CHAPITRE XII L'ENVENIMATION
L'cnveniraation. - Influences qui font sa gravi lé. — Tempèral.uro. - Acrù surlos animaux à sang froid. - Serpents contre Serpenls - Quantité de venin inoculée. - Innucnce de la mue. Méthodes d^périmentation du venin. - Moyens de recueill.r le venm - Conse vation du venin. - Symptômes et résultats de l'envenimation. - Action sur les plantes. - Analogies d'action. - Envonmiat.on naturelk..
j AVOIR et déterminer comment agit loi on Il tel poison, quelle que soit son origine, c'est là un mystère dont le venin des Serpents n'est pas exclu, et qui touche à l'essence même des phénomènes. C'est le dernier mot de la science des poisons, et nous ne sommes pas encore assez avancés dans cette étude pour l'aborder. Aussi, avant de déterminer comment le poison tue, recherchons les manifestations ou symptômes qui dénotent l'introduction, dans l'économie vivante, du poison des Serpents, et particulièrement chez l'homme.
La quantité du poison, le volume de la victime, font la gravité de l'empoisonnement. Il faudrait dire encore qu'une température élevée accélère les effets du venin et que son activité dépend aussi du point de l'animal oiî l'inoculation a été produite.
Maenca de la Tempér;itn:e.- C'.sL <m, .-aiso., ,|<. Ja lemporaLure que les piqûres des Serpents sont généralement beaucoup plus dangereuses dans les pays chauds que dans les pays froids. Les Serpents vénéneux semblent en quelque sorte liés à l'exubérance de la vie dans les régions tropicales, dont ils sont les bienfaiteurs ou les fléaux. C'est pour cela qu'à la Martmique, par exemple, les piqûres dans les hauteurs de l'île sont beaucoup plus rares que dans les parties basses, toute proportion d'abondance du Serpent étant gardée. La fraîcheur relative de ces altitudes y engourdit le Fer-de-Lance, qui n'y jouit pas de la plénitude de SCS moyens. Il en est un peu ainsi des Crotales de nos ménageries, qu'on a beaucoup de peine à faire sortir de leur torpeur, et qui sont bien moins prompts à se servir de leurs poisons. Nos Vipères, on le sait, sont complètement engourdies pendant l'hiver, et se réfugient en se pelotonnant dans les trous des fossés.
Les Animaux à Sang froid. — La température de l'empoisonneur n'est pas seule en cause; celle de l'empoisonné est encore à considérer. On a dit et répété que les animaux à sang froid, tels que les Mollusques, les Annélides, les Poissons, les Tortues, et les Serpents eux-mêmes résistaient au poison opliidicn. Un Serpent venimeux se piquant lui-même, dans une intention de suicide, comme le Scorpion, n'aurait pas, comme ce dernier, le privilège, ou le malheur, de pouvoir se donner la mort. Fontana a vu une Vipère se piquer cinq fois sans en éprouver le moindre accident. Une Vipère qui s'implante ses crochets dans lalèvre inférieure n'en meurt pas-
L'ENVENIMATION
On comprend que la diffusion du venin soit plus lente chez les animaux à sang froid que chez les Mammifères, par exemple, et que les premiers soient moins sensibles à l'intoxication. Mais qu'il y ait innocmte absolue, c'est bien différent.
Voici les Hydrophis qui vivent de poissons, ils ont du venin et un appareil d'inoculation. Tout cela leur a été donné pour vivre, c'est leur arme essentielle. Mais à quoi bon, si l'animal à sang froid, le Poisson, est insensible. La nature ne commet pas de pareilles erreurs, et ne fait pas de frais inutiles; les Poissons piqués meurent rapidement. Cantor a vu périr au bout de six minutes un Tetrodon potoca qu'il avait fait mordre à la lèvre par un Hydrophis schistosus. Une tortue Iluviatile, le Trionyx Gangeticus, n'a survécu que pendant vingt-huit minutes à la piqûre du môme Hydrophis. Le môme observateur, chose plus étrange, a vu le Dipsas trigonala, Serpent de terre, succomber en cinq minutes à la piqûre do V Hydrophis striatus, Serpent aquatique.
Alfred Duges a refait des expériences pour montrer l'action de la piqûre des Vipères de France sur des animaux à sang froid, des Reptiles par exemple. L'action, d'après lui, est lente, mais elle est manifeste. Un Lézard de muraille est mort en une demi-lieure, mais un Orvet a résisté.
A la Martinique, Guyon a constaté la vénénosité du Fer-de-Lance sur des Couleuvres, des Anolis et des Scinques.
Plus récemment, M. de Lacerda a inoculé du venin de Bothrops à des Tortues do terre, à des Grenouilles, à
des Lézards, el il a vu ces animaux succomber avec les lésions caractéristiques du venin. De petits poissons dores d'aquarium furent inoculés près de la queue : au bout de quatre minutes, leurs mouvements se ralentirent, dix minutes après ils étaient immobiles, au bout de qumze minutes on les retiradel'eau, ils étaient morts.
Si les résultats généraux du poison, c'est-à-dire la mort, sont les mêmes que sur les animaux à sang chaud, l'action locale diffère. L'intensité des lésions, la rapidité de la propagation sont moindres. Le veLin n'imprime pas aux tissus l'aspect que présentent toujours ceux des animaux à sang chaud. Les infiltrations sanguines et les liémorrhagies ne sont jamais aussi prononcées. Cela tient, dit M. de Lacerda, à la lenteur de la circulation chez les animaux à sang froid, et non à leur basse température. Lorsqu'en effet, au moyen de l'éthérisation, on abaisse à 13° la température de la patte d'un chien, et qu'on y injecte ensuite du venin, on voit qu'au bout d'une heure les lésions se sont propagées dans les tissus, jusqu'auprès de la racine du membre, malgré le maintien constant de la température à 13°.
En passant en revue l'action du poison dans la série animale, nous n'avons pas eu d'ailleurs à constater d'exception pour les animaux à sang froid. Les Infusoires tuent les Infusoires ; les Acalèphes, Hydres, Méduses, etc., tuent les Poissons et les Crustacés. Les Araignées tuent les Insectes par inoculation, les Insectes intoxiquent les Araignées, et les Insectes les Insectes. Pourquoi les animaux à sang froid ne subiraient-ils pas l'action du poison ophidicn ?
L'EN^M^NIMATION
En réfléchissant sur ces faits, on ne comprendrait pas rinaction du venin sur les animaux à sang froid, qui peuvent ordinairement servir de proie aux Serpents toxiques. Non seulement les Poissons sont la pâture des Hydrophis, mais tous les Serpents avalent très volontiers des Lézards et des Amphibies, Grenouilles et Crapauds, c'est même là une de leurs missions, c'est de purger la terre des Batraciens. J'ai bien des fois rencontré, dans les environs de Cayenne, des Serpents en train d'avaler des Grenouilles; une fois, j'ai suivi lentement un de ces reptiles qui s'en allait la tête levée et cherchant à avaler un gros Crapaud, comme il y en a à la Guyane, et dont les parties postérieures lui sortaient encore de la bouche. Je ne pus prolonger cette expérience, car soudain le Serpent plongea avec sa proie dans une mare assez profonde et reparut bientôt sur l'autre rive.
Serpents contre Serpents. — Que le poison du Serpent soit actif contre les espèces différentes de la sienne, et inoffensif pour lui-même, cela se comprend encore. Qu'un Dipsas terrestre soit mangé par un Hydrophis marin, rien de plus naturel; dans nos ports de mer, matelots et soldats ne vivent pas toujours en bonne intelligence. Qu'un Boquira, d'après Hall, puisse tuer un Serpent blanc, c'est très croyable. Que Vipères,Trigonocéphales et Najas se dévorent entre eux, bien qu'ils ne soient jamais dans la situation des naufragés de la Méduse, il n'y aurait encore là rien de bien surprenant, les Poissons, et môme les hommes se mangent entre eux; mais que le poison du Fcr-dc-Lance fasse périr
VENINS ET POISOXS
unautro Fer-de-Lance, celui d'un Crotale un aulro Croule, il y aurait là une étrange erreur de la nature. Le venin d'un Serpent étant actif sur un frère, il n'y aurait pas de raison pour qu'il ne le lut pas sur luimôme. Nous avons vu plus haut quelle était la fragilité des crochets, et que ceux-ci sont quelquefois rendus avec les matières fécales; le venin dans les voies digestives est, on le sait, inactif. Mais ces crochets aigus, encore imprégnés de matière toxique, ne pourraientils léser l'intestin et déterminer l'inoculation? Il y aurait là un vice de construction, que l'on constate bien rarement dans les œuvres de la nature. Il faut donc se méfier de tous ces contes qui circulent dans les pays à Serpents de suicides de ces animaux dégoûtés de la vie. Malgré sa triste existence, le Serpent maudit n'en vient jamais à cette extrémité. La nature lui en a refusé les moyens, son venin n'agit pas sur lui-même. Nous en avons pour garant l'expérience suivante d'un observateur consciencieux, le D'' Guyon. Le 23 août 1823, à deux heures de l'après-midi, il enfonça successivement, dans la queue et dans le dos de deux Trigonocéphales de la Martinique , les crocs pleins de venin d'un autre Serpent de même espèce, de 5 pieds de long, tué depuis quelques instants. Le 24 au matin, la piqûre rend ujie sérosité très abondante. Ce fut tout, aucun autre accident ne survint.
En 1861, le môme observateur a présenté à l'Académie des sciences de Paris une note publiée dans les comptes rendus du l"^'' juillet de la même année. Dans cette note il décrit de iiouvelles expériences sur le même sujet; elles répondent aux objections qui fu-
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reiiL l'ailcs aux précédentes, c'ost-à-dirc que les crochets d'un Trigonocéphalc, enfoncés dans la chair d'un autre Trigoiiocéphale, pouvaient bien garder le venin qu'ils contenaient, aucune pression n'étant là pour l'en l'aire sortir, et des pressions égales se produisant au contraire à l'ouverture des deux orilices pour l'y faire rester. Ici les choses se passèrent naturellement.
Dans une première expérience, un Trigonocéphale est mordu sur le dos et à la queue par un autre Serpent de même espèce : les crocs de celui-ci se sont enfoncés dans la chair de c(dui-là , l'inoculation n'a pas de suites.
Dans une deuxième expérience, un même Trigonocéphale est mordu successivement, en IS jours, par six Trigonocéphales de différentes tailles. La victime résiste à toutes ces morsures et ne succombe ([ue six semaines après la dernière, des suites des traumatismos répétés qu'elle a subis.
En Algérie, le D'' Guyon a continué ses recherches, et il a constaté que le venin de l'Echidnée heurtante, et celui de l'Echidnée mauritanique, ne tuent ni l'une ni l'autre de ces deux Vipères.
M. de Lacerda n'admet pas cette immunité absolue des Serpents pour leur propre venin. Par conséquent, il s'élève contre les conclusions de Fontana et de Guyon qui déclarent, l'un, que la Vipère ne peut être tuée par le venin de la Vipère, l'autre, que le Trigonocéphale ou Bothrops lancéolé de la Martinique ne peut être tué par son propre venin ou par celui de l'un de ses frères.
Nous ne voyons pas que les expériences tentées par M. de Lacerda soient de nature à infirmer la conclusion
dl
VENINS ET l'OISONS
des précédents observateurs. Que fait-il en circl?
Il injecte le contenu de six seringues de Pravaz d'une solution aqueuse du venin du Bothrops Jararacussu sous la peau d'une Couleuvre Cenchris (Coluber Cenchria) do plus d'un mètre de long. Le lendemain, la Couleuvre ne paraît pas avoir soufïert de l'action du venin malgréla grande quantité qui lui a été administrée!
Une autre fois, il injecte sous la peau du dos et du ventre d'une Couleuvre Natrix le contenu de deux seringues do Pravaz d'une solution du venin du Bothrops Jararaca; quatre jours après, pas le moindre indice d'action du venin. Nouvelle injection de quatre seringues du même venin. La Couleuvre, le lendemain, est un peu abattue. Nouvelle administration do deux seringues du même poison. Quarante-huit heures après, la pauvre Couleuvre est morte. Nous croyons que ce sont toutes ces piqûres, toutes ces injections qui l'ont tuée, et que les désordres révélés par l'autopsie ne prouvent rien; et d'ailleurs quelle masse de poison il aurait fallu !
C'est ensuite un Serpent Uruta auquel on injecte du venin de Serpent Jararaca; il est mort le lendemain. Un jeune Jararaca est injecté de la même façon par levenin de l'Uruta; il est mort deux heures après. Cela prouve que l'Uruta tue le Jararaca, et, ce qui est bien juste, que le Jararaca peut tuer l'Uruta; mais cela ne nous dit pas si le venin de l'Uruta tue l'Uruta, et si celui du Jararaca empoisonne le Jararaca. C'était cela ce qu'il fallait démontrer pour combattre les assertions de Fontana et de Guyon, soutenant que le venin des Serpents est inactif sur eux-mêmes.
Les expériences de M. de Lacerda ne sont point
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indemnes do toute objection. Ces injections artificielles de poison en quantités supérieures à celles d'une inoculation naturelle laissent à désirer. Elles prouvent, tout au plus, que les animaux à sang froid peuvent mourir du poison ophidien.
Nous l'avouons, les assertions de Fontana et de Guyon restent debout. Elles n'en sont pas moins l'expression d'un fait étrange. En présence de la grande analogie de composition du poison des Ophidiens Solénoglyphes, comment comprendre qu'un Jararaca, qui peut tuer un Uruta et être tué par lui, ne soit pas sensible à son propre poison, à lui Jararaca, et nô puisse tuer un autre Jararaca. Le dicton « les loups ne se mangent pas entre eux » est donc applicable aux Serpents. Pourquoi M. de Lacerda n'a-t-il pas fait mordre un Uruta par un Uruta? Pourquoi n'a-t-il pas inoculé le venin d'un Jararaca à un Jararaca ?
Quantité de Venin inoculée. — La quantité de venin fournie par un Serpent dépend de la taille et de l'espèce, mais elle n'est jamais très considérable. M. Wcir- Mitchel a pesé avec soin le contenu exprimé de glandes de six Serpents à sonnettes vivants, retenus en captivité depuis quelques jours. Le poids de ce venin a varié suivant la taille entre 48 et 8i centigrammes. C'est, on le voit; très peu de chose, et certainement le simple jeu des muscles compresseurs n'amène pas l'écoulement d'une quantité pareille dans la piqûre; quelques milligrammes au plus, peut-être, sont inoculés. Une seule Vipère d'Europe n'a jamais plus de 10 centigrammes de venin, (;t elle ne laisse pas tout échapper à chaque pi-
\M':iMNS ICT POISONS
qûre. Moquin-Taiidon avait Li'ouvc le cliifTro de 0 gr. 07 ; d'après Nicliolson, un Naja possède 1 gr. 20 do venin. D'après M. Winter-BlyLh un Cobra donne par pression de la glande 0gr.30 de venin qui, par évaporalion, laisse 0,0S d'une poudre jaune amère au goùL cL qui irrite la langue-, les narines et les yeux. Le Serpent, d'ailleurs, ne fait pas une grande dépense de venin. 11 mange peu et digère très lentement. Quand il a pique u'. proie un peu volumineuse, ce qui est fréquent, il est pourvu pour bien des jours, et le venin a le temps de se reproduire.
Ces observations font bien comprendre ce que Halm a écrit d'un Crotale long de quatre pieds. Ce Serpent fut attaché à un pieu, et on lui livra successivement plusieurs animaux qui furent piqués par lui. Dans la première expérience, un chien mordu mourut au bout de quinze minutes, un second chien après deux heures, et un troisième après trois heures. Chaque victime avait reçu des quantités de poison de plus en plus faibles. Il eût été, peut-être, possible, en sacrifiant plusieurs chiens, d'arriver à l'épuisement.
Après quatre jours do repos, on livre au même Crotale un premier chien qui succombe au bout de trente secondes, puis un second qui meurt après quatre minutes. Trois jours de repos sont accordés, et le Serpent pi(juo une grenouille qui périt on deux secondes, et un poulet on huit minutes , puis un Amphisbone dans le même temps. M. Rufz présenta un jour doux poules et un chien à un gros Serpent do cin([ pieds, puis d lit piquoi' un troisième poulet. Los trois premiers animaux succombèrent on quinze iioiu'os. lo (luatrioino on six
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jours. M. Roques s'auuisait un jour à jeter de gros rais à un Trigonocéphalc : les quatres premiers piqués moururent presque instantanément, le cinquième se défendit, et, bien que piqué plusieurs fois, il parvint à s'échapper.
D'après M. de Lacerda, la morsure du Serpent brésilien Jararaca {Bothrops Jararaca) donnerait, dans les conditions normales, deux gouttes de venin, c'est-à-dire une quantité pondérable de 10 à 15 centigrammes. Par conséquent, en admettant Iquc les glandes puissent contenir une quantité moyenne de soixante-cinq centigrammes de venin, le Jararaca épuiserait à peu près sa provision de poison après cinq piqûres. Le Serpent brésilien nommé Jararacussu {Bolhrops atroce) injecterait en une seule piqûre trois à quatre fois plus de venin que le Jararaca.
Influence de la Mue. — La mue est une phase critique pour le Serpent. 11 tombe alors dans une sorte de léthargie qui dure jusqu'à ce que le reptile ait fait peau neuve. Pendant cette crise, l'Ophidieu évite toute rencontre, pour deux raisons sans doute : il a perdu son appétit et se sent désarmé, par conséquent trop exposé. Ce repos forcé est favorable à l'accumulation de la sécrétion toxique, et à la phlétorc de la glande et des canaux; mais lorsque l'état de torpeur vient à cesser, le Reptile sortant d'une longue diète peut inoculer une quantité plus considérable de venin. De là une gravité plus grande des morsures, à la. fin de cettephase physiologique, non que le poison ait acquis, comme on l'a cru longtemps, une plus grande nocivité; mais, parce qu'il est distillé dans
la piqûre on plus grande quaiiLiLé qu'en lenips onliiuiire.
Méthodes d'Expérimentation du Venin. —En procédant par morsures directes, il cstimpossiblc de savoir quelle est la quantité de venin qui peut donner la mort à un animal, et par conséquent de comparer entre eux l'activité du venin de différentes espèces d'Ophidiens. C'est cependant le procédé que presque tous les physiologistes ont employé, celui de Fontana, de Patrick Russel, de Guyon, de Claude Bernard.
Ce n'était pas toujours facile que de faire mordre la victime : le Serpent terrillé s'yrefusait souvent avec obstination. Pauvre Serpent, si calomnié, pauvre animal, objet d'exécration universelle, il ne donne cependant la mort que lorsque la nécessité, la faim cruelle, l'y pousse, et il la donne sans irritation. On a pourtant prétendu, Lindelius et Charas particulièrement, que la colère seule donnait au venin de la Vipère ses propriétés malfaisantes. La colère! Mais voyez donc ce Crotale en cage, qu'on excite à mordre, et dont on est obligé de saisir la tète avec une pince pour lui faire accomplir sans nécessité cet acte. La colère! Il n'y a au monde que l'homme qui donne la mort avec colère, ou le sourire aux lèvres.
Assurément, procéder ainsi c'est se rapprocher le plus possible des conditions naturelles, mais nous l'avons vu, cette méthode présente des inconvénients.
Moyens de recueillir le Venin. — On a essayé, Burnett et Lacerda entre autres, de chloroformiser les Serpents ou de les engourdir d'une manière quelconque, et d'ob-
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tenir leur venin par pression. C'était furL compliqué et coûteux; de plus les Serpents succombaient souvent à l'action du chloroforme. C'était un grand inconvénient, car on sait qu'il est très difficile de se procurer ces animaux vivants. M. Weir-Mitcliel fit usage de poison dilué dans l'eau et d'inoculations bien titrées, avec la seringue de Pravaz.
M. de Lacerda a fait usage de cette méthode, et voici par quel artifice il se procurait le venin de l'Ophidien sans lui laire violence et sans compromettre son existence. C'est ce qu'il appelle le procédé du coton.'A l'extrémité d'une baguette de bois peu flexible, on enroule plusieurs tours de ouate que l'on fixe ensuite avec du fil. Tout en excitant le Serpent à mordre en frappant sur les barreaux de la cage, on lui présente ce tampon de coton; on parvient ainsi, non sans maintes tentatives inutiles, à recueillir le venin. Le coton est alors détaché de la baguette et l'on cherche entre ses fibres les gouttes de venin. Les parties imbibées de l'humeur toxique sont séparées avec soin et mises dans une capsule avec un peu d'eau distillée. Le poison se trouve ainsi dilué, et peut servir aux expériences.
Malheureusement cette solution, aussi bien que celle de M. Duvernoydans l'alcool, n'est pas d'une conservation très prolongée. Une solution du genre de la première adressée à M. Yulpian par M. de Lacerda arriva décomposée, et l'alcool neutralise le venin. On peut laisser le venin sur la ouate oij il se dessèche très rapidement et où il est préservé des poussières atmosphériques. C'est par ce moyen que M. de Lacerda a pu envoyer du Brésil en Europe le venin du Bothrops
v[':nii\s et poisons
Unilu ù M. M. dv. RulolT, chiiuisle à Pokow cii Russie, (il à M. (lo, Qualrefages à Paris. Los physiologistes peuvent donc opérer en leur cabinet et mettre en action ces terribles poisons sans être obligés de donner l'hospitalité aux Serpents et sans être forcés do subir ce tèto-à-tète désagréable. Les Cléopâtres modernes pourraient porter ce mortel venin dans un cliaton de bague et, après s'être mordu la lèvre, se l'inoculer; à moins quelles ne préfèrent une de ces seringues d'or cis(dé, système Pravaz, que les morphinomanes élégantes portent comme un bijou à la ceinture ou dissimulent dans un gracieux écrin. C'est moins réaliste, moins tragique que la gueule béante et le sifflement de l'aspic, mais, à l'heure du siècle oii nous sommes, c'est très bien porté. On croirait difficilement que le venin de Serpent peut être un objet d'exportation. Celacst pourtant. A Londres on peut, dans certaines maisons, acheter cetarticlo, seulement il faut se méfier; quelquefois, on vous vent! une dissolution de gomme dans l'eau.
Conservation du Venin. — La conservation du venin de Serpent longtemps après avoirété retirédes vésicules et simplement desséché n'est pas parfaitement certaine. M. Van-Beneden a piqué sans résultat un jeune chien avec des crochets pris sur une tête do crotale desséchée : il n'en conseille pas moins la plus grande prudence dans le maniement de pareilles pièces. Cela ne veut pas dire qu'il faille ajouter foi h l'In'stoire assez ridicule do ce crochet de Serpent à sonnettes, planté (huis la botte d'un individu, et (jui, après l'avoir tué, intoxiqua successivement tous les héritiers successifs de cette botte fa-
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taie devenue la botte secrète la plus terrible qu'il soit possible de concevoir, et dont les méfaits nous semblenl. apporter une confirmation inattendue de ce dicton : — qu'il ne faut jamais se hâter de chausser les souliers d'un mort.
Symptômes et Résultats de l'Envenimatioii. — Après avoir fait l'étude du poison ophidien chez l'empoisonneur, examinons son action sur l'empoisonne. Nous avons vu que le producteur du venin échappait peidêlre seul à son action, par un privilège que la physiologie n'a pas encore expliqué. La philosophie naturelle comprend cette exception. La nature ne faisant rien d'inutile, et les espèces ayant toutes un rôle dans l'ensemble des êtres, soit pour détruire, soit pour conserver, ne sontpoint chargées généralement de lutter contre elles-mêmes. Elles ont leurs modérateurs : dans beaucoup do régions, c'est l'oiseau qui est le modérateur de la fécondité du Serpent. Là oii ce modérateur n'existe pas, comme à Sainte-Lucie et à la Martinique pour le Trigonocéphale, j'admettrais volontiers qu'il ait disparu, ou que le Serpent a été introduit dans une patrie qui n'était pas la sienne.
Action sur les Plantes. — La généralité de l'action du poison ophidien sur tous les êtres vivants était bien plus dans les idées que l'exception, puisque pendant longtemps on a cru que leur venin pouvait môme être fatal aux plantes. Il fallait que cette croyance lut bien enracinée, puisque Guyon, médecin éclairé, qui fut plus tard inspecteur du service de santé de l'armée, put se
croire obligé d'en démunLrcr l'iiiaiiiLc par l'expérience. Il dut se cacher, je pense, le jour oii il enfonça les crochets d'un Serpent dans de jeunes orangers, dans des jasmins ot des grenadiers, et se sauva, le cruel, sans les retirer. Qui l'aurait cru! les orangers continuèrent à parfumer l'atmosphère et à produire leurs fruits d'or, les jasmins suspendus aux balcons, ou mêlés avec les stéplianotis des tonnelles des jardins, répandirent encore leurs douces senteurs dans la nuit tiède, les grenadiers ne bronchèrent pas.
Analogies d'Action. — L'action du venin des Serpents présente les plus grandes analogies dans toute la série animale, surtout lorsqu'on examine cette action sur les animaux à sang chaud. Nous verrons cependant en passant en revue les Serpents célèbres des variétés dans l'onvenimation. Dès maintenant nous pouvons dire, avec les meilleurs observateurs, que, malgré les différences, la maladie est une, à part la plus ou moins grande léthalité, la prédominance de tel ou tel symptôme. Ici les convulsions, là la léthargie, ici la coagulation du sang ou l'incoagulation. A part ces variations, l'envenimation offre tous les pass^.ges entre les formes à accidents locaux presque nuls, et les formes les plus graves .
L'étude de l'action du venin peut se faire soit à l'aide des observations de piqûres naturelles ou provoquées, soit à l'aide d'inoculations artificielles du poison. On comprend que les résultats puissent être différents. Les doses naturelles ne sont pas les mêmes, les points d'inoculation différent encore plus; un Crotale ne fait
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jamais par exemple péucLr.n' dii-eclcmcnt sou poison clans le cœur de sa victime.
L'inoculation naturelle par la piqûre directe du Serpent est celle dont les résultats peuvent donner l'idée la plus vraie de la façon d'agir du poison. Les inoculations artificielles n'en ont pas moins leur utilité au point de vue de la physiologie générale. Commençons par la première.
Envenimation naturelle. — Il n'y a peut-être pas de Serpent dont l'action directe du venin ait été mieux observée que celle du Trigonocéphale de la Martinique. La fréquence des accidents, le peu d'étendue du pays, la présence sur les lieux depuis des temps déjà reculés d'observateurs éclairés, les travaux de deux médecins distingués, Guyon etRufz, faits sur les lieux mêmes pendant plusieurs années, nous permettent de choisir les piqûres de cette espèce, la première de toutes en nocivité, comme types de l'action du venin. Nous faisons ce choix avec d'autant plus d'autorité que nous avons vu nous même le Trigonocéphale à l'œuvre et que peu de choses ont été ajoutées depuis à ce que l'on savait alors. Après avoir montré d'ailleurs le Trigonocéphale en action, nous présenterons les autres Serpents célèbres.