CHAPITRE X
LE POISON CHEZ LES REPTILES
Verlùbrôs (suite). — Le poison chez les Reptiles. — Distribution du poison clicz les Reptiles. — Raison du poison chez les Reptiles. —La chair des Serpents n'est pas vénéneuse. — Serpents fossiles. — Analogies structurales de tous les Ophidiens. — Les bons ressemblent aux mauvais. — Appareil d'inoculation. — Classification. — Mécanisme de l'appareil toxil'ére. — Les crochets. — Los glandes. — Machine à tuer. — Machine à digéi'er.
u point de vue de la distrihuLiou du poison dans la série animale, la classe des Reptiles est assurément Tune des plus intéressantes à étudier. C'est à ce groupe qu'appartiennent les empoisonneurs les plus redoutables et les mieux caractérisés. C'est bien à quelques-uns d'entre eux que cette arme terrible est absolument nécessaire.
Distribution du Poison aux Reptiles. — L'affinité zoologique qui unit entre eux les Reptiles écailleux ne constitue pas cependant pour eux un droit au poison. Des affinités plus étroites, celles môme qui relient entre eux les Ophidiens ou Serpents, ne concèdent pas non plus ce privilège redoutable. C'est là un fait remarquable. Ne dirait-on pas que la nature, après avoir créé ces êtres, les Ophidiens par exemple, sur le même plan, mais avec des variations dans la force et la t.adle,
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t les avoir placés clans des conditions d'existence et dans des milieux distincts, s'est aperçue, en les voyant vivre et lutter, qu'elle avait été partiale pour les uns et cruelle pour les autres? Que ceux-ci étaient assurés de triompher dans ces batailles incessantes, et que les autres étaient destinés à voir leurs races disparaître promptement? Ne dirait-on pas que ce spectacle l'ait conduite à quelques retouches secondaires, destinées à corriger les défectuosités du premier jet, et que le poison, avec le moyen de s'en servir, ait été donné comme compensation à quelques espèces?
Je sais qu'on va m' accuser d'abonder dans les idées transformistes, et que, sauf la personnification de dame nature, c'est bien ainsi que les choses se sont passées ■ que la toxicité, arme indispensable à quelques Ophidiens, inutile à d'autres, a dû être graduellement acquise par les premiers. C'est possible, à moins que ce ne soit tout le contraire, c'est-à-dire que certains Serpents, se trouvant assez forts pour étouffer leurs proies, ont renoncé bravement à l'arme du poison, et qu'il en a été ainsi graduellement de ceux qui. modérant leurs appétits, se sont mis à vivre de peu. Acquérir ou perdre un organe, l'un n'est pas plus difficile que l'autre; transformation montante ou descendante, c'est tout un. Je crois cependant qu'il est plus facile de perdre que d'acquérir, et quand il s'agit du poison, c'est plus honorable. Mais ventre affamé n'a point d'oreilles; et ce sentiment délicat est le dernier souci de messieurs les Serpents. Dans tous les cas, et pour nous résumer, la profession de Serpent peut s'exercer honnêtement sans poison.
Nous avons dit .plus haut que le poison chez les Serpents n'était pas une arme de luxe. En eflet, malgré la protection de leurs écailles, ces Reptiles succomberaient rapidement sans autres moyens d'attaque, et dépourvus de l'agilité des proies dont ils vivent. Le poison serait incompréhensible chez les Crocodiles si puissamment protégés par leur derme épais, si bien armés de leurs mâchoires puissantes. 11 serait grotesque chez les Tortues, si bien renfermées dans leurs citadelles. Il serait complètement inutile chez les Sauriens ou Lézards, doués d'une grande agilité, et qui généralement vivent d'insectes ou de fruits.
La Chair des Serpents n'est pas vénéneuse. — Nous avons vu, en parlant des Poissons, qu'il n'existait pas chez eux d'appareil toxicophore bien caractérisé; et cependant il y a peut-être quelques espèces dont la chair est toxique. Voici les Serpents : beaucoup d'entre eux sont munis d'organes d'inoculation du venin qu'ils sécrètent, et cependant la chair d'aucun d'eux n'est vénéneuse ; on peut les manger sans inconvénient. Rufz parle d'un créole qui, pour se guérir d'une maladie de peau, avait mangé du Trigonocéphale pendantplusieurs mois. Quel désir de guérir!
Serpents fossiles. — Les Reptiles ont surtout été représentés dans les faunes géologiques par de gigantesques Sauriens, marins ou terrestres, et par des Tortues. Le poison leur eût été une arme inutile, ils ne paraissent pas en avoir été doués. Les Ophidiens vénéneux sont des Reptiles de notre âge; leurs représentants aux épo-
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quos éloignées sont douteux. C'est une race dégénérée appartenant à une époque dégénérée.
Analogies structurales de tous les Ophidiens. - Nous u'avons donc pas à nous occuper ici des Cliéloniens ou Tortues, des Crocodiliens, des Sauriens ou Lézards. Les Ophidiens, et c'est bien assez, nous appartiennent seuls au point de vue de ce travail - le poison. Ils forment un groupe excessivement naturel au milieu des Reptiles dont nous avons bien artificiellement fait un même groupe, en rassemblant des gens qui se connaissent et se ressemblent bien peu. La Tortue des plages de l'Océan, le Crocodile des bords du Nil et la Couleuvre de nos bois y sont cousins en vertu d'arrangements dont la nature doit bien sourire. Il en est tout autrement des Ophidiens; Boa, Crotale, Couleuvre, Vipère ne peuvent nier l'étroite parenté qui les unit; ils ont, bons et mauvais, un air de famille indiscutable, à tel point que les bons Serpents pâtissent de la détestable renommée des mauvais Serpents., et inspirent la même répulsion. Aussi ce sont des caractères tout à fait intimes, et qui ne retentissent en rien sur la forme extérieure et la structure générale, qui ont fourni les bases d'une division dans ce groupe. J'ai été frappé de ce fait en admirant, dans la galerie d'anatomie comparée du Musée de Loyde,la collection superbe des squelettes de Serpents. Là, sauf la taille, il faut une attention bien grande pour saisir les différences qui existent entre ceux qui de leur vivant furent d'honnêtes Serpents et ceux qui furent des empoisonneurs. Il en est à peu près d'eux comme de ces collections de crânes humains, étiquetés par pro-
VEMXS ET POISONS
fcssioii OU par criininalilé. Quelle diUerencc entre celle boîte osseuse qui logea la cervelle d'un garde cliampètro, cl celle-ci qui contint l'encéphale du Grand-Turc ? Quelle différence entre ce crâne d'un saint et celui d'un Tropmann ?
Los véritables Serpents constituent l'ordre des Ophidiens. Leur forme spéciale est à peu près caractéristique. Quelques Sauriens seulement s'en rapprochent. Tous les Serpents ont le corps écailleux, et l'ensemble de ces pièces épidermiques et protectrices est assujetti à des mues régulières, par suite desquelles il se détache en une seule pièce. Ils n'ont pas de paupières proprement dites ; une écaille épidermique dépendante de l'enveloppe générale protège l'œil terne. Les Serpents n'ont point de membres, et les membres postérieurs ne sont représentés, chez quelques Boas ou Pythons, que par des crochets. Il n'y a chez eux ni épaule, ni bassin, ni sternum ; chez tous encore la conformation de la tète est uniforme et caractéristique. Très solidement charpentée dans sa partie cérébrale, les pièces appendiculaires, celles de la mâchoire supérieure, comme celles de la mâchoire inférieure, sont allongées et d'une très grande mobilité. Cela permet à la bouche de se dilater extraordinairement, et au Serpent, qu'il soit empoisonneur ou étrangieur, d'avaler des proies très volumineuses.
Jusqu'ici, on le voit, la structure des Serpents ne donne aucune prise à des distinctions essentielles entre eux, quels qu'aient été leurs mœurs et leur genre de vie. Ce n'est que dans la conformation et l'arrangement des dents que les différences vont se
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montrer. Les denLs, ce sont elles en effet qui font les Serpents venimeux ou les Serpents non venimeux. Lcà on naît empoisonneur : on ne le devient pas.
Appareil d'Inoculation. Éléments de Classification. —
Indépendamment du nombre, de la forme, de la répartition, qui varient beaucoup chez les Ophidiens, les dents ou quelques dents' présentent des "caractères particuliers qui en font des organes appropriés à la mastication ou à l'inoculation.
Quelques dents du maxillaire supérieur offrent une singulière disposition. Elles présentent dans toute la longueur de leur bord antérieur une cannelure plus ou moins profonde destinée à faciliter l'écoulement du poison provenant d'une glande venimeuse. Ainsi, voilà des organes auxquels on a donné le nom de dents en raison de leur place sur les maxillaires ; ce n'en sont réellement pas. Par leurs fonctions, ils sont partie intégrante de l'appareil venimeux du Serpent : ce sont des instruments d'inoculation, des crochets.
Il en est de même des organes similaires qui, au lieu de présenter une simple cannelure, sont creusées dans toute leur longueur d'un canal. En communication, vers la base de la dent, avec le réservoir du venin, ce canal est ouvert à l'extrémité effilée. Voilà encore des instruments d'inoculation, plus parfaits même que les précédents : ce sont aussi ceux des Vipères, des Trigonocépliales, des Crotales, des Cobras.
Les Serpents dont les crochets, n'étant ni canaliculés, ni creusés dans toute leur longueur, sont dits Aglyphes, ne sont point des instruments d'inoculation.
et les Ophidiens qui n'ont que ces donts-là ne sauraient empoisonner. En résumé les Ophidiens se partagent en Serpents à dents ou crochets appropriés à l'intoxication, sillonnées, canaliculées, et Serpents à dents non appropriées à l'intoxication.
Les premiers se subdivisent en Serpents dont le sillon dentaire reste ouvert et visible, et Serpents dont le sillon formant canal est fermé et invisible au dehors {Solènoglyphes) .
Chez les premiers, les dents porte-venin peuvent être soit à la partie postérieure des maxillaires {Opistoglyphes), soit à la partie antérieure {Protéroglyphes .)
Classifioation. — Voici le tableau de cette division :
Dents ou crochets canaliculés, solénoglyphos Vipérins très venimeux.
I VIPÉniDÉS ) pg^^g sillonnées, proléroglyphcs | ^aji^s
g f ^«"""«^"^ ) Hydi'ophins.
„j , Dents ou crochets sillonnés, opis- i Dipsadins.
loglyphes venimeux à l'occa- | Scytalins. sion. \ Platyrhinins.
^ Dents aglyphes non venimeux. / Pythons.
O f I Boas.
TYPLOPiDÉs non venimeux. { Xenodons.
Periops.
Eté , etc.
i-H ^ COLUDniDES
Relations de l'Appareil avec la G-ravité des Blessures.
— L'appareil toxique a pour première condition la sécrétion vénéneuse; la seconde, l'instrument d'inoculation, dont les bons services peuvent dépendre de sa construction et de sa place sur les maxillaires. Les crochets canaliculés, qui permettent l'introduction dans la plaie de tout le venin émis, sans qu il puisse s'en perdre, sont la perfection du terrible instrument, ils
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appartiennent à des Serpents très dangereux. Les crochets simplement creusés d'un sillon conduisent moins bien le poison, mais quand ils sont placés à l'avant des maxillaires, c'est-à-dire protérogiyphes, ils ont encore, au point de vue de l'inoculation, une action malheureusement trop sûre. Quand ils sont placés à l'arrière des maxillaires, ils peuvent, à la volonté du Serpent, être actifs ou inactifs. Enfin, les Serpents aglyphes ne sauraient empoisonner, pour deux raisons, toutes les deux excellentes : ils n'ont pas de glande toxigène, ils n'ont pas d'instrument d'inoculation. Ces deux organes ne sauraient exister l'un sans l'autre; ce sont les parties d'un même engin, comme la clef et la serrure, ils ont été produits simultanément, nous avons envie d'ajouter, ... et par le même artiste.
Nulle part donc le poison n'a été donné à un être avec une intention plus marquée. Tu es un empoisonneur, pourrait-on dire à un Trigonocéphale, et ce qui le prouve, c'est que non seulement tu fabriques du poison, mais voilà l'instrument dont tu te sers pour l'inoculer. C'est, en effet, le plus parfait qui existe, et sa disposition est telle que l'animal ne peut ouvrir sa gueule hideuse sans le mettre en action. Les Serpents à dents opistoglyphes, comme lesDipsas,les Cœlopeltis, ont du venin et des crochets; mais la place de ceux-ci, sur l'arrière des maxillaires, leur permet de déverser ou de réserver leur venin. Très innocemment, ils peuvent manger du bout des dents antérieures et économiser le poison. Mais quand la colère ou la gourmandise allument leurs mauvais instincts, quand ils ouvrent largement la bouche pour engloutir une proie
volumineuse, et que celle-ci, résistant, menace do les étouffer, ils peuvent alors la piquer avec leurs crochets postérieurs et la tuer avant de l'avaler. Ainsi une nécessite absolue ne les mène pas au crime quand ils savent modérer leur appétit ou leurs passions; la clémence même peut leur être permise. Tout en l'avalant, ils peuvent faire grâce du poison à leur victime, c'est peut-être un adoucissement au sort de celle-ci.
Construction et Mécanisme de l'Appareil toxifère . — Chez les Solénoglyphes, c'est-à-dire cliez les plus dangereux des Ophidiens, l'instrument et le mécanisme de la piqûre sont presque identiquement les mêmes chez des espèces différentes et séparées mêmes les unes des autres par de grandes distances. Les Serpents de l'Inde et les Serpents du Brésil ne se distinguent pas sous ce rapport, et notre Vipère commune, un diminutif de ces monstres, est armée comme eux.
Il suffit donc de décrire, une fois pour toutes, ce mécanisme, pour en donner une idée dans toute la série. Nous allons choisir pour cette description le Bothrops lancéolé ou Fer de lance, que nous avons vu à l'œuvre à la Martinique et qui, comme perfection, ne laisse rien à désirer.
Les Maxillaires. — La tête toute entière du Serpent vénéneux, voilà l'arme. Toutes ses parties, osetmuscles, sont adaptées merveilleusement à la fonction de l'inoculation du poison. L'anatomie de cette tête est merveilleuse, et l'on comprend l'exclamation de Michelet devant un mécanisme semblable: « Ohl que do soins pour tuer!»
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L'osLéologie de la lête ollro trois parties: le crâne, la face, l'appareil maxillaire. Le crâne est formé de 16 os, plus ou moins solidement unis entre eux, de manière a former une boîte osseuse allongée d'avant en arrière et contenantl'encéphale. Le crcâne s'articule en arrière avec l'apophyse odontoïde qui est le pivot de l'articulation de la tête avec la colonne vertébrale. Il donne attache aux os de la face et à l'appareil maxillaire.
La face se compose de cinq petits os, l'un impair, en forme de T, nommé aussi os intra-articulaire, et deux os pairs, unguis etvomer.
L'appareil maxillaire est surtout combiné pour l'intoxication. Il est constitué par 12 os semblables, deux à deux, six à gauche, six à droite, d'une grande mobilité, jouant les uns sur les autres, et suspendus au crâne directement ou par des intermédiaires. Ces os sont pour chaque côté :
1° L'os maxillaire supérieur, court, ramassé sur luimême; il est creusé en dessus d'une fossette lacrymale. II s'articule avec le frontal antérieur. Ce n'est pas une articulation rigide, cet os peut être tiré en arrière par certains muscles, poussé en avant par un des os maxillaires. C'est cet os qui porte les instruments de l'inoculation, les crochets.
Cet os maxillaire supérieur, très court d'avant en arrière, ne constitue pas à lui tout seul cet ensemble qui, dans la bouche du Serpent, forme l'arc qui représente une mâchoire supérieure chez les Vertébrés; il est complété d'avant on arrière par le ptérygoïdien externe, et par le ptérygoïdien interne, le premier long d'un pouce chez le Bothrops, s'articulant antérieu-
l'cment avec le maxillaire supérieur dont il redresse les crochets en lui imprimant un mouvement de bascule, et en arrière avec le ptérygoïdien interne qui lui donne un point d'appui.
Le ptérygoïdien interne, dont la concavité est tournée vers le crâne, est plus long, c'est un véritable maxillaire supérieur, car il porte de vraies dents, 19 à 20, bien différentes des crochets pour la fonction. Il s'articule en arrière avec l'os maxillaire inférieur.
2° Le maxillaire inférieur est le plus long de tous les os du Bothrops, sa concavité est supérieure. Il s'unit antérieurement par un ligament avec son congénère du côté opposé; en arrière, il va rejoindre le crcàne par l'intermédiaire de deux os, le tympanique et le mastoïdien; le maxillaire inférieur porte en avant sept petites dents.
Appareil à Venin. — Il se compose de la glande ou vésicule à venin, des dents vénimeuses ou crochets du venin.
Les glandes à venin, placées de chaque côté sous la peau sont en partie enveloppées dans un réseau musculaire. Chaque glande est un corps distinct allongé en amande dans le sens de la tête, entre l'œil et la branche montante du maxillaire. C'est la saillie qu'il détermine à la région temporale, des deux côtés, qui donne à la tète du Bothrops lancéolé la forme triangulaire qui l'a fait comparer à un fer de lance.
Chaque glande se compose d'une glande proprement dite, recouverte d'une enveloppe blanchâtre, nacrée et tendineuse, qui se rétrécit en un goulot qui conduit la
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sécréLion vers les crocliels. Il n'y a pas de réservoir cm le venin s'accumule, comme l'urine dans la vessie; au moment du besoin, il est expulsé des canaux glandulaires vers les crochets, par la pression des muscles.
Chacun des maxillaires supérieurs porte les instruments d'inoculation ou crochets. Par leur place, on les a comparés à des dents : ils s'en éloignent beaucoup par leur forme et surtout par leur fonction.
La base des crochets coniques et arqués est implantée dans l'os maxillaire, et leur pointe, très fine, est libre. Ces crochets présentent sur leur convexité deux orifices : l'un allongé, n'arrivant pas jusqu'à la pointe du crochet, mais occupant le huitième de sa longueur; l'autre, dit alvéolaire supérieur, presque carré, plus visible; c'est à lui qu'aboutit le conduit excréteur du venin. Les deux ouvertures communiquent à l'aide d'un canal étroit creusé dans toute la longueur des crochets.
Chaque alvéole de maxillaire supérieur porte plusieurs crochets différents de taille et d'âge. En avant, les plus extérieurs et les plus développés, ils ont un centimètre 1/2, ils sont désignés sous le nom de crochets en exercice. A côté, mais en arrière de ceux-ci, les crochets d'attente, enfin les crochets de réserve, Cruelle et admirable prévoyance I La nature n'a pas voulu que le Bothrops fût exposé à demeurer sans armes et désemparé. Les crochets en exercice s'usent, ils peuvent surtout se briser ; immédiatement les crochets d'attente prennent leur place. Tant que le crochet en exercice fonctionne, le crochet d'attente de chaque maxillaire reste au repos. C'est pourquoi le Bothrops, quand il lance sa gueule ouverte contre l'ennemi, ne
produit que deux piqûres. Enfin, derrière les croclieLs d'attente, apparaissent les crochets de réserve, mais qui ne sont pas montés comme les deux premiers. Leur mobilité est telle qu'ils ne peuvent piquer; ils restent couchés dans la gaîne qui leur sert de fourreau, et ne peuvent se redresser pour agir. Ces crochets d'attente sont au nombre de six. Ainsi, dans chaque tête de Bothrops, le nombre des crochets de diverses sortes peut être de 16.
« Tant de soins pour tuer » n'étaient pas inutiles. Les crochets sont d'une telle fragilité quand la proie n'est pas foudroyée et qu'elle se débat, qu'il est rare de trouver do vieux Serpents en possession de leurs quatre crochets montés. Dans les ménageries de Serpents, où cependant il n'y a pas de grandes batailles, les gardiens qui nettoient les cages sont obligés de prendre de gros gants pour éviter la piqûre de crochets cassés. Dans une boîte où on lui avait envoyé un Crotale, M. Auguste Duméril trouva dix-huit crochets. Souvent l'animal les avale avec sa proie.
Nous étudierons plus loin le venin du Bothrops, ou plutôt le venin en général chez les Ophidiens. Disons de suite que le jeu de muscles appropriés amène l'ouvorture de la bouche du Serpent et la compression de la glande qui détermine la sortie du poison.
Le Mécanisme. — Le jeu de ce mécanisme est merveilleux. Cet appareil maxillaire étonnant est composé d'une série de leviers brisés qui se meuvent rapidement les uns sur les autres. Ce n'est pas, à proprement parler, une mâchoire, comme celle des Mammifères,
c'est un appareil propre à saisir et à retenir une proie souvent volumineuse, non à la mâcher; à porter des coups rapides, à faire passer en une seconde l'instrument d'inoculation de l'état de repos à l'état d'exercice.
Ce n'est pas seulement le système maxillaire qui est destiné à mettre en jeu l'appareil du venin; c'est le Serpent tout entier. Mettez la tête du Serpent sur tout autre animal, il sera le plus souvent impossible à l'animal de s'en servir comme le fait le Serpent.
En dehors de l'acte qui met cette tête et cet appareil toxicophore en action, l'attaque et la déglutition d'une proie, le Serpent reste inactif. Patiemment lové sur luimême, il attend l'occasion, longtemps quelquefois. La digestion à son tour est fort lente : longue inactivité, long repos pour la tête et l'instrument d'inoculation. Le Bothrops vit seul; il ne fait pas de nid; sa progéniture ne lui donne aucun souci ; il ne fait pas de toilette comme l'oiseau qui lisse ses plumes avec son bec, ou comme le tigre qui lèche son pelage; il ne fait entendre aucun son ; absolument muet, il consomme sur place et sa gueule ne lui sert ni à déchirer ni à porter sa proie plus loin. Il ne change de place que la nuit; le jour, quand on le dérange, il va se lover un peu plus loin et reprend son immobilité. Lové, il peut alors se détendre comme un ressort et lancer sa gueule ouverte. Piquer et digérer, voilà, en dehors de ses rapides amours, toute la vie du Botiirops. C'estun empoisonneur par nécessité privée; il n'est construit que pour cela; pas une fibre en lui qui ne concoure à ce but. Machine à tuer, machine à digérer, c'est tout.