CHAPITRE XXIII
POISONS AUTORISÉS
Poisons volontaires ou sociaux. - Eaux-de-vie. - Absinthe. - Tabac Opium. - Haschisch. —Éthéronianic. — Morphinomanie.
OISONS volontaires ou sociaux. — Nous touchons ici au triomphe du poison dans les sociétés humaines.
L'Alcool par lui même, l'Alcool le plus pur est déjà un poison à certaines doses Pris modérément, les hons Alcools de vin ne sontpoint nuisibles, mais la vig-ne étant malade, d'autres Alcools se sont présentés sur le marché, et l'on peut dire de ceux-là, tous sont toxiques. Ce sont les Alcools de Riz de Maïs, de Pomme de terre, de Blé, d'Avoine, de Betteraves, de Raisin, de Topinambour, etc.
Eaux-de-Vie.- Les Eaux-de-vie du commerce renferment des alcools particuliers d'une grande toxicité Ce sont entre autres, les Alcools propylique, butylique amylique. Voici leurs doses toxiques moyennes pa^ kilogramme de l'homme ou de l'animal qui les consomme :
Alcool propylirfuc 3 grammes 75
— butyhque i „„
— amylique 1
L'eau-de-vie de marc de raisin est la plus toxique, elle peut amener la mort et provoque chez l'homme une férocité particulière. Elle doit cette toxicité à une huile essentielle hydrogénée, fournie par les pépins.
Les eaux-de-vie de grains ainsi que les eaux-de-vie de betterave renferment les alcools toxiques indiqués plus haut. Les eaux-de-vie de pommes de terre contiennent, outre les alcools, des acides gras, et de plus une essence particulière qui est un violent poison.
La production des alcools de vin décroît, celle des eaux-de-vie toxiques croît d'années en années, ainsi que la consommation. L'attention des gouvernements est appelée sur cet empoisonnement public, dont la gravité menace les peuples dans leurs sources vives, démoralise les populations, et remplit les asiles de la décrépitude et de l'imbécillité.
L'Absinthe. — En même temps que le cri de guerre à l'alcool, les échos me renvoient une autre malédiction retentissante contre un autre poison public — guerre à l'Absinthe! — Imaginez l'effet que peut produire sur la constitution la plus robuste les alcools toxiques dont nous avons parlé plus haut, renforcés par l'addition d'un nouveau poison, l'Absinthe.
Tout le monde connaît cette liqueur dangereuse, la fascination qu'elle exerce sur les malheureux qui en font abus, la décadence physique et intellectuelle qu'elle produit. Elle empoisonne l'armée et, dans les pays chauds, l'effet qu'elle produit est des plus rapides. On a pu dire avec raison qu'en Algérie l'Absinthe, avait tué plus d'hommes que les balles arabes. Il eu est
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de même partout, et j'ai pu compter les victimes dans mes différents séjours en Océanie, aux Antilles, à la Guyane. La fièvre y tue moins de monde que l'Absinthe. Pendant mon séjour en Océanie, l'amiral Lavaud la prohiba; les sujets de Pomaré en faisaient un usage immodéré. En Afrique, le maréchal Randon en défendit la vente aux mercantiles qui suivaient l'armée. Le général de Gourcy aurait, paraît-il, pris la même mesure pendant son séjour au Tonkin; mais M. Paul Bert aurait rendu aux débitants et au poison vert leur liberté. Il faut que tout le monde vive, banalité qui veut dire : il faut que tout le monde crève.
Si encore on ne buvait que delà bonne Absmthe, avoc ses cinq ou six poisons avérés, mais trop fréquemment la liqueur verte doit sa belle couleur au vitriol bleu ou sulfate de cuivre. En 1860, un régiment de dragons fut empoisonné par cette exécrable fraude d'une détestable drogue. Les médecins aliénistes ont signalé toutes les misères causées par l'abus de l'Absinthe dans les intelligences et dans les constitutions. L'épilepsie est un des symptômes les plus fréquents de cet empoisonnement. L'essence d'Absinthe, comme l'ont démontré les expériences de MM. Magnan et Boucliereau sur les animaux, n'est pas inactive et ne laisse pas toute la mauvaise besogne à l'alcool seul.
Tabac. — Parmi les poisons publics ou sociaux, le Tabac tient encore la corde. Telles catégories d'hommes, qui n'absorbent pas des alcools, abusent du Tabac. Ni ràge, ni le sexe ne s'en privent; il est à la portée de toutes les bourses, et ceux mêmes qui n'en font pas
usage en subissent les effets quand ils sont obligés de vivre un certain temps dans des espaces limités saturés de fumée de Tabac.
Nous n'avons pas besoin d'établir ici que le Tabac contient des poisons, tout le monde sait que son alcaloïde volatil, la nicotine, est un des plus violents toxiques que l'on connaisse, et l'affaire Bocarnié, de triste mémoire, n'est pas encore oubliée. Le Tabac contenant cet actif poison, il est inutile, pensons-nous, de chercher à démontrer que le fumeur, le priseur, le chiqueur et ceux mêmes qui sont plongés dans une atmosphère de fumée de Tabac sont exposés, à des degrés divers, à l'action du toxique. Il faut dire aussi que, outre la nicotine, le fumeur absorbe encore des acides carbonique, hydrocyanique, formique, valérianique, et de plus de l'oxyde de carbone, de l'ammoniaque, de la paraffine, de l'aniline.
Un médecin distingué, membre de l'Académie de médecine, fondateur de l'Association française contre l'abus du Tabac, a condensé en quelques lignes un réquisitoire contre le Tabac et ses effets délétères; voici le passage qui convient le mieux au sujet que nous traitons, l'empoisonnement public : « S'il pouvait rester des incrédules sur les effets toxiques du Tabac, ils trouveraient dans les statistiques officielles, dans le mouvement de la population des hôpitaux et des maisons de santé, dans les tableaux comparatifs de la mortalité, des témoignages bien propres à les convaincre. Ils y verraient que la folie du Tabac, la folie contemporaine, a tué plus de monde en France, depuis quelques années, que tous les fléaux réums de la
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guerre, des épidémies, de la disette. Ils y verraient que, par une coïncidence au moins bien digne de remarque, le nombre des maladies mentales, des ramollissements du cerveau, des paralysies générales, des paraplégies, des ataxies musculaires, de toutes les affections des centres nerveux qui encombrent les asiles d'aliénés, s'est accru dans des rapports invraisemblables avecle cbiffre de laconsommation du Tabac. Ils y verraient, comme triste effet également bien démontré d'intoxication nicotique,un chiffre énorme d'affections du cœur, d'angines de poitrine, de maladies cancéreuses de l'estomac, de la langue et des lèvres, etc.. » Le Tabac est un poison qui généralement on appelle un autre: l'alcool.
Un homme qui commence à fumera IS ans et qui jusqu'à 5S ans, pendant quarante années, s'est intoxiqué sans relâche, par l'abus du Tabac, est mûr pour l'apoplexie et toutes les misères d'une décrépitude précoce. Voilà les résultats individuels du poison. Et les finances publiques, dira-t-on? C'est le raisonnement des Anglais empoisonnant les peuples de l'Orient avec l'Opium, autre toxique de millions d'hommes. Les Anglais au moins n'empoisonnent que des barbares, des étrangers, tandis que nous, nous nous empoisonnons nousmêmes au profit de la caisse. Quel bénéfice I
Opium. — Moins répandu que le Tabac, l'Opium rachète cette infériorité par l'intensité de son action toxique sur les populations qui en font usage. L'Opium est encore l'un de ces poisons publics qui constituent pour l'humanité un fléau qui dépasse en misères et en rcsul-
tats lamentables tous les maux qui ont valu au séjour terrestre l'épithète si bien justifiée de vallée de larmes. Le cboléra, la peste, la fièvre jaune déciment en effet les populations et ne les abrutissent pas comme l'Opium ; elles sortent même quelquefois plus grandes de ces épreuves contre lesquelles, pendant si longtemps, elles sont restées sans défense.
Rien n'est plus triste au contraire que de voir un peuple cherchant dans le poison un délirepassager etdes jouissances éphémères, payant de sa santé, le seul bien du corps, payant de sa dignité morale, le seul bien de l'âme, les satisfactions qui l'épuisentetle dégradent. Ah I vous parlez de supprimer la guerre, cette pratique sauvage, vous vous flattez de supprimer la contagion en supprimant le Microbe ; c'est très beau, c'est très louable; mais en vérité, je vous le dis, vous n'allez pas au plus pressé, et vous avez fait peu de choses pour l'humanité tant que vous n'aurez pas supprimé :
L'Alcool, le Tabac, l'Opium.
Au contraire, les gouvernements qui marchent à la tête de ce qu'on appelle la civilisation se sont faits producteurs de poisons. Ils ont le monopole du Tabac et de l'Opium, et bientôt auront celui de l'Alcool. Ils se sont faits fabricants de poisons et font diriger cette noble industrie par des ingénieurs sortis des premières écoles. Quand les nations saisies d'effroi au spectacle des maux que le poison leur verse veulentlui fermer leurs portes, les bons gouvernements fabricants de toxiques les ouvrent à coups de canon. Sait-on les millions et les millions de roupies que rapporte à l'empire britannique l'exportation de l'Opium
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on Chine ? Et ce qu'il y a d'étrange, on falsifie tout, le pain, le vin, on ne falsifie pas le poison. En France, des élèves de l'École Polythecnique veillent à ce que l'on ne fasse pas fumer au public d'inoffensifs feuillages dépourvus de nicotine. Dans l'Inde, de fidèles sujets de S. M. l'Impératrice des Indes veillent à ce que l'on ne fraude pas l'Opium avec d'inoffensives pâtes de réglisse ou de jujubes !
Le Tabac, qui n'a qu'un poison sérieux, la nicotine, empoisonne le fumeur. Jugez de ce que peut l'opium qui, nous l'avons vu dans l'étude du Pavot, contient deux brigades de toxiques, les narcotisants et les convulsivants. Il faut le demander àceux qui ont visité la Chine et les pays on l'on fume l'Opium. Il vous diront les résultats néfastes produits sur ces populations par les cent mille caisses d'Opium anglais, auxquelles s'ajoute maintenant une énorme quantité d'Opium chinois.
Un médecin français, M. Libermann, attaché aux ambulances delà première expédition de Chine, a suivi sur les lieux mêmes l'intoxication par l'Opium. Ce qu'on fume, ce n'est pas l'Opium brut, c'est un extrait aqueux do cet Opium. La pipe à Opium, a un tuyau de 0™S0 de longueur et se termine par un godet percé d'un petit trou sur lequel on place l'Opium. Celui-ci, roulé en boule, est préalablement allumé à une petite lampe, et quand il commence à se gonfler en brûlant, on le place sur le godet. On aspire lentement la fumée et on l'avalo pour no la rendre qu'au bout de quelques instants. Une pipée ne fournit que vingt ou trente aspirations, cela ne dure qu'une minute. D'après M. Libermann, chaque fumeur consomme on moyenne 15 gr.
d'Opium par jour, mais il y a des Tumeurs exLravagaiiLs (pii vont bien au delà. La Chine compte huit ou dix millions do fumeurs d'Opium, et le nombre croît chaque année malgré les cdits impériaux ; mais personne ne donne l'exemple, pas même les Mandarins, pas même l'Empereur. Les fumoirs publics des grandes villes de la Chine ont été souvent décrits. Nous avons entrevu ces salles basses et sombres, ces murailles noircies, le long desquelles pendent des Kakémonos couverts do sentences tirées de Confucius ; nous avons vu, étendu sur le dos à la surface de lits de camp recouverts de nattes et la tête renversée sur un rouleau de paille, le fumeur hébété, la pipe à la bouche, et une tasse de thé à la portée de la main. Les uns fument, les autres boivent, mais beaucoup d'autres sont achecés, cuvent leur poison dans un silence morne et dans une hébétude hideuse.
Amaigris et sans vigueur, le regard éteint, la démarche incertaine, la tête baissée, on les reconnaît facilement , ces fumeurs d'Opium , rasant les murs pour se rendre, honteux, aux fumoirs infects oiî l'hallucination et le délirium narcotique les abrutissent, jusqu'à ce que l'imbécillité et l'apoplexie les tuent. Quand une nation intelligente et douce se laisse aller à la passion du narcotisme opiacé, c'est une nation promise à la décrépitude la plus complète, et pour tout dire aussi d'un mot, c'est une nation achevée.
Avons-nous épuisé la liste des poisons publics qui déciment l'humanité? Assurément non. Voici un autre narcotique qui est recherché par une partie du monde Oriental, et principalement parmi les hommes du type
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arabe et indien. On estime à 300 000 000 le chiffre des populations où l'on fait usage de ce poison qui est fourni par diverses espèces du genre Cannabis, Chanvre, et particulièrement par le Cannabis indica ou Chanvre Indien.
Toute la plante est vireuse. Ses sommités séchées constituent le Bhang des Indiens, que l'on fume comme le Tabac. Le Gunjah, c'est la plante desséchée avant la récolte de la matière résineuse qui couvre les feuilles. On en fait des cigares à Calcutta. Le Churras n'estautre chose que la matière résineuse mêlée de feuilles et de débris. Le Chalsraky est une teinture que l'on prépare au Caire. Enfin le Haschisch, la mieux connue, la plus active et la plus employée des préparations à base de Chanvre, n'est autre chose que la résine de la plante. On l'obtient en traitant le végétal par l'alcool etfaisantévtiporer. On peut l'obtenir plus naturellement, en faisant passer des hommes ayant des vêtements de cuir à travers les plantations de Chanvre. La résine s'attache au cuir et se laisse enlever par une lame de couteau quand elle s'est accumulée en quantité suffisante.
L'usage du Chanvre sous n'importe quelle forme plonge les consommateurs dans une ivresse indéfinissable accompagnée d'hallucinations généralement agréables, qui en font l'attrait, mais aussi le péril. Chose étrange, la plupart des excitants ou des narcotiques jettent la cervelle humaine dans un délire plutôt gai que sombre. Les hommes qui ont le vin triste sont assez rares, l'esprit humain est ouvert vers la joie et non vers le chagrin, et cependant l'excès de bonheur causé trop fréquemment par l'abus de l'Alcool, du Tabac, de l'O-
pium et du Chanvre, porto à l'organisme tout entier une atteinte beaucoup plus grave que les chagrins les plus amers. Le cerveau n'estpas fait pour les excitations matérielles et artificielles, elles l'épuisent. C'est unjadmirable clavier qui répond, au contraire, sans fatigue, à toutes les impressions morales pour lesquelles il semble avoir été construit.
Mais revenons au Chanvre, c'est donc encore un poison. Il détermine des accidents choréiques, éblouissements, tintements d'oreilles, chaleur à la tête, battements de cœur, spasmes fréquents, prédominance de l'action des muscles fléchisseurs, délire, hallucinations. L'usage des préparations de Chanvre et surtout de celle du célèbre Haschisch, dont tant de peuples abusent, conduit rapidement à l'abrutissement et à la folie.
Les accidents provoqués par le Chanvre indien s'expliquentparfaitement, depuis ladécouverte de la Tétano- Cannabine par M. Mathieu Hay. C'est un alcaloïde cristallisahle bien défini, dont l'action ressemble beaucoup à celle de la strychnine, quoique très distincte au point de vue des réactions chimiques. Injecté sous la peau des Grenouilles, il détermine des convulsions tétaniques tout à fait analogues à celles de la strychnine. Les Grenouilles humaines dansent aussi sous l'influence du Chanvre.
Malheur à celui qui approche ses lèvres de cette coupe empoisonnée du narcotisme; il la videra bientôt toute entière. A l'heure actuelle, nous avons dans nos sociétés surchaufi'ées et malades un exemple nouveau de cet entraînement vers l'engourdissement physique et moral dans lequel certains poisons nous jettent.
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C'osL une passion dévorante que la raison est impuissante à combattre; le malheureux saisi par cet engrenage a perdu précisément ce qui lui serait nécessaire pour résister : la volonté. Je veux parler de ces empoisonnements à la mode dans le meilleur monde : l'Ethéromanie et la Morphinomanie.
Éthéromanie. — C'est par la pauvre Irlande que l'usage de l'Éther comme boisson enivrante a commencé. Au marché de la petite ville de Drapers- Town, le docteur Richardson put constater que les paysans qui s'y rendaient sentaient l'Éther, comme en d'autres contrées ils sentent l'eau-de-vie. Les Sociétés de tempérance et leurs prédications ayant rendu fort ditficile l'usage du Whisky et du Gin, et les cabarets étant devenus des lieux mal fréquentés, les pharmaciens profitèrent de la clientèle, et l'Éther remplaça l'eau-de-vie.
Les buveurs d'Éther n'y trouvent pas au premier moment un plaisir extrême, et c'est entre deux verres d'eau qu'ils ingurgitent un verre d'Éther. Ils font ce que nous avons vu faire aux Tahitiens, en 1848. L'alcool aussi leur fait faire la grimace, mais ils en cherchent l'ivresse, et c'est entre deux verres d'eau qu'ils prennent le poison.
L'Éther ainsi consommé est un mélange des Éthers éthylique et méthylique qui vaut 3 francs le litre. Il y a des buveurs qui en prennent jusqu'à 20 gr. à la fois.
Le malaise qui succède à cet empoisonnement appelle, comme remède, une autre dose d'Éther.
Cette nouvelle passion s'est étendue depuis les ob-
servaLions do Richardson en Irlande. Aujourd'liui, l'empoisonncmcnt par l'Étlier a gagné la haute société en Angleterre, et Jes jours de liig-life à Regcnts-Park ou à Hyde-Park, les gazons sont quelquefois jonchés de petites fioles d'Ëther jetées par les portières par les dames qui les ont vidées.
On devient éthcromane pour soulager quelque douleur ou pour oublier quelque chagrin. On commence par respirer les vapeurs du flacon d'Éther ; on finit par le boire.
L'habitude de l'Éthcr, comme celle des autres narcotiques, est d'une tyrannie active; elle tient bien ceux dont elle s'est emparée. Dans une conférence publique sur l'éthéromanie, M. P. Regnard racontait qu'un médecin distingué de Paris conçut un tel chagrin d'avoir échoué à un concours qu'il se mit à boire de l'Éther. Lorsque, trois ans après cet échec, un autre concours eut lieu, il le subit sous l'influence de sa liqueur favorite et réussit. Quoique n'ayant plus aucune raison de boire, il continua et mourut peu de temps après, dans la folie et dans l'abrutissement.
Un autre buveur d'Éther, jeune, et appartenant au meilleur monde, débuta par respirer l'Éther dans les ambulances pendant la dernière guerre. Justement préocupée des excentricités dans lesquelles il perdait déjà beaucoup d'argent, sa famille le surveilla de près, mais l'éthéromane s'en tirait de la manière suivante. Prenant un fiacre, il se faisait descendre à la porte d'une pharmacie, empruntait S francs au cocher et achetait un flacon d'Éther, se faisait voiturer ensuite n'importe où, pour avoir le temps de consommer son
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cher poison. Descendant alors, il refusait de payer la voiture, se laissait conduire au Dépôt, d'où sa famille, régulièrement, venait le retirer. De guerre lasse, on l'embarqua. Il franchit le cap Horn, sans boire d'Éther, s'évada à Valparaiso et revint en France plus éthéromane que jamais. Sa famille prévint par une circulaire les pharmaciens de ne pas lui donner d'Éther, il s'adressa aux droguistes. 11 passa par on ne sait combien de maisons de fous, s'évadant et buvant toujours. Il fallut enfin l'interdire et l'interner à Charenton, dans le quartier de la Force.
Dans un des sites les plus ravissants de la Bretagne vivait une femme que les hasards d'une existence romantique avaient placée dans une haute situation de fortune. Grâce à l'adoration d'un prince étranger, adoration justifiée d'ailleurs par des qualités et un charme extraordinaires, la puissance de l'or était à sa discrétion et tout ce qu'il peut donner de satisfactions et de bien-être lui était permis. Les gens du pays disaient unanimement qu'elle faisait beaucoup de bien autour d'elle. Et cependant, pour des raisons que nous n'avons pas à approfondir, cette femme, entre les doigts de laquelle l'or roulait à flots, chercha dans l'Éther des jouissances ou des consolations que le métal aux reflets brillants était incapable de lui procurer. Elle ne buvait pas d'Éther, elle le respirait. Le pharmacien de la ville voisine lui fournissait tous les mois 12 à 15 litres du poison favori. Un jour l'Éther avait manqué àl'officine, mais il en était arrivé à la gare. Un exprès fut dépêché au château avec plusieurs litres d'Éther. La malheureuse femme l'attendait avec angoisse. Aussitôt et de-
vant lo messager, elle on (it déboucher un flacon, et, devant lui, en remplit plusieurs soucoupes disposées sur tous les meubles de sa chambre. Elle allait ensuite de l'une à l'autre, aspirant avec délices les vapeurs éthérées. Au bout de quelques instants, ivre, chancelante et calmée, elle se laissait aller sur un canapé. La funeste et terrible passion ne devait pas tarder à arriver à un paroxisme incompatible avec la vie.
Les buveurs d'Éther sont plus communs qu'on le ne le croit. Que de fois on est saisi par cette odeur si pénétrante des vapeurs d'Éther, dans les lieux mêmes où l'on est tout surpris de les percevoir. C'est un poison qui fera son chemin et dont l'État sera peut-être obligé un jour de prendre lo monopole, comme il a pris celui du Tabac, pour en tirer au moins quelques sous qui le consoleront encore de l'abrutissement public.
Il est un autre poison plus en faveur encore que l'Éther, et qu'il est plus facile de consommer sans trahir sa passion, c'est la Morphine.
Pendant que les Orientaux mangent ou fument l'Opium brut, les Occidentaux, plus raffinés, demandent les mêmes sensations à l'un des éléments actifs de l'Opium, à l'un de ses nombreux alcaloïdes, la Morphine. Ce ne sont plus ici les sombres et infects bazars des villes asiatiques ; les élégances de la civilisation sont intervenues dans la consommation de ce poison à la mode. Le morphinomane et surtout la morphinomane sont des dilettantes comparés, dans leurs boudoirs ou dans leurs salons, aux porteurs hébétés de sales turbans qui hantent les opiagies de Constantinople et do l'Inde,
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comme aussi aux célestes abrutis de l'Empire chinois.
Les mêmes raisons qui engendrent l'éthéromanie font naître la morpliinomanie. On a trouvé dans l'usage de la Morphine un soulagement à des maux insupportables, on lui demande un allégement pour un léger malaise. On va plus loin, le léger malaise non seulement a disparu sous l'influence du narcotique, mais il a été remplacé par des sensations agréables, et voilà que, sans avoir le prétexte ou l'excuse du malaise, on demande à la Morphine l'agréable sensation qu'elle a procurée. L'ivresse morphique, qui était un extra, devient peu à peu un besoin, et c'est ainsi quele morphinomane se livre rapidement aupoisonpar urgence, par nécessité, par plaisir, par besoin, par folie. A la fin de cet entraînement fatal, la privation de son narcotique habituel lui fait éprouver da plus cruelles souffrances que celles qu'au début il endormit à son aide. Il en prenait alors contre la douleur venue, il en prend maintenant contre la douleur à venir.
Il semble étrange que le morphinomane puisse se procurer facilement le poison qui lui est nécessaire, alors que la vente de substances aussi toxiques que la Morphine est entourée de tant de formalités. Un pharmacien a été condamné à 8 jours de prison, 1,000 fr. d'amende et 2,000 de dommages-intérêts pour avoir fourni sans ordonnance à la même personne, une femme, 70,000 injections de Morphine. Le plus souvent, le médecin ne peut résister aux sollicitations éplorées du morphinomane; il renouvelle sa prescription. Celle-ci d'ailleurs peut servir plus d'une fois, et avec une ordonnance de dix centigrammes de Morphine tel malade a pu succès-
sivement s'en procurer un kilogramme. Eu outre on se passe bientôt du secours du médecin et même de celui de quelqu'un delà maison pour l'injection désirée. Alors il n'y a plus de limites à l'empoisonnement. Qui a bu boira, dit-on, il est encore plus vrai de dire : qui s'est intoxiqué s'intoxiquera.
Ce ne sont pas seulement de véritables malades qui, confinés dans leur chambre, ou cloués sur un lit de douleur, abusent de laMorpIn'ne. Ceux-là, on les plaint, on les excuse. Qui donc aurait le courage de disputer à un malheureux incurable, bien condamné parla Faculté, qui donc aurait le courage de lui disputer quelques moments de répit, d'espérance peut-être ? Mais il est d'autre morphinomanes que ceux-là. C'est, par exemple, cette élégante que vous apercevez dans sa loge, à l'Opéra, au milieu des admirateurs de sa beauté et de son esprit. C'est cette femme du monde qui reçoit, c'est son jour, dans son opulent salon, perdue dans les profondeurs capitonnées d'un sopha. L'une et l'autre sont des morphinomanes. Elles ont eu leurs misères, elles ont eu leurs tristesses ; peut-être même cette vie heureuse cache de réelles douleurs physiques et morales. Ni les adulateurs, ni les courtisans, ni la mollesse de leur vie no les consoleront ; elles ont un autre ami, un autre consolateur, ami discret, consolateur fidèle, c'est le petit flacon ciselé qui contient la solution de Morphine. Il ne les quitte plus, ainsi que le bijou d'or émaillé dont la fine aiguille ravage leur épiderme, et fait pénétrer sous la peau, qui no sent plus ces piqûres, le poison secret.
Et c'est ainsi qu'à chaque blessure de l'àmc ou du
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cœur correspond une piqûre de l'épiderme destinée à soulager la première, et qu'à chaque affaissement moral correspond une excitation physique. Mais le chagrin ne tue pas, tandis que les coups de, fouets multipliés dus à la Morphine, qui relèvent un instant sur la voie douloureuse de la vie ou dans les sentiers cahoteux d'une existence désordonnée, épuisent rapidement la raison et les forces.
Le morphinomane a tellement perfectionné son outillage, que non seulement il peut le porter sur lui, mais le faire fonctionner à tout instant. La seringue de Pravaz remplie d'avance est là, cachée dans quelque flot de rubans et de dentelles de cette belle dame, ou dans le porte-cigare de ce personnage. Pour respirer un flacon de sels ou d'Éther, il n'est pas toujours possible de se cacher, de même que pour prendre une pastiue ou une prise de Tabac. Une légère poussée dans une large manche ou sous la jupe suffisent à l'inoculation, et c'est le sourire aux lèvres, et quelquefois au milieu d'une belle tirade contre les malheureux morphinomanes qui n'ont plus la force de résister à leur folle passion, qu'on s'intoxique.
Et toujours il faut recommencer, multiplier les inoculations, élever les doses. Car Mithridate, robuste et trapu, est dépassé par de frêles créatures qui s'accoutument à d'énormes quantités de poisons. M. Regnard cite un employé de l'Hùtel-de- Ville qui mangeait tous ses appointements en Morphine, et qui, par an, en consommait bien un kilogramme I II y avait, il y a quelques années, à la Guadeloupe un ancien médecin de la marine qui, lui aussi, avait pris l'habitude delà Morpliine.
Il on mangeait, et c'était ainsi, plutôt que par dos injections, qu'il la consommait. Il tirait de sa poche une petite boîte contenant son poison favori, en faisait tomber quelque peu dans le creux delà main et avalait. Un jour il tomba malade et fut bientôt à toute extrémité. Les persones qui l'entouraient prièrent le médecin, puisque tout était fini, de lui donner comme suprême jouissance une bonne dose de son poison, dont il n'avait pas pris depuis le commencement de sa maladie. On accéda à ce désir, et M. M... revint à la vie.
Quand on a pris l'habitude de la Morphine, on ne peut rien faire de bon sans être surexcité par elle. J'ai connu la veuve d'un amiral, qu'une cruelle maladie avait clouée dans sa chambre depuis plusieurs années. Elle usait de la Morphine. Souvent j'arrivais chez elle et la trouvais dans un abattement profond, incapable d'ouvrir les yeux, tant la lumière lui faisait mal ; quelques paroles lui coûtaient les plus grands efforts. Au contraire, quand mes visites la prenaient au sortir d'une inoculation de Morphine, c'était une tout autre personne. Elle ressuscitait véritablement: la figure s'animait, l'œil reprenait sa vivacité, elle causait avec esprit, avec passion même, quand la conversation tombait sur les sujets qui fouettaient sa verve ou soulevaient son indignation.
Je crois qu'elle mourut de la Morphine autant que de sa maladie. Au moins si elle avança le terme fatal, elle eut son excuse dans les souffrances intolérables qu'elle allégeait ainsi.
Assurément tous les morphinomanes ne mériteraient pas cette indulgence. Les trois quarts se sont engagés
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sans motifs suffisants dans cette voie fatale, qui mène à un véritable supplice et à une fin déplorable.
A riieure actuelle, la morphinomanie trouve dans les conditions de la société un terrain tout préparé pour ses victoires. La peur de la souffrance, l'affaissement des caractères, le besoin d'oublier, l'indifférence du présent, l'incroyance d'un au delà de la tombe font naître cette passion ou l'entretiennent.
La maigreur, la perte de l'appétit, l'hébétude, des alternatives d'excitation et d'abattement, des souffrances atroces, quand le narcotique manque, l'affaissement de la volonté pour toute autre chose que pour satisfaire une indomptable passion : voilà les signes de la morphinomanie.
C'est une passion coûteuse, le poison est cher. Une solution d'un granmie de Morphine coûte 2 fr., le kilogramme environ 3,000 fr. L'employé de l'Hôtel-de-YiHo dont nous avons parlé plus haut consommait par jour 3fr. 50 de chlorhyK.lrate de Morphine en 35 injections de 10 centigrammes. C'était 6 fr. 50 par jour de poison ajoutés à sa dépense régulière ; il ne pouvait y suffire avec des appointements de i,200 francs.
Que de fois, déjà, on a surpris des femmes de toutes les classes volant dans les magasins pour acheter de la Morphine, faisant des dettes exagérées que le mari ne soupçonnait pas, ou vendant pièce à pièce, celle-ci, le linge de la maison, celle-là, les livres de son mari. Le docteur Samson qui, dernièrement, après avoir perdu sa chentèlc, empoisonna son beau-frère, à Londres, avec de l'Aconitine, était un morphinomane qui avait besoin d'argent pour se procurer son poison.