V. But du livre
Un lazzi de Scaramouclie ou crAiIoqtiin ; une compilation à dos de basane et le bruit d'un coche doré dans la rue ; une belle partition manuscrite de grave ora-
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lorio ; les vocalises d'une mélodie aux ailes d'argent, et un cadran solaire au mur de quelque ancienne villa à trompe-rœil; de la poussière, du luxe et du loisir ; Volta et sa grenouille ; Silvia et son sourire : au xvnf siècle, c'est l'Italie.
Il ne faut rien exagérer pourtant ; ni oublier qu'avec les Gravina, les Yico, les Muratori, qu'avec les Maffei et les Z.eno, ce grand travail critique, inauguré au xvi^ siècle par Sigonio et Vincenzo Borghini, puis émigré au x\if en Allemagne et en Hollande, réintègre sa patrie d'origine et reprend sa tradition ^ ; ni méconnaître les services de quelque Yallisnieri ou Spallanzani ; ni douter qu'à Milan quelque chose se réveille à la fin. Il ne faudrait pas surtout être ingrat.
Là-bas, dans leur maison de Francfort, Frau Rath se mettait quelquefois au clavecin. Accompagnant son maître italien de musique, la mère de Gœllie chantait une ariette de Rolli. Doucement elle ciiantait ;
Solitario hosco ombi'oso...
Et dans cet air fragile que Goethe apprit enfant, et qu'il sut par cœur avant de le comprendre -, s'émeut une grâce disparue, qui berça son âme de gamin comme elle enchanta une époque. C'est toute la tendresse de ce vieux pays suranné, inoffensii et charmant.
Il est morcelé jusqu'au bariolage et éparpillé jusqu'à l'émiettement^. Il est peuplé d'académiciens et
• Carducci. Ses préfaces aux Poeti erotici et aux Lirici ciel secolo XVllI. — Pour le complément de toutes les indications bibliographinues. voir à la fin de cet ouvrage la Bibliographie générale.
' GcETHE, Ans meinem Leben.
^ Divisé avant le traité d'Aix-la-Chapelle en près de quatre-vingts principautés. Réparti après le traité d'Aix-la-Chapelle en dix Ltats.
(le sigisbées, d'aveiiluriers et de virtuoses, de mezzetins et de ballerines, d'abbés à éventail et de naturalistes à cabinet. Son économiste est ce petit abbé Galiani, si spirituel et flUet, au tombeau duquel — urna brevis — on aurait sculpté un Silène, une tête de Platon, un Polichinelle et une Grâce ' ; son poète est Métastase ; et son pape est Lambortini, le gentilhomme sans façons, qui au Président de Brosses avait fait à Bologne de si bons contes de filles. Les troupes impériales et françaises viennent s'y battre comme en un terrain favorable, et y mener cette guerre galante, oii des cantines d'officiers s'ouvrent sur le gazon, et des beautés attifées s'élancent des charrettes'; les antiquaires d'Europe accourent puiser à même son trésor de tableaux, de marbres et d'intailles ; tous les voyageurs du monde y passer leurs vacances. Avec le peu de poudre sèche qui demeure, on n'imagine rien d'inutile, ni surtout de méchant, ni d'armer des fusils comme en Prusse ou de décharger des mortiers comme en France : on tire des fusées". De nobles mécènes se divertissent de physique et de comédie. Des pédants et des prélats échangent des sonnets et des cadeaux de chocolat. Le chevalier Perfetti invoque le Ciel avant de composer. Lorenzi, ayant dit la messe, improvise son sermon en octaves. Frugoni débite à une dame un impromptu sur une bouteille
' Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, II, p. 421.
' « Le malheureux état de l'Italie était tel, écrit Romanin. qu'on peut dire qu'il n'arrivait quasiment aucun grand événement eu Europe sans que les armes se dirigeassent et se rencontrassent sur son terrain. » Storia documentala, VIII. p. 80.
^ « Avec sa poudre, écrit Algarotti, l'.Xnglais tire du canon et le, Français des mortiers. La poudre de l'ilalien est mouillée, et du peu' de sèche qui lui reste, il fabrique des bouuuels de feu.K d'artilice. »' Opère, IX, p. 68.
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de marasquin. La littérature est uu talent de société. La poésie, un art « dont la fin est de plaire en imitant^ ». On parle français et on est berger d'Arcadie. L'âme, qui avait été si haute, et qui se souvient surtout d'être heureuse, goûte tout ce qui fait qu'on oublie, que ce soit l'érudition ou le plaisir; l'esprit sourit; le cœur chante; ceinte de rameaux d'olivier, l'heure se dissipe ou s'assoupit. C'est l'Italie du passé, celle de l'ancien régime.
Mais que, si ce vieux pays politiquement parlant n'est plus qu'un nom, il se venge de l'Eurqpe qui l'a vaincu en lui jetant à la face son éclat de rire ou de chanson ; mais que, si ce vieux pays depuis le xvi'' siècle vit « dans un coin »", demeuré le monarque de la joie, il conduit les chœurs de la fête universelle comme par deux fois il avait dirigé le mouvement des esprits ; il dresse des tréteaux comme d'autres échafaudent des théories ; il exporte des mélodies comme d'autres répandent des opinions ; il pourvoit FEurope de rire comme d'autres la fournissent de systèmes ; avec les masques de sa Comédie, les airs de ses opéras, et son clair essaim de chanteurs, danseurs, mimes, musiciens et poètes à l'impromptu % il est toute la poésie du moment, il est la grâce, il est la gaîté de ce vieux régime expirant pour qui le divertissement est un dogme, et Vestris un personnage *.
* La définition est du Père Cesari.
> « Depuis 1500, dit la Gazzetta Venela de 1772. lllalie est un coin. » ^ Au .xviii» siècle, l'improvisation est un art tout italien. L'Europe applaudit avec un égal enthousiasme les chanteurs et les improvisateurs d"Italie. Sur quelques-uns deutre eu.t, voir Emilio de Marchi, Letlere e Letterati ilal.iani del secolo XVIII. Sur la fameuse Corilla Olimpica, voir le livre d'Ademollo.
* Gomme on demandait au danseur italien Vestris qui étaient les
Et voici, à la tête de cette Italie, qui, dans un siècle prosaïque de raison, est seule à demeurer fidèle au sourire des choses; qui, ayant tant créé, tant chanté, tant rêvé, n'est pas lasse de produire ; qui, ayant donné au monde Virgile, Pétrarque et Raphaël, avec Paisiello etCimarose, se met encore une fois à refleurir comme un printemps ^ ; dans cette vieille Italie éruditc et frivole, mélomane, comique et conquise, une ville est dehout, qui la résume, qui s'appartient toute à elle-même et se ressemble tout à fait : Venise.
Il n'y a point chez elle de Bourbons comme àNaples, d'Autrichiens comme à Milan, ni de maison de Lorraine comme en Toscane, point de vice-roi qui plastronne, de gouverneur qui commande, ni de grandduc qui permette. L'antique République jamais vassale, ni jamais guelfe, ni jamais gibeline, qui n'avait jamais prêté serment à l'empereur, ni jamais vu les factions déchirer son État, demeure libre-. Elle est identique à son sens, maîtresse de ses destinées. A son sommet, elle a toujours son doge.
' Toujours, à la cime de TEscalier des Géants, le plus jeune des conseillers le couronne du bonnet ducal: Accipe coronam ducalem ducatus venetiariim ; et toujours monté sur le Bucentaure, il jette à la mer Fanneau de l'épousée : Desponsamiis te, mare, insigniim
plus grands personnages de son temps, il répondit : « Moi, Voltaire et Frédéric II. » C'est moins sa faute iiue celle de son époque s'il put le croire.
* Vernon Lee, Sludies of Ihe eigtlUeenlli CeiUury in lluhj.
- Quinet.
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veriperpetuique dominii. Quand il se montre en public, précédé d'écuyers, d'enseignes, de trompettes, d'ofliciers qui portent la chaise curule, le sceptre, l'épéc, le coussin, il revêt la dalmatique d'or et d'arpent, le manteau de brocart d'or bordé d'hermine, la fine coiffe de batiste qu'il ne retire jamais, même à l'église, et le corno, tantôt de pierreries et drap d'or, tantôt do soie pourpre cerclée d'or. Toujours la galère capitane est ancrée dans la rade. Toujours, au coin du dônie de S. Marco, juché sur le cippe de porphyre, le crieur proclame les lois de la République très sereine. Toujours le comandadure arbore le manteau d'azur et le bonnet armorié. Toujours la gueule du lion reçoit les demmzie secrètes. Et toujours, sous le plafond du Véronèse, le Rouge au milieu, les deux Noirs à ses flancs, les trois Inquisiteurs se concertent. Chez elle, rien n'a changé des rites ni des lois, des modes ni des mœurs qu'ont élaborés treize siècles d'indépendance*; aucune influence n'a modifié sa vie originale; aucune aventure n'a altéré sa physionomie indigène; l'effroi salutaire qu'elle épand n'a pris aucune ride. Elle est la cité merveilleuse et mystérieuse, qui inspire l'effroi avec l'enchantement ; le gouvernement terrible aux poisons subtils et aux Plombs redoutables - ; la Répubhque jalouse, où les murs ont des oreilles et
* C'est à l'année 421, où la première église de Venise, dédiée à S. Giacomo, fut fondée, que les Vénitiens font remonter leur histoire. En 697 le premier doge futélu. Venezia e le sue lagune, I, p. 773.
- En 1729, le Tribunal ordonne d'empoisonner Bonneval. En 1767, un perturbateur de l'ordre aux frontières du Monténégro. En 1753, comme le cose venefiche sont éparpillées dans les « armoires des écritures ». les Trois ordonnent de déposer en une cassette à part, « toutes les clioses de ce genre », « avec dedans un livre, qui explique de chaque chose la dose et la qualité. » Bazzoni, Le Annotazioni degli Jnquisitori cli Stato, p. 65.
les serrures sont dos yeux. Des espions portent la soutane de l'abbé ou la souquenille du danseur ^ ; des ombres écoutent dans la nuit; des sacs s'engloutissent dans le Canal au milieu des ténèbres. La gondole du Tribunal suprême s'annonce par une flamme rouge. On a retiré des Puits un prêtre dont la peau était verte. Le peuple et les voyageurs se racontent ces folies'. Ainsi Venise, qui prolonge jusqu'à la Révolution une très vieille forme italienne d'humanité.
Hélas ! elle n'est plus ce qu'elle avait été. Elle avait été si grande. Elien'estplusce qu'elle était quand elle avait étési grande; quand elle s'était dressée en face de l'invasion et en face de l'élément; quand avec les marbres de ristrie et des Alpes carniques rapportées sur ses barques, elle avait bâti une maison digne d'elle à son âme romaine; et quand, levée comme un seul homme, elle courait à la passe de Malamocco avec S. Marco pour généial ! Alors elle avait été si grande. Elle avait résisté à l'empereur, aux rois de Hongrie, au Turc, au Grec, au Génois; elle s'était mesurée avec les barbares et les pirates, les corsaires et les Normands, les janissaires et les Uscoques, avec l'Europe entière contre elle liguée à Cambray; elle avait conquis les côtes de son golfe, Chypre et la Morée, les Cyclades et Candie, planté l'étendard au Lion sur les murs de Byzance et d'Athènes. Tout l'Orient était peuplé
* C'est l'abbé Cattaneo. C'est l'abbé Pedrini. C'est le danseur Teslagrorisa. C'est l'aventurier Casanova. En 1718, un des meilleurs et (les plus habiles espions est Bernardin Gabinolli : sa spécialité était de corrompre les serviteurs dans les ambassades. A la fin du xviii» sii'cle. il est très dilTicile de trouver des copions dans la noblesse . Voir Baschet, Les Archives de Venise. Voir Bazzoni, Un Confidente defjli Inquisitori di Stato, etc.
* Voir Saint-Didiei", l'abbé Richard, Lalande, etc.
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(le ses citadelles, de ses consuls et de ses comptoirs ; les routes du monde étaient marquées par la fiente de ses caravanes ; les Mongols, les Persans, les Arabes, les Hindous ne connaissaient d'autre monnaie que la sienne. Elle seule, elle la première avait été à l'avant-garde partout, jusqu'au plateau de Pamir et jusqu'au désert de Gobi. Chaque année trois mille bâtiments s'élançaient de son port : trente mille marins mojtitaient sur ses galères ; le seul commerce de drap d'or lui rapportait deux millions de sequins avec l'Italie, dix millions avec les autres pays. Trébizonde et Moscou, Alexandrie et Londres se touchaient grâce à elle. Et comme elle avait traité avec le Barberousse, elle traitait avec le Paléologue, le tzar, le pape, le calife, le sultan et le grand khan. Alors, elle avait été si grande. Une moisson d'hommes plus grands que nature se levait pour accomplir ces grandes choses; simples marchands transformés en conquérants d'archipels, face tannée par la poudre, visage noirci par les embruns ; à leurs frais, pour leur compte, les Dandolo, les Querini, les Foscari, les Venier, les Sanudo arment des flottes qui s'emparent d'îles entières ; les Navagieri sont ducs de Lemnos, les Sanudo princes de Naxos et de Paros ; simples marchands, à qui il faut des palais pour y vivre, et des mausolées pour y dormir. Alvise Mocenigo expire au Sénat au milieu d'une prière. Lazare Mocenigo, debout sur le pont de son navire, l'étendard au poing, tombe fracassé par la chute du grand mât qu'a rasé un boulet. Marc-Antonio Bragadin, le héros de Famagouste, récite le Miserere tandis que le Turcl'écorche : enroulée à une vergue dans son pavillon écarlate, sa peau est rapportée comme dépouille
opime, Carlo YjL'WO a reçu quarante blessures au service de la République. Veltorc Pisani, qu'on a jeté en prison, est tiré du cacliot avec l'ordre d'aller vaincre le Génois à Chioggia. Francesco Morosini reçoit le surnom du Péloponnésiaque. On rej^arde ces dignitaires à la robe de femme et au cœur magnanime, paisibles et laconiques, énergiques et savants : on dirait des béros de Plutarque ou des statues de cathédrale. Et quand ils étaient réunis au Conseil, ils eussent semblé comme le Sénat de Rome à Cinéas, non une assemblée de citoyens, mais une réunion d'empereurs. Alors, elle avait été si grande. Elle avait été si grande quand elle plantait les pilotis en chantant, quand elle amenait les ancres en chantant, et qu'elle partait pour l'espace comme pour l'avenir. De temps à autre, au sommet du Campanile dressé comme un mât do navire, la vigie jetait son cri, les cloches de S. Niccolô du Lido se mettaient à chanter, et à l'horizon apparaissaient les galères triomphales. Elles étaient chargées de galions ou de trésors, de pourpre, d'or, d'ébène, de laque, d'indigo, de plumes d'autruche, de perles d'Ormuz, d'étoiles de Damas, de camelots d'Arménie; ou bien, elles traînaient après elles, voiles abaissées, les flottes prisonnières, et avec les drapeaux conquis, elles déchargeaient sur le môle les colonnes de Saint-Jean d'Acre, le quadrige de Byzance, les lions du Pii'ée. Et c'était avec des trophées que s'édifiait la cité magnifique. Et les belles victoires se changeaient en belles légendes, en belles fêtes et en belles fresques. Et la beauté était nécessaire à la vie de l'esprit comme le souffle du large était nécessaire à l'haleine des poumons. La musique était une fonction de l'État. Andréa Navagero,leBembo, et d'autres
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rivalisaient d'élégances platoniciennes sous l'ombre (lu laurier. Le Titien, Tintoret, Véronèse, trempaient leurs pinceaux dans de l'ambre liquide ou de la perle fondue. Ermolao Barbaro lisait Aristote à la jeunesse dorée réunie dans les silences de son palais. Lauro Quirini l'enseignait sur la place. Aide Manuce répandait sur FEurope la pensée de trois mondes. Alors, un morceau de peuple tressaillait dans chaque poitrine. Alors, l'esprit public, qui se propageait en âmes valeureuses, s'exaltait en gestes de noblesse et s'exhalait en hymnes de splendeur. Alors, s'acquitter de la vie, c'était obéir une loi de majesté, et servir TEtat, et défendre l'Etat, et orner l'État, et dans le loisir des ambassades ou des guerres, écrire son histoire antique et souveraine. Alors, elle avait été si grande. Son éclat se projetait sur le monde, et son empire s'étendait sur la mer \
Ces temps sont révolus. La vieillesse est venue, et la mort va venir. La Sérénissime est parvenue au terme de son histoire. Elle touche à l'agonie; elle vit son heure dernière ; elle se couche pour mourir. Mais cette agonie est sans râle ; mais cette heure dernière est un moment de grâce ; mais son dernier soupir se résoud en musique. Jamais la vie ne lui sembla plus belle qu'au moment de la perdre ; jamais elle ne la fit aussi belle autour d'elle : et pareille au soleil s'abimant dans la mer, elle jette aux choses qu'elle quitte un inoubliable adieu de clarté.
* Romanin, Sloria docnmentata délia Repubblica di Veiiezia. Roinanin, Lezioni di Stoiia venela.
INTUODUCTION 11
Jusque dans la décrépi Lude ello reste grande.
Erigée sur son passé coninie sur un roc, ce passé l'exhausse quand même. Si des lézardes sont à sa gloire, cette gloire subsiste, et si des teignes sont à sa robe, cette robe luit comme un vieil or. Sa déchéance offre de l'attitude, et ses ruines montrent de la splendeur. Il appartient aux nobles races de ne jamais échouer dans le vulgaire.
Quoique appauvrie, elle compte toujours des fortunes superbes. Les Mocenigo, les Zenobio, les Contarini ont dix gondoles à leurs portes et cinquante domestiques à leur livrée \ Les Pisani, qui selon Montesquieu, possèdent cent mille florins de rente, construisent à Strà une villa qui éblouit TEurope ', et offrent à Gustave de Suède des fêtes qu'à son aveu il ne pourrait leur rendre ^ A la mort d'un de leurs doges, les Mocenigo habillent de deuil leurs quatrevingts domestiques; pour un de leurs élus procurateur, ils donnent une réception qui leur coûte quarante mille ducats: pour un autre, ayant mis en communication trois de leurs palais, ils ouvrent quarante salons d'enfilade à leurs hôtes. En une fois, Filippo Farsetti achète à Rome quarante-deux colonnes colos-
' Selon lady Monlagu. une Marlinenghi apporte à son mari « dix mille sequins et l'ospoir d'un héritage de trois mille livres sterling do rente, le plus magnifique palais de Brescia. qui surpasse de beaucoup aucun de ceux qu'on voit à Londres, un autre palais à lacampagne. enfin des bois, de la vaisselle, des joyaux et autres avantages considérables. »
' Oreffîce, La villa di Strà.
^ Elles leur coûtent 109 740 livres 13 sous. — Santa, // viaggio di Gustavo III re di Svezia negli Stati veneti e nella dominante.
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sales d'un seul bloc. Chez les Foscariiii, comme clans un bal privé Caterina Querini danse avec le roi de Danemark, et qu'un fil de sa parure s'étant rompu, les perles dont sa robe était constellée s'éparpillent par terre, insouciante et souriante elle ne s'arrête pas de danser : la patricienne qui sourit danse dessus ses perles \ Ainsi qu'au temps où les femmes pensives du Véronèse s'accoudaient aux balustres, au fil de l'antique fleuve de poésie que déroule le Grand Canal, les palais s'érigent, où la fasce d'argent des Morosini, l'échelle d'argent des Gradenigo, la branche de roses des Mocenigo, les six roses à cinq feuilles des Lorédan s'inscrivent en arabesques de pierre ; sur les marches ceintes d'eau, entre les amarres blasonnées, trône le Suisse à baudrier et pourpoint d'or' ; l'atrium est éclairé d'un fanal de galère ; quelquefois, comme chez les Foscarini, deux cents pièces d'appartement se succèdent, composant à la vie montée de ton un décor de colonnes, de glaces, de statues, de trophées et de trésors^; à pénétrer ces enceintes immenses aux nobles ordonnances et aux précieux détails, on retrouve la ville belle, où Albert Durer connut le goût du faste.
L'habitude du luxe est naturelle ; on la porte avec aisance comme une robe de brocart aux plis graves. La République auBucentaure écaillé d'or et aux gondoliers cliapés de velours rouge chamarré d'or, se souvient qu'elle a fait des reines de ses filles ; elle s'applique
* Rexier-Michiel. Origine délie Feste veneziane, IV, p. 92.
* Voii'au musée Gorrerla livrée d'un de ces Suisses.
* « Il n'y a pas moins de deux cents pièces d'appartements tout chargés de richesses dans le seul palais Foscariui. » Brosses Le Président de Brosses en Italie, I, p. -03.
INTROnUCTION 13
à demeurer colossale ; (lue le pape ou reinpereur s'annonce, qu'un prince, qu'un grand-duc, qu'un fils de roi soit signalé, étalant une opulence lourde, elle traite ce monde en des festivités qui se rappellent des Mille et une Nuits. Pour les comtes du Nord, avant les régates ordonnées sur le Canal, avant le combat de taureaux ordonné sur la Piazza transformée en arène, le repas est servi au théâtre S. Samuele, dont la scène est tendue de haut en bas de glaces encastrées d'argent, dont la salle est tendue de haut en bas de satin d'azur résilié d'argent ; quatre orchestres jouent; cent orphelines des quatre Hôpitaux égrènent leurs voix suaves ; quatre-vingts camériers à livrée bleue et or, douze estafiers, six maîtres d'hôtel, cent trente-deux hommes de cuisine veillent à la table'. Pour l'empereur Joseph II on rêve mieux encore : métamorphoser l'entierbassin de S.Marco en quelque lac et jardin enchantés, avec des îles, des bosquets et des musiques, avec des bois de myrte et de laurier, des paysages d'idylle, des grèves de lumière, et les nymphes, partout les nymphes jouant sous les feuilles, dans les grottes et sur les eaux ; et puis, alors qu'on eut banqueté à S. Giorgio Maggiore, la scène comme touchée par une baguette de fée l'aurait cédé à une magie plus belle encore : Venise de nuit, illuminée et pavoisée.
Le sang riche n'est pas entièrement corrompu dans les veines amincies; la sève épaisse n'a pas toute tari; la grande race qui se prolonge se révèle à des gestes souverains. En 1717, Tlangini, blessé à mort,
' Comtesse Wynxe de RosKNiiERG, Le séjour des comtes du Sord à Venise en janvier 1782. — Le futur tzar Paul, et sa femme Maria-Teo rodovna voyageaient sous ce nom.
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ordonne qu on le poiie sur la dunette de son vaisseau, et là, témoin de la défaite du Turc, comme un nouvel Epaminondas, il rend l'âme. En 1762, debout sur l'Escalier des Géants le grand doge Foscarini, un des plus grands doges de la Sérénissime, s'adresse à son peuple: « Nous ferons connaître à ce peuple bien-aimé l'amour du père et la vigilance du prince. » En 1782, l'œuvre romaine des Murazzi est accomplie, qui oppose à la furie de la mer un rempart d'héroïsme et de granit amassé par des Titans. Dans la salle du Sénat, dans la salle du Conseil, apte à accueillir un monde, on entend toujours de ces harangues simples et nombreuses, amples et togées, qui peuvent durer huit heures de suite. Corno en main, le doge Paolo Renier parle en un jour d'angoisse publique : « En ce jour, s'écrie-t-il, qu'on ne se rappelle pas du je, mais du nous où vit la République ! » Tous sont debout, et dans le silence, l'éloquence, cette grande chose, retentit*. Et avec la grande éloquence, c'est la grande peinture, et avec la grande peinture, c'est la grande musique, la musique solennelle, la musique sans passion des fugues liéroïques de Lotti. Benedetto Marcello, rempli de respect pour la République qui lui donna la noblesse et pour Dieu qui lui donna le génie, semble à l'îlalie un Raphaël qui chante : dans ses psaumes qui s'agenouillent et qui adorent, se recueille la gravité de l'espace et l'ampleur de la sainteté^ GiambattistaTiepolo, dont la fantaisie éperdue se joue parmi les belles lumières et les architectures merveilleuses, parmi les belles formes, leg*
* Roraanin, Storia documentata, VIII.
Bellaigue, Marcello.
INTRODUCTION i5
belles élod'es, les beaux corps, les beaux animaux, les beaux ustensiles, est un artiste de grand style, de l'écolo des Veronèse. Et comme Tiepolo est le dernier peintre de Venise, Angelo Emo, qui purge la Méditerranée de corsaires, assiège Tunis, bombarde Sfax, réduit Bizerte, contraint le Boy, et songe à con(|uérir l'Algérie, etTeût conquise près d'un siècle avant la France, si la Dominante lui eût donné les dix mille bomm(!S qu'il réclamait, en est le dernier amiral ^ « Si vous comparez, écrivait Marco Foscarini à ses pelits-neveux, l'bistoire civile de la cité avec ses mémoires littéraires, vous rencontrerez de part et d'autre les mêmes noms de sénateurs, d'avof/adori de la Commune, de sages du Collège, d'ambassadeurs et de procurateurs, lesquels du même coup la dirigèrent avec la prudence des conseils et l'ennoblirent avec la profession des beaux-arts -. » L'exemple de ces patriciens du « siècle antique », parés de draperies et de latin, beaux par l'égalité de Fàme et la sécurité de l'orgueil, qui cultivaient tout ensemble la République des lettres et la République de S. Marco, n'est pas perdu ^ Au sortir d'une église, Gœtlie admire leur procession de robes traînantes, et salue « ces bommes à l'air sage sans effort, paisibles, sûrs d'eux-mêmes, portant légèrement la vie, et tous animés d'une certame gaîté* ». Paolo Renier, que sculptera Canova, sait Homère par cœur et traduit Platon dans le dialecte de Venise. Francesco Foscari
Monci^hclli. Di Anr/elo Emo e délie sue gesla. — Pesenti, Angelo Emo e la marina vcitela del suo lempo.
* M.viico Foscarini, Délia Lelteralura délia nobillà veneziana, p. 10. ^ Non yho chc Dio e che San Marco in peto...
écrit l'un d'entre eux.
* Goethe, Italienisc/ie Reise.
fait imprimer à ses frais les trente-quatre volumes du Thésaurus antiquitatiim sacrarum. Francesco Pesaro ordonne à Mofielli l'édition critique de la Storia du Bembo d'après le texte exhumé des archives. Pietro Grimani discute d'astromonie avec Newton. Au nombre de trois choseslesplus parfaites de ce monde, Algarotti compte la discipline prussienne, le violon de Tartini et la tète de Giovanni Enio. Le beau latin, les belles humanités, l'histoire, l'agriculture, le droit restent de nobles sujets qui préoccupent une pléiade d'esprits paisibles. Les bibliothèques privées des Pesaro, des Pinelli, des Nani, des Zeno, des Farsetti, des Contarini, des Grimani, des Pisani sont célèbres ^ Autour de leur villa, les Farsetti fondent le jardin botanique le plus riche de l'Europe. Les Pisani ouvrent dans leurs palais une Académie de Beaux- Arts que dirige Pietro Longhi. En 1734, les Sagredo lui ont confié la décoration de l'escalier d'honneur de leur palais; en 1743, les Labiaont ordonné àTiepolo les deux merveilleuses fresques de Cléopâtre ; en ■17o9, les Pisani lui ont commis de représenter au plafond de leur villa la gloire de leur maison". En sa villa d'Altichiero, parmi les livres, les antiques et les arbres, Angelo Querini, l'ami de Voltaire, écoule une vie de philosophe mécène du xviii" siècle : un buste de Bacon orne sa bibliothèque; une statue de Vénus préside au colombier; un autel à la Tranquillité surgit au milieu des parterres plantés de simples; Horace
* La bibliothèque des Pisani est à la disposition du public le mercredi et le samedi de chaque semaine.
- On n'en aurait jamais fini d'énuraérer les belles commandes faites par les patriciens aux artistes contemporains, ni de montrer comment ils maintiennent à leur égard Tantiquc tradition de a Renaissance.
Irône dans le « coffrc-liousc » dont les arcades peintes à fresque s'ouvrent sur une allée de charmes, cependant que dans la cabane de la Folie, que garde Marc- AurMe, un dicton de Montaigne est gravé; partout, des pavillons, des tombeaux, dos volières, des sarcophages, des monuments étrusr[ues, des sphinx, des obélisques, des colonnes, des distiques sur le marbre encadré de verdures; et cependant, au sein de ce luxe érudit et de cette rusticité patricienne, la vie est frugale : « Messieurs, s'écrie le maître du logis en se mettant à table, Bonneval prétendait que c'est la soupe qui lui a mangé son couvert : à moi c'est le couvert qui a mangé la soupe*. » Marco Foscarini est lui-môme un représentant accompli de ces dignitaires lettrés dont il écrit l'histoire. Ambassadeur à Rome, ambassadeur à Vienne, ambassadeur à Turin, procurateur de S. Marco, dogo delà Sérénissime, il est encore historiographe officiel de la République, réformateur du Studio de Padoue, humaniste, érudit, orateur, historien littéraire et poète latin. Il fatigue dix copistes à le suivre. Il impose au pauvre Gozzi une villégiature ^?<//a serietà. Selon 3Iarco Forcellini, il possède « une âme éperdûmen tpassionnée pour la gloire » .Quand il meurt, trop tôt, au moment de mourir, il se fait apporter un livre qui s'intitule De modo beiie rnoriendi, et après un délire, oii il ne parle que des choses de l'État, il expire en pensant à ses valets : Poveraservitù ! C'est en latin que des vies pareilles se racontent : « Dans son âme et dans son style, écrit son biographe, nobilitas gcneris etiiiorum prohitas elucebat ". » De pareils
' Comtesse Wy.we de Rosenbeug, Alllchiero. • Morpurgo, Marco Foscarini e la Venezia del secolo XVUI.
hommes trouvent pour leur répondre et les aimer des femmes à leur taille : telle cette Contarina Barbarigo, qui dans une fête retient cinq heures durant l'empereur Joseph lï à son fauteuil^ ; ou telle, cette Catariiia Dollin-Tron, la belle créature mâle, passionnée et lettrée comme une courtisane héroïque. Fille d'un Dolfin, divorcée d'un Tiepolo, mariée à cet Andréa Tron, qui a des allures de potentat, et que le petit peuple surnomme «le Patron, » elle cède à l'impétuosité d'un tempérament d'homme et d'une nature sans feinte. « Je suis une bonne créature », écrivaitelle jadis à son fiancé; et au jeune Serbelloni, pour qui déjà mûre, elle éprouve la violence d'un dernier caprice, elle dit : « Mon âme est sur mes lèvres"! » Elle n'est pas femme du commun, et elle se le rappelle, elle ne soulTre le dédain de personne, parce que « ni sa naissance, ni son habitude, ni son esprit ne lui semblent le mériter)); mais comme elle sait haïr, elle sait aimer, et si l'infortuné Gralarol éprouva dans l'exil l'étendue de son pouvoir et la force de son ressentiment, le pauvre vieux poète Gozzi, qui l'appelait sa fille, et qu'elle aida d'une amitié exquise, connut l'abondance de ce cœur généreux. Au-dessus des vaines étiquettes, elle est au service des passions. Elle s'est formée chez Plutarque. Elle lit le grec. Elle prétend que l'honnête homme la traite en honnête homme. Elle garde le culte de son père pauvre, invaincu, du père triste et grand, qui, s'il ne porta pas l'étole, lui apprit à ne jamais mentir, et à la campagne, probement, l'éleva dans l'étude. Elle célèbre
* Molnienli, Un Maldicente. La Società veneziana sul finire délia Uepubblica, p. 34b.
* Mûlmenti, Galanterie e salotli veneziani.
sa mémoire en une suite de sonnets rudes et droits qu'elle publie sans s'excuser, « parce qu'elle les fit pour être publiés' ». Se regardant au miroir, elle sourit parce qu'elle y retrouve son image". Pour mieux lui ressembler, elle s'acharne au travail. Elle ne quitte pas la chambre qui fut sa chambre. Elle s'endort dans le lit qui fut le sien. « Tout ce qu'il aimait je l'aime et je l'honore; j'aime la terre qui le porta un jour; j'aime le froid du marbre qui aujourd'hui l'enferme; si sa triste destinée est devenue la mienne, à ses rudes assauts je ne palis jamais : j'aime la viequide lui m'est venue^. » Et quand ayant connu tous les amours et tous les triomphes, vieille et veuve, dans l'amertume des choses Unissantes, et dans un abandon proche de la pauvreté elle mourut, ce fut sans bronchera a Moi fille d'un Dolfin, et moi femme d'un Tron, je tiens ferme pour Dieu ! Moi je ne me tue pas. Et si je tombe, ce n'est pas à genoux'. » On sent l'héritière de la race indomptée aux corps énergiques et Vénus masculines^
C'est là le passé qui se prolonge et subsiste malgré
* « Rondo orpubbliche qucsto poésie perché le feci per publicarle». Cateuina iJoLFiN-TuoN, SouetU in morte di Gio-Anlonio Dolfin, préf.
- Allô specchio, talor, Padre, m'appresto
Lieta di riveder nel mio seniijiaiitc, La cara forma del tuo vollo islesso...
* TuLto ciô ch'egli amava arno cd onoro, Amo la terra cho un di'l sosteniie,
E il frcddo sasso, ch'orlo chiude, adoro. DelTempia sorte sua. ciie mia divennc, Fino agii assalti roi non mi scoloro ; Amo la vita, clie da lui mi venne.
Ma mi fia d'un Dolfin, rauger da un Tron, Balo grinta per Dio, mi non me mazzo, E se. casco non casco in zenociiion.
' Castolnuovo. Vna Dama veneziana del secolo XVIII.
tout. Il n'a rien d'inédit. Durant treize siècles, on pourrait recueillir des gestes semblables et des attitudes pareilles. Ce passé avait été trop considérable, il avait poussé des racines trop profondes au sein des consciences et au cœur des institutions pour ne pas se survivre à lui-même. Encore que trahie par la destinée, la République à l'agonie se souvient. La vieille chose placide et superbe obéit à sa ligne ; elle maintient sa tradition ; elle demeure dans son plan. Rien ne l'empêchera jusqu'à la fin d'être en partie fidèle à son histoire. La force môme de Tinertie la contraint d'être grande.
Il y a plus...
Il y a qu'une pousse nouvelle se greffe sur le vieux tronc rugueux.
Une existence plus fine s'inaugure. Un rayon plus clair monte au ciel. Ainsi, aux pieds et aux bras des fauteuils droits du grand siècle, l'élancement flexible, la sveltesse délicate, la souplesse fuselée des nudités charmantes qu'y sculpte le bon sculpteur de bois Brustolon.
Au front de Fltalie sujette, Venise n'est pas que la grande cité libre : elle est la cité qui vit de la vie la plus intense. Jamais peut-être, autant qu'à cette époque de civilisation extrême, elle n'a été plus affranchie de l'oppression romaine, plus adéquate à son esprit léger et son parler d'oiseau, plus uniquement, plus joliment, plus clairement Vénitienne. Jamais elle n'a compté à la fois autant d'esprits
brillanis de la même race et rlu même çénie ^ Jamais elle n'a exprimé mieux en accord et plus à l'unisson la même ûme autochtone de grâce, d'enjouement et de comicité. On dirait que la plante énorme, enfoncée à coups de catapulte dans les origines de l'histoire et les entrailles do la mer, n'a résisté à l'élément, bravé la tempête, nargué les horhmes, étendu ses branches, éployé ses rameaux, duré, lutté, triomphé que pour s'épanouircn une suprême ctdélicieuse (leur de l'esprit. S'il en faut croire le vieux Lanzi, c'est à Venise que naît au xviif siècle la seule école de peinture vraiment italienne. C'est à Venise qu'au xviii" siècle se fonde avec Goldoni le seul Uiéâtre national italien. C'est à Venise qu'avec Carlo Gozzi la vieille Comédie à masques et à sujets jette son dernier lazzi. C'est à Venise qu'avec Marcello, Buranello et les quatre Hôpitaux, la musique se berce, se nourrit et s'enchante. C'est à Venise que des presses de Pasquali, d'Albrizzi, de Zatta sortent ces fines éditions qui maintiennent à la cité des Aides la royauté du livre. Gasparo Gozzi porte à son esprit de fantaisie et de délicate érudition une aigrette de lumière ainsi qu'un petit flot. Galuppi écoule sans effort le flux de sa mélodie abondante et légère. Rosalba Carriera fixe au couvercle des boîtes le sourire de ses contemporaines. PietroLonghi évoque les galantes intimités de la vie dissipée en tableautins de mœurs. Le Canaletto, Francesco Guardi, Bernardo Bellotto disent tous les moments et tous les aspects du paysage de pierre et
' Selon Romanin, durant les cinquante dernières années de la République, pluà do deux cents noms se distinicuent dans les lettres, les 'jciences et les arts. Lezioni di sloria veneta, II, p. 279. Tiraboschi assure qu'aucune cité d'Italie n'en comptait alors autant.
22 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
d'eau. Da Ponte compose à Mozart les livrets de ses opéras. Casanova, efl'ronté comme un valet de comédie, poursuit le fil de ses aventures amoureuses. D'Apostolo Zeno, qui fut le maître de Métastase jusqu'à l'abbé Conti, l'ami de la comtesse de Caylus, ou jusqu'au petit comte Algarotti, l'émule d'Horace, de Platon et de Newton, l'érudition, la philosophie, rEncyclopédie forment d'aimables disciples. Une petite Académie, gaie comme une facétie, s'inspire des pures et vieilles lettres pour faire la nique à la boursouflure des Arcadies. Dans cette patrie des gazelles, de claires feuilles éparpillent en menue monnaie des trésors de verve et de.gaité. Une jolie bande de poètes du dialecte connaît toutes les caresses et toutes les grâces du tendre parler qui zézaie. Quoi encore? Goldoni, les deux Gozzi et la Rosalba, Guardi et le Buranello, Da Ponte, Casanova, les gazettes, les Granelleschi, tout cela, tous ceux-ci, en miniatures et mélodies, en comédies et chansonnettes, en tableautins, en escapades et lestes choses, s'accordent à proclamer une nuance d'âme qui lut heureuse.
Le but de ce livre est d'étudier cette nuance d'âme.