‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 17 sur 45 · LE THEATRE VÉNITIEN ET LA COMÉDIE ITALIENNE · texte numérisé non relu

LE THEATRE VÉNITIEN ET LA COMÉDIE ITALIENNE

I. Le goût vénitien du théâtre. — Les sept tiiéàtres permanents de Venise. — La comédie, apport littéraire de Venise. — Le roman comique à Venise. — La littérature dramatique.

IL La Commedia dell'arte. — Ses origines. — Son caractère forain. — Sa fortune. — Le Docteur, Pantalon, Arlequin et Brighella. — Autres mufles et autres masques. — Les amoureux et les soubrettes. — Le Capitaine. — L'improvisation. — Comment les comédiens inventent le dialogue qu'ils débitent. — Leur adresse et leurs tours. — Leur arte. — Allure, sujets et scènes de la Commedia. — Qu'elle est la Comédie italienne par excellence. — Qu'elle couvi-it l'Europe de ses caravanes. — Qu'au début du xv!!!» siècle, à Venise, elle triomphe.

III. Les déficits de la Commedia dell'arLe. — Elle est fermée à la multiplicité de la vie. — Elle est à la merci de l'industrie des comédiens. — Insuffisance de ces comédiens. — Dans quoi ils échouent. — Au xviii<> siècle, la Commedia delVarle apparaît un genre littéraire fatigué. — Il lui faut ou se renouveler ou mourir.

Un lampion, un coin derideau, elle manche d'une contrebasse, c'est assez ; un univers merveilleux se découvre. Aux Vénitiens, il faut cet univers merveilleux. Il leur faut l'illusion du théâtre. Il faut à ces âmes de poésie et de plaisir la fiction et le mirage du délicieux mensonge.

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A Paris, au xviii" siècle, il y avait trois théâtres : à Venise, il y en a supt. Sept on permanence, sans compter les intermittents, sans compter les salles de sppctaclo dans les palais dorés, sans compter les théâtres en plein vent sur les places \ sans conipler les théâtres de marionnettes amhulants". Ils portent le nom du saint de leur paroisse, restent ouverts aussi longtemps que durent les masques, et jouent tous les soirs que Dieu fait. Par exemple, le soir du 21 janvier 1765, on donne au théâtre S. Benedetto la Didone abbundonata ; à S. Mosé, VAmorin ballo ; à S. Salvadore, le Rico insidiato ; à S. Cassiano, Iql Semiramide ; à S. Crisostomo, Brighella disertore disperato scguace délia Magia d'Archelausse ; à S. Angelo, la Favola dell' Uccellin belverde, eau qui danse, pomme qui chante, et très belles transformations ; et à S. Samuele, on donne le Cavalière di Ripafratta ho sia il Marchese di Forlipopoli, très belle comédie, toute à rire ^. Les toiles d'araignée ne pendent pas aux solives de ces temples frivoles ; les gens y passent leur vie au point que la plupart des maisons sont à louer ; tous y affluent, du barcarol coifïé de rouge, qui se pique d'être fin connaisseur de comédie, jusqu'au patricien togé, qui dans ses loisirs se fait entrepreneur de théâtre. Mieux qu'à l'église, les Vénitiens sont là chez eux. Dès qu'ils sont entrés, ils s'emparent en maîtres de la place ; ils jouissent d'être ensemble; après l'éparpillement de la journée, ils rient d'être réunis. Dans les silences de l'histoire, qui s'est tue, les évé-

* Voir celui de S. Maria Formosa dans la gravure de Marieschi.

* Malamani, Il Tealro drammatico, le manonette e i burattini a Venezia nel secolo XVllI.

* Diario Venelo, 21 janvier 1705.

ncments que leur invente un poète leur tiennent lieu d'événements véritables ; des émotions imaginaires agitent leur cœur sans embauche; des illusions heureuses occupent le vide de leur âme et de leur vie; et au moyen de roulades, d'entrechats, de lazzis, de visions de grâce ou d'ironie, naît une exquise griserie qui les excite et qu'ils adorent. Les Vénitiens ne sauraient se passer de théâtre non plus qu'ils ne sauraient se passer de café.

Le théâtre, qui est la littérature des gens ne lisant point, est la littérature vénitienne par excellence, celle qui convenait le mieux au génie de Venise, celle où Venise a brillé constamment, où elle a trouvé sa voie originale, où elle a formulé son apport littéraire, où du Ruzzante jusqu'à Goldoni elle a rayonné sur l'Italie entière. Le théâtre est le rêve libérateur de ce vieux peuple artiste qu'une trop lourde réalité fatigua ; il est le divertissement autochtone ; il est le genre courant, auquel chacun s'essaie, où chacun se connaît, de telle sorte qu'ici le moindre témoigne une opinion et possède une doctrine. Que la conversation languisse, il suffit qu'on y jette le nom d'une actrice pour qu'elle jette feu et flamme. Une pièce nouvelle est un événement public dont l'écho se prolonge jusque sur les traghetti. L'engagement d'une ballerine est une affaire d'État qui remplit les cartons du Conseil des Dix et donne de la tablature à deux ou trois ambassades *. Et que si la République connut des bri-

• ' « L'affaire de la Barbarini n'est pas finie, écrit à la date du 1" février 1744 M. de Montaigu au ministre des Affaires étrangères ; comme cette fille a la tète aussi légèi-e que le pied, après nous avoir promis à M. l'ambassadenr d'Espagne et moi, de suivre son engagement, elle a signifié au ministre du roi de Prusse de présenter un mémoire au Sénat pour le lui faire exécuter de gré ou de force. Le

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g-ucs (-1 (les facLions, ces brigues et ces factions sont exclusivement théâtrales. La rivalité de l'abbi; Cliiari et (le l'avocat Goldoiii suscite deux partis, {)artage la ville en deux camps, « arme les uns contre les autres, les dames, les cavaliers, les citoyennes, les citoyens, la plèbe, les artisans, les gondoliers, les doctes concubines. » Jamais polémi([ue littéraire ne mena plus de bruit, ni ne noircit plus de papier \

Il semble que l'horizon soit borné par une rampe, une frise et la niche du souffleur. Dans les calli désertes on respire cette odeur humide de velours fripé et d'écorce d'orange, qui s'exhale des salles de spectacle. Parmi les atomes de l'air, flotte un peu de cette acre poussière, qui monte des planches, « etbrùle, » « et tu<.' comme la poudre des arquebuses ». De cette population qui s'empresse et se presse, on ne sait qui n'appartient au théâtre par un bout ou par un autre, de iallumeur de chandelles au crieur de billets, du vendeur de clefs de loges au copiste de musique, de la fille d'opéra au costumier de cette fille, à son maître de musique, à son imprésario, à son gantier, à son cordonnier, <à son confesseur, à son coiffeur et à son protecteur. Celui-ci est le poète, cet autre le souffleur, cet autre le comparse, cet autre le bouffe, cet autre le mime, cet autre le machiniste, cet autre le page, cet autre le peintre, cet autre le premier haut-

rôsklent de la reine de Hongrie a aussi envoyé chercher la Barbarini, comme étant sujette de la reine de Hongrie pour l'obliger à remplir son engagement, voulant sans doute par celte démarche plaire au roi de Prusse. Cette atîaire regardant d'un autre côté deux Anglais, tous deux membres du Parlement, le Sénat pourra être embarrassé à prendre son parti. » Cérésole, Jean-Jacques Rousseau à Venise, p. i4.

' On en trouvera une bibliographie assez complète dans la Sloria lelleraria d'ilalia, Modène 1757, JX, p. 46.

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bois de l'orchestre. Celui-ci a joué dans le ballet un rôle d'Esprit, ou de Maure, ou de Romanesque, ou de Capricieux de cour. Celle-ci est la comédienne, et elle a en tête « six livres d'art d'aimer outre celui d'Ovide ». Celle-ci est la mère de la comédienne. Et celui-ci est le frère de la comédienne, payé dix sous le jour (( pour faire le sbire, le voleur, le diable, et pour précéder avec une lanterne la princesse sa sœur, quand des coulisses elle rentre se désbabiller à lacuisine ». Le char comique s'est arrêté pour toujours à Venise ; il y dresse dans l'air ses brancards vides ; et sa maigre haridelle broute sur les canaux le gazon des nuages.

A chaque coin de la cité fantasque, s'esquisse un groupe de comédiens nomades. Ici, un poète lit sa pièce à des actrices qui l'écoutent en tricotant des bas. Là, des chanteurs répètent vautrés sur des fauteuils en s'éventant avec la partition. Ailleurs, une virtuose s'entretient avec son mécène, tandis que le perruquier fait le guet, et que le mari est allé avec un panier aux emplettes. Le sénateur Malipiero rosse de coups de bâton Teresa Imer et Casanova, qu'il surprit dans son palais en conversation trop intime. Carlo Gozzi va présenter ses hommages de poète à Teresa Ricci, dont le mari aux bas troués s'endort paisiblement au cours de leur dialogue. Une fille de dix-huit ans essaie au clair de la lune un battement à mi-jambe sur la Piazza. Une barque chargée de comédiens emporte Goldoni enfant sur les eaux bleues de l'Adriatique*.

* « Douze personnes, tant acteur» qu'actrices, un souffleur, un machiniste, un garde du magasin, huit domestiques, quatre femmes de chambre, deux nourrices, des enfants de tout âge, des chiens, des chats, des perroquets, des singes, des oiseaux, des pigeons, c'était l'arche de Noë. » Goldoni, Mcmoires, I, p. 31.

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Sur la rive <le S. Moso, une troupe d'opéra allrrid pour s'embarquer l'aube prochaine*. Une mère de cantatrice tire la loterie ou rifà qu'elle a organisée poursubveiiiraux besoinsde safille '. Partout le roman comique éparpille ses anecdotes, prolile ses silhouettes, noue ses intrigues, amuse le regard, passionne l'intérêt. Il sulfit à lui seul à alimenter toute une littérature ^

Tout ce qui a paru, tout ce qui paraît, tout ce qui se passe est exploité comme matière dramati(jue. Pour les transporter à la scène, on saccage les deux

' « A la rive, deux barques étaient amarrées où devaient entrer virlnosi cl virtuose, danseurs, musiciens, costumiers, grosses caisses, petites caisses, malles, valises, colTrcs, sacs, paniers, corbeilles, coffrets, et tout ce que put inventer l'art d'emporter des affaires en voyage... Peu à peu arrivaient des rois et reines et princes et princesses et chœurs de danseurs et musiciens de toutes le? régions et patries, de telle sorte qu'on entendit bientôt autant de langages qu'en fit maître N(!mrod avec sa superbe... D'un cùlé, une lille virtuose prenait do passionnées licences avec son amant, et lui parlait à l'oreille, tout en ayant sa mère à ses flancs, qui ne perdait pas un perroquet de vue... D'un autre côté, une ballerine chassait un musicien qui s'obstinait à lui adressi'r des mots affectueux... « Oh I nous aurons une belle voix à rester ainsi à la rosée ! » disait une autre... « Soit bénie la danse 1 s'écriait une danseuse; car un peu d'air ne nous rend pas boiteuses, et même muettes nous pouvons danser... » « 0 Adriauo, cria alors quelqu'un, prends ton paquet, et mets-le dans la barque, car le chien de Sabina a p... dessus, et je vois les deux d'Emirena qui le flairent... » Gaspard Gozzi, Opère, VllI, p. 214.

* Selon Marcello, on y gagne une corbeille dorée contenant les mules, pantouffos et souliers dont la diva s'est servie ; ou une boite en carton peinte à fleurs, pleine de trilles ; ou bien trente (lèches avec cinq éclairs de voix dans un écrin.

' Goldoni met en scène des comédiens dans son Tealro comico, dans son Imprésario délie Stnirne, dans sa Fi(}lia uhbidicnte , etc., etc. Les mœurs des comédiens inspirent à l'abbé Chiari trois romans : la Ihillerina onorala, la Cantatrice per disf/razia. la Coviica in f'ortitnu. Un lomau d'Antonio l'iazza. Il tealro uvvero fatli ili itna Veneziana chelo l'anno conoscere, s'inspire aussi des comédiens. Une grande partie des Memovie inulili de Carlo Gozzi a trait aux « pratiques » qu'il eut avec les comédiens, etc. etc.

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antiquités, le mythe, la légende, l'Orient, le cabinet des fées, les drames espagnols de cape et d'épée, les romans contemporains d'aventures,jusqu'à l'innocence des vieux contes de nourrice ^ Aussi bien le Tom Jones de Fielding que la Marianne de Marivaux, aussi bien le Bourgeois gentilhomme de Molière que les Métamorphoses d'Ovide, aussi bien les Lettres péruviennes de M""*^ de Graffigny que les Amazones de M""" du Boccage, aussi bien la Pamela de Richardson, ou le Gil Blas de Losage, ou la Paysanne parvenue de Ficux de Monhy que Y Enéide de Virgile, d'oùl'abbé Chiari tire ti-ois pièces, qui font d'Enée un capitaine Fracasse, de Ménélas un Pantalon amoureux, d'Hélène une caillette vénitienne, qui évoquent Cupidon jetant des fleurs sur les tables, qui représentent Aphrodite sur un char de nuées, qui montrent des razzias de pavsans, des batailles de soldats, des incendies de navires, des dieux volants, des étoiles filantes, des enfants cachés dans les tombes, des ombres de morts, et même tout le royaume des ombres"'. De Tirso de Molina à Boursault, à Regnard, àKiopstock, tout est démarqué, plagié, pillé, accommodé ou simplement traduit. On en tire indifféremment des livrets d'opérabouffe ou de grand opéra, des comédies de masques ou de caractères, des tragédies ou des tragi-comédies, des féeries, des ballets, des drames larmoyants. L'essentiel est de toujours produire du nouveau, tellement que le comte Alessandro Pepoli invente un Ladislas, qui n'est ni comédie ni tragédie, mais « physédie ou

* Salvioli, Saggio di dramaturgia veneziana. — Cf. Moratin, Obras poslumas, II, p. 30 et sq.

- Sommi-Picenardi, Un Rivale del Goldoni. L'Abale Chiari e ilsuo lealro comico. s

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clianUlo la luiUirc », cxliihaiit le lever du soleil el de la lune, de très hautes tours, des montagnes abruptes, des batailles, des cavernes habitables ^ L'essentiel encore est que ce soit extrêmement merveilleux. On veut qu'il y ait des hommes transportés en l'air par des diables, et des feux d'artifice qui durent". On veut des bourdons de pèlerins, des stylets, des poisons, des prisons, des canapés, des ours tués, des pavillons très élevés, des tremblements de terre. Et selon Marcello, le costume du poète de théâtre était fait d'écorce d'arbre, garnie de métaphores, traductions et hyperboles, avec boutonnières de vieux sujets, plus l'épée en un fourreau de peau d'ours.

Cependant au début du xvni" siècle, à Venise, c'est la Comédie italienne oui triomphe.

On ne sait pas où elle est née.

Et que cette très vieille chose d'Italie remonte à la nuit des temps, peut-être. Et qu'elle ait allumé son quinquet aux primitives lueurs de la civilisation osquc, de la civilisation italo-gTecque,des origines lointaines et incertaines, peut-être. Et que les Jeux osques et les Farces atellanes lui aient servi de fabuleux ber-, ceau, peut-être bien aussi. Peut-être que Polichinelle' est le Maccus antique; ([ue les Zaïini ne sont rien autre que les Sanniones latins; et peut-être encore que ces vives silhouettes et manteaux envolés eurent

* LoNGo, Meinovie.

* On en inlroil-uit jusi[ue dans les tra-iéilios. En 1773 on joue la Mdijpe avec feux d'arUlice ùelli^aiinie vivtuosi.

pour légitimes ancêtres tous ces mimes, planipëdes, histrions et bouffons, surgis de l'orgie et de l'ordure, qui divertissaient les carrefours de grimaces barbouillées de lie. Est-ce qu'on sait? On ne sait pas^ Toutefois, au milieu de tant d'obscurités, ceci demeure, à savoir, qu'en face de la comédie italienne écrite, érudite, littéraire, la Comédie italienne dite delïarte, la Comédie italienne improvisée, la Comédie italienne à masques, à sujets et canevas oppose un développement parallèle; qu'elle fleurit au xvi* siècle; atteignit son apogée au xvii^ ; mourut avec l'ancien régime ; et que si la comédie écrite, œuvre d'un lettré, suppose autour d'elle le luxe savant d'un jardin de villa ou d'un cortile de palais, la Comédie italienne — qui est au surplus la Comédie italienne par excellence — est une floraison spontanée de la place".

Oui, pour la situer dans son cadre, il faut évoquer une de ces foires d'Italie dont Callot aimait peindre le grouillement aigu^

Le profil du g^ibet se silhouette sur le ciel. Des chaînes d'oig'nons se balancent aux éventaires des échoppes. Des chiens, des moutards, des frocards, des servantes, des marchands de campagne se mêlent sous les tréteaux. Des béquillards, des bancroches et culs-de-jatte traînent leurs litanies. Des gens au bonnet à plume crachent par terre, les mains aux poches.

* D'Ancona, / Comici italiani in Francia. — Selon une hypothèse récente, la Commedia dell'arte proviendrait du vieux raime italique qui en aurait maintenu la tradition durant tout le moyen âge. Voir : Rciclis, Der Mimus.

- Sur la Commedia delV Arte, voir l'introduction capitale d'Adolfo Bartoli aux Scenari inedili qu'il a publiés. — Cl. les travaux de Valentini, Mercey, Magnin, Guillemot, Moland, Vernon Lee, Amicis, Scherillo, Stoppato.

* Vernon Lee, Sludies of the eiqthleenth Centiiry in llaly.

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Quelqu'un s'est tiré à l'écart par respect. « Qui vend tle la pâte de chaux pour faire mourir les rats; qui des miroirs pour alIuniiTlo feu au soleil; (jui des lunettes pour voir la nuit; qui montre des monsiri's merveilleux et à l'aspect horrible ; (jui mange de l'étoupe et vomit de la llamme; qui se lave la face avec du plomb liquide; qui feint de couper le nez à un autre avec un couteau; qui se tire de la bouche dix aunes de corde; (jui fait trouver une carte dans la main d'un autre ; (jui souflle dans une boîte et teint le visage à quelque malandrin, et qui lui fait manger de la fiente en guise d'un bon morceau ^ » C'est là, dans le brouillamini enluminé d'un pareil bacchanal, parmi les cris et les odeurs de graisse, au milieu des boniments et des parades, au milieu du bruit des rots, du bruit des ventres, du bruit des gilles appliquées par les ser^ vantes qu'on retrousse, qu'en plein vent, qu'en plein air jaillit cette végétation énorme, monstrueuse, sauvage, aux gestes d'artiste et à l'âme d'enfant.

Et puis, d'une Fiera de l'Imprunota quelconque, la Comédie italienne s'était répandue le long des routes. Elle avait promené à la ronde son char comique revêtu d'une bâche et traîné par les bœufs : sous la bâche, Isabelle donnait à téter à un enfant, et aux montées, les histrions descendus s'arcboutaient contre les roues. Elle avait connu les gîtes de hasard, les hotcdleries équivoques, les aventures des grands chemins; elle avait traversé les gués et passé la montagne; elle avait dormi dans des granges ou à l'auberge des étoiles : au milieu de la nuit, le ciel se rayait de coups d'arquebuse, et dans les villages les

• Gauzoxi, La Piazza itniversale di tulle le professioni del mondo.

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mioches lui couraient par derrière en criant. Elle avait été de bourgade en bourgade, d'expérience en expérience, de succès en succès. Et puis, les pauvres funambules d'une fois, les maigres vagabonds au corps désarticulé, les fils étiques et nomades de la fange et de la nuit, qui se mouchaient avec leurs doigts et s'agenouillaient sur la poussière des routes aux tintements de l'angelus, étaient entrés par la porte grande ouverte dans la splendeur des palais.' Car ce n'est pas une légende qu'à leurs farces Catherine de Médicis riait de « tout son saoul comme une autre »; que pour obtenir Scaramouche ou Lélia, des négociations diplomatiques étaient entamées; que les princes, les princesses et les rois les prenaient avec eux dans leurs carrosses ; que Marie de Médicis tenait surles fonts baptismaux le fils d'Arlequin; que le Tasse s'asseyait à côté d'Isabelle à la table du cardinal Aldobrandini; que Louis XÏII nommait Beltrame de sa garde d'honneur; que le roi de Pologne faisait de Mezzetin un trésorier des menus-plaisirs, et que l'empereur Mathias anoblissait Fritelin. En l'honneur de la Vénitienne Vincenza Armani, les villes d'Italie sonnaient les cloches et proclamaient des joiites. Aux funérailles de la Padouane Isabella Andreini, les échevins de Lyon envoyaient leurs massiers et leurs drapeaux. Escorté de son chien, de son chat, de son singe et de son perroquet, Scaramouche avait ses

* « Je ne mentionne pas, écrit Niccolô Barbieri, les princes, princesses, rois, reines et empereurs qui ont tenu sur les fonts de baptême les enfants de comédiens de notre temps, les ont appelés compères et commères, soit de vive voix, soit par lettres, et commenta Toccasion ils les ont fait participera leurs fêtes, promenés dans les carrosses de la cour ou gratifiés de cadeaux de leurs propres mains, régalés de repas somptueux ou fait participer à leurs divertissements. »

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