rapidement à ces piqûres, au moment oii ce mémorable voyage allait prendre fin. Crevaux avait trouvé des Raies armées d'aiguillons dans un grand nombre d'affluents des fleuves de la Guyane, et il fait l'observation qu'un grand nombre de ce-s affluents ou criques sont désignés sous le nom de Siparini, du mot Sipari, par lequel on désigne les Raies dangereuses si abondantes dans ces eaux. Mais revenons à l'accident de François Burban.

Le 22 janvier, au matin, aux bords de l'Orénoque, l'expédition se préparait à repartir après avoir pris le café. François, chargé de ce soin, voulant avoir de l'eau un peu plus propre que celle qui déferlait sur le rivage, dut faire quelques pas dans la rivière. Cent fois Cre-

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vaux avait recommandé à Burban d'avoir toujom-s soin, en entrant dans l'eau, de fouiller le fond devant lui avec un bâton; il négligea encore cette précaution. « Tout à coup, il saute hors de l'eau en poussant l'exclamation, Eli bien donci qu'est-ce que c'est? Une seconde après, il s'assied, il se saisit les pieds des deux mains, et pousse quelques gémissements. Le Janne accourt ainsi qu'Apatou. Notre infortuné compagnon vient d'être piqué aux deux pieds, par une Raie probablement. Deux points noirs se voient : l'un à la partie interne du talon droit, l'autre à la partie supérieure du quatrième orteil gauche. Ce dernier saigne un peu. »

Apatou n'hésita pas à sucer immédiatement ces deux blessures, dont il connaissait la gravité, comme s'il avait voulu en extraire la matière toxique, et le Janne fit sur la plaie une application d'acide phénique. Cinq minutes après Crevaux arriva. La douleur déjà est intolérable, le malheureux François pousse des cris de douleur et est agité de mouvements convulsifs réellement effrayants. Crevaux débride les deux plaies et les lave au citron. Les douleurs se calment un peu, les mouvements convulsifs cessent.

Le 23, le blessé se plaint d'une violente douleur à l'orteil qui est un peu tuméfié; il n'est soulagé que par des incisions. L'après-midi il souffre des deux pieds qui présentent du gonflement, une aréole noire commence à s'étendre au-dessous des deux plaies, la nuit est assez calme. Le 24, la gangrène fait des progrès chez le malade, les deux jambes sont mortifiées jusqu'aux mollets. Burban n'a plus conscience de son état; il a du subdélirium. Le 25 janvier, Crevaux reconnaît que tout est

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fini, et que la mort du malheureux n'est plus qu'une question d'heures, on repart, et c'est par une sombre matinée, au milieu du grand fleuve soulevé par une brise très fraîche, soufflant en tempête, que Burban rend le dernier soupir. « Et il meurt, écrit Crevaux, presque arrivé au port, d'une chose insignifiante en apparence, après avoir échappé à de terrible dangers. C'est navrant! la gorge se serre, l'œil devient humide rien que d'y penser. »

Cette chose insignifiante, en apparence, la piqûre d'une Raie, venait en efi'et de terrasser en 48 heures ce pauvre matelot. H y a peu de poisons aussi actifs. Le virus charbonneux n'agit pas plus rapidement chez riiomme. Cette observation est à méditer. L'aiguillon de la Raie a-t-il introduit un poison spécial ? A-t-il fait pénétrer dans la plaie des mucosités de la surface du poisson, et ces mucosités ont-elles suffi pour déterminer les accidents locaux et la mort ? Est-ce l'eau du fleuve qui renfermait les microbes de la septicémie ? Nous n'en savons rien ; mais ce qui ressort de ce terrible événement c'est que ces Raies de l'Oréncque sont aussi dangereuses à leur façon que les Serpents les plus vénimeux. Ce môme jour, François Burban, suivi de Crevaux et Le Janne, que les sanglots étouffaient, était déposé au fond d'une fosse, dans le cimetière du village de Muitaco.

Il y a quelques années, le docteur Giinther reconnut que certains poissons sécrètent un véritable venin ; tel serait le cas du Thalassophryne reticulala des eaux de Panama. L'organe vénéneux de cet animal se composerait, d'après Phipson, de quatre épines creuses, dont

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deux sontdorscales et deux autres fournies par la terminaison aigucet postérieure de l'opercule. Le canal intérieur de chacune de ces épines est terminé par un sac qui renferme le venin sous forme de liquide.

Les poissons vénimeux qui n'ont point, comme les Raies, d'organes capables de porter une matière scptique dans les blessures qu'ils déterminent, mais qui peuvent empoisonner par absorption cutanée, sont moins caractérisés peut-être comme toxicophores et comme empoisonneurs. Je ne vois pas de grande différence entre eux et les véritables poissons vénéneux. Tel est le cas du Tetrodon macuîatum de Forster, dont les effets furent observés en 1868 par notre ami et ancien collègue, M. Ed. Heckel, aujourd'hui professeur à la faculté des sciences de Marseille.

Après avoir disséqué ce Tétrodon et constaté qu'il n'y avait pas de monades dans le tube digestif, dès le soir delà première journée, Heckel éprouva un malaise général qu'il attribua à la fatigue. Le lendemain soir, après avoir encore disséqué son poisson toute la journée, il fut pris tout à coup d'une céphalalgie intense, accompagnée de vomissements assez fréquents. Forcé de se coucher, il fut bientôt dans un état d'anxiété inexprimable. Des phénomènes nerveux se manifestèrent. Les évacuations alvines devinrent douloureuses et répétées, quelques crampes se firent sentir dans les mollets ; les accidents se dissipèrent seulement le lendemain matin. Trois jours après, les accidents précédents avaient disparu, mais une violente sensation de prurit se fit sentir à la face dorsale des mains et sur toute l'étendue de la peau des joues et du front.

Une crupliou bien manilesLc de puslules luiiiLiircs accompagnée de rubéfaction s'étendit sur toutes ces parties. Ainsi les liquides toxiques du poisson avaient agi localement, et avaient été absorbés, sans que l'épiderme offrît aucune solution de continuité. Dans la matinée du troisième jour, tous les symptômes nerveux avaient disparu. Il ne resta, avec l'éruption pustuleuse, qu'une borreur invincible pour le contact direct de l'eau avec les mains. Ce dernier symptôme, dit Heckel, est caractéristique de l'empoisonnement par les poissons, et ce fut pour lui le souvenir le plus douloureux de cet accident. Ajoutons que tous les chats qui mangèrent du Tétrodon furent punis do leur gourmandise par une mort rapide. Ce poisson était donc vénéneux, et si l'on veut il était aussi vénimeux.

Les raisons pour lesquelles le Tétrodon est un poisson toxique sont peut-être aussi difficiles à trouver que celles pour lesquelles le tabac est vénéneux pour la plupart des animaux petits et grands. Ce n'est pas pour attaquer les espèces dont il se nourrit, puisque la conformation de son appareil buccal l'approprie à vivre de Mollusques et de Crustacés. Serait-ce pour inspirer une crainte salutaire aux poissons qui voudraient on faire leur proie ? Mais non, le Tétrodon est des mieux défendus. Sa surface, qu'il peut gonfler et tendre à volonté, est hérissée de petites épines dont le nombre compense la brièveté. Laissons ce mystère et contentons-nous du fait.

Arrivons maintenant aux Poissons-poison, c'està-dire simplement vénéneux. Nous avons déjà vu

souvent coL aspect parLiculior du poison, dans la Monade-poison, dans l'Insecle-poison, etc. Le poisson ne pouvait y échapper. Il y a donc des poissons toxiques et non plus toxicopliores : le fait est indéniable. Il a été connu dès la plus haute antiquité ; chaque jour des empoisonnements sont constatés par l'usage du poisson.

Nous ne parlons pas ici, bien entendu, des maladies internes ou externes qui semblent être le lot des populations maritimes qui vivent de poissons ; il n'est ici question que de cet accident qu'on nomme empoisonnement et de sa cause.

Trois questions se posent ici :

1° — Y a-t-il des poissons naturellement toxiques, et d'une façon permanente ?

2° — Y a-t-il des espèces naturellement toxiques, mais chez lesquelles la toxicité ne se manifeste qu'à des époques physiologiques, sous l'influence de causes internes ?

3° — Y a-t-il des espèces de poissons devenant toxiques sous l'influence de causes purement extérieures, dépendantes soit de la nature du milieu, soit de la nature des aliments ingérés ?

La première question est celle qui nous intéresserait le plus à résoudre. Malheureusement, c'est précisément celle aussi autour de laquelle il y a le plus d'incertitudes. Quant aux deux autres, on peut répondre affirmativement : il y a des poissons passagèrement et naturellement toxiques. — Il y a des poissons accidentellement toxiques.

Éliminons rapidement ces deux dernières catégories,

afin de n'avoir en face que le problème de la loxicilc naturelle et permanente de certaines espèces.

De tout temps, on a observé que les qualités des poissons étaient moins bonnes à l'époque du frai, c'est ce que l'on constate aussi chez les Mollusques. Les Huîtres, les Moules, etc., deviennent vénéneuses à certaines époques de l'année, à l'époque de l'émission de leur frai, qui coïncide à peu près, suivant une observation populaire, avec les mois sans r. Il en est de même du poisson au moment du frai : non seulement il devient moins bon, mais il devient quelquefois un véritable poison.

Dans ces conditions, la laitance et les œufs sont toujours les parties les plus suspectes, et peuvent nuire, même chez des poissons non suspects de toxicité, comme le Brochet, le Barbeau, la Carpe. D'autre part des espèces classées parmi les poissons les plus toxiques, la Bécune, le Cailleu-Tassart même, peuvent se manger impunément dans certains moments et dans certaines contrées.

Que se passe- t-il chez le poisson à l'époque du frai? Indépendamment de toute matière toxique passagèrement produite , il est certain que le poisson subit alors une véritable crise physiologique qui réagit sur tout l'être. Les Aloses de la Seine, après avoir frayé, retournent à la mer à la surface de l'eau et le ventre en l'air. Après le frai, les Harengs sont surchargés d'une graisse huileuse et jaunâtre qui donne à la chair un goût fort désagréable. Ces faits ne constituent pas précisément le développement d'une matière toxique spéciale à ces circonstances. Le docteur Krugelstein, au

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conLi-airo, pcnsail, que la décomposition putride de la graisse et du sang- diHcrminaient, dans ces conditions, chez le poisson vivant la formation d'une matière soptique analogue à celle à laquelle le boudin doit parfois des propriétés toxiques. Cette opinion déjà ancienne a été rajeunie dernièrement par la découverte de Ptomaïnes dans les muscles des poissons, même vivants. Ces Ptomaïnes, dont le nom reviendra souvent sous notre plume, sont de violents poisons qui apparaissent dans les matières animales, surtout pendant leur décomposition. La mode est aux Ptomaïnes : on en trouve maintenant partout ; elles sont en train de détrôner les Microbes sur les hauteurs de la malfaisance.

Il nous est impossible d'admettre que ces principes puissent avoir une action considérable dans la toxicité des poissons. Ne sait-on pas que le Garum des anciens était le produit de la putréfaction de Maquereaux et d'autres petits poissons dans l'eau salée. Ce liquide fétide était un condiment excessivement recherché. Je n'ai pas été peu surpris de retrouver le véritable Garum des Romains chez les sauvages de l'Océanie. A Tahiti, par exemple, ils hachent le poisson en petits morceaux et le mettent à pourrir dans des calebasses avec de l'eau de mer. C'est une sauce infecte, avec laquelle ils mangent avec délices le poisson cuit ou cru sans en être nullement incommodés, et cep&ndant quel excellent milieu, quelles parfaites conditions pour la production des Ptomaïnes, ces poisons de cadavres!

Voici une autre circonstance oii elles devaient se montrer avec plus d'abondance encore. Chez les Yacoutes, dits Ouvarowski, on enlève les intestins des

poissons, ou creuse, un Irou eu terre, on le revêt d'écorces et les poissons y sont enterrés. On les y laisse jusqu'à ce qu'ils deviennent bleus et tombent en bouillie. Dans cet état, ils sont un des mets favoris des Tongouses.

Dans son voyage à travers l'Afrique, le major Serpo Pinto raconte que les hommes de son escorte mangeaient, sans inconvénient, du poisson putréfié au soleil.

Donc si cà l'époque du frai certains poissons deviennent toxiques, ce qui est incontestable, la cause n'en serait pas due aux Ptomaïnes.

Les milieux influent considérablement sur la qualité du poisson. Tout le monde sait que les mêmes espèces sont meilleures sur les rivages de l'Océan que sur ceux de la Méditerranée. Le poisson de la rade de Toulon est plus estimé que celui de Marseille. Les Soles de la Manclie sont meilleures que celles du Golfe de Gascogne.

De la mauvaise qualité due aux milieux, à la toxicité, la distance n'est pas grande. D'après Bertulus, médecin de la marine, et d'autres observateurs, à la Vera- Cruz et sur les côtes du Yucatan, les poissons que l'on pèche pendant la saison de l'hivernage sur les fonds madréporiques deviennent toxiques. Risso pensait que les poissons nourris d'Acalèphes deviennent dangereux, mais les observations contradictoires de faits semblables sont non moins nombreuses. La vénénosité de poissons qui auraient mangé des substances végétales toxiques elles-mêmes, des pommes demancenillier, par exemple, n'est pas prouvée. Ne savons-nous pas que chez beaucoup

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do peuplades vivant de poisson, la pèche se fait à l'aide de substances toxiques destinées à empoisonner le poisson qui doit être mangé; sur les rives de l'Amazone, par exemple, on enivre le poisson avec le suc laiteux d'une Ménispermacée, la coque du Levant. Comment le poison qui empoisonne le poisson n'agirait-il pas sur l'homme? Les poisons ingérés par le poisson ne communiquent donc pas à sa chair des qualités toxiques.

Les poisons les plus violents, quand, par inoculation, ils sont introduits dans le sang, sont souvent inactifs par ingestion, car ils sont détruits par l'acte de la digestion ou rejetés. Le lapin qui mange de la belladone ne devient pas poison par fixation de l'atropine dans ses muscles. La toxicité des poissons n'a donc pas là sa source. Il y a cependant une circonstance où nous croyons que l'alimentation peut rendre un poisson dangereux, non par assimilation d'un poison déterminé, mais parce que cet animal peut être imprégné de substances septiques. On sait que beaucoup de poissons s'acharnent après les cadavres de toutes sortes qui flottent sur les rivages, cadavres souvent en pleine décomposition et appartenant peut-être à des animaux morts d'infection putride. Au temps des noyades de Nantes, le poisson péché dans la Loire dut être interdit.

La toxicité de certains poissons étant certaine, et les substances ingérées n'en étant jamais la cause, il faut admettre qu'ils sont naturellement vénéneux, ou qu'ils le deviennent surtout à l'époque où les organes de la génération sont en pleine activité. Nous avons relu avec la plus grande attention tous les cas d'empoison-

ncmoiiL par les poissons; cola, joiiil à nos propres observations dans les pays mêmes où des accidents se sont produits, aux Antilles et en Océanie, nous donne la profonde conviction qu'il n'y a pas de poissons toœiques d'une façon permanente. Nous avons passé trois années en Océanie, quatre années à la Martinicpie; et dans ces pays, on l'on pêche énormément, oii l'on mange beaucoup de poisson, nous n'avons jamais été témoin ni entendu parler d'empoisonnements, ni dans la population civile, ni parmi les marins et les soldats admis dans les hôpitaux de la marine.

Chez nous on ne connaît pas de poissons vénéneux et cependant des malaises plus ou moins grands se manifestent parfois après qu'on en a mangé, des urticaires plus ou riioins intenses par exemple.

Voici les Serranus, quelques espèces vivent dans les eaux de la Martinique, le nigricidus est considéré comme très vénéneux, mais peut-être aussi ne l'est-il qu'accidentellement, comme le creolus ou barbier.

Que penser de la Sphyrène becune, excellent poisson qu'on ne mange cependant qu'avec défiance? Voilà Rey qui déclare qu'il peut donner la mort, et qui cependant avoue que l'on peut reconnaître les individus malfaisants à leurs dents noires. Le Sphyrœna picuda n'est donc pas vénéneux d'une façon permanente.

Pareille chose à dire du Sphyrœna darracuda des Antilles et du golfe du Mexique, et qui, d'après tous les voyageurs, serait encore un poison des plus violents. Mais voici Catesby qui déclare que l'examen des dents et du foie peut faire reconnaître la vénénosité de l'ani-

mal. Si les dents sont blanches, si le foie n'a pas d'amertume, on en peut impunément manger.

Toxicité, question de taille quelquefois. Ainsi, d'après de Rochas, le Lelhrinus mambo des mers de l'Océanie ne deviendrait poison qu'en atteignant la taille de 0'" 80. Quel mystère, et combien l'étude de ces faits laisse à désirer! 1 «Petit poisson deviendra grand», méfiez-vous. Malgré nous, certaine fable du bon La Fontaine nous revient à la mémoire :

Le pauvre carpillon lui dit en sa manière : Que ferez vous de moi? je ne saurais fournir

Au plus qu'une demi bouchée ;

Laisscz-nioi cai'pe devenir,

Je serai par vous repêchée.

Mettez ce langage dans la bouche du Carpillon- Lethrinus, et mesurez-en la perfidie. Devenu carpe, le susdit apprendra au pêcheur naïf qu'il est devenu poison, et celui-ci puni d'avoir oublié l'excellent dicton :

Un tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l'auras;

le Lethrinus sera vengé.

Dans le genre Carangue caranx deux espèces sont suspectes; l'une surtout. La Carangue proprement dite doit une réputation quelquefois douteuse à sa ressemblance avec la fausse Carangue, dont les propriétés vénéneuses seraient indiscutables. Nous croj'ons cependant que cette vénénosité n'est pas permanente, puisqu'à la Havane on ne défend leur vente sur les marchés que quand elles pèsent plus de deux livres. Nous avons certainement dans le règne végétal des exemples nombreux de plantes comestibles dans le jeune âge, et toxiques

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quand elles ont atteint leur développement complet. Il en serait, paraît-il, de même dans le monde des poissons. Chez les plantes des principes fixes et bien déterminés apparaissent dans certaines parties à l'époque de la première floraison, chez les poissons la toxicité deviendraitelle active à l'époque de la première reproduction, qui doit coïncider avec une certaine grandeur? On comprendrait alors l'innocuité de quelques espèces au-dessous d'une certaine taille difficile à fixer d'une manière précise. Dans tous les cas, il faudrait chercher si, même dans ces conditions, la vénénosité ne correspond pas seulement avec l'époque du frai. Ces études demanderont de patientes observations, peu faciles à faire, mais ce que nous pouvons dire dès maintenant, c'est qu'en aucun cas la vénénosité des poissons n'est permanente.

Dans la famille des Clupéidés, à laquelle appartient la Sardine et l'Anchois, apparaît le Melelta venenosa, Melette vénéneuse, des mers du Sud. Deux empoisonnements observés par des médecinsde la marine lui ont fait une réputation terrible. Le premier eut lieu à bord de la corvette à vapeur le Catinat, et fut observé par M. Reymoneng, chirurgien major du navire.

Cinq hommes succombèrent après avoir mangé de la Melette cuite sur le gril. Les matelots qui consommèrent le même poisson bouilli n'éprouvèrent que de légers accidents. Les naturels interrogés sur les eti'ets do ce poisson déclarèrent qu'ils en faisaient un usage fréquent et qu'il ne leur faisait éprouver que des indispositions légères. Ils le mangent cuit dans l'eau d'une marmite, l'ébullition est prolongée, et l'eau rejetée quand la cuisson est terminée. Ajoutons, toujours d'après le même

rapport du médecin major, que les coiisoininaLcurs qui ont pu se rendre compte du goût de ce poisson l'ont trouvé en général plus fade que notre sardine. Ceux qui ont éprouvé des symptômes d'empoisonnement ont trouvé à quelques-uns de ces poissons une saveur tellement acre et piquante qu'ils n'ont pu les avaler; et cependant, quelques instants après, ils ont eu des vomissements, des crampes dans tous les membres, la pupille excessivement dilatée et une céphalalgie intense.

Ainsi voilà un poisson qui empoisonne les uns et qui n'empoisonne pas les autres, qui fait partie, sans graves inconvénients, de l'alimentation normale d'une population, qui est dangereux grillé, et ne l'est plus bouilli, sauf pour les deux néo-calédoniens qui moururent pour en avoir mangé bouillis à bord; qui est acre et piquant pour les uns. très fade pour les autres; enfin qui empoisonne ceux-là même qui n'ont pu l'avaler. Que penser de tous ces faits consignés dans la même observation, sur laquelle s'est établie la mauvaise réputation de la Melette? réputation aggravée par le fait des cinquante hommes du Prony rendus malades dans les mêmes circonstances. N'est-il pas prudent d'attendre une nouvelle enquête pour classer définitivement la Melette parmi les poissons véritablement et naturellement toxiques?

Une espèce voisine, le Meleita Thrissa, Cailleux tassard de la Martinique, n'est qu'accidentellement vénéneux, et pourtant le docteur Chisholm assure qu'il peut tuer en dix minutes.

Voici un autre clupéide des Antilles : leClupeahicmeralis; pour le D'' L'Herminier il est vénéneux en tout temps, pour d'autres quand il s'est nourri de galères.

Pour terminer cette discussion citons encore le Go- Mus setosus, le Gobius venenatus et le Gobius criniger de Pondichery: ces poissons passent pour être dangereux, cependant les deux premiers sont mangés sans hésitation par les Indiens, et le dernier ne devrait ses mauvaises qualités qu'à sa tête et à ses intestins.

On voit combien la toxicité des poissons est semée d'incertitudes : comlDien de fois n'a-t-on pas mis sur leur compte des accidents dus peut-être à leur mode de préparation, et combien une mauvaise réputation s'établit rapidcment,sur un indice peu probant I Le poison! cette note infamante, ce verdict, sont ineffaçables. C'est comme les consignes qui se transmettent do bouche à bouche sans que personne les discute jamais.

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