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CHAPITRE XVI LE POISON DANS LE MONDE VÉGÉTAL

Cotulitioas d'oxistenco. — Poisons vôgéUux. — Ce sont des poisons d'occasion. — Toute plante est aliment pour les uns, poison pour les ■ autres. — Instinct des animaux pour le poison végétal. — Alcaloïdes. — Le poison, fonction de la supériorité organique. — Il y a d'autres poisons végétaux que les alcaloïdes. — Finalité du poison chez les plantes. — Le poison est-il acquis? — Bûte comme chou. — Localisation des poisons chez les plantes. — Les poisons voyagent. — Le défaut de cuirasse. — Localisation des poisons chez les empoisonnés. — Préexistence du poison dans les tissus végétaux. — Raison de la différence d'action entre la plante et son alcaloïde. — Manifestation du poison.

onditions d'Existence. — Les conditions do la vie et par conséquent de la lutte sont différentes pour la plante eipourFanimal. La passivité plus grande de la première, son immobilité la rendent la victime sacrifiée d'avance à tous les ennemis qui vivent d'elle. La plante, dans les luttes pour l'existence, prend rarement l'offensive. La nature l'a douée d'une fécondité merveilleuse qui, au point de vue de la durée de l'espèce, lui permet de réparer les désastres que l'animalité lui fait subir. De plus, le végétal n'a pas besoin de livrer bataille pour subsister. Le sol, l'air et l'eau qui l'environnentlui fournissent abondamment tous les matériaux nécessaires à

son alimentation. Il peut se laisser vivre sans souci du lendemain.

Poisons végétaux. — Le poison cependant a été prodigué dans le monde végétal. Cliaque plante élabore dans ses cellules et y réalise la synthèse des substances les plus actives, et des matières les plus dignes, par leur action sur d'autres êtres vivants, de mériter le nom do poisons. La morphine, la strychnine, l'atropine, la vératrine sont de terribles toxiques.

Comme chez les poisons minéraux, il n'y a chez les poisons végétaux aucun caractère spécial à la substance toxique qui puisse la faire reconnaître, ou qui la constitue l'ennemi déclaré de toute vie.

Ce sont des Poisons d'occasion. — Quand un chimiste, par des réactions diverses et en mettant en jeu des affinités, crée dans son laboratoire des substances artificielles qui n'ont jamais existé dans la nature, comme l'éther, le chloroforme, l'iodoforme, le sulfure de carbone, il n'a certainement pas eu en vue de produire des substances toxiques pour les êtres vivants, animaux ou plantes. Il arrivera cependant que parmi ces innombrables substances, dont le catalogue augmente chaque année, un certain nombre d'entre elles seront des poisons pour telle ou telle forme de vie, et complètement inactives pour un nombre non moins grand. Il n'aura pas été dans les intentions du chimiste de faire un poison, et ce sera du hasard s'il y parvient.

Ne peut-on en dire autant du règne végétal? Parmi les innombrables principes immédiats dont la synthèse

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est réalisée dans le tissu cellulaire des plantes, sous l'influence de la vie, quoi d'étonnant que certaines substances ainsi produites soient des poisons pour les animaux, et faut-il chercher dans ce cas une finalité que nous refusons aux produits de laboratoire ?

Il serait cependant peut-être peu logique de conclure de l'irn à l'autre ; si vous ne reconnaissez dans la nature d'autre loi qu'un mécanisme aveugle, assurément il serait ridicule de prétendre qu'une plante a pu s'armer contre ses ennemis en fabriquant du poison. Il en sera tout autrement si vous admettez qu'une intelligence a pu régler les rapports harmoniques des êtres entre eux. Dès lors vous pouvez voir dans le poison dont telle plante aurait été douée une arme, une défense contre ceux qui l'attaquent pour en faire leur pâture.

Bien que nous soyons convaincu que l'univers est dirigé par une intelligence, nous hésitons à nous avanturer dans cette recherche du pourquoi, à l'occasion de l'existence du poison dans le règne végétal. C'est une voie semée, de difficultés, de pièges et de déceptions, où le pour et le contre, le vrai et le faux, le sérieux et le puéril, s'enchevêtrent d'une inextricable façon.

Si l'on veut par exemple un pourquoi difficile à résoudre, nous dirions : pourquoi la belladone n'empoisonne-t-elle pas le lapin qui la mange? et pourquoi estelle poison pour le loup qui n'y touche jamais ? Toute plante n'est-elle pas un poison pour le carnassier? Et quand nous voyons le chien mâcher l'herbe, c'est qu'il la prend comme remède pour la vomir ensuite avec les glaires dont il débarrasse ainsi son estomac.

Le chien est très diflicile à empoisonner on raison do

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rcxtrôino facilité de vomissement dont l'a doué la nature. Voilà pourquoiles toxicologues qui voulaient expérimenter sur lui les poisons lui liaient l'œsophage après lui avoir ingéré le toxique, mais on a prouve qu'un chien meurt, du fait seul de cette ligature.

S'il y a un fait qu'il soit impossible de contester, c'est que la plante a été faite pour nourrir l'animal. Il n'y a pas de plante qui ne remplisse ce rôle pour un nombre plus ou moins considérable d'espèces. L'excessive fécondité de la plante est limitée par la destruction qu'en fait l'animal. Il y aurait donc pour chaque plante une certaine quantité d'espèces vivantes pour lesquelles elle ne.saurait être un poison puisqu'elles en vivent, il n'y a donc pas de poison absolu dans le règne végétal.

S'il n'y a pas de plante qui ne soit un aliment pour certaines espèces animales, nous pensons que la réciproque est vraie, qu'il n'y a pas de plante qui ne soit un poison pour d'autres formes vivantes.

Instinct des Animaux pour le Poison végétal. — On

sait que les animaux ont été doués d'un instinct merveilleux pour flairer le poison, la substance toxique. Bien supérieur sous ce rapport à l'homme qui tombe à chaque instant victime de sa téméraire imprudence. J'ai été témoin d'un fait caractéristique qui mot en lumière ces oppositions. Un jour à la Martinique on débarqua sur une plage sablonneuse un troupeau de bœufs arrivant de France. Des mancenilliers bordaient la plage, leurs branches balayaient le sable et leurs fruits nombreux à l'odeur agréable jonchaient la plage. Pas un seul do ces auimaux ne toucha aux feuilles et aux

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fruits Un instant après une troupe d'émigrants chinois nouvellement arrivés dans la colonie suivait le même chemin, et l'nn d'eux ramassant ces pommes parfumées se mit à en manger. Il paya de sa vie cette absence d'instinct qui n'avait pu, comme aux bœufs, Im révéler la substance toxique.

L'animal se trompe cependant quelquefois, mais rarement. J'avais donné à des Limaces isolées les unes des autres de tendres feuillages pris dans une serre chaude, et qui leur étaient entièrement inconnus. Parmi ces feuilles se trouvaient des rameaux de phillantus, plante de la famille des Euphorbiacées, auxquelles ces Mollusques ne touchentpas dans nos pays.Toutes enmangèrent et furent empoisonnées; elles ne touchèrent pas aux tendres feuilles de caféier, ainsi qu'à d'autres plantes aussi étrangères pour elles.

Je sais que d'autres circonstances que la présence de toxiques peuvent éloigner les animaux de certaines plantes : la dureté, la vestiture, l'odeur, etc. ; mais il est certain, et les horticulteurs en pourraient citer mille exemples, qu'il y a des plantes auxquelles certaines espèces animales. Insectes et Mollusques surtout, ne touchent jamais. Rien n'indique pourquoi. La feuille est tendre, glabre, sans odeur; la plante n'est pas ce qu'on appelle une plante vénéneuse parmi les hommes, et cependant elle est respectée, toujours respectée par les mêmes espèces.

Qu'importe le poison des feuilles aux frugivores ? La nature est-elle coupable d'avoir place dans le persil un principe qui empoisonne le Perroquet? Mais le Perroquet n'est pas conformé pour manger du persil, pas

plus que rOiseau-Moucho pour brouter. Les Insectes suceurs n'auront pas les mêmes poisons que les Insectes broyeurs. Les Hyménoptères trouvent leurs délices dans les fleurs de la digitale, dont le poison fit périr M« de Paw.

Qu'importe au ruminant, qui n'est pas pourvu de moyens pour fouir le sol, qu'importe le poison des racines? Deux ou trois gouttes de conicine (alcaloïde delà ciguë) tuent un cheval. Est-ce une raison pour dire que la ciguë est un poison pour le cheval qui n'y touche jamais, et qui, d'ailleurs, en mangerait accidentellement une touffe sans péril?

Il y a des attributions alimentaires étroites. Il y a certaines espèces de Chenilles, par exemple, qui ne vivent que des feuilles de certaines plantes. La Chenille du Bombyx mori mange les feuilles du mûrier; celle du Yama-Maï, les feuilles du chêne. Les violettes nourrissent les Chenilles d'Argyne; les orties celles de Paon-de- Jour; les chardons, celles de Belle-Dame. Faut-il penser que tout autre feuillage que celui du chêne est un poison pour le Yama-Maï, et que dans la nature entière il n'y ait en dehors du chêne que poisons pour cette humble espèce? Ces questions embarrassent et l'on voit à quels étonnants mystères peut conduire l'étude des poisons.

Parmi les familles végétales, il n'en est pas qui soit aussi recherchée par les Invertébrés que les champignons. Insectes et Mollusques les dévorent sans distinction de champignons, comestibles ou vénéneux. Les Escargots et les Limaces dévorent les pavots, le tabac, les aconits, la belladone. L'odeur aromatique du feuillage

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des tagotes, des chrysanthèmes, ne les éloigne pas; il en est de même des semis de la plupart de nos Omhelhfères comestibles si parfumées; par contre les plus tendres feuilles de pêcher leur sont suspectes comme celles de la plupart des Rosacées. Les Polémoniacées sont respectées par les Mollusques de nos jardins. Ils ne touchent pas aux phlox vivaces, par exemple, mais, chose étrange, ils dévorent le phlox annuel de Drumont. Tous les jardiniers savent que les géraniums et les pélargoniums sont dédaignés par eux, et constituent, pour nos provinces de l'Ouest, où les Escargots et les Limaces pullulent, d'excellentes plantes pour massifs.

Voulue ou non, il est donc certain que c'est à la présence de substances toxiques dans les tissus des végétaux les plus inoffensifs pour l'homme, que les animaux doivent de les respecter. Et ce ne sont pas seulement les Mollusques et les Insectes, chez lesquels le sens du goût peut être fort peu développé, qui manifestent ces antipathies. Nous les rencontrons dans toute l'échelle animale. J'ai souvent remarqué que des oiseaux de basse-cour, nourris pendant tout l'hiver de grains, sont au printemps très avides de feuillages verts. Jetez-leur des feuilles de choux, delalaitue, de l'oseille, deriierbe, ils se jetteront avec avidité sur ces plantes et les dévoreront. Mais malgré le besoin qu'ils éprouvent pour cette nourriture végétale, le plus grand nombre des feuillages que vous leur offririez ne les tenterait pas. Il en est de môme de toutes les substances. On sait avec quel plaisir les poulets mangent les pommes de terre cuites. Eh bien! ils suljiront un long jeûne avant de toucher aux carottes bouillies. Encore une fois, ces préférences

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tiennent-elles à la présence ou à l'absence de substances toxiques flairées par l'animal, ou sont-elles une affaire fie goût? Nous-mêmes nous délaissons beaucoup de plantes qui ne seraient pas pour nous des poisons, car nous les mangeons quand la faim nous presse. Les malheureux naufragés de la Jeannette ne dévoraient-ils pas, sur les bords de la Léna, les écorces de saules dont nous ne ferons jamais un régal en temps ordinaire?

Alcaloïdes. — Parmi les poisons végétaux, ceux qui jouissent de la toxicité la plus accusée, non seulement par la rapidité et l'énergie de leur action, mais surtout par le plus grand nombre d'êtres vivants auxquels ils peuvent donner la mort, ce sont assurément les alcaloïdes. La strychnine, la vératrine,la morphine, l'atropine, la nicotine, etc., sont des alcaloïdes et des plus redoutables.Leur action sur l'homme et sur les Mammifères est des plus actives. Chose étrange, l'observation estdenotre ami M. le professeurEd.Heckel, ce sont les êtres les plus élevés dans la série qui sontles plus sensibles à l'action de ces poisons, et c'est aussi chez les plantes que l'on considère commeles plus élevées dans l'échelle végétale qu'on les signale principalement. Ainsi les acotylédones, algues, fougères, lichens/ champignons, n'en possèdent pas; ils sont inconnus chez les gymnospermes, rares chez les monocotylédones, chez lesquels on peut cependant citer la colchicine et la vératrine; plus fréquents chez les dicotylédones polypétales et apétales; très fréquents et très actifs chez les dicotylédones gamopétales. Le degré de nocivité et de fréquence de ces poisons végétaux semble donc, (Ht Heckel, par celle

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double corrélation, « être fonction de la supériorité organique. » N'est-ce pas aussi dans les civilisations les plus avancées que l'art de l'empoisonneur est le plus développé?

Nous ne discuterons pas ces propositions, bien qu'il y ait quelques réserves à faire. La qualité de poison n'est pas liée à la fonction chimique d'alcaloïde ; et l'on serait dans l'erreur de croire que les acotylédoncs, par exemple, ne fabriquent pas de poisons parce qu'ils ne font pas d'alcaloïdes. Et les champignons, poiu' qui les prend-on? Si l'ammanitine n'est pas un alcaloïde, ce n'en est pas moins un toxique énergique, et l'ergotinine obtenue à l'état cristallin par M. Tanret ne pourraitelle passer pour un véritable alcaloïde, un alcaloïde des plus toxiques? Chez les gymnospermes, voici le genévrier Sabine, doué d'une activité toxique des plus grandes. Les monocotylédones ont aussi d'autres poisons que ceux qui prennent la forme d'alcaloïdes. Nous pouvons citer, parmi les graminées, le lolium temulentum ou ivraie, et le bromus purgans qui possède des propriétés purgatives. Les aroïdées sont gorgées de substances toxiques; toutes les liliacées ne sont pas inoflensives, la scille par exemple.

Finalité du Poison chez les Plantes. — Mais revenons aux alcaloïdes toxiques, car c'est à leur sujet que M. Ed. Heckel écrit ceci : « On peut se demander si les alcaloïdes, outre le rôle nutritif qu'ils doivent probablement remplir dans la vie du végétal, au moins pendant la période germinalive, en tant que réserves alimentaires accumulées dans l'endosperme, ne seraient

pas. appelés à défendre, parleur actionnocive, quelque fois foudroyanle (sLryclmine, brucine, etc.), la plante qui en est douée contre les attaques des animaux * ? »

Ainsi, pour le savant professeur de la Faculté de Marseille, le poison chez les végétaux remplirait la même fonction que chez les animaux, ce serait une arme défensive. La plante est plus exposée que l'animal; elle ne peut fuir, elle ne peut lutter, ses ennemis sont les parasites végétaux qui l'étoufTent souvent, et les animaux qui vivent de ses diverses parties, et qui surtout, dévorant ses fruits et ses semences, compromettent la durée de l'espèce à ses sources mêmes.

Partant de cette idée, Heckel classe de la manière suivante les végétaux au point de vue de leur défense par les matières toxiques : 1° ceux qui ne possèdent aucune substance capable d'éloigner les ennemis, soit par l'odeur, soit par la saveur ; exemple : Cypéracées, Graminées, Mélastomacées, etc.; 2" ceux qui renferment quelque matière acre ou repoussante; exemple : Synanthérées (pyrètres, chrysanthèmes, armoises, absinthes, tanaisie), Euphorbiacées, Convolvulacées en général, etc.; 3° enfin ceux, plus perfectionnés au point de vue qui nous occupe, qui présentent dans leurs diverses parties des substances alcaloïdiques, ou des glucosides de nature chimique bien déterminée, dont l'action sur les animaux est toujours nocive et devient léthale à une dose déterminée, laquelle peut varier considérablement pour les divers termes de la série animale : ciguës, ' renoncules, pavots, vomiquiers, aconits.

Nous croyons cette subdivision sujette à caution. Que

d. Revue scienlirique, n" 2, 12 juillet 1879.

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ce soit par fies attributions alimentaires voulues, ou par la présence de ce qui est poison pour certaines espèces, toute plante est aliment et poison; toute plante est mangée, toute plante est respectée. Ce qui est aliment pour une espèce est poison pour une autre. La nature n'a pu vouloir préserver n'importe quelle plante de la dent des bêtes, puisque dans son plan elle doit être utile k quelqu'un. Les groupes végétaux non préservés par le poison, Cypéracées, Graminées, Mélastomacées, nous pourrions ajouter les Orchidées et beaucoup d'autres familles, ne sont pas plus exposés que les autres, parce que la nature a d'autres moyens que le poison,» la fécondité par exemple, pour compenser les pertes d'une espèce et assurer sa durée. Qui sait si dans les Mélastomacées il n'y a pas quelques poisons pour certaines espèces? Nous avons vu les Mélastomacées à la Guyane et aux Antilles, nous avons admiré leurs élégants feuillages et nous n'avons jamais observé, quand nous les dessinions ou quand nous les étendions dans nos herbiers, qu'elles aient été attaquées par les animaux.

Nous ne pouvons nier que le poison soit une arme qui défende certaines espèces végétales de la dent de certaines espèces animales. Nous aimons d'ailleurs à voir des intentions derrière les faits, parce que les intentions indiquent toujours une intelligence. Ce n'est peut-être pas à cette conclusion que veut aboutir le physiologiste cité; pour lui les alcaloïdes toxiques ne sont poinL des produits du travail biologique normal, comme l'urée chez les animaux; ce sont bien des poisons, et comme ces poisons n'ont aucune action sur les plantes, ils ne peuvent être produits qu'à l'adresse des

animaux. — « Dans ces conditions, serait-il surprenant que l'indivitlualitc végétale, parvenue à un certain degré de perfection organique, eût acquis, dans l'intérêt de sa défense, des propriétés toxiques particulières, comparables à la spinescence par exemple qui caractérise quelques espèces, à côté d'autres congénères vivant dans les mêmes conditions qui en sont absolument privées ? »

Nous n'hésiterons pas à répondre à cette insinuation évolutioniste : — « Oui, ce serait fort surprenant, et même, extraordinairement surprenant. »

Bête comme Chou. — Il est difficile de garder son sérieux devant certaines propositions du transformisme, celle-ci est du nombre. Ah ! je comprends maintenant l'expression — Bête comme chou. — Assurément le cliou est un imbécile, lui, dévoré par les chenilles et les escargots, sans compter nous-mêmes, et qui est arrivé à un certain degré de perfection organique, de n'avoir pas acquis, n'importe à quel prix, des propriétés toxiques particulières qui le vengeraient de ses nombreux ennemis. Un chou, je le sais, ne serait peut-être pas capable de s'élever jusqu'à la fabrication d'un poison cristallisable aussi foudroyant que la strychnine; mais, sans vouloir la mort du pécheur, ne pourrait-il contracter certaine amertume qui en écarterait les amateurs de choucroute et autres?

C'est à grand'peino que des hommes d'une grande intelligence sont parvenus dans des laboratoires, avec toutes les ressources de la science, à créer quelques substances naturelles. C'est en vain qu'ils ont poursuivi jusqu'ici la création de l'alcaloïde précieux qui guérit la

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fièvre, la quinine, et cette plante sans yeux, sans mains, sans intelligence, réalise pour un obscur besoin la production, ici de la morphine, là de l'aconitine, ailleurs del'atropine. Est-il donc absolumentnécessaire càTordrc universel que le Datiira stramonium, par exemple, jusqu'alors inolfensif, acquière des propriétés toxiques pour ne pas être mangé, et devienne dangereux pour ceux même i qui ne lui demandent rien? Combien d'autres espèces dans la série des âges ont succombé plutôt que d'avoir recours à l'art infernal des Médées et des Locustes : poilus mori qiiam fœdari.

Est-ce tout d'un coup, ou lentement, que le Datura a créé son poison? Si c'est tout d'un coup, c'est le plus habile chimiste qui se soit rencontré, il mérite toute notre admiration; mais il a manqué à toutes les lois de l'évolution qui veut, bien que cela ne soit pas facile on fait de création d'alcaloïdes, que les progrès se fassent lentement. S'il a travaillé lentement à son poison, passant du moins doux à l'amer, de l'amer au nauséeux et du nauséeux au toxique, à la daturine ; s'il a mis des siècles à cette fabrication, comme l'exigent les lois de l'évolution, il aurait eu le temps d'être mangé bien des fois, avant d'être sur la défensive.

Ce qui peut surprendre encore, c'est que cotte espèce, le Datura, aurait du premier coup rencontré et fabriqué le poison qui convenait à son ennemi. Le Tabac, par exemple, s'il a cru se débarrasser de la chèvre en faisant de la nicotine, s'est grossièrement trompé. Si la

1. J'ai cto témoin à Tahiti de l'ompoisonnemcnt de plusieurs soldats de rinfanlerio de Marine qui avaient mangé des semences de datura mêlées à des haricots.

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Belladone s'est figurée qu'en fabricant l'atropine elle se débarrasserait des lapins, elle s'est également rais le doigt dans l'œil. Quel besoin le Pavot avait-il de produire les dix ou douze alcaloïdes que contiennent ses capsules? Ce Pavot avail sûrement perdu la tête; non moins étrange le Grenadier, qui remplit les cellules de l'écorce de ses racines de poisons mortels pour le Ténia qui vit dans l'intestin de l'homme ; non moins insensés les Cinchonas, qui fabriquent aussi dans leurs écorces la quinine fatale aux microbes découverts par M. Laveran dans le sang des malades atteints de fièvres paludéennes.

Eh bien ! soit, les choses se passent ainsi. Les Strychnos de l'Amérique, le Strychnos nux vomica ou vomiquier, par exemple, dans un excès de précaution, glisse dans ses semences, avenir de l'espèce, trois poisons mortels : la brucine, la strychnine et l'igasurine (un seul eût suffi; c'est une perte de temps). Les animaux; perroquets ou rongeurs, qui vivaient de ces fruits, sont morts ou s'en éloignent, la liane toxifère est sauvée. Ce procédé lui a moins coûté que de multiplier ses semences, ce qui eût été plus facile et plus sûr. Nous nous demandons maintenant pourquoi les autres végétaux non moins pillés, non moins mangés que les Strychnos, n'ont pas eu autant d'esprit et de savoir, pourquoi enfin le monde végétal tout entier ne s'est pas affranchi des tributs qu'il paie à l'animalité phytophage, en la réduisant à la triste nécessité de mourir de faim ou d'être empoisonnée ? D'autre part, comme les Carnivores vivent des Herbivores, ces derniers étant morts, les premiers s'évanouiraient à leur tour, et l'animalité

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vaincue par le végétal, fabricant de poisons, aurait disparu de la surface terrestre. Cela viendra peut-être. L'évolution n'a pas dit son dernier mot et n'est pas arrivée à son terme; elle nous ménage sans doute bien des surprises. On se demande avec effroi ce qu'il adviendrait do nous, déjà réduits à l'état d'herbivores ou do frugivores, si nos plantes nourricières, le blé, le riz, le maïs, se mettaient, elles aussi, à faire du poison. On ne voit pas pourquoi elles n'y parviendraient pas. L'ivraie, une sœur, y est déjà parvenue, et vit respectée de notre espèce. Qui sait si le Manihot, dont les racines féculentes nourrissent, sous le nom de cassave, de nombreuses populations en Amérique, n'a pas glissé intentionnellement le poison dans sa fécule pour nous en dégoûter? Nous sommes heureusement parvenus à déjouer ce méchant calcul par un tour de main qui nous débarrasse du poison.

Localisation des Poisons. — Se faire un poison contre ses ennemis, c'est déjà fort beau pour un végétal sans conscience ; mais placer ce poison là où il peut être utile, c'est encore plus admirable. M. Ed. Heckel remarque queles écorces sont plus indispensables queles feuilles à l'arbre, et que par conséquent l'arbre devra surtout tendre à protéger cette partie par l'accumulation du toxique. Mais l'individu seul sera garanti, tandis que si les semences sont dévorées, c'est l'espèce qui peut en souffrir; ce n'est plus le présent, c'est l'avenir qui est compromis. Et voilà pourquoi encore ces plantes, aaeuglémeni intelligentes, ^orient si fréquemment dans leurs fruits et leurs semences la substance toxique dont elles

ontréalisé la synthèse. -C'est dans les fruits ou les semences que résident l'éserine, l'atropine, la daturine, la picrotoxine, lacicutinejacolchicine, la delphine, etc.. etc.

Les Poisons voyagent. — Ce qui est encore plus merveilleux, c'est que la plante a le pouvoir de faire voyager ses poisons suivant les nécessités de sa défense. Voici la Belladone, son poison, l'atropine, est d'abord très abondant dans les racines. Il passe ensuite dans les feuilles et s'accumule enfin dans le fruit ou les graines. « Ce déplacement successif, dit M. Heckol, est nécessité par l'apparition d'organes nouvellement formés et réclamant une protection bien proportionnée à leur importance. » Cette lutte devient dramatique, le végétal se défend avec son poison comme le gladiateur antique qui couvre de son bouclier les points menacés par son adversaire.

Défaut de la Cuirasse. — Hélas ! pourquoi faut-il que tant d'efforts, tant de science, tant d'intelligence soient inutiles? Car l'auteur de cette théorie du poison acquis l'avoue lui-même — chaque végétal, si toxique soit-il, a ses parasites spéciaux dontle propre est de rester insensibles, au moins dans une certaine mesure, au poison qu'il renferme. — Tout s'écroule, le point vulnérable existe, on ne pense pas à tout, c'est le talon d'Achille. Telle plante qui a acquis un poison, deux poisons, trois poisons même, contre les Perroquets et les Rongeurs, n'en a pu faire un seul contre l'obscure Chenille qui la dévore. L'Amandier à fruits amers a distillé dans ses semences l'acide cyanhydrique qui en éloigne les Vertébrés, mais n'empêche pas les Invertébrés d'en vivre.

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Espérons, sans toutefois nous mettre au rang des Chenilles, que longtemps encore les fraises nous donneront leurs excellents fruits avant d'avoir réussi à les empoisonner.

Localisation des Effets toxiques. — Si les plantes échouent si souvent dans la production do leurs poisons et dans l'utilisation de ces poisons, c'est qu'elles ignorent qu'il y a poison et poison; que ceux-ci s'adressent à tel ou tel organe do l'animal et non à tel autre. Il y a des poisons du cœur, des poisons des muscles, des poisons de l'encéphale, des poisons du sang. La plante, qui ne sait rien de l'animal et n'a pas suivi de cours de physiologie, aura peut-être mis beaucoup de temps à acquérir un poison du cœur, et voilà que son ennemi le plus acharné en manque. Dans une autre circonstance elle aura fait du poison de la substance nerveuse, et son ennemi n'en a pas.

Cette application des doctrines de l'évolution à la création des poisons chez les plantes exige donc d'abord un acte de foi héroïque au dieu Hasard, et cet acte de foi étant accordé, il se trouve que rien n'est expliqué. Pour nous, sans prétendre projeter la lumière sur tous ces mystères, nous pensons qu'il vaut mieux s'en tenir à la simple constatation des faits que de vouloir en chercher la raison à l'aide de théories qui ne reposent sur aucune expérience. Elles viennent ajouter l'obscurité à l'obscurité. S'il on peut résulter quelque lumière, il ne faut pas s'y attendre.

Préexistence du Poison. — Il est une considération

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tjui n'est pas ici sans importance. La chimie, on le sait, est parvenue à extraire des plantes leurs principes actifs qui se présentent, alors, dans un grand état de pureté et peuvent développer toutes leurs propriétés toxiques. On s'est demandé si les réactions chimiques auxquelles on soumet ainsi les végétaux n'avaient pas pour effet de créer le poison. Quand on compare en effet le mode d'action de la nicotine, dont quelques gouttes, une seule même, peuvent tuer l'homme, avecl'action des feuilles de tabac, il y a une telle exagération de toxicité qu'on peut penser que la nicotine n'existe pas à l'état normal dans les feuilles de tabac.

Nous répondrons que la substance toxique n'est pas créée par les procédés d'extraction. Ces procédés parfois ne mettent en jeu que des actions en quelque sorte mécaniques. Quand on filtre par exemple un suc végétal sur du charbon animal, et que celui-ci fixe et retient l'alcaloïde toxique, il n'y a pas là de réaction puissante pouvant créer cet alcaloïde. Quand à l'aide d'ammoniaque dans une solution d'opium on amène la déposition et la cristallisation de la morphine, on ne peut dire que la synthèse de la morphine a été faite par l'action de l'ammoniaque. Et d'ailleurs, est-ce que l'opium ne fait pas dormir comme la morphine, est-ce que les feuilles de Belladone ingérées n'amènent pas la dilatation de la pupille comme l'atropine elle-même?

Le poison n'est donc pas créé parla réaction chimique. La différence d'activité et d'action qui peut exister entre les parties végétales et la substance que la chimie en a retirée tient à plusieurs causes, d'abord c'est une question de dose. Dix grammes de feuilles fraîches de

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Digitale n'empoisonneront pas, 1 gramme de poudre sèche do feuilles de Digitale ne sera pas sans danger ; 0,1 de digitaline donnera la mort. Les alcaloïdes de la Belladone, du Datura, de la Jusquiame, dilatent la pupille comme les plantes fraîches elles-mêmes, mais ces plantes fraîches apportent en outre dans le cortège des symptômes de l'empoisonnement des particularités que ne présenteront pas les alcaloïdes eux-mêmes. L'empoisonnement par les semences de Jusquiame par exemple est beaucoup plus différent de l'empoisonnement par les semences de Datura stramonium que ne le sont ceux par l'atropine et l'hyosciamine, alcaloïdes de la Belladone et de la Jusquiame.

L'analyse des feuilles deDigitale a donné les résultats suivants: 1° digitaline, digitalose, digitalin, digitalido, acide digitalique, acide digitaléique ; — 2° acide antirrhinique, tannin, huile volatile — 3° amidon, sucre, pectine, albumine, matière colorante rouge, matière colorante verte. Il est certain que la digitaline débarrassée de tous les matériaux qui l'accompagnent dans les feuilles de Digitale agira plus activement, et même avec quelques différences secondaires.

Il serait difficile de jurer que parmi tous les produits digitalisés qui accompagnent la digitaline aucun ne soit le résultat du procédé extractif altérant la digitaline même, et la preuve, c'est que tous les chimistes, s'ils trouvent de la digitaline, ne trouvent pas toute la série. Mais on peut dire aussi que ces corps digiialins peuvent être les différentes étapes de la substance toxique vers l'état de digitaline, comme aussi les étapes de la dégradation do la digitaline elle-même.

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On conçoit encore que le poison, la substance active du tissu végétal, ne se forme quç peu à peu. C'est ce qui arrive chez la Digitale, plante bisannuelle. C'est la deuxième année, avant la floraison, que la digitaline s'y trouve à son maximum d'énergie ou de quantité, ce qui est la même chose. La toxicité d'une plante varie donc aux différents temps de son évolution.

La digitaline elle-même n'est pas, comme les autres substances toxiques, également répartie, non seulement dans la plante, mais même dans la feuille; le pétiole et la nervure médiane n'en contiennent pas.

La digitaline elle-même serait encore une substance complexe, que l'on peut séparer en deux digitalines : l'une, insoluble, très a'mère, très active; l'autre, soluble, peu amère, peu active. La proportion de ces deux éléments étant sujette à varier, l'activité de la digitaline ordinaire variera donc aussi. Et comme les feuilles contiennent plus de digitaline insoluble, et les semences plus de digitaline soluble, les premières sont plus actives que les secondes.

Manifestation du Poison. — Le poison préexistant chez la plante et n'étant pas créé par la réaction chimique qui l'isole, il arrive cependant, il doit arriver que celle-ci peut le manifester. Dans le tissu végétal, un alcaloïde peut exister à l'état de sel, être en quelque sorte neutralisé par sa combinaison. La réaction qui le fait sortir de cette combinaison peut lui faire acquérir plus ou moins d'énergie, suivant qu'elle augmente ou diminue sa facilité d'absorption.

Le poison peut encore être annihilé dans ses mani-

LE POISON DANS LE MONDE VÉGÉTAL

festations cartictérisLiques autrement que par une neutralisation chimique par une base ou par un aculo. La nature prodigue a clans quelques circonstances multiplié les poisons chez la môme plante. Nous étudierons cet étrange mystère chez le Pavot. Là en effet nous trouvons des substances sédatives-narcotiques, comme la narcéine, et h coté d'autres substances excitantes, convulsivantes, telles que la thébaïne. Ces substances isolées par l'art du chimiste agiront donc suivant leurs caractères propres et leur énergie spéciale, tandis que, confondues dans le suc du pavot, leurs effets pourront se contrebalancer. L'action chimique, en isolant ces éléments divers les uns des autres, peut donc amener la manifestation de la toxicité qui n'existait pas avant.

Le tabac est un excellent exemple du développement do l'énergie toxique d'un poison préexistant, par des manipulations variées. Les feuilles de tabac séchées au soleil n'ont, quand elles arrivent dans les manufactures, que peu d'odeur comparativement à celle que lui font acquérir les manipulations. La nicotine qu'elles contiennent y est à l'état de sel et perd, de ce fait, une partie de son odeur. Mais quand on les humecte et qu'on les laisse fermenter dans un lieu chaud, l'ammoniaque qui se forme vient joindre son odeur à celle des produits du tabac, et, déplaçant la nicotine de ses combinaisons avec les acides, celle-ci reprend son odeur, sa volatilité, et une activité plus immédiate. La dissipation dans l'air d'une partie de la nicotine amène nécessairement une diminution de toxicité dans le tabac à la suite d'une fermentation prolongée.

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