I,E TIIK.VTHE VÉNITIEN ET LA COMÉDIE ITALIENNE
entrées au Louvre. Et un jour qu'il y avait trouvé le dauphin en larmes, il l'amusa si bien de ses grimaces que le Roi-Soleil au mailloi se relâcha sur son manteau'.
On rassemble ce qui demeure de ce spectacle. On feuillette les compliments des poètes et les récits des grazetiers; on lit les biog-rapiiies de ces comiques illustres"; on consulte les pauvres scénarios frêles et nus comme des squelettes de fleurs'; on reg^arde la suite envolée des « petits danseurs » de Callot et des masques de Watteau; et Ton cherche à se représenter la chose éblouissante et folle, qui naquit, monta au ciel, brilla, éblouit tout un monde, charma tout un régime, et qui est morte, si définitivement morte maintenant, sans avoir laissé d'autre trace que l'écho de son bruit et le reflet de son éclat.
C'est les deux vieux, Pantalon de Venise et le Docteur de Bologne, moucliant,crachant, toussant, chiches et caducs, liardeurs et brèche-dents, et malgré leur calvitie, leur catarrhe et leur béquille, toujours à frotter
* Barluli, Scenari i}ie(lili,\).CX\[X. — Cdiiipardon. Les Comédiens (lu roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles. — Basclict, Les Comédiens italiens à la cour de France.
- B\PTOLi, Notizie istoriclie de' comici italiani. — Rasi, / Co7nici ilaliani.
' Les 50 au comiidien Flarninio Scala clans son Teatro délie favole rappresentative ; les 2i* masHiiljcccliiani publiés par Bartoli dans ses Scenari ; la Trappoleria de Porta, publiée par Perrucci dans son livre Dell'arte rappreseniativa; I contralli rotli, publiés par Carlo Gozzi, Opère, V. p. 2'J ; / vecehi schernili per amore, Diclionnairo des théâtres de Paris, II. p. 105 ; Flarninio disperato, étudié par Marlucci ; les deux que donne Stoppato dans sa Commedia pop o lare ; les deux (jue donne Brouwer ; les deux que donne Rossi ; etc. — La plupart dt3 ces recueils de scenari sont demeurés inédits : voir les 103 de. Basilio Locatelli delà Casatanensc. étudiés par Garletta : les 51 do la collection Correr, indiqués par Rossi; les 183 de la bibiiotlièquc de Napli's, trouvés et donnés par Groce ; etc.
202 VENISE AU XVIlf SII>GLE •
leurs barbes contre lesjeunes museaux. C'est les deux valets de Bergame, c'est Arlequin et c'est Brighella, qui vont le bras passé au cou l'un de l'autre, et incarnent les deux types de la domesticité idéale; l'un matois et l'autre balourd; l'un rusé et l'autre niais; l'un voyant courir le vent, et l'autre perpétuellement tombé de la lune; l'un qui laisse choir par terre les vaisselles, se cogne contre les murs, s'aplatit dans les escaliers les quatre fers en l'air, et l'autre, fin comme l'ambre, toute rouerie, fourberie, élasticité. Et à la suite de ces quatre masques prototypes, originels, c'est toutes les variantes qu'ils ont engendrées, toutes les dégénérescences qu'ils ont subies, toutes les branches folles qui s'y greffèrent, ou qui poussèrent à l'aventure des rencontres et des hasards : valets, paysans, escogriffes, pédants et pleutres, bélîtres de tout poil, coquecigrues de tout rang, goinfres, jobards, niquedouilles, mufles ou masques ^ C'est les Mezzetins et les Truffaldins, les Trivelins et les Scaramouches, les Paillasses et les Cavicchio, les Burattino et les Pasquariello; Pierrot tout blanc, et Scaramouche tout noir, Tartaglia qui bégaie, Francatrippa qui bâfre, Coviclle qui n'est que cabriole, lazzi et mélodie. Naples a donné son Polichinelle; Sienne a donné son Cassandre; Niccolô Barbieri a inventé Beltrame; Tiberio Fiurelli a inventé Scaramouche; Giuseppe Giaratone a inventé Pierrot; et Domenico Biancolelli a fait du plat garçon de ferme bergamasque qu'était Arlequin « cette espèce d'homme ébauché », « ce grand enfant aux souplesses et gentillesses déjeune chat », « ce mélange d'ignorance, de naïveté, d'esprit, de bêtise et de grâce » qu'admirait
' Maurice Saml, Masques et Bouffons.
LE ÏIIKATUr: VKNlTiKN KT LA (iUMKDlK ITALIKNNIi 2,0Z
Marmontel. Cluicuii a son caractère et son costume, son dialecte et son pays, son attribut et sa verrue, chacun est sculpté en arêtes vives dans la matière du Rire. Et avec eux, c'est le peuple des amoureux et des amoureuses, qui sont la tendresse, la jeunesse, la beauté, les façons souveraines et la langue de Toscane* : Horace et Coraline, Isabelle et Léaiidre, Cintio et Flaminia, Lelio et l'exquise Sylvie;. Et après eux, c'est l'armée futée et madrée des soubrettes, des Zerbinettes,desFrancesquines,desDiamantines,desColombines. Et brochant sur le tout, le jarret tendu, la moustache en croc, le plumache auvent, la main sur la coquille de sa longue rapière oii s'efliloche une toile d'araignée, c'est le Capitaine Spaventa qui s'appelle aussi Aspromonte, Kinoceronte, Firibiribombo, Leonontrone Arcitonilonantre Sbaronne, Escarobombardon de la Papirotonda; le Capitaine Spaventa qui ne supporte aucune chemise parce que son poil hérissé de fureur Ja trouerait comme écumoire; le Capitaine Spaventa qui ne veut à son dîner que trois viandes, l'une de Juif, l'autre de Turc, l'autre de Luthérien; le Capitaine Spaventa qui envoie son valet Trappola saluer de sa part le grand Sophti; le Capitaine Spaventa qui a sauvé le monde du déluge, lutté contre les étoiles, couché aux enfers avec la Mort,
« « Que les amoureux, ditPerrucci, s'appliiiuentà savoirla parlaite langue italienne avec ses vocables toscans... et à cela contrihuura la lecture aussi bien des bons livres toscans (jue des Onomastici, Criisca, Memoriale délia lingiia du Pergamino, Fabrica del mondo, Ricchezza délia lim/iia et autres lexiques toscans, avec ladite prosodie italienne du P. Spadat'uori pour les brèves et pour les longues; et ains peu à peu, la langue se fera prompte, facile et docile à proférer les concepts de l'esprit: qu'ils sachent encore les figures et tropes de la rhétorique par où ils peuvent se faire grand honneur, comme les métaphores, mais qu'elles soient tempérées et non extravagantes ; Métonymie, Synecdoque, Gatachrèse, Métalepse, Allégorie et Ironie. »
rendu mères deux cents filles d'une seule nuit; elle Capitaine Spaventa qui, pour peu que Pantalon mette la main à son pistolet, prend les jambes à son cou, et sur les routes solitaires, la nuit, se donne peur^
0 profils comiques ou charmants sur le paysage do toile peinte ! Fraises et manteaux rayés, souqucnilles et casaques blanches, escarboucles et rubans ! L'épée du Capitaine à côté de la batte d'Arlequin; la barrette de laine de Pantalon auprès du serre-tête à plume rouge de Covielle; Pierrot dans son habit couleur de lune ; Horace dans son jupon de toile d'or ; Scaramouche avec sa guitare ; le Docteur avec sa tache de vin; Tartagiia avec ses besicles 1 Que de strophes adorables ou bizarres du vieux poème échevelé !
Ils ont de la malice jusqu'au bout des ongles et de l'esprit jusqu'au bout des pieds. Ils sont à la fois mimes, acrobates, danseurs, musiciens, comédiens. Et ils sont poètes -. Car, faut-il dire, la pièce qu'ils représentent, c'est eux qui la composent, eux qui l'inventent au fur et à mesure de leur fantaisie, eux qui l'improvisent dare-dare et sur le champ au gré de leur inspiration. Ils ne sont point des marmousets d'écoliers pour aller ànonner quelque leçon apprise avec un magister. Ils ne sont point des échos pour ne jamais parler de leur chef et de leur fond sans qu'un autre ait parlé avant eux. Ils ne sont point des figures de bas-relief pour se ranger quatre ou cinq à la file, sur une ligne, devant la rampe, et attendre leur tour
' FuAXCEsco AxDREiNi, Le Bravure del Capitan Spaventa.
* Aussi bien voit-on un très grand nombre de comédiens italien>^: être du même coup écrivains et auteurs de comédies écrites. Voir Bartùli, op. c, p. GIX.
LK TIIKATRK VIÎNITIEN KT LA COAIKOIK ITALIENNE 20*6
do débilor leur l)oniincnt'. Ils sont remplis d'impatience, d'imaginalion, de diable au corps. Ils sont les merveilleux artistes du Rire. Ils sont les semeurs de la gaîté divine aux p:raines d'or. Ils sont les serviteurs de ritnprévu. Ils sont les rois de la Trouvaille. Et il suflit que quelqu'un leur apporte un scénario gridbnné sur le genou, qu'ils se soient réunis le matin avec le corago pour concertare il sogyctlo-, et que le soir le papier demeure pendu au portant d'une coulisse •', pour que, sur cette pauvre chose, ils inventent. Rompus aux planches, au métier et à Vart ; possédant plus d'un tour dans leur gibecière et plus d'une malice dans leur sac ; gardant dans leur cervelle ébouriffée un trésor de sentences, de saillies, de charades, d'énigmes, de recettes, de coq-à-l'âne et de
* « On peut dire, écrit Ghcrardi dans la préface de son Théâtre italien, que ces sortes de comédiens (qui jouent simplemcint de mémoire) sont comme des écoliers qui viennent répéter en tremblant une leçon qu'ils ont apprise avec soin ; ou plutôt ils sont semblables aux échos qui ne parleraient jamais si d'autres n'avaient parlé avanteux. » — « Les acteurs d'Italie vont et viennent, dialoguent et agissent comme chez eux, ajoute le Président de Brosses. Cette action est tout autrement naturelle, a un tout autre air de vérité que de voir comme aux Français quatre ou cinq acteurs rangés à la file sur une ligne, comme un bas-relief, au devant du théâtre, débitant leur dialogue, chacun à leur tour. »
* Le cora<70 leur raconte l'argument, leur nomme les personnages, leur mime les rôles, leur explique les lazzis. Il leur recommande de bien se rappeler que la scène se passe dans telle ville, que cette maison est celle de tel personnage, que le nom de l'amoureuse est celu'k-ci. 11 les prie de prendre garde à leurs entrées et sorties, etc., etc. PEunrcci, Dell'Arte rappresenlativa, p. 364 et sq. — Cf. Bartoli, Op. cit. LXXl et sq,
' Dans les moments libre?;, les comédiens viennent le consulter et s'y rafraîchir la mémoire. Il est marqué de signes conventionnels : un trait signihe de partir : un asiérique de se tirer de côté et laisser agir les autres ; in questo (là-dessus) do demeurer en scène tandis qu'un autre personnage fait son entrée. Schcillo, La Commedia dell'arle in Ilalia, p, 133.
chansons ; connaissant toutes sortes de métaphores, similitudes, répétitions, antithèses, cacophonies, hyperboles, tropes et figures plaisantes ; et sachant d'ailleurs sur le bout du doigt, pour les placer aux moments d'essoufflement, quantité de tirades apprises par cœur, et de soliloques, et de désespoirs, et de sorties, et de concetti d'amour heureux, de jalousie, de prière, de mépris, d'amitié, de mérite ou de départ, ils inventent ^ Ils échafaudent en l'air leur édifice lumineux. Ils s'abandonnent à leur génie fertile. Ils cèdent à leur verve étourdissante. Ils obéissent à toute l'intempérance et l'extravagance de leur humeur. Ils ne sont que réplique, boutade, audace, paradoxe, grain de sel, balle sursautante de l'esprit. Ils saisissent l'occasion par les cheveux. Ils mettent à profit la moindre affaire. Ils s'inspirent du moment, de l'endroit, de la salle, de la nuance du ciel, de l'événement du jour, et voici qu'entre l'auditoire et eux s'établit un courant d'où jaillit la pièce insensée, qui devient
' Le Docteur sait par cœur la Tirata délia Gioftra. Le Capitaine débito d"une haleine le Sainte calabrese alla donna con bravura. Que son fripon de Ois lui ait joué quel'jue tour. Pantalon s'écrie : V ... Non, tu n'es pas mon fils! Un chat t'aura conçu puisque tu égratignes la main qui te caresse ! Ta mère aura été tigressc, puisque la douceur ne te remplit pas de mansuétude ! Ton père aura été mulet, puisque tu lances des ruades à qui te veut donner!... Que les coqs t'arrachent le sommeil, que les chiens te rongent les os, que les chats te griffent les mains, que les corbeaux te crèvent les yeux, que les poux te mangent la chair et souillent ton manteau !... » Ou bien qu'Isabelle ait laissé tomber son mouchoir,- et qu'Horace l'ait ramassé, d'eux-mêmes ils entament ce dialogue : « — Arrêtezvous, la belle ! — Que voulez-vous ? — Que vous m'écoutiez. — Je n'ai pas le temps. — Voyez au moins ! — Quoi ? — Qu'Amour me fut secourable ! — En quoi ? — En faisant tomber votre mouchoir. — Rendez-le moi. — Impossible. — A quoi puut-il vous servir ? — A panser mes blessures... etc., etc. » Ces tii'ades s'appelaient (/enerici. Chaque comédien possédait un livre ou zibaldone de generici. Bartoli, Op. cit., p. LXXVI et sq.
LE THKATIIK VKNITIEN ET l,A COMÉDIE ITALIENNE 207
rcruvrodotous, varie àcliaciue représentation, chaque soir semble une autre, et emporte toute la chaleur, toute l'alacrité, toute la promptitude de la création spontanée, de la créature éphémère et brillante, née sur l'instant et pour l'instant.
Impétueuse et déchaînée, elle va d'un train d'enfer, balaie les plancliers, brûle les planciies dans un mouvement de tourbillon et dans un bruit d'éclat de rire. Elle cst'toute d'intri2:ue et d'intrig^ue amoureuse, sur une trame de travestissements, d'enlèvements, de retours imprévus, de reconnaissances, de substitutions et de su[)positions d'enfants. Le (juiprocjuo et Timbroglio y régnent à l'état chronique avec les traits, les lazzis, les mimiques, les coups de bâton et les coups de pied au c... On tâtonne dans la nuit. On se cogne les uns les autres. On tombe par terre. On estropie les mots. On tire la langue. On roule les yeux. On grimace. On se donne des gifles avec le pied. On chante des chansons. On détaille des recettes. On accumule des proverbes, des citations, des exemples. 11 y a des scènes de fracas, de vacarme, de tohu-bohu inexprimable, où les uns et les autres s'aplatissent par terre, se relèvent, s'accrochent comme ils peuvent, s'enchevêtrent, s'empêchent et s'enfuient au milieu du patatras. Quelques-uns se donnent le mot pour faire croire à Pantalon qu'il sent mauvais de la bouche. De la fenêtre de sa maison. Pantalon sonne du cor pour annoncer l'ouverture de la chasse. Gratien apparaît avec un coq sur le poing. Burattino tient un singe à l'attache. Un enfant à cheval sur une ourse mène en laisse un lion. Arlequin, armé d'instruments de maréchal ferrant, arrache à Pantalon quatre dents qui sont bonnes ; ou bien.
servant Don Juan à table, avant de lui présenter les assiettes, il les essuie à son derrière ; ou bien, puisant à même son bonnet plein de cerises, il les croque à belles dents, et fait mine de cracher les noyaux sur le parterre; ou bien il sifllote perpétuellement une ariette du bout des lèvres ; ou bien il chasse et attrape une mouche en l'air ; ou bien, comptant les boutons de sa casaque, il dit : elle m'aime, elle ne m'aime pas, elle m'aime ; ou bien ils sont trois à manger un plat de macaroni en pleurant à chaudes larmes ^ Burattino s'assied par terre avec un panier de victuailles ; survient deux voleurs, qui s'installent à ses côtés; tandis que le premier voleur raconte à Burattino qu'il est du pays de Cocagne et avertit Burattino que c'est un pays de fripons, le second voleur attaque vigoureusement le panier ; tandis que le second voleur supplie Burattino de bien prendre garde aux jeux de ces fripons et ne se lasse de lui en énumérer tous les tours, le second voleur expédie le panier tout à fait ; les deux voleurs s'étant éloignés après force courbettes, Burattino s'apprête à soulever le couvercle de son panier : il n'y trouve plus rien et éclate en sanglots. Pantalon, à qui sa jeune femme Isabelle au milieu d'une fête a glissé deux mots à l'oreille, la conduit avec toutes sortes d'égards, d'attentions, de bonhomie jusqu'à la loggia du jardinier; lui-même attend à la porte, fait le guet, écarte les passants, empêche les quidams, met le doigt sur sa bouche jusqu'à ce qu'Isabelle sorte un peu essoufflée ; Pan- t
* Ce sont là les lazzis. « Nous appelons lazzis, écrit Riccoboni, ce que l'Arlequin ou les autres acteurs masqués font au milieu d'une scène qu'ils interrompent par des épouvantes ou par des badineries étrangères au sujet de la matière que l'on tx'aite, et à laquelle on est pourtant toujours obligé de revenir. » ^
LE THÉATIU': VKMTIKX ET LA COMÉUŒ ITALIENNE 209
talon la fûlicilu, lui essuie le front avec son mouchoir, la supplie en part'iilc occurence de n'avoir jamais recours qu'à lui ; sauf (jue, queLiues scènes plus tard, il apprend qu'Horace était caché dans la loggia du jardinier, et que le jardinier y a trouvé son lit en pièces. Tartaglia se cache dans une botte de foin quand il entend le chant du coq. Quelqu'un apporte sur la scène du bois, du feu, un chaudron et des langes pour assister une femme en couches. Les maîtresses en viennent aux soufllcts et les servantes se prennent aux cheveux. Pandolphe jette une marmite à la tête de Valère. Des fantômes apparaissent. Des princesses nues sont liées sur des écueils. Des sérénades grattent leurs guitares sous les balcons. Avec rien, avec deux ou trois accessoires comme par exemple un bâton pour bâtonner, une chatte vivante et un coq vivant, avec deux feux et leur fumée, quatre habits d'esprits, une chemise sale pour le Capitaine, un plat de figues et beaucoup de lanternes, avec un grand arbre pour s'asseoir dedans, un très beau navire, quatre très beaux habits de nymphes, un pot de chambre rempli de vin, ou encore avec un tremblement de terre \ la fantaisie ouvre ses portes d'or. Le songe se greffe sur la calembredaine et le merveilleux s'ajoute au grotesque. Les pirouettes, les réparties, les musiques, les danses, les facéties, les acrobaties, les pantomimes, les jeux de physionomie et de scène, les coups de théâtre et de tonnerre se succèdent. Cela remue, saute, cabriole, fait feu des quatre fers, crépite, chatoie, étincelle, s'allume,
* Fr.AMiNio Sc.vKA. // Tealro délie favole rappresentalive. Cliaiiue scoiiario contient ainsi à la fin de son texte la liste des « allairos nécussairos » robe necessarie jiour la représentation.
210 VENISE AU XVIIl'^ SIÈCLE
s'éteint et passe. Tout bouge à la fois, les yeux, les oreilles, les échines, les mains qui ont une bouche, les doigts qui ont une voix, les gestes qui ont la parole, et devant l'auditoire aux anges s'envole l'invention débraillée, enluminée et flamboyante ; miracle d'équilibre ; explosion de fou rire ; tohu-bohu de folie ; monceau et ramassis de caricature, de rêve, de pitrerie, d'exlravagance, de scurrilité, de poésie et d'amour. Seulement le feu d'artitice s'est éteint dans la nuit ; il a jailli au ciel, édifié ses palais de lumière, rempli l'étendue de fusées, d'étoiles et de rayons ; et de cette féerie de splendeur, tout ce qui reste, c'est une carcasse lamentable : quelques perches enfumées, et quelques loques de papier aux fils de fer noircis. « Voyez, disait l'acteur anglais Garrick, comme le dos de Carlin a de l'expression et de la physionomie ! » Hélas ! Carlin est mort, et jamais plus nous ne verrons son dos.
Produit strictement national, fleur du génie facile et brillant d'Italie, n'ayant jamais connu de rivaux ni d'émulés, la Comédie italienne avait rencontré une fortune singulière.
Tandis qu'ailleurs on en était encore aux balbutiements de l'enfance, elle avait déjà derrière elle toute une expérience. Alors que, plus tard, sévissait un arl académique et figé, elle demeurait la libre fantaisie. Elle semblait ce qu'elle était vraiment : une chose unique au monde. Aussi bien, dès le xvi® siècle, nous la trouvons avec Drusiano dans l'Angleterre d'Elisabeth, avec "' Ganassa dans l'Espagne de Philippe II, avec les troupes des, Gelosi et des Fedeli dans la France de Charles IX. J Au xvif siècle, elle couvre les routes d'Europe de ses caravanes légères, qui éparpillent du rire parmi les
m: théâtre vknitiicn et la comédie italienne 211
hiitaillcs, et veng-ont l'Italio disses oppresseurs parles l'oiloinontacles du Capitaine. Au xviii" siècle, dès raiinée 1716, elle est établie à poste fixe à Paris, où elle possède sa maison, sa clientèle et ses protecteurs avérés \ Avec la musique italienne, la Comédie italienne est désormais rornement de chaque cour, l'apport obligé de cliaque fête, le divertissement clas- 9i(jue du vieux régime. Et à Venise, où est né Pantalon, à Venise d'où est sorti cet invraisemblable Andréa Calmo ami du Tintoret, de l'Arétin, de Michel-Ange, à Venise où l'on fuit la tragédie comme la peste, où l'on se défie des comédies écrites, sentant l'huile, se ressouvenant du latin, et où l'on ne considère le théâtre ni comme une école, ni surtout comme une chaire, mais comme un endroit où au Heu d'apprendre et de se réformer, l'on s'amuse, la Comédie italienne triomphe ^
C'est à Venise qu'elle répand son plus vif éclat. C'est à Venise qu'elle réunit tous les assentiments. Et à la fin du siècle, avec Carlo Gozzi et l'incomparable quatuor de Darbès, Zacchi, Fiorilli et Zannoni, c'est à Venise qu'elle jette son dernier lazzi ^
' Le 18 mai 1716. Luigl Riccoboni y débute « au nom de Dieu, de la vierge Marie, de saint Vincent de Paul et des âmes du Purgatoire » par ringanno forlunalo.
' « La tragédie, dit Rossi dans ses Cosiumi veneziani, bien accueillie d'un petit nombre de savants, ne plut presque jamais à la multitude du peuple vénitien, et il n'y a pas à tenir compte de quoique cas particulier. » — « Ces petits artisans de Venise, déclare Pier-Jacopo Martelli, vont au théâtre pour rire, et ils préfèrent y rencontrer le Docteur, Pantalon, Arlequin ou Finocchio plutôt que la Lena, le Xegromante, les Suppositi ou la Cassaria. » — « Notre nation, ajoute Carlo Gozzi, considère uniquement le théitre comme un endroit ou se divertir. »
^ C.VKLo Gozzi, Appendice al ratjionamento ingenuo. Opère, V, p. 3 et sq.
212 VENISE AU xviii^ Siècle
HT
Il reste que la Comédie italienne contenait en elle des germes de mort.
Réduite à quelques masques hiératiques et immobiles ; évoluant autour de deux ou trois personnages aussi conventionnels, aussi artificiels et usés que les Se?ies, les Servi, le Miles gloriosus du théâtre antique, d'où ils étaient sortis; ne connaissant, quand elle ne voguait pas à pleines voiles dans le merveilleux, d'autre horizon que l'éternel décor de la place avec ses arcades, ses fenêtres et ses maisons ; essentiellement faite d'intrigue et d'intrigue amoureuse ; et ignorant, par conséquent, les mœurs comme elle ignorait les caractères ; et ignorant, par conséquent, l'intérieur des âmes comme elle ignorait l'intérieur des logis, elle demeurait fermée à toute la multiplicité, à toute la diversité, à toute l'instabilité de la vie. Gela est le premier point.
Le second point est qu'elle dépendait de l'industrie des comédiens.
Or, sans doute, ces comédiens étaient merveilleux. Ils étaient les fils authentiques de celte Italie, où selon Cyrano de Bergerac tous naissent comédiens -.
' En 1753, des paysans de Lovera demandent à Lady Montagu de lui prêter le salon de sa villa pour y jouer la comédie. « J"ai accédé sans peine à la demande de ces braves gens, écrit-elle. Et j'ai été étonnée de la beauté de leurs décorations, qui encore qu'elles fussent l'ouvrage d'un peintre de campagne, m'ont paru supécieures, sous le rapport du coloris et de la perspective, à celles des seconds théâtres de Londres. La représentation m'a bien plus étonnée encore, attendu que les acteurs étaient tous des paj'sans, mais les Italiens ont naturellement une telle disposition pour la comédie qu'ils jouèrent aussi bien que s'ils n'eussent fait de leur vie autre chose ; j'ai été émerveillée surtout de l'Arlequin, qui a surpassé de beaucoup
LE THKATRE VKNITIRN ET lA COMÉDIE ITALIENNE 213
Ils ('laicnt allures et délurés, tout gosto, caprice et vif-argent. Hélas ! ils ne Tétaient pas toujours.
« Qui dit comédien italien, écrivait le flautin Evaristc Glierardi, dit un homme qui a du fond, qui joue plus d'imagination que de mémoire, qui compose en jouant tout ce qu'il dit, qui sait seconder celui avec lequel il se trouve sur le théâtre, c'est-à-dire qu'il marie si bien ses paroles et ses actions avec celles de ses camarades ([u'il entre sur-le-champ dans tous les mouvements que l'autre lui demande, de manière à faire croire à tout le monde qu'ils étaient déjà concertés'. » « Ce miracle de la nature au travail », comme s'exprime Colombine dans le Chinois de Regnard et Dufresny, s'accomplissait quelquefois '\ En règle le merle blanc était moins rare. Pour quatre ou cinq acteurs excellents, que de nullités bour souflées ! Que de rôles malheureux ! Que de garçons et de filles sans expérience ! Que de vieux et do vieilles auxquels on aurait fait l'aumône au coin d'un pont! Que d'ignorants ne sachant ni lire ni écrire ^ ! Où
aucun de ceux que nous avons en Angleterre, quoique ce ne soit que le tailleur du village, et que je sois certaine qu"il n'a vu en aucun autre lieu jouer la comédie. »
* Gherardi, Le Théâtre italien, I, Avertissement.
* « Pour donner à l'univers un comédien italien, dit Colombine, il faut que la nature fasse des ell'orts extraordinaires : un bon Arleijuin t'slîiaturae laborantis opus ; elle fait sur lui un épancliument de tous ses trésors ; à peine a-t-elle assez d'esprit pour animer son ouvrage. »
* « Toute la culture et éducation que possèdent les comédiens est de savoir écrire et lire, qui plus et qui moins incorrectement. J'en ai connu de ceux et de celles qui n'avaient pas môme cette faculté, et cependant ils faisaient lescomédieus etles comédiennes le plus fraccheniont du monde. Ils se faisaient lire leur rôle par quelque ami ou par quelque conjoint, autant de fois qu'il était nécessaire pour en garder une ébauche dans leur miimoire. » Cvulo Gozzi, Memorie inutili, II, p. 13.
214 VENISE AU XVIIl'' SIÈCLE
l'Arlequin de Casanova^? Où ce Fransccsco Andreini qui possédait six langues ? Où Dominique que le Président du Harlay rencontrait à Paris à la bibliothèque de Saint-Victor, et trouvait « si rempli de modestie et de science qu'il ne pouvait se tenir de l'embrasser? ^» Où Scaramouche qui fut le maître de Molière, et la Nature fut le sien? Où Carlin dont Grimm saluait la souplesse moelleuse ? Où Smerakline dont Goethe applaudissait la petite figure pleine de vie, de finesse et de bonne humeur? Où Coraline que Jean-Jacques faisait venir à Paris ? Et où Sylvie ? « De dix qui se mettent à jouer, assurait Niccolo Barbieri, il y en a neuf qui ne réussissent pas^. »
Et c'était cependant sur ces neuf « qui ne réussissaient pas » que reposait la pièce dont ils n'étaient pas que les interprètes, mais les auteurs. Alors, ne pouvant prétendre au comique le plus haut, ils échouaient dans le comique le plus bas ; alors, ne sachant s'envoler sur les ailes de la fantaisie, ils se traînaient à ras la terre dans la fange du ruisseau ; alors, incapables d'amuser l'esprit par l'esprit, ils tâchaient de
' « Ses fines saillies, les belles phrases qu'il enfile, la laçon gracieuse dontil les estropie, son érudition rare, ses bévues savantes, sont autant d'images, d'éclairs de fantaisie, d'ombres, de larves et quasiment de rêves momentanés et épliémères qui naissent chez lui par un effet de vraie réminiscence. Ce sont des embryons désordonnés et indigestes qu'il l'ecueille sur l'instant, et qu'il donne au public, et qui ne seraient plus eux s'il voulait avec la réflexion les polir, les composer, les ajuster ; ils perdraient la grâce de leur très élégante inculture. Pour être un pareil Arlequin, il me semble nécessaire d'avoir lu une quantité do livres, d'avoir entendu discourir mille sortes de . personnes, de posséder une mémoire immense, un esprit unique, et une pi'atique extrême du cœur humain. » Casanova, Confutazione, III, p. 287.
* Additions inédiles du duc de Saint-Simon au journal de Vangeau, p. 278.
* BARiiiERi, La Supplica,^. 70. ;;,