‹ Venins et poisons [electronic resource]Chapitre 50 sur 54 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'homme victime du poison. — Il s'empoisonne dans l'extraclion du poison et dans les applications induslriolles des substances toxiques. — Mercure. — Aiscnic. — Industries qui emploient les préparations arsenicales. — Plomb. — Il est partout. — Dans le navire. — Acide cyanhydrique. — Phosphore. — Allumettes. — Sulfure de carbone. — Pêche des perles. — Rizières.

ANS les usines, dans les ateliers d'oii sortent des produits de ses industries, la recherche ou la production du poison pour les usaf^es nomhreux qu'il en fait ne sont pas sans danger pour l'homme, et hicn souvent la première victime de ces toxiques c'est lui-même.

Mercure. — Voici tout d'ahord le mercure et les sels de ce métal, parmi lesquels le sublimé corrosif est, nous l'avons vu, un des poisons les plus actifs du Microbe syphilitique. Le mercure métallique lui-même, qui émet des vapeurs àla température ordinaire, est un poison pour les Invertébrés, mais il agit par ces vapeurs sur les animaux supérieurs, et l'homme lui-même s'en imprègne dans certaines circonstances. L'histoire de ce vaisseau anglais, Triumph, porteur d'un chargement de mercure qui se répandit dans la cale, n'est pas oubliée. Deux cents hommes de l'équipage furent atteints do salivation.

VENINS ET l'OISONS

d'ulccraLions do la bouche, de paralysies parLicllcs. Les animaux du bord eux-mêmes, ChaLs, Chiens, Chèvres, Cochons, Volailles subirent ces mortelles inlluences.

Les ouvriers employés dans les mines de mercure sont soumis à l'empoisonnement graduel que déterminent les mercuriaux. Les condamnés qui travaillaient autrefois dans les mines étaient, au bout de trois ans, usés par cette intoxication due aux vapeurs mercuriellcs et succombaient au milieu d'un cortège d'afl'rouses souffrances. Les ouvriers libres paient encore un large tribut à la conquête du mercure.

Ce n'est pas seulement dans les mines que le métal liquide agit sur les hommes. Un grand nombre de professions industrielles en font ou en ont fait usage, et l'intoxication se manifestait sur les ouvriers avec plus ou moins d'intensité. L'étamage des glaces emploie l'amalgame d'étain. La dorure, l'argenture font encore usage d'amalgames mercuriels. La distillation pour la purification du mercure est surtout une industrie des plus délétères. La fabrication des papiers peints, des fleurs artificielles, des chapeaux de feutre et de soie, celle des draps imprimés exposent encore les ouvriers à l'empoisonnement mercuriel. La salivation mercurielle l'encéphalopathie mercurielle, le tremblement mercuriel, voilà pour les débuts; puis vient la cachexie mercurielle; l'organisme entier est pénétré par le poison: l'affaiblissement est général, la nutrition est troublée, les femmes avortent, les enfants naissent chétifs.

Arsenic. — Dans les mines d'arsenic ctdans celles où l'on exploite des métaux arsenicaux, l'empoisonnement

est encore fréquent. C'est surtout dans la préparation do l'acide arsénieux par le grillage des minerais arsenifères, que les vapeurs arsenicales empoisonnent les malheureux ouvriers. Autrefois, à Altemberg, en Sibérie, c'étaient des criminels de la pire espèce qui étaient condamnés à ces travaux qui ruinaient rapidement les tempéraments les plus robustes, malgré les plus grandes précautions hygiéniques.

Toutes les industries qui font usages des préparations arsenicales sont exposées aussi aux mômes dangers. On emploie sous le nom de vert de Schèele, vert de Schweinfurt, de magnifiques couleurs vertes qui ne sont autre chose que des arsenites de cuivre. Ces couleurs sont appliquées sur des papiers servant à envelopper les bonbons, à tapisser les appartements, à peindre les boiseries, à teindre des étoffes pour robes ou rideaux. Et c'est ainsi que le poison arsenical destiné à nos ennemis agit sur^ nous et nous enveloppe. Les cas d'empoisonnement par les verts arsenicaux ne se comptent plus, tant ils sont nombreux.

Voici d'abord les ouvriers qui fabriquent les verts arsenicaux et surtout les verts secs dont le tamisage est excessivement dangereux. L'impression des papiers, et surtout le satinage, amènent aussi de nombreux symptômes d'empoisonnement. Voici ensuite les fleuristes etles apprêteurs d'étoffes destinées à lafabrication des fleurs artificielles. Ce sont surtout les feuillages qui consomment les verts arsenicaux. On compte dans Paris quinze mille ouvriers environ qui font désherbes destinées en grande partie à figurer sur la tête de nos femmes. Pour fabriquer ces herbes, on trempe des

VEN(NS ET POISONS

herbes nalurelles dessccliées dans une solution de vert arsenical, on les saupoudre ensuite avec de Tarsenite de cuivre en poudre. Quant aux étoffes destinées à la confection des fleurs artificielles, on les imprègne à la main d'une solution amidonnée de vert arsenical. Vient ensuite le séchage, le battage sur des cadres munis de pointes. Les piqûres que s'y font les ouvrières sont autant d'inoculations toxiques. Puis vient le calandrage, le découpage, le gaufrage, le cirage, le montage de ces feuilles, série d'opérations pendant lesquelles les ouvrières respirent et manient les préparations arsenicales.

D'autres industries exposent encore les ouvriers à l'empoisonnement arsenical. Telles sont les filatures qui se servent de l'arséniate de soude pour désuinter la laine ; les chapelleries, oii les poils sont enlevés des peaux avec un mélange d'acide arsénieux et de mercure; les verreries, les orfèvreries, les ateliers d'empaillage où l'on manie le savon arsenical et dans lesquels, pour conserver les morts, les vivants risquent leur propre conservation.

L'ouvrier qui fabrique n'est pas le seul exposé au toxique. L'enfant qui reçoit ces bonbons entourés de papiers arsenicaux; l'invalide qui porte une casquette à visière verte pour ménager sa vue; celui qui couche dans des chambres tendues de perses vertes ou de papiers verts, est lentement ou violemment empoisonné. Voici entre mille l'histoire d'un habitant de Birmingham qui habitait avec sa femme une chambre verte, tous les deux tombèrent gravement malades et peu à peu perdaient leurs forces. Le mari étant, pour une affaire, allé passer huit jours à Ramsgate, revint beaucoup

mieux, il trouva sa femme encore plus souffrante et jusqu'à son perroquet qui avait perdu l'appétit et se déplumait visiblement. M. Hinds lui-même retomba malade dans la chambre verte, ce fut un trait de lumière, on enleva le papier [vert. Lui et sa femme recouvrèrent la santé, et le perroquet sans doute aussi.

Ces coiffures de bal faites d'herbes longues tombant sur les épaules nues et moites font ressembler nos femmes et nos fdles à des naïades sortant des ondes, et mêlent aux parfums de la chevelure des effluves arsenicales que partage le danseur quand la valse agite tous ces pampres.

Si, de plus, la robe, est en gaze verte ; si le bracelet, pour imiter la malachite est en pâte arsenicale qui provoque une éruption sur la peau fine du poignet; si pour faire tomber quelques poils follets on a fait usage de pâtes épilatoires à base d'arsenic, cette dame verte est certainement empoisonnée, et rentrera chez elle avec une céphalalgie intense, des maux de cœur et quelques coliques.

Les mégissiers qui emploient le sulfure d'arsenic à la préparation des peaux en sont souvent incommodés.

Plomb. — L'arsenic et le mercure ne sont pas encore très répandus ; il n'en est pas de même du plomb, le plus meurtrier de tous les métaux (sans parler bien entendu des balles), car il est partout et se glisse- partout. Les empoisonnements par le plomb et ses préparations, autrement dit l'empoisonnement saturnin, est excessivement fréquent. Bien peu écliappent à l'influence du plomb.

Dos volumes ont clé écrits sur les sources de l'empoisonnement parle plomb qui nous menace de tous côtés. L'eau circule dans des tuyaux de plomb, et plus elle est pure, plus elle enlève de matière dangereuse au perfide métal. Il se glisse malgré toutes les réglementations dans rétamage des vases dans lesquels nous préparons nos aliments, dans le vernis des poteries dans lesquelles nous les déposons, dans la soudure des boîtes d'endaubage dans lesquelles nous les conservons, dans les vernis et peintures qui recouvrent les boiseries ou les papiers de nos demeures. C'est au plomb que doivent être attribuées ces affections des pays chauds connues sous le nom do coliques sèches et qui sévissent surtout à bord des navires. Un savant directeur du service do santé de la Marine, M. Amédée Lefèvre, qui fut un des professeurs les plus remarquables de ces écoles de médecine navale, qu'une inepte folie veut amoindrir, a montré l'empoisonnement du marin par le plomb dans l'étroite et mobile demeure qu'il est contraint d'habiter. Savez-vous quelle quantité de plomb métallique entre dans la construction d'un vaisseau à vapeur de 90 canons? 13.226 kilogrammes. Ce plomb est façonné de cent manières et distribué dans tous les coins du navire, et y couvre une surface do 80 m. carrés. Sous l'influence de l'humidité et de la chaleur, sous celle du frottement inévitable, ce plomb est continuellement attaqué.

Le plomb métal n'est pas le seul produit saturnin de cette demeure nautique ; des oxydes, des sels plombiques entrent dans la préparation de mastics et de peintures diverses utilisées partout. Le minium, par exemple.

recouvre loutes les pièces do fer nonzinguces du navire. Plus de 850 kilog. de cette substance sont destinés à cet emploi. En trois ou quatre ans d'usage cette masse d'enduit plombifère a disparu.

Que le plomb qui garnit les écubiers no soit pas pour un équipage une cause d'empoisonnement, je le veux bien ; mais il n'en était pas ainsi des tuyaux de plomb par lesquels s'écoulait l'eau distillée de la machine à distiller, ou celui des siphons appliqués aux charniers oii les hommes vont se désaltérer. Le zingage des caisses à eau des navires contient quelquefois 3 0/0 de plomb. J'ai été témoin des épidémies saturnines de la Sirène et du Cocyte à Tahiti. Ce fut un empoisonnement par le plomb.

Nous ne saurions énumérer ici toutes les industries, toutes les professions qui manient le plomb et ses dérivés et qui toutes présentent les mêmes dangers, et cette intoxication spéciale plus connue sous le nom de colique des peintres. Le plomb a fait périr plus d'hommes que l'arsenic.

Les compagnons d'Énée qui montaient ses galères et les hommes de l'âge de pierre n'ont pas connu ce poison-là, il était réservé à des civilisations plus avancées.

Acide cyanhydrique. — L'acide cyanhydrique est, on le sait, un des plus violents poisons connus. Si on laisse tomber une goutte de cet acide anhydre sur l'œil d'un chien, il s'en volatilise une partie, l'autre est absorbée, agit sur les centres respiratoires qu'il paralyse, et en moins de temps que je ne mets à l'écrire l'animal expire.

Plusieurs industries exposent cependant l'homme à son action. D'abord sa préparation, ensuite la teinture en bleu de Prusse des étoffes, la fabrication des Cyanures.

Phosphore. — Nous avons \u que le phosphore et le sulfure de carbone étaient d'actifs poisons fréquemment employés par nous contre les animaux malfaisants qui nous font la guerre. Par un retour des choses d'ici-bas, que nous ne saurions cependant qualifier de juste, nous nous empoisonnons nous-mêmes dans la fabrication et dans l'emploi de ces substances.

La fabrication du phosphore et celle des allumettes chimiques sont des industries très délétères. Les vapeurs phosphorées auxquels les ouvriers ne peuvent échapper sont la source des maux les plus redoutables. Le plus terrible des accidents de l'intoxication phosphorique est la nécrose des os de la face, débutant par les os maxillaires; 10 ouvriers sur 100 sont atteints do nécrose, àlaquelle un tiers des malades succombe généralement. Nous ne parlerons pas des emplois criminels dù phosphore, puisque nous nous tenons en dehors des abus du poison poursuivis par les lois, mais de l'empoisonnement, involontaire, parles matières phosphorées, et surtout par les allumettes chimiques dans lesquelles on n'a pas encore universellement introduit le phosphore rouge qui est inoffensif. Nos ancêtres les plus éloignés qui heurtaient deux silex pour avoir du feu ou battaient du briquet, le sauvage qui frotte deux morceaux de bois sec et en fait jaillir la flamme n'ont pas connu ce poison redoutable, dont la civilisation ne saurait cependant se passer.

Sulfure de Carbone. — Nous avons vu l'homme enfumant les terriers des rats avec des vapeurs de sulfure de carbone, et détruisant par le même moyen les insectes qui rongent les blés dans les silos. Mais le premier enfumé, c'est lui quand il fabrique la combinaison du carbone et du soufre, et surtout quand il en fait des applications à l'imperméabilisation des tissus, utilisant dans cette industrie considérable les propriétés dissolvantes du sulfure pour le caoutchouc. La fabrication du produit lui-même se faisant sous des hangars bien aérés, l'action est moindre, mais l'ouvrier qui dans son étroit logement manipule le caoutchouc dissous dans le sulfure subit une intoxication intense. Troubles digestifs, nausées, coliques constantes, altération profonde de la mémoire, insomnies, abattements, faiblesse musculaire, marche chancelante de l'ivresse, voilà le cortège de misères de cet empoisonnement. On a soupçonné dernièrement l'hydrogène sulfuré contenu dans le sulfure de carbone impur d'être le véritable poison, le résultat pour nous est le même.

Les transformations industrielles de certaines substances végétales sont fréquemment les sources de l'empoisonnement. Dans les fabriques de tabac l'homme subit une intoxication lente, à laquelle il paie un tribut prélevé sur sa santé. Le rouissage du chanvre ét du lin empoisonne les rivières, cause la mort du poisson, et n'est pas sans danger pour ceux qui sont obligés de consommer do cette eau. Les transformations industrielles des matières animales donnent lieu aux mêmes dangers dans les ateliers mal tenus.

Perles.— L'industrie de la pêche et de l'extraction des perles des huîtres perlières est une cause d'infection pour les populations qui s'y livrent sur les rivages de Ccylan. Chaque hatcau va déposer ses huîtres, quatre à huit milliers en moyenne, dans un lieu spécial surveillé par le Gouvernement; là ces Mollusques exposés au soleil ne tardent pas à entrer en putréfaction, et à répandre au loin une épouvantable infection. C'est dans ce putrilage de chair corrompue, qu'ils pétrissent entre leurs doigts, que les Indiens cherchent les perles et respirent un air vicié par des émanations fétides. Delà des épidémies meurtrières qui ravagent et empoisonnent les populations de la contrée.

Certaines industries agricoles, comme les rizières, amènent le développement du poison paludéen, et produisent l'empoisonnement de vastes contrées.

Nous aurions pu multiplier les exemples de ces sources d'empoisonnement que le progrès multiplie autour de nous. Le gaz de l'éclairage, souvent impur, va partout mêler à l'air que nous respirons des gaz toxiques. C'est lui qui, sur nos boulevards et nos promenades, tue les arbres que nous y plantons pour égayer nos villes.

Page 1