CARLO GOZZI ET SES « FIABE
lui remonte, le courant. Tout ce qui est nouveau paraît l»eau : la nouveauté l'exaspère ^ Résolument conservateur, doucement maniaque et point honteux de sa manie, croyant à Tefricacité de la potence et à la souveraineté du bon Dieu ; préférant les esprits faibles aux esprits forts, et estimant les esprits forts des esprits faibles ; ne s'étant jamais avili quant à lui à se croire ni de boue ni de fumier, ni un chien, ni un cochon; goûtant les vieux poètes sans ambages de source nationale; ayant choisi pour domaine littéraire le jardin de simplicité et pureté, et s'y adonnant de son mieux, il s'intitule un Don Quichotte. Il a en sainte horreur le sublime et les « lumières » de son siècle éclairé. Un farfadet lui paraît plus charmant qu'un système ; un préjugé plus admissible qu'un gallicisme; une chimère plus véridique qu'une réalité. La philosophie moderne l'assomme. La phraséologie moderne : « sensible... insensible... mes frères... mes semblables... voix du sang... cri de la nature... » lui rompt la tête. La comédie larmoyante le fait rire. La déesse Raison le fait hurler. L'abbé Chiari, qui le poursuit de vers longs comme des tuyaux de seringue, le met en fuite. L'avocat Goldoni, trivial, faubourien, plat comme un fait, le met en rage. Voltaire, Rousseau, Mirabeau, Helvétius et « autres imposteurs » lui donnent lanausée.
* D'autres font la cour aux journalistes, lui ne daigne pas « circonvenir journalistes, fiazetiers, ni écrivains de feuilles périodiques, pouriju'avec leurs jugements ils persuadent à la foule des ignares que ce qui est mauvais est bon, et (jue ce qui est bon est mauvais ». D'autres dédient leurs œuvres à des princes : lui dédie son opuscule du Tealro Comico ii Pietro Carati, « citoyen vénitien misérable très connu, qui enveloppé dune loge trouée, sous une énorme perruque mangée des vers, les bas noirs restoupés d'un peu de soie verte, demandait modestement par les rues à ses connaissances quelque petite monnaie pour maintenir en vie sa naissance civile. »
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Et à tout leur charabia qui infeste les livres, qui infecte les esprits, qui assaille les théâtres, qui assombrit les mœurs, qui gâte le vieux monde et menace de le détruire, il est fait de cette sorte qu'il préfère un sourire d'enfant, une caresse de nourrice ou une histoire de fées. Oui, une petite chanson qui monte d'un berceau, une storia que débite Cigolotti sur la Piazza, une ancienne comédie à masques où Arlequin bàtonne Pantalon comme il faut, enferment à ses yeux plus de sens, contiennent plus de sagesse et plus de vérité que toutes leurs physiques, métaphysiques, morales, réformes, théories, encyclopédies, sensibleries et larmes de crocodile. Si Peau dâne lui était conté, autant que le Bonhomme, il y prendrait un plaisir extrême. Il reste le partisan convaincu des vieilles choses et des vieilles gens, des vieilles usances et des vieilles habitudes, des vieux remèdes et des vieilles expressions, des contes et recettes de bonnes femmes, des serviteurs qui demeurent toute la vie dans la même maison, et du vieux théâtre, qui ne se propose d'autre but que de délasser et de divertir'. Il est le citoyen passionné de cette antique Venise immuable et immobile, où rien n'a changé, et où rien ne doit changer. Et le grillon, qui lui chante par la tête, est le grillon du foyer.
Alors laissant la place aux modes nouvelles, le champ aux sophistiqueurs d'idées, la vogue aux beautés du progrès, aux découvertes de la science et
' Selon lui, la vogue des penseurs et propagateurs de systèmes, sciences et découvertes ne durera pas davantage que le succès d'une nouvelle boutique de calé ou de l'inventeur de modes Blondi. Memorie inutili. l. p. 262.
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à la liljoiLr du (lcvt'r{^"Oiidiigc ; tournant le dos à un siècle corrompu, qui se moque des Platons et des Pétrarques, et revivant en esprit Theurc trépassée depuis belle lune, « où les femmes n'étaient pas devenues des hommes, les hommes devenus des femmes, les hommes et les femmes devenus des singes *, » il se réfugie dans le passé comme dans un rempart et dans le rêve comme dans une béatitude.
Loin de toutes les platitudes et de toutes les prétentions, parmi les contrées improbables, derrière les nuages ourlés d'argent et d'ambre, il traîne son manteau d'écarlatc et sa mélancolie d'homme au sommeil subtil. Un sourire pâle s'éveille au fond de son Ame dolente. Une araignée accroche ses réseaux d'or aux parois de son cerveau. Le caprice lui joue sur un violon de porcelaine on ne sait quelle extravagante mélodie. Mille formes biscornues rôdent devant ses yeux; mille réminiscences à robes de fantôme s'élancent de son souvenir; l'horizon de son paysage s'éloigne, s'éloigne encore, s'estompe et se perd à l'infini. La fantaisie le console de la réalité ; le surnaturel l'affranchit de la nature ; l'illusion le guérit de la vie. En vain, le flot clapote-t-il doucement au pied de l'escalier de marbre où sa songerie s'est
* « Aujourd'hui, écrit-il, on appelle un préjugé moisi, un préjugé barbare, astreindre les femmes à leurs maisons, à la garde île leurs liis, filles et valets, aux travaux domestiiiucs, à léconomie familiale; et aussitôt les ftMnmes déboucluTent de leur logis, effrénées commi; les Bacchantes antiijucs, et criant Liberté! Liberté! elles ont rempli d'imbroglios -toutes les rues...; préjugé, la loi (|ui menace de mort l'infanticide...; atteints de préjugés ceux qui éclatent de rire sur les inventions de la mode... ; et à force d'appeler préjugé, tout ce qui s'oppose aux voluptés illieites. à la violence, au dérèglement, au remue-ménage, à la ruine des familles, aux désordres de la société, le genre humain s'est englouti dans le plus misérable des préjugés. » Memorie inutili, l, p. 254 et sq.
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assise : ou une voilo couleur d'amadou se profdet-elle sur les berges d'opale ; ou un oiseleur oITre-t-il aux passants ses osei che canta, il ne voit ni le flot, ni la voile, ni l'oiseau. Il ne voit rien et n'entend rien. Il est dans la lune et dans l'espace. Il plane dans le lointain et dans le ciel. Hélas! la beauté de la vie n'est-elle pas elle aussi, elle surtout, toute dans le lointain et dans le ciel? Toutes les choses qui s'y passent ! Tout ce que les oreilles des hommes ne peuvent percevoir ! Tout ce que les yeux de chair ne savent regarder ! Et ce que racontent les strophes en buée qui aux rayons de la lune montent des lagunes, et y dansent, et y jouent, et y tournent la ronde ! Et les sylphes, et les follets, et les fées, et le mystère, et le vent! Le vent souffle : comprends-tu ce qu'il chante? Imaginations lointaines, voix éparses, mirages charmants ; monde de l'Invisible aux ombres furtives et aux pas assoupis ; soupir, regret, reflet, fumée. Oui, tout ce qui s'écrit avec de la fumée !...
Alors comme le tremblement de terre de Lisbonne a ramené à Venise une troupe de comédiens unique au monde ; que chaque soir sur les planches du théâtre S. Samuele, Sacchi, Fiorilli, Zannoni et Darbès jettent feu et flamme sous le masque de Trulfaldin, Tartaglia, Brighella et Pantalon^ ; que Goldoni triomphe, que la prose se déchaîne et que le siècle s'ennuie, un beau jour de l'année 1761, Carlo Gozzi s'avise d'aller leur
* « Antonio Sacchi. Af^ostino Fiorilli, Atanagio Zannoni, Ccsare Darbès étaient les quatre masques, Truffaldin, Tartaglia, Brighella et Pantalon. Tous acteurs excellents dans leur métier. L'habileté dans Vart, la promptitude, la grâce, la fertilité, les lazzis, le sel, les saillies, le naturel, et beaucoup de philosophie, étaient leurs dons ; et la soubrette Adriana Sacchi-Zannoni^avait les mêmes qualités. » Mernorie inutili, lî, 1.
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porter une piJ'ce de sa faron, qu'il a tin'e d'un vieux conte de nourrice, et qu'il intitule VAtiinr dclle Ire Melarancie.
C'est ainsi que naquit son Théâtre liabesque^
Le Théâtre fiabesque de Gozzi prend justement le contre-pied du Théâtre dr Goldoni.
L'un était tout d'observation, et l'autre est tout ae fantaisie. L'un était tout de réalité, et l'autre est tout de fiction. L'un se mouvait dans la nature, et l'autre choisit le surnaturel pour élément. Goldoni n'était nullement littéraire; Gozzi apparaît surtout livresque. Goldoni s'appliquait à être régulier : Gozzi s'ing-énie à ne montrer ni queue ni tête. Goldoni servait la vérité : Gozzi ne reconnaît d'autre maîtresse que la poésie. Goldoni prétendait moraliser le monde : Gozzi ne songe qu'à le divertir. Ses fiabe ou foie ou favate ne sont rien que d'inutiles histoires de fées. Ce sont de belles histoires de fées qu'il s'amuse à conter au vieux peuple de Venise redevenu enfant à force d'être vieux.
-Non, plus de ces insipides commérages se traînant
' Alphonse Royer, qui en a traduit en français quelques pièces, l'appelle de la sorte. Ce théâtre rencontra à l'étrangor. particulièremont chez les romantiques allemands, une grande fortune. Les deu.v Schlegel.Tieck, Schiller, puisM^^deStarl. Hofmann, PhilarèteChasles, Paul de Musset ne lui ont pas mesuré les éloges. Tieck en tire son Blaubart. Schiller sa Turandot. Selon Paul de .Musset. Hofmann et Charles Nodier s'en sont inspirés. Il est familier à Scliopcnhauer. Wagner a fait de la Donna Serpente le livret de ses Falen. — Sur les sources de ce théâtre, sa portée et sa fortune, voir la préface d'Ernesto Masi, déjà citée, à son édition en deu.vvolumes des Fiabe di Carlo Gozzi dont on se sert ici.
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à ras la terre par les échoppes, les tavernes et les traghetti ; assez de cette prose triviale que débite le bas peuple au plain-pied de ses masures couleur de boue et de ses intérêts de la taille d'un pied; foin de ces bourgeois pansus, de ces filles à tablier d'indienne, de ces grâces de campiello ; au diable cette vérité sotte, plate, niaise, bête comme la vie, vulgaire comme le carrefour, raccrochée de bric et de broc, mendiée par lambeaux, servilement rapportée ! Mais là-bas, au delà, à l'infini, tout ce qui s'invente librement avec l'esprit ! Toute la poésie et le bienfait des vieux contes de nourrice à dormir debout ! 0 songes en l'air ! Billevesées adorables ! Exquises calembredaines !
Nous sommes au Pays où tout arrive et où se pose l'Oiseau bleu. On voit des colombes qui parlent, des rois métamorphosés en cerfs et des pleutres métamorphosés en rois; des crânes de personnes à sécher au bout de lances fichées dans la paroi des murs; des coutumes bizarres comme celles de Chine où l'on s'agenouille par terre en frappant la terre avec son front; des statues qui rientaux mensonges des filles:^ des escaliers qui ont quarante millions sept cent deux mille quatre degrés ; des tables qui apparaissent toutes servies dans le désert, et il en sort des voix, et aux accents d'une symphonie invisible le désert se change en beau jardin. Les personnages sont des rois de pays et des rois de jeux de cartes, des princesses enchantées, des mages, des nécromants, des ministres, des visirs, des dragons, des oiseaux, des profils de laPiazza, et c'est aussi les quatre masques de l'illustre compagnie Sacciii : Tartaglia, Truffaldin, Brighella,
* Par exemple quand Smeraldina dit : lo son pulcella, la statue rit démesurément. Il Re Cerve, I, p. 155.