‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 28 sur 45 · V. La dernière étincelle de la vieille Comédie · texte numérisé non relu

V. La dernière étincelle de la vieille Comédie

Et cependant, la Comédie italienne que Goldoni aurait supplantée, était le théâtre national par excellence, celui que les Italiens avaient inventé, celui (ju'ils avaient marqué au coin de leur crénie, le seul apport comicjuede leur race, leur monopole et leur triompiie^

* Elle est selon Carlo Gozzi « un preçiio de l'Italie ». Elle est, selon Baretti, « une des singularités de la nation italienne ». Il semble à Perrucci « qu'à la seule belli! Italie », elle eût été réservée.

Elle était la vieille et jolie chose. Elle était la poésie, la folie, l'extravagance déchaînée et souveraine. Elle était la petite enfance, le souvenir attendri, le cher et doux passé à sourire au fond de la mémoire. Et pour certains esprits fidèles, c'était une mélancolie de lavoir disparaître sans esprit de retour. La réalité qu'on introduisait à sa place ne valait pas sa fantaisie ailée. Les petits chapeaux à cornes et les robes à fleurettes remplaçaient mal les masques de jadis, taillés dans l'ironie et dans l'alacrité. Le prêchi-prôcha des morales mettait en fuite un peuple pailleté, dont les personnages étaient devenus les hôtes séculaires de l'imagination domestique, dont les prouesses et les lazzis constituaient autant d'habitudes vénérables, dont les histoires avaient bercé, charmé, ravi des générations d'âmes simples. Que de bonheurs attachés à la batte d'Arlequin tout de même ! Et il fallait dire adieu à cet ancien ami? Ne plus voir la patte de lièvre au coin de sa barrette ? Ne plus entendre ses facéties allant frapper le rire aux mêmes touches *■?

Carlo Gozzi ne l'aurait pas voulu. C'est ici qu'intervient Carlo Gozzi.

Oh ! dans la Yenise qui frétille et scintille, la bizarre silhouette et la longue échine d'homme trisle ! Arlequin, il faut saluer Carlo Gozzi ^

* Sur Carlo Gozzi, voir les trois volumes des Memorie inutili, qui ont été accommodés en français par Paul de Musset. Voir les travaux; de Magrini, de Malamani, et particulièrement la préface si complète qu'Ernesto Masi a mise à sa belle édition des Fiabe. En France, Philarète Chasles, Paul de Musset, Alphonse Royer se sont occupés de l'auteur vénitien. Le chapitre que Vernoa Lee lui a consacré dans ses Studies est un des plus brillants de l'écrivain anglais.

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TI appartient lui aussi à cet « hôpital de poètes m où s'est réduite la pauvre maison des Gozzi prolifiques. Il est le beau-trère d'Irininda, hélas ! Et il est le frëre de Gasparo, comme lui toujours à noircir du papier, à chercher une rime, à se repaître de chimères, à se nourrir de rosée, mais sans la grâce de sa culture, sans le sourire de son esprit, plus sombre, plus replié, plus aigu et plus amer.

Né à Venise en 1723 ; et puis, dès l'âge de seize ans parti pour l'armée, où il mène en Dalmatie la vie de plaisir des jeunes officiers vénitiens ; et puis, au bout de trois ans, de retour au pays, et pendant dix-huit années parmi les procès et les gens de chicane à tâcher de recueillir les ruines de son patrimoine délabré ; et puis, pendant vingt-cinq ans, au milieu des comédiens, et spécialement des comédiennes qu'il écoute, conseille, dirige, objurgue, mène aux casotti, escorte dans la rue, et auxquelles il s'avise d'apprendre l'orthographe, le français et la pudeur, et elles dansent la ronde autour de sa maigreur, mettent un clair chuchotis autour de son silence, éclatent de rire autour de son chagrin ' ; et puis, après encore, et peut-être toujours, occupé à de vagues opérations commerciales, négociant de dentelles, de peluche ou de crin, quand ce n'est pas de cacao ou de vin de Chypre, à moins que ça ne soit de carrosses ou de cages à poulets, et allant jusqu'à offrir ses services à

* « Je fus leur coinpèro dans les baptêmes... Je leur faisais lire et traduiro du français des livres i)roporlionncs à leurs iorces... Je leur écrivais des lettres inventées sur divers arguments familiers, auxquelles je les obligeais de répondre... Je les accompagnais conlinuollemeiit au Ridotto, aux tliéàtres, aux casotti. par les rues, sur la l'iazza, aux dîners, aux soupers de compagnie, aux assemblées... » Memorie inulili, II, p. 20, p. 129.

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qui cherche à raccommoder des pots cassés \ le comte Carlo Gozzi est pauvre, vieux garçon et poète. Quand la patricienne Caterina Tron le rencontre dans la rue, elle lui crie : '*< Bonjour, ours !» Et à l'Académie des Granelleschi on l'appelle le Solitaire.

Ennemi juré comme son frère des révérences et simagrées ; malhahile à flatter par les rues, les boutiques et les conversations ; se complaisant dans les lieux écartés et les promenades délaissées ; usant force plumes, et épargnant d'autant plus ses poumons ; marchant à pas tardifs ; donnant de la tête contre les linteaux, il est triste incurablement. En vain se donnet-il une peine infinie pour apparaître hilare, et se chatouille-t-il pour se faire rire, et afïecte-t-il une incoercible gaîté, et rcmercie-t-il le ciel du tempérament risible qu'il lui a donné, et répète-t-il au terme de chaque mésaventure ce mot en ritournelle si rida^ qu'on rie ' ! il est incurablement triste. Il est rempli de regret, de rancune et de grief. 11 peste toujours contre quelqu'un, contre sa bcllc-sœur'^, contre l'abbé Ghiari% contre l'avocat Goldoni, contre la comédienne Ricci, « papillon malicieux », contre le secrétaire Gratarol, « poupée infatuée ». Il semble que la

* Malatnani, / Gozzi.

* « J'ai une grande obligation à Dieu du tempérament risible qu'il m'a accordé. » Memorie inutili, I, p. 162. La même antienne revient à chaque page.

^ Il l'appelle « poétesse de fantaisie », « souveraine d'un royaume phthisique, », « rompue aux enlèvements poétiques, aux rapts romanesques et pindariques. »

* « Cervelle enflammée, dit-il de Cliiari : désordonné, audacieux, pédantesque; intrigues d'astrologue; sauts débottés de sept lieues; scènes disjointes de l'action; loquacité de prétendant philosopiiique; quelque bonne surprise théâtrale ; quelque description bestialement heureuse; une pernicieuse morale; l'écrivain le plus sot qui ait orné notre siècle. »

CAHLO GOZZI KT SES « l'iARE )) 20:î

bile soit la sul)slance aiTit-ro do son ('S[)rit, et ([u'il faille à son Uileiil l'aiguillon d'une {)i(iu('. Il n'écrit qu'en colère et pour soulagc^r sa colère '. Il va le sourcil froncé, le front barré, l'Iiumcur liérissée de pointes, l'imagination faite de quintes, le langage prompt aux saillies et aux sarcasmes. Et il est étrange jusqu'à la bizarrerie. Rien de ce qui arrive à cet original n'est ordinaire. Les contre-temps qui assaillent cet excentrique n'olfrent rien de i)anal. Tous les farfadets de la lagune s'allient pour lui jouer les tours les plus pendables. S'il est en train de se faire la barbe, on est sûr qu'une affaire d'importance l'interrompe au milieu ; si pressé d'un certain besoin, discrètement il s'écarte, à côté de lui deux belles dames ouvrent une porte; s'il y a quebjue part une seule flaque de pluie, immanquablement il y trempera son soulier. Ajournée faite, on le prend pour un autre, pour le patricien Paruta, pour Daniele Zanchi, pour l'imprésario Micbele dell'Agata (pourtant sensiblement plus petit et plus gros de sa personne). Qui lui baise l'ourlet de son manteau, (jui lui demande de l'argent^ qui le prie d'un logis, qui le remercie d'avoir tiré son fils de prison, sans qu'il sache d'oii ces gens sortent. Une nuit de lune qu'il se promène sur la Piazza avec le noble homme Francesco Gritti, le noble homme Andréa Gradenigo lui donne deux coups de poing dans le dos en lui criant : « Que ne vas-tu au lit, espèce d'âne ! » Une autre nuit de novembre

* C'est contre Goldoni iju'il écrit sa Tartana clefji Iii/lussi et son Teah'o comico alV osteria del l'ellegrino; contre Chiari qu'il écrit ses Fogli sopra alcune mass'ime del Genio e costumi del secolo; contre Ijiataroi qu'il écrit sos Memorie inutili; contre le théâtre de Goldoni et contre celui de CIduri, et pour discréditer leur théâtre, qu'il invente ses Fiube.

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qu'il revient lourbu du Frioul avec la seule envie d'aller dormir, il trouve sa rue obstruée, son palais resplendissant dans les ténèbres comme un soleil, deux gardes qui lui en ferment la porte au nez, un majordome cousu d'or qui la lui ouvre, et le conduit de salle en salle parmi la splendeur d'une fête vénitienne qui se donne là, chez lui, à son insu. Il n'y a pas à dire : de pareilles vicissitudes sont peu ordinaires ^ Celui à qui elles échoient n'est pas le premier venu. Et se sentant différent, le comte Carlo Gozzi s'applique avec soin à cultiver ses différences. Autour de lui, à Venise, la mode change incessamment : lui, demeuré fidèle à son infidèle tailleur Giuseppe Fornace, porte la même perruque depuis l'année 173o et ne s'achète d'autres boucles de soulier que lorsque les anciennes sont cassées. Autour de lui, à Venise, l'âme s'abandonne « aux légèretés et voluptés de Cythère »; un souffle d'amour gonfle les voiles et les soupirs; des bruits de baiser murmurent derrière les jalousies : lui, ni chaste, ni dissolu, ni hypocrite, abhorre le déportement, la lascivité et le libertinage ; il méprise « les galants loquaces et les pirates de Vénus » ; une courtisane lui semble aussi abominable que l'Ogre de Boïardo ; et à la jeune personne, jadis violée par un colonel, qui l'aguiche, il répond : « 0 ma petite idole, vous ne connaissez pas les vraies douceurs de l'amour, et vous croyez que la douceur d'amour soit de l'éteindre à la façon des bêtes! » On est indifférent ou sceptique : lui reste religieux comme un vieux décrépit ou un petit enfant. On babille : lui observe le silence. On suit la pente :

* Stravaganzc e contrattempi a" quali la mia Stella mi voile soggeUo, Memorie inutili, III, p. 187.

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