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CHAPITRE XXI

Dans le milieu artificiel créépai- ses aggloméralions, l'homme reucoiUrc le poison dans le sol, dans les eaux, dans l'air. — Le danger csldans le Microbe et dans ses germes. — L'air est infecté, les eaux sout corrompues. — Les rivières. — Los lavoirs publics. — Le sol. — Le poison humain.

ANS les ConLres populeux, le Poison existe dans le Sol, dans les Eaux, dans l'Air. Ce n'est pas d'ailleurs l'empoisonnement partiel des ouvriers employés à telle ou telle industrie qui est dangereux, c'est l'empoisonnement public et général. Il résulte des agglomérations humaines et des industries de toute nature, versant à torrents dans l'atmosphère et dans les eaux des résidus, des déchets, des détritus gazeux, liquides ou solides, imprégnant profondément le sol des substances qui le souillent de mille manières. La civilisation se débat contre l'empoisonnement public de l'air, des eaux, et du sol ; elle lutte pour éloigner d'elle tous ces germes morbides sortis de son sein; elle ne sait comment s'en débarrasser. L'égout dans les grandes villes a, pondant longtemps, semblé une solution; on en a fait un monument qu'on admire. Mais le ruisseau empoisonne l'égout, l'égout

empoisonnola rivière et la rivière empoisonne les villes par où elle passe. « L'égout, dit M. Duclaux, est devenu une écurie d'Augias, il faut un fleuve pour le nettoyer. » Naguère, il était question de l'infection de la Tamise; on parle maintenant de l'empoisonnement de la Seine et des odeurs de Paris. Les grands hôpitaux étaient infestés par la septicémie : toute grande opération chirurgicale y devenait mortelle. Le poison puerpéral désolait, ravageait, dans les maternités, les salles d'accouchement; la lièvre typhoïde, la diphtérie s'attachent en quelque sorte aux pavés et aux murailles des capitales et ne les quittent plus. On peut se demander si la civilisation même n'en sera pas un jour bannie, non pas par le fer et le feu des discordes civiles et do l'ennemi du dehors, mais par le poison sorti d'elle-mê^ne.

Le danger n'est pas dans les vapeurs du chlore, d'acide sulfhydrique, nitreux, sulfureux ou d'ammoniaque; dans les torrents d'acide carbonique ou d'oxyde de carbone que mille cheminées déversent dans l'atmosphère; il n'est pas dans les résidus des fabriques que mille conduits déversent dans les eaux, il est dans le poison vivant que la vie même entretient, multiplie et colporte partout avec une activité, une énergie égales à sa propre intensité; il est dans le Microbe, poison luimême ou producteur de poisons; dans le Microbe dont l'air et les eaux ne sont que les véhicules. Nous avons aujourd'hui un moyen de mesurer mathématiquement le degré de toxicité, d'insalubrité d'unmiheu, c'est de compter les germes de Microbes dans son air et dans ses eaux<

A Paris, on trouve dans l'air, et par mètre cube, de juin à août, 36 spores de divers organismes. Un homme vivant à l'air libre dans le parc de Montsouris introduit par jour dans ses voies respiratoires 30,000 spores de Cryptogames et 2,300 Bactériens; et le même homme, vivant dans les salles de l'Hôtel-Dieu, 80,000 Spores et 141,090 Bactériens. Une coïncidence frappante existe entre l'augmentation des Microbes et l'augmentation des maladies contagieuses. On a pu suivre, dans les ballons des laboratoires, indiquées par la quantité des Microbes et ses variations, les variations mômes de la mortalité parisienne causée par les maladies épidomiques.

C'est surtout par l'eau corrompue et fétide de la Seine que l'empoisonnement se fait et se propage. « L'état actuel de la Seine, disait le préfet de police en 1883, est intolérable et le deviendra de plus en plus. Ses eaux ne peuvent être indéfiniment transformées en eaux cl' é goûts infectes, et les habitants du département qui ne boivent que cette eau ne peuvent pas être condamnés longtemps encore à cette boisson insalubre, qui peut développer des épidémies. » On sait l'émotion causée par le travail de M. Georges Daremberg sur cette infection des eaux. Les fontaines alimentées par les eaux delà Seine fournissent une eau qui renferme 2 centigrammes par litre de matières organiques. Il y a trente ans, cette même eau n'en contenait que 4 milligrammes. La différence vient du célèbre tout àl'égout, maxime en vertu de laquelle le quart de Paris envoie toutes les matières fécales à l'égout. Ce qui fait, M. Daremberg l'a prouvé, que chaque Parisien qui consomme deux litres de cette eau par jour consomme

aussi par an près de cinquante cenlimèlrcs cubes de

matières fécales de première qualité, comme les

Parisiens savent en produire.

On sait que les maladies infectieuses ou microbiennes se transmettent facilement et qu'elles imprègnent le linge qui a servi aux malades de germes nombreux. C'est par ces linges, c'est par les vêtements, c'est par les chiffons encore plus que par l'air que les épidémies se transmettent.

Nous n'allons pas ici refaire un chapitre de Nana, et montrer les souillures du linge. On se représente assez ce que doivent être celles dont est imprégné celui d'un grand hôpital, par exemple, on il a été en contact intime avec toutes les impuretés humaines. Çelui qui provient des quartiers pauvres, oii une population serrée n'en change pas aussi souvent que le malade d'un hôpital, n'est pas moins infect, et, comme l'autre, s'en va aux lavoirs publics.

Si jamais les deux mots d'égalité et de fraternité ont eu leur sens véritable, ce n'est pas sur les murs d'une caserne, c'est sur la porte d'un lavoir public. La fine chemise de batiste bordée de valenciennes, encore imprégnée de parfums troublants, s'y rencontre en eau sale avec la chemise rapiécée, grossière et puante, maculée par cette sueur du travail et de l'anémie qui est bien, celle-là, la sueur du peuple. Les épidémies qui les ont portés ne se sont jamais touchés, la délicatesse du premier aurait ou horreur du contact du second. Pouah ! Et voilà que les deux chemises fraternisent en eau sale, et, dans la même mousse savonneuse, échangent, l'une ses aristocratiques senteurs , l'autre ses démocratiques

EMPOISONNEMENT DU SOL, D li L'AIR ET DES EAUX 3ij9

puanteurs; celle-là les efHuves de la jeunesse et de la santé, celle-ci les résidus de la décrépitude ou la pourriture des contagions. Oh! la seconde ne reviendra pas parfumée au contact de la première; elle avait tant à rendre ! Mais la première rentrera certainement dans l'armoire en palissandre, souillée, contaminée par ces promiscuités malsaines de lavoir public; et son odeur fade et mucoreuse dit assez que c'est une chemise à Microbes capable de communiquer toutes les contagions populaires à la patricienne à laquelle elle appartient.

Comment en serait-il autrement? M. Miquel a trouvé dernièrement que l'eau d'essangeage, dans laquelle les blanchisseuses passent le linge avant de le soumettre à la lessive, contient, par centimètres cubes, 17 à 30 millions de Bactéries. Le lavage rapide qui précède le lessivage fait passer dans l'eau qui sert à cette opération 26 millions de germes de Bactéries par centimètre cube. Dans un lavoir de cent places en eau de Seine, la quantité de germes lancés dans le fleuve sera de 268 milliards par lavoir, répartie dans 10 milliards de mètres cubes d'eau pure; l'eau des lavoirs publics suffirait à leur communiquer l'impureté normale des eaux de la Seine, qui contiennent 3,000 Bactéries par centimètre cube. Dans chaque centimètre cube d'eau d'essangeage, où l'on rince le linge appartenant à plusieurs familles, il y a un à deux millions de germes dont la virulence est manifeste.

Ah! quand la Seine coulait entre les roseaux, dans la traversée do Lutèce, tant de Microbes ne souillaient pas ses eaux, et les paisibles Iiabitants de la cité gauloise buvaient sans péril ses ondes claires et fraîches.

Que les temps sont changés ! Combattre cet empoisonnement par celui des Microbes qui souillent l'eau, ce n'est pas possible; tuer ces Microbes par l'ébullition, les retenir par des filtres spéciaux, cela n'est pas pratique en grand. Créer deux fleuves parallèles à la Seine, deux égouts portant au delà de la capitale les liquides fétides qui souillent la rivière, c'est infester les villes situées en aval. On a souvent parlé de Paris port de mer; si la mer remontait jusqu'à Paris, les Microbes seraient certainement empoisonnés par la salure des eaux. Mais est-ce possible? Assurément la nature' a des moyens de désinfection grandioses : l'air et la lumière sont les meilleurs poisons des Microbes ; dans leurs cours à travers les campagnes, les fleuves se désinfectent peu à peu. Ils le font rapidement quand leurs eaux sont fouettées, au grand soleil, par le mouvement des sauts ou des cataractes. C'est pour cela que le Gange, qui coule sans chutes, porte à la mer, chaque année, une masse d'organismes vivants égale à huit fois le volume de la plus grande pyramide d'Egypte ; tandis que les fleuves dont les chutes font mousser les eaux en plein soleil arrivent à leur embouchure avec des ondes pures et potables.

Le sol lui-même s'imprègne de toutes les matières putrides et devient une source d'infection. Avez-vous vu cet humus noirâtre et infect d'où l'on extrait les pavés des rues qu'on repave, et senti l'odeur qui s'en dégage? C'est ainsi que peu à peu le sol des grandes villes est pénétré. Aussi tous les remaniements du fond sont-ils dangereux par les émanations qu'ils déterminent. 11 en est ainsi quand ou met en culture dans les

contrées chaudes un sol dont une végétation abondante a pénétré la terre de détritus organiques, accumulés depuis des siècles. Les premiers travailleurs, surtout quand ce sont des blancs qui n'ont pas subi dans les contrées mêmes l'accoutumance des poisons qu'elles recèlent, sont la victime d'une véritable intoxication paludéenne. Les échecs de la colonisation par les blancs à la Guyane et dans bien d'autres contrées sont venus se heurter à cet empoisonnement.

Dans les grandes agglomérations humaines, l'intoxication miasmatique (c'est-à-dire microbienne) est le fléau de chaque instant. Quand on pense à la quantité d'êtres accumulés par la hauteur des étages sur un espace limité; quand on pense aux masses énormes de matières organiques en putréfaction produites par les abattoirs, les égouts, les fosses d'aisance, les hôpitaux, les cimetières et les industries diverses, on n'est plus surpris des échecs de la vie. On reconnaît aussi que le miasme humain, le poison humain, est créé par des conditions qui n'existent nulle part ailleurs dans la na-^ ture et nous exposeà des actions meurtrières auxquelles aucun autre être n'est soumis, si ce n'est à notre contact.

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