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voilure où il refusa de mouler, arrive à l'iuiproviste dans le salon oii il ne voulul pas se rendre, annonce (|u'il va parlir, ne peut se décider à partir, é[»ie, intervient, se mCde, soupeonne, déranj^e, hrusfiue les gens (juil attira, suprêmement ridicule et souverainement humain. C'est le Don Roherlo de la Da)na prudente.
Ou bien, cà la place do la g^ràce anonyme et impersonnelle d'une Isabelle ou d'une Sylvie, qu'on suppose une de ces petites bourgeoises vénitiennes, qui vont en zendalctto noir le long des calli grises, accrochent les jours de .mgra une chaîne d'or à leur col, main preste, pas menu, caquet vif. Délaissée par son mari, (jui en est le maître, elle demeure près de l'âtre désert, emmaillotte son poupon, gronde sa servante, veille sur les ceHdres de son foyer et sur les ruines de son bonheur, et à force de résignation, de patience, de droiture obstinée et doucement têtue, arrive à ramener linfidèle. C'est la Bettina de la Buona Moglie.
Ou bien, à la place des vieux de l'ancien répertoire, des ganaches chie-en-lit qu'on berne et qu'on batonne, de Pantalon qui à force d'être dupé, floué, volé, coculïé, mené par le nez, devient méchant et mord, qu'on se représente un vieil oisif, appauvri, aigri et solitaire. Comme il a souffert de la destinée, il est devenu misanthrope. Comme il n'a plus rien à faire, il s'occupe de son prochain. Comme il n'a plus rien à dire, il ne peut qu'en médire. Pour jouer un rôle qu'il n'a plus, il col{)orte le mal, et au besoin l'invente ; pour se donner plus d'importance, ill'outre et l'exagère ; et presque inconsciemment, moins dolosif peut-être que douloureux, moins méchant sans doute que désœuvré, il le fait. Tellement que, lorsque ceux qu'il a trahis se retourrwL'ut contre lui etl'abandonnent à son ignominie
il demeure étonné, se récrie, et reconnaît dans cette désertion le bien fondé de ses griefs. C'est la figure la plus creusée de ce théâtre, c'est le Don Marzio de la Bottega del Caffè.^
Don Marzio, Bettina, Don Roberto sont ce que Goldoni appelle des caractères. Car au fond — et ceci soit dit entre parenthèses — il semble bien que pour Goldoni tout ce qui n'est pas masque soit caractère, et aussi bien un caractère proprement dit qu'un tic ou qu'une grimace, qu'une verrue ou qu'une passion, qu'une qualité ou, comme le disait Diderot, qu'une condition ; aussi bien un simple menteur, un simple joueur, un simple prodigue, qu'un avare fastueux qui veut apparaître sans bourse délier, qu'un avare jaloux qui se fâche et qui se réjouit à la fois des cadeaux faits à sa femme, ou qu'un bourru bienfaisant chez lequel une humeur acariâtre et un cœur excellent se livrent de singuliers combats ; aussi bien un grognon qu'un boutiquier de Merceria, aussi bien un sigisbée qu'une repasseuse de Castello, aussi bien un scribe, un médecin, un homme de loi qu'un aventurier qui a été toutes ces choses ensemble. Il suffit que ses personnages ne soient plus des personnages de fantaisie, mais des réalités vivantes, que l'individu en chair et en os remplace le type abstrait, et que l'organisme de la nature se substitue à l'artifice de la convention.
Sa comédie accueille donc, en premier lieu, tous les profils de la réalité contemporaine. Elle s'ouvre ensuite à tous les décors du moment. Car ce n'est pas seule-
* Sur Don Marzio, voir : Masi, Scella di Commedie di Carlo Goldoni, I, p. 340.
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ment sur la placi^ coininc <Iaiis la GoriK'dic italienne, ou dans lo salon connue dans la comédie fi'ançaise, ({uc l'inlini de la vie déroule ses cas et ses conflits, met en contact ses personnages et nu't aux prises ses passions. Toujours agissante et partout répandue, la vie connaît tous les milieux et tous les paysages. On ne saurait sans la mutiler la réduire à un seul horizon. Oui, la rue : mais s'ouvrantsur cette rue, que de maisons diverses ! etl'hôtel-de-ville, et le théâtre, et l'hospice, et le trihunal, et l'atelier, et la prison ! Oui, le salon, mais à côté du salon, que d'autres pit'ces oi^i des actioiis se nouent et des dialogues s'engagent! et l'antichambre, et la cuisine, et la cave, et le grenier, et la boutique, et l'arrière-boutiquc, et la cour ! Goldoni pratique tous ces décors. Sa comédie se ressouvient de tous les intérieurs que traversa sa vie nomade. Elle se joue à travers les cadres les plus variés, pénètre les enceintes les plus différentes, force les intimités les plus dissemblables. Elle brosse des tableaux de plein air de môme qu'autour de deux bougies elle met en scène un petit monde; elle évoque des perspectives de campagne ou de marine de même qu'audessous d'une lampe à huile elle incline le vieux visage d'une femme au tricot; elle passe du café au palais, de la maison du tisseur de soie à la maison de jeu, de l'échoppe à la taverne, de l'atelier à l'hôtellerie, de la salle de la mairie à la salle de spectacle, de la tranchée d'un camp militaire au cabinet d'un juge d'instruction. Si le salon existe — et il faut voir autour des cartes et des tasses de chocolat cette humanité minuscule qui papote, papilloime, médit, échange des courbettes et des cancans, s'olfre une prise, une gimblette ou un nouveau — le salon n'arrive pas à con-
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fisquer tout rintéi-ôt. Si la rue se montre, cette rue n'arrive pas à occuper tout l'espace. D'autres aspects s'évoquent. D'autres lieux se découvrent. Et cette rue elle-même n'est plus la rue quelconque., se prêtant indifféremment à toutes les actions de la vieille Comédie; elle varie avec les endroits ; elle perd sa qualité de place anonyme ; et comme dans une toile de Canaletto ou de Guardi, on voit la rue de Venise apparaître. Les amarres blasonnées tordent leurs serpents dans l'eau lumineuse ; un pont de pierre blanche enjambe Fétroitesse du rio ; un profil de cheminée évase sa hotte sur le ciel ; un arbre monte derrière un mur ; un vieux bachot sommeille contre le quai. Une gondole arrive, puis une autre : « Oe ! — Vien a pian, vieil ajjiafi! — Oe ! — Premi che te casca la testa! )>
Enfin la comédie de Goldoni — et c'est là le dernier point— qui n'est pas d'intrigue comme la Comédie italienne, n'est pas davantage de caractère ou de mœurs selon la rubrique des autres comédies. Elle embrouille tous les genres. Il faut prendre garde que la nature n'a pas de genres. Infiniment complexe, illogique et multiforme, elle n'établit pas de cloisons étanches entre la diversité des phénomènes ; chez elle tout s'associe et tout se contredit ; le tragique et le comique se côtoient; le rire et les pleurs sont deux frères qui se ressemblent; rien n'apparaîtjamais identique et latéral. Ainsi la comédie de Goldoni. C'est pourquoi elle défie les étiquettes*. Qu'est-ce que les
' Il serait amusant d'énumérer tous les essais de classification qu'on a tentés des comédies de Goldoni. Aucun n'est satisfaisant parce qu'aucun n'est possible. On n'emprisonne pas la vie dans des moules.
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Riateghi par excMiipIc, (jui en sont ptmL-elro le cliefd'œuvre? Une coiiK-die de caraclères ? Hé, sans doute, puisqu'elle nous dépeint trois, ou mieux, quatre tyrans domestiques, pointilleux, méticuleux, avai'icieux, jaloux, despotes, acariâtres, faisant pest;r leur autorité d'un poids insupportable sur toute leur maisonnée ; mais en même temps ces rustres sont des bourgeois de Venist!, attacbés au vieil ordre de clioses existant, conservateurs enragés, ennemis jurés des modes et coutumes nouvelles, formés par une discipline autochtone et séculaire à la sobriélé, à l'épargne, au rigorisme de vie le plus étroit comme à l'exercice formidable de l'antique patria polestas ; et la comédie de mœurs apparaît. La Putta onorata, qui se passe dans le monde des gondoliers et nous en dépeint les façons, qui ramasse dans la rue une robuste figure de fille plébéienne et l'érigé en exemple, qui recourt au vieux moyen si usé de la supposition d'enfants, qui décrit et rit et moralise, tient à tout et touche à tout, à la fois comédie larmoyante, tragédie bourgeoise, leçon d'édification, tableau populaire, scène de mœurs, paysage vénitien. Dans le Cavalière e la Dama, sur la donnée presque tragique d'une malheureuse femme de proscrit, livrée aux coups de langue des médisants et aux coups de grille des oiseaux de proie, viennent se grefïer deux choses : une très jolie satire du sigisbéisme, et les pantalonnades de Pasquin. Ici et là, tous les tons se mêlent et tous les contrastes se marient; les coups d'épée succèdent aux coups de bâton ; les calembredaines à l'angoisse ; la pitrerie au prèchi-prècha ; le romanesque à la caricature ; la sensiblerie à l'ironie. Et de même qu'on n'y trouve pas, ou rarement, une tranche d'un seul élé-
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ment, on n'y trouve pas, ou rarement, une âme d'une seule pièce. Qui est-ce qui n'est que bon, ou que méflinnl'? Qui est-ce qui n'est que ridicule, ou qu'héroïque ? Y a-t-il dans la réalité un seul grotesque absolu, et la figure la plus idéalement pure n'a-t-elle jamais prêté à rire?
On prend le Boiirgeuis gentilhomme. Bien. !Mais au fond M. Jourdain a-t-il iamais existé"? A-t-on jamais rencontré un bourgeois gentilbomme qui ne soit que bourgeois gentiliiomme, dans tout ce qu'il dit, fait et pense, vis-à-vis de sa femme comme vis-àvis de sa marquise, vis-à-vis de sa servante comme vis-à-vis de sou maître à danser, vis-à-vis de la galerie comme vis-à-vis de lui-même, cela sans qu'un scrupule l'assaille, sans qu'un doute l'effleure, sans qu'il s'interroge, se reprenne, se contredise un seul instant, imperturbablement bourgeois gentilhomme jusqu'au bout ? A beaucoup d'Italiens, M. Jourdain semble une personnification*. Au contraire, la Donna Eleonora At& Femmine Puntigliose àeGoXàom, petite bourgeoise de la province napolitaine à qui sa richesse a monté au cerveau ; Donna Eleonora, qui pour rien au monde ne consentirait à se commettre dans les carrosses des gens de sa condition ; Donna Eleonora, qui ayant mené son mari à Palerme, cherche à se faufiler dans le grand monde, se fait humble pour y être introduite, et en essuie tous les affronts, et en accepte tous les marchés; mais Donna Eleonora, qui à force de camouflets dévorés en silence, se ressaisit enfin, comprend sa honte, s'excuse de son ridicule, dit leur fait à ces pecques titrées, se venge
* Martini, Carlo Goldoni.
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«l'olles en leur montrant ses loris, et avec ses loris les accable de; leurs fautes, Donna Eleonora, d'ailleurs si pjilenient éliauciiéc;, semblerait plutcH une personne.
C'est ainsi que Goldoni fut un disciple fervent du sequere naturam. Voltaire, qui le louait d'avoir délivré sa patrie des Arletjuins, l'appelait « fils et peintre de la nature^ ». Selon Grosley, il était « fécond, simple, varié, mais inégal et négligé comme la nature" ». ]llt lui-même écrivait : « Toute mon application a été de ne pas gâter la nature dans l'élaboration de mes pièces. » Selon lui, la nature, dont il s'inspire, s'imprègne et se remplit, qu'il observe, imite, copie, et qu'il singe, ne doit pas être gâtée; elle demeure le modèle accompli et la source intarissable; c'est à son trésor qu'il faut puiser, et c'est à son livre qu'il faut lire, sans que l'art ait à intervenir dans cette affaire pour rien cboisir ou pour rien ajouter. Lui n'ajoute rien, ou du moins il n'ajoute que la rondeur joviale de son bonne leté. Car si la grande indifférente qu'est la nature s'abstient de prendre parti et ne précbe jamais, lui si candide et tendrement affectueux précbe de tout son cœur de petit bourgeois édifié. « Je cbercbais partout la nature, a-t-il écrit encore, et je la trouvait toujours belle, quand elle m'offrait des
* « Signor mio, pittoro e figlio dolla natura, lui écrit Voltaire en italien à la date du 24 septembre HOO, vi amo dal tempo cli'io leggo. Ho veduto la vostra anima nelle vostre opère. Ho dutlu : ecco un uomo onesto e buono che ha purilicata la scena italiana, che inventa colla fantasia e scrive col senno. Oh ! che fecondilà, mio signoro ! che purità ! corne lo stile mi pare naturale, l'acelo e ania bile! Avcte riscattato la vostra patria dalle mani dcgli arlecchini. Vorrei intitolare le vostre commedie : l'Italia liberala da' Goti... » Correspondance, VIII, p. 560.
* GiioàLEY. Op. cit. — Cl'. Ncri, P.-C. Grosley e C. Goldoni.
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modèles vertueux et des traits de bonne morale'. » Il en résulte que la comédie de Goldoni est un miroir de l'époque merveilleux.
On ouvre les quarante-quatre volumes de l'édition vénitienne ou les dix-huit de Pasquali, et voici que de ces pages jaunies, surgit l'Italie contemporaine, surgit le vieux pays falot, et avant tout, surtout, surgit Venise, avec ses ponts, ses canaux et ses rives, avec son paysage et sa Piazza, avec ses marchés, ses cafés, ses campaniles, et avec son peuple multicolore et multiforme. Nulle part la Venise du xvni" siècle n'est mieux représentée.
On entend monter dans le silence du petit campo le cri du merceret ambulant : Ag/ii di Fiandra, spighetta, cordoni! On entend jaillir au coin du rio la querelle de deux gondoliers en furie : — Pmtosto a fondi che siar ! — Piutosto in tochi chc dar in drio ! — Da in drio, fionazzo duna quinta in cope ! — Siati, semenza de buovoli! Et lorsque, les voyageurs ayant débarqué de guerre lasse, les gondoliers s'éloignent à vide, plus ils s'éloignent, plus ils crient : — Spaccamonti ! — Capitan Coviello ! — Ah ! musso ! — ■ Ah ! dindio /On entend s'échapper des lèvres ouvertes le joli dialecte qui sourit et s'envole ; et ses jurons : Sangue di Diana ; et ses caresses ; Vissere mie ; et ses proverbes : Chi gha buon naso cognasse i meloni, Sior . Et on voit cette foule sémillante et frétillante aller, venir, s'asseoir, jaser, passer.
* Mémoires, II. p. 30.