‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 10 sur 45 · LES GENS D ESPRIT. GASPARO GOZZI · texte numérisé non relu

LES GENS D ESPRIT. GASPARO GOZZI

Il faut lire ces trois périodiques, dont les pages ailées coururent jadis les cercles, les calés, les petites rues enjambées d'un pont leste. On y trouve tous les échantillons de son industrie en même temps qu'on y trouve tous les aspects de la vie vénitienne contemporaine, et avec le récit de l'extraction d'un polype, un apologue délicat, et avec une recette de rosolio, un fragment traduit de Basile, et avec un nouveau procédé pour greffer les arbres, un conte oriental, ou une saynète, ou un portrait. L'événement officiel, tel que l'inauguration de l'église de la Pietà ou l'entrée de Tommaso Querini procurateur, y est aussi bien consigné que la comédie nouvelle de Goldoni; le livre récemment paru de Gessner ou de Marivaux que le portrait de locandiera exposé par Alessandro Longhi en Merceria. Un maître d'arithmétique, dont le fromager au pont S. Apostoli donnera l'adresse, offre ses services. Une jeune veuve, de naissance civile, demeurant chez dame Zanetta Stefani, au port du Lotto, n° 1, S. Bartolommeo, veut bien entrer en pourparlers avec la personne désireuse de se marier. Une commère de S. Termita raconte l'aventure singulière de sa poule, qui âgée de deux ans et demi, et restée un an sans pondre d'œuf, était devenue si légère qu'elle paraissait de plume. On y trouve le détail de la chronique locale : l'histoire de ce philosophe moderne, qui, rempli de soupe, se déshabille sur la Piazzetta, s'étend en chemise sur ses habits, et dort savoureuseinent jusqu'à l'aurore; l'histoire de cette compagnie de trente personnes, qui dresse sa table sur la Rive des Esclavons, fait des toasts à ceux qui passent, et invite à boire qui le veut; l'histoire de ces deux voleurs, qui arrêtent de nuit un passant, lui deman-

12i VENISE AU XYIH SIECLE

dant pourquoi il se rend à Castello enveloppé d'un manteau : « Pour deux raisons, répond le passant. L'une est parce qu'il fait froid, et l'autre est parce que le manteau m'appartient. — A la première, répliquèrent les voleurs, il n'y a rien àrédarguer : il fait froid. Mais quant à ce que le manteau soit à vous, avec votre bonne grâce, ce n'est pas une raison juridique, et il est à nous. » On y trouve des rêves, des théories, et des bouts de dialogue recueillis au passage, comme celui sur les étoiles, échangé un soir au Rialto, entre un père et son gamin*. On y trouve le menu fait quotidien du café, du salon ou de la rue ; la dispute avenue à une assemblée entre plusieurs dames d'esprit et leurs cavaliers sur la couleur rouge et verte; et une pluie de lettres d'abonnés; et des réclamations en masse ; et des avis tous contradictoires ; et des questions posées par les gens : et si les hommes de science peuvent être liés d'amour ; et en quoi consiste le caractère de la poésie pétrarquesque ; et pourquoi les peintres et les poètes représentent toujours l'Amour enfant, et si vraiment Alexandre le Grand fut homme de valeu^^ On y trouve Venise, son cycle léger, sa vie familiale, sa bonhomie domestique, sa dissipation jolie. Et on y trouve surtout Gasparo Gozzi avec toutes les facettes de son esprit.

' Le gamin demande au père ce que c'est que les étoiles. « Mon enfant, les étoiles sont des étoiles, et choses qui brillent comme tu le vois. — Ce sera donc, reprenait le garçon, des chandelles ? — Tout juste, disait le père, c'est précisément des chandelles. — De suif ou de cire ?dit l'enfant. — Oh ! du suif au ciel, non ; de cire, de cire, dit le père pour s'en tirer, se trouvant embarrassé à répondre...»

- « C'est une belle et gracieuse requête que celle que vient de me faire un inconnu, lequel entend que je me déchaîne contre l'inconstance des femmes, parce que l'une l'a planté là, et il voudrait que je prouve qu'elle a tort. »

LES GENS d'esprit. GASPARO G07.ZI 125

Il est rempli de fcUitciisic. Il a un cœur qui voUï et une roue qui lui tourne par le cerveau. Mille fantômes de poésie et de grâce lui rôdent dans la tète; et mille inventions comiques sollicitent son génie d'extravagance. Songes benêts, rêves en l'air, contes à dormir debout, morales, allégories, raisonnements, dialogues de ce monde et de l'autre monde, et de déités, et de betes, est-ce qu'on sait quoi compose cette imagination fantasque et brillantée? Ulysse discourt avec une chauve-souris, et Homère défend ses poèmes contre l'irrévérence d'une brodeuse au petit point. Le libraire Colombani s'entretient dans sa boutique avec deux masques du Carnaval. Aristophane et Mantogna entament un propos. La Barrette, l'Araignée et la Goutte sont les personnages d'un apologue. Le Moustique et la Luciole le sont d'un autre. L'éloge de la Paresse alterne avec l'éloge des Cafés ou avec l'éloge des Almanachs. Les enseignes des boutiques vénitiennes, qui s'intitulent à la Benedizione, à la Magnanimità, aux Virtù ?norali, à VAnior fraterno, à la Carità del prossimo le font rire. A voir les marchands d'orviétan qui encombrent le pavé, il se demande si l'homme est jamais autre chose qu'un vendeur de baume et débitant de secrets. Et au temps du Carnaval, il lui arrive de penser que toutes ces cérémonies, et comphments, et courbettes, et coups de chapeau, et poignées de main, et baise-mains, et marcher à droite plutôt qu'à gauche, et s'asseoir ici plutôt que là, sont elles aussi, peut-être bien, des mascarades. Un jour qu'il s'est oublié à composer des vers au bord d'un

126 VENISE AU XVIlf SIÈCLE

ruisseau, une fille de la campagne lui éclate de rire par derrière. Et une autre fois, il constate avec évidence qu'alors que les pieds nous ont été donnés pour marcher, nous nous en servons pour danser, et que les mains, qui nous ont été données pour travailler la terre, nous les employons à écrire. Un évaporé lui apparaît dont le cerveau se nourrit au jour le jour, comme l'estomac, de sorte que la matière lui entrant le matin par les oreilles et lui sortant le soir par le bout de la langue, il reste vide perpétuellement. 11 écoute les doléances d'une jeune veuve, qui en pieu-; rant à chaudes larmes commande une robe à son tailleur sans oublier le moindre feston^ Il note le babil d'une petite péronnelle en mal de parvenir. Il décrit le tumulte d'une conversation de gens du monde ^ On ne sait quelle douce ironie lui sourit dans les yeux, ni quelle vieille et tendre chanson paysanne lui chante dans le cœur. Un grain de sel accommode tout ce qu'il dit. Il esquisse des profils, ébauche de petites scènes, évoque de menus paysages, brosse de vifs tableautins, s'abandonne aux hasards d'une humeur vagabonde et enjouée, qui a toutes les grâces avec toutes les légèretés.

' « Son mari étant mort, il m'appartint de l'entendre dans les cris commander à son tailleur une robe noire, et se rappeler au milieu d'un déluge de larmes, des plis, des manclies et de toute la façon de la dite robe ; et je l'ai vue choisir entre les soupirs et les hélas, avec la plus grande diligence du monde, de petites attaches et de petites fleurs noires pour faire honneur à la mémoire du défunt. »

- « 11 m'est arrivé de me trouver dans des compagnies où personne n'avait la patience de se taire le moindre instant, et il n'y avait ni questions ni réponses, mais une seule voix : et les gosiers de toutes les bouches, devenus presque un seul gosier, faisaient comme un bruit d'eau qui tombe d'un égout, avec mille démonstrations de fête et d'allégresse, che io non intesi mai donde nascesse. »

LES GKNS D ESPRIT. GASPAIIO GOZZI 127

« Alcippo veiitt'tue vl'uI pas. Co qu'il a à faire, il dit (le loin : je le ferai. Le temps s'approche, les hras lui tombent, et il est honmie de coton lorsqu'il est près (l(î la fatigue. Les atïaires l'ennuient : lire quelque bonne chose lui ferait perdre le souflle. Mettons-le au lit. 11 y passe sa vie. S'il accomplit la moindre petite besogne, un moment lui semble des lieures ; c'est seulement lorsqu'il prend du plaisir que les heures lui semblent des moments. Tout le temps lui échappe; il ne sait jamais ce qu'il en a fait; il le laisse courir comme l'eau dessous le pont. Alcippo, qu'as-tu fait ce matin? Il ne sait pas. Il a vécu sans savoir qu'il vivait. Il est resté au lit le plus tard possible ; il s'est habillé lentement; il a parlé au premier qui vint à sa rencontre, il ne sait plus de quoi; il a tourné en rond par la chambre; l'heure du dîner est venue, elle a passé comme le matin, et toute sa vie passera comme ce jour' ».

« Quintilia etRicciardo viennent visiter un malade. Dès qu'ils sont entrés ils s'informent de son état. Ayant appris qu'il est à l'extrême, ils froncent les sourcils et s'attristent. L'un et l'autre sont assis en face d'un miroir. Quintilia demande parfois ce que disent les médecins, quelles médecines l'on emploie; elle soupire, tord le cou, hausse les épaules, mais ne quittant pas le miroir des yeux elle porte la main comme par hasard à une fleur qui orne son corsage, etl'arrange. Ricciardo plaintles parents, proteste deson amitié, prend une petite voix dolente, mais sans avoir l'air d'y penser rectifie ses poses au miroir. Le médecin entre. La famille l'escorte dans la chambre du

' Opère, II, p. 44.

i28 VENISE AU XVIII'' SIÈCLE

malade. Quintilia et Ricciardo n'ont pas le courage de le voir. Restés seuls, elle se souvient d'un éventail qu'elle a oublié d'aller chercher à la boutique, et lui rassure que, pourvu qu'on se dépêche, la boutique ne sera pas fermée. Combien de temps ce médecin demeurera-t-il dans la chambre? Ils commencent à craindre d'être en retard. Ils s'irritent, lis se tourmentent. « Allons!... » dit Ricciardo. « Non, répond-elle, la décence ne le permet pas. » La famille sort les larmes aux yeux. Le médecin rend compte du malade. A peine a-t-il fini qu'avec « un Dieu vous console ! » Ricciardo et Quintilia se dépêchentvers l'éventail, discourant ensemble du temps que les choses prennent dans cette maison^ ».

« Il y a quelques mois, Geva, petite paysanne, avait bonne mine et belle humeur. Lançant un air de chanson, elle venait le matin sur la porte. Elle chantait tout le jour. A l'humble table de famille, elle faisait rire toute la compagnie. Naturellement jolie, elle se souciait peu de cheveux bien arrangés; une fleurette au hasard, et c'était sa parure. Pourquoi aujourd'hui est-elle devenue mélancolique et silencieuse? Elle prend grand soin de sa personne; elle choisit ses fleurs; elle les porte deux ou trois fois à ses tempes, à son front, à son sein; puis, à peine satisfaite, les attache. A l'approche de Cecco. Geva pâlit et rougit tout ensemble. Un souffle fréquent et court agite sa robe à la poitrine. Elle regarde les autres d'un air assuré: à lui, elle ne prête aucune attention; à chacune de ses paroles, elle répond, avec un brin de dépit. Quand il part, ses yeux, qui

* Opère, II, p. 221.

Page 1