CARLO GOZZI ET SES « FIAUK
Pantalon. Dans son palais né de la nuil, lîaiix.'iina, si jolie, se désole : (die se désole parce qu'ayant reçu tous les biens de la teiie sans l'onnbre d'une fatigue, elle n'a pas dans une main l'eau d'or qui danse et joue, elle n'a pas dans l'autre main la i)omme qui (liante. Norando, prince de Damas, apparaît dessus un monstre marin. Dilara montre sous sa robe un pied de chèvre. Un taureau jette du feu par sa corne et parsaqueue. Un dragon verse des larmes aussi grosses que des noisettes. Un serpent à la gueule flamboyante se dresse d'un sépulcre. Une galère arrive et tire sept coups de canon. En tant qu'amiral, Pantalon debout sur le pont de son navire siffle trois fois, et la cbiourme lui répond clia({ue fois par un hurlement unanime. On entend des marches barbares, des roulements de longs tambours crêpés de deuil, des sanglots et cris de femmes au fond d'une caverne. Des voyages à lalune s'accomplissent en un clin d'œil. Des chasses se courent dans la forêt avec ours, cerfs, chiens, coups d'arquebuse. De cruelles batailles se livrent avec amazones horribles, cimeterres dégainés, fracas et sang. Au milieu d'un désert, Truffaldin et Brighella disputent de la Comédie de l'art; sous les branches des arbres, Truffaldin et Brighella se racontent des histoires de fées; sous la tente d'un camp, Truffaldin et Brighella échangent des vers de l'Arioste au clair de lune ; clTartaglia etPantalon, tous les deux en chemise, leur chandelle à la main, se querellent de nuit dans la Salle du trône. On met la main hors le pavillon, et dessus il pleut de l'encre. On assiste à des pluies de sang et de feu qui tombent sur des lazzis, à des tempêtes et à des coups de tonnerre, à des tremblements de terre, à des tourbillons de feu
•272 VENISE AU XVIir SIECLE
OÙ deux enfants vivants sont jetés, à des apparitions, à des prodiges, à des miracles. Et plus il y a de miracles, plus c'est beau. Rien n'apparaît plausible. Rien ici ne saurait s'expliquer avec les pauvres lois du bon sens^
Où est-on? Dans quelle île d'utopies ? Dans quel bois ou quel paysage de sortilèges '? Quelle cité inédite dessine son prolil d'azur sur l'éminence ? Quel royaume inconnu accueille cette humanité tintamarresque? D'où sortent ces turbans, ces tiares, ces faces camuses, ces barbes tressées, ces rites impayables, ces costumes d'un autre monde, ces aventures d'un autre esprit? Est-ce qu'on sait ? On est Dieu sait où, à mille lieues de la terre ; à mille lieues des trois unités : le vrai, le raisonnable, le possible; dans la seule patrie qui compte, au pays des paradoxes, chez la nature à l'envers et sens dessus dessous. Mais ces gens savent tout de Venise, et qui est l'astrologue Cingarello, ou la courtisane Saltarei, ou le charlatan Masgomieri, ou la folle Bettina. Barberina porte une robe du tailleur vénitien Canziani et une coiffure du perruquier vénitien Carletti ■. Le cri de la marchande de
* Son l'ombre, i mostri, i cambiamenti, e lidre, I llagelli, le morti e le vittorie,
Che voi vedeste in questo vostro regno. Allé dottrine, allégorie,, che un giorno Molto avean pregio, or disprezzate sono Da moderni scrittor, ne recar noia Dessi a svelarle. Tra di noi fra poco Tutto dispiegheremo, e goderemo Traendo fuor délia cassetta il frutto D'antica pocsia che più non susa Ma che a' benefattor nostri ancor place.
Moslro twchiiio, II, p. 304.
* Tartagliona la méchante reine de ÏAugellino Belverde dit à son fils : « ^'ous jouerons chaque joui' à cache-cache, à touche fer, et
CARI.O nOZ/I ET SKS « FIAlîR )) 273
roses a passé sous les arcades du songe : Unsn /jclac^ zizole col confetlo ! La petite clianson du gamin a retenti sur les castagnettes de l'au-delà :
Ghi occliiali son caduti, Non vedo più le note; Dindon, dindon, carote, Non c'è per voi pielà*.
Et si un assaut formidable est donné sous les murailles de Tillis, c'est le crieur de gazettes au ciiapeau teigneux de la Piazza, qui monté sur la scène en annonce l'issue : « Nouvelle, illustre et autiientique relation, qui vous décrit et vous déclare le grand et san!2rlant cond)at avenu sous les murs de la cité do Tillis- ! » Et le cliante-Iiistoires Cigolotti, devenu le valet du mage Durandart, — « Cigolotti, lui a dit Durandart, vis toujours avec une soutane trouée de drap noir, un bonnet de laine sur le chef, des souliers percés, et ne te faisant la barbe qu'une fois tous les deux mois, gagne ta vie en racontant des fables sur la grand'place de Venise^ ! » — Cigolotti en personne apparaît à Roncevaux, un perroquet sur le poing. Iles enchantées ; plages et jardins de beauté ; salles du
tu te divertiras : peut-être que viendra chez nous la Sciiiavona ou Saltarei... »
* Zeim Re de' Geni, II, p. 473.
• La Donna Serpente, I, p. 398. — « Le TrufTaldin Sacchi, écrit Carlo Gozzi dans la Préface de cette pièce, apparaissant avec un manteau décliiré, un chapeau teigneux et un gros paijuet d'imprimés sous le bras, criait à la façon de ces drôles (qui vendent lis gazettes...) Une telle scène iiiatteniJue, dont il saciiuillaiL avLC beaucoup de grâce et de vérilé et une de ces imilaticms toujours bienvenues, spécialement au théâtre, soulevait un vrai tumulte et de continuels éclats de rire parmi le public ; et des loges on jetait des sous et des bonbons au personnage pour avoir la relation. »
» Il Re Cervo, l, p. 138.
274 VEXISE au XVm^ SIÈCLE
trône. « avec deux coussins pour s'asseoir » ou « avec bureau » ou cr avec sopha » ; sentiments prodigieux; prouesses inouïes; vers héroïques; et au milieu de cette féerie, familiers, domestiques, immédiats : Pantalon. Tarta2:lia, Brighella, Truiïaldin !
Pantalon est si sensé: si judicieux. Il ne prend jamais des vessies pour des lanternes, cet homme. II ne cherche jamais midi à quatorze heures, lui. Il prononce toujours le mot juste. Il le prononce avec l'accent local, dans le joli dialecte de Venise : Sioria... sta nonola... un coi' negro. Mêlé malgré lui à des événements surhumains, il a une peur de tous les diables d'y aller attraper quelque inflammation ou ramasser des boutons ^ Il maudit sta sorte de (unori. Il nomme celui qui a épousé une Hydre « un mal marié ». La tête lui tourne « comme une roue de feu d'artifice». N'était le décorum du lieu, il irait à la cuisine chercher la fiole du vinaigre". Quand il entend parler de noces, au lieu de penser àdes Raccoltey il pense à la compote de raves qui les assaisonne dans les contes. « Vieux flegmatique I lui dit Tartaglia, tu me parais un mioche de septante ans^ ! » Et en vérité ce compagnon est ainsi fabriqué qu'il adore les enfants : toujours à courir après leurs mèches blondes: toujours à frotter leurs claires frimousses de sa barbe qui pique. « Allez vous coucher, Sier pissolto! » dit-il au prince lennaro. Alors, comment pourrait-il croire à la félonie de ce prince qu'on traîne en prison sous ses yeux? «Je le connais, moi,
* a Chiaparemo una rescaldezione de rené, un mal maligao, le petecchie. » La Donna Serpente, l, p. 339.
* Turandot, I, p. 257.
* Il Mostro Turchiîio, II, p. 265.
CAUi.o c.ozzi KT si:s « inxiii: » 27y
c«' giir(;on, c'est inoi qui l'ai élevé. Depuis (ju'il élait polit, c'a toujours été la nièmc sincérité. Il n'a jamais été capahlo de dire un mensonge. S'il cassait une tasse, s'il prenait une pomme, s'il faisait pipi, il ne disait point : C'est le chat, la bonne, le toutou. Il disait tout de suite : Madame mîire, c'est moi; je vous demande pardon, je ne le ferai plus*. »
Tour à tour Trullaldin se montre sous les espèces de marchand de saucisses, de chef de sérail, de tigre, de philosophe moderne [et d'argousin. En sa qualité d'argousin, c'est lui qui garde au fond d'un souterrain l'esclave Zirma si douce et si fidèle. En vain, pour complaire à sa maîtresse, lui a-t-il infhgé les supplices les plus atroces, comme de lui faire des moustaches avec un morceau de charbon, comme de lui donner vingt-six mille six cent trente chiquenaudes sur le nez, ou môme de lui imposer trois jours de silence : Zirma obéit et chante. Patiente, elle chante en vannant. Elle chante la petite chanson qui va sur Yiiinïlrene:
Quai calma allinlerno E mai rubbidirc...
Et par terre, devant, ainsi qu'en une estampe de Tiepolo, il y a un bâton ^.
Mais que de choses n'a pas été Brighella avant de finir teinturier dans la cité de Samarcande ! Qui ne s'aide pas, se noie. Il a commencé par être garçon d'écurie, puis il a servi comme estafier, puis chassé de sa place, pour avoir doimé une claque à un petit chien de sa patronne qui avait uriné sur un bout de
* Il Corvo, I, p. 92.
• Zeim Re de' Geni, II. p. i49.
276 VENISE AU XVIIl' SIÈCLE
manteau écarlate qu'il avait, il s'est mis à faire le barbier. Quine s'aide pas, se noie. Sa boutique a brûlé, et on Ta pris pour un incendiaire : il s'est enfui, a couru le monde, essayé trente moyens, échoué dans tous, et le voici à Samarcande à la dévotion de femelles, qui ayant une camisole jaune la veulent pompadour, et qui ayant une cotte ponceau la veulent citron. Qui ne s'aide pas, se noie \
Tartai^lia porte sur l'estomac une emplâtre qui le tient rassasié. Quand il est roi et qu'il a du chagrin, Tartaglia braie comme un âne. Au contraire son valet Trufîaldin jouit de la meilleure santé du monde : « urines claires, appétit égal, le jour, la nuit, avant dîner, après dîner, et évacuant aux mêmes heures avec félicité pour le servir". » ■
Tantôt des fées échansentdesvers dans un sous-bois aux verdures souples. Tantôt un peuple de bancroches et claquedents se dispute une aumône à la porte d'une église^. Ninetta, la fille du roi Moncul, est enterrée vivante sous le trou du lavoir, où l'oiseau Belverde lui apporte un petit fiasque suspendu à son bec\ Truffaldin, tête embandée et panse grosse,^H traîne sa litanie : « Qui fait la charité à ce pauvre homme infirme qui ne peut plus travailler, ^jo^e^r^/o ? Y a-t-il besoin que je vous dise mes malheurs, jooueretto ? Vous les voyez avec vos propres yeux, povC' retto ! Hydropique, avec une fièvre continuelle depuis quatre ans, jjoveretto ! Abandonné des médecins et
* / Pitocchi fortunati, II, p. 123.
' L'Augellino Belverde, II, p. 337. jt
^ I PHocchi fortunati, If, p. 137. *
* L'Aurjellitio Belverde, II, p. 324.
CARLO COZZI RT SRS « FIARK » 277
dos hommes, purcrctlo^ ! » A l'orée de jla foret. Pantalon caclie dans une cliaumière sa sagesse avec sa fille Sarclié; oli ! la fulN; enfant qui voudrait connaître une ville ! « Six milli; femme in cargadura ; vinet mille llatteurs de Paris, qui les font devenir plus méchantes encore; cinq cents marchands qui pleurent de ne pouvoir trafiquer le sang; quarante mille personnes qui se baisent et se trahissent; trois mille voleurs qui te prendraient jusqu'à la chemise; huit mille qui maudissent le gibet, les empêchant d'assassiner selon leur volonté philosophique ; et cent pauvres vieux, qui pour être sages semblent ridicules, à prêcher la crainte de Dieu, la sagesse, la vérité, et à se désoler sur l'état des mœurs, la mort des affaires, la ruine des familles, voilà une cité, ma fille : veux-tu que nous y allions voir" ? » Et c'est, au fond de son château gardé par une porte rouillée, une corde pourrie et un chien affamé, la géante Créonte en andrienne•^ Et c'est la boulangère qui balaie son four avec ses mamelles. Et c'est Renzo qui est amoureux d'une statue.
La géante Créonte dit des vers aussi mauvais que ceux de Tabbé Chiari. La princesse obstinée Turandot prononce des énigmes sur un ton d'Académie *. Pris d'enthousiasme céleste, le poète Brigliella improvise des pièces de liaccolte, sauf que, l'inspiration passée, il redevient gros-jean comme devant, et passe chez le marchand d'andouilles. Pantalon se dévoile sous l'espèce d'un philosophe pyrrhonien moisi. Et Calmon
* / Pilocchi fûrlunali, II, p. 125.
* Zeim Re de' Geni, II, p. 423.
' L'Amor délie Tre Melarancie, I, p. 27,
* Turandot, l. p. 253.
278 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
qui a vécu il y a quatre cents ans, Cainion qui a prétendu mépriser l'espèce humaine, Calmon qui eût préféré s'arracher la langue plutôt que d'appolcr liéroïsme les helles actions de piété accomplies par les hommes ses frères, a senti son cœur se durcir comme la pierre, est devenu statue de pierre, est devenu chose morte, corps inerte, masse lourde écroulée parmi l'herbe. Cependant, au milieu de la nuit et au fracas d'un tremblement de terre, on le voit qui se lève et qui parle. « Aime-toi toi-même, déclare-t-il, et alors tu deviendras en t'aimant ce que tu voudrais être ! » « Aime-toi toi-même, déclare-t-il, et aime les autres, et suis la raison, qui n'est pas l'esclave des sens fragiles, mais la fille des décrets du Ciel ! » Et Calmon déclare :.« Lève le groin de terre, sale animal, regarde le ciel et les étoiles, et n'attache pas ta pensée ici-bas, entre les sens et le néant ^ ! »
Nous sommes à la colline de l'Ogre. Nous sommes au palais de l'Eau d'or qui danse et joue. Nous sommes à la cour du Roi de Coupe, dont le fils est devenu si triste qu'il a perdu la grâce de la gaîté, qu'il crache des rimes pourries et que son haleine empoisonne les martelliani. Truffaldin et Brighella, métamorphosés en tigre et lion, disputent de l'esprit des bêles, et Truffaldin se ferait bien soldat, s'il ne croyait que l'état de tigre soit plus doux -. Renzo et Barberina, adolescents beaux comme le jour, s'en vont au bois, l'une un fagot sur le dos, l'autre une arquebuse à l'épaule, tous deux avec un livre à la main ; car Renzo et Barberina ont beaucoup lu de
* L'Aurjellhio Delverde, II. p. 331.
* La Zobeide. II, [>. 31.
CARLO Cnzzi F,T SKS « FFAOK » 279
ces livres modornes, qui se vendent au poids à Venise, et qui apprenant aux hommes la valeur intrinsèque des actions humaines, les nettoient de pivjut^és '. C'est Snieialdina, la femme du charcutier qui a recueilli ces beaux enfants au fd d'nne eau courante, où quelqu'un les avait jetés dans une toile cirée. Elles les a nourris de son lait, entourés de son affection, élevés comme ses propres fils ; mais si elle s'est sacrifiée de la sorte, c'est par amour-propre; si elle a tribulé jour et nuit, c'est par amour-propre ; si elle ne s'est jamais relâchée de son dévouement quotidien et de son héroïsme obscur, c'est par amour-propre. « Smeraldina, lui déclarent-ils, informés qu'ils sont par les livres de l'essence des choses, rentrez chez vous, et essayez de développer votre raison, de la dég-ag-er de vos sens, et de réfréner par elle votre amour-propre! » Tartagliona est une reine méchante ; Gulindi est une reine impudique ; Mezzafer avec pipe à la tartare est un roi despote. Mais Sinadab est tout cela ensemble, outre qu'il est hypocrite par-dessus le marché. Sinadab ne peut garder une femme que quarante jours, après quoi il la métamorphose en cavale ; à Naples, Tarlagha a bien coinm de pareils oiseaux, qui s'étant passé le caprice, envoyaient paître les pauvres filles ; mais à Venise, Pantalon n'en a point connu, encore qu'il n'en jurerait pas'. Comme dans un vieux sonnet alla burchia quatlrocentiste, la silhouette se profile d'une vieille maison ou d'une vieille femme, borgne, bossue, rogneuse, ventre acide, yeux ciiassieux, citerne de fistules et quintessence d'hôpitaP. Comme
' L'Auf/ellino Delverde, II, p. 316.
• La Zobeide, II, p. 14.
• i Pitocchi forhinali, II, p. 187.
280 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
dans le poème lumineux d'un artiste de Ferrare, la princesse Dardané travestie en chevalier à Tarmure claire, l'écu au bras, la lance au poing, le panache au cimier, soutient un duel furibond avec l'Hydre *. Et tous deux vêtus à la chinoise, TrufTaldin sert Smeraldina sous une ombrelle, comme dans une fresque de Tiepolo à la villa Valmarana.
Ainsi l'Atnor délie tre Melarancie. Ainsi le Re Cerv)0. Ainsi la Zobeide. Ainsi les Pitocchi fortunati. Toutes ces Dures folies...
C'est la satire des mœurs du siècle, des goiàts littéraires ambiants, de la philosophie et des modes nouvelles. Et en face de la trag-i-comédie de l'abbé Chiari, de la comédie réaliste de Goldoni, du progrès, de la prose et du charabia, c'est la poésie, toute la poésie des simples choses ^
Et c'est encore, au delà des Murazzi, à l'endroit où disparaît la ligne de la mer et de la réalité, l'Orient fabuleux dressé comme un mirage, et la cime d'or de ses mytiies et de ses minarets, et l'argent niellé de ses portes ouvrant sur des jardins de roses, et l'émail bleu de ses mosquées, et les pierreries de ses aigrettes, et le chant triste de ses muezzins; des prières montent des tapis, des parfums s'envolent des cassolettes, et sur la strie rouge du couchant, un chameau chargé d'aromates profile sa silhouette.
* Il Mtstro luvchino. II, 279.
* Gran forza in uraan core ha vaniUde, E gran possanza ha poesia suU'ahne...
L'Avfjellino Delierde, II, p. 269.
ai
CARLO r.OZZI ET SKS « FIABI': » 281
C'est la pot'sio du passé. C'est la poésie du lointain. El c'est la poésie de la petite enfance encore : sa tendresse, sa créance, son sourire, son bonheur, tout son charme.
L'enfant est si petit, ciiair de rosée et pli de graisse. Les femmes le manient de leurs doigts agiles. Elles le tournent, le retournent, le torchent et se le montrent. « Oh! mon petit saint Jean! » disent-elles. « 0 petit enfant de la Madone! » disent-elles. Elles disent : « Cher petit cul... Tu es mon brigand... Tu es ma sardine... Viens ici, mon paradis! » Et elles disent : « Mais Madone, quel démon!... quel vifargent^ !... » Elles l'amusent avec leurs mains :
La Pimpinela la va, la vien...
Elles le font sauter sur leurs genoux :
Tru, tru, tru, tru, cavalo, La marna vien dal balo...
Elles lui prennent le petit doigt, puis un autre, puis un autre, et elles disent ;
Questo gà fato '1 vovo, Oiieslo là messo in fogo, Uuesto lïi cusinà... -
Et sous les feuilles du mûrier où chantent les cigales, et près de l'àtre noirci où chante le grillon, l'aïeule conteuse conte. Elle conte une de ces histoires qui commencent : Il y avait une fois. Elle conte une de ces histoires où comme un refrain les mêmes mots se répètent : « et chemine et chemine... et cours que
* Musatli. Aiiio)' materna nel dialetlo veneziano.
• lîernoui, Uiuoclii popolari veneziani, p. 1., p. 15.
VENISE AU XVIir SIECLE
te cours... et pêche que te pêche \ » Elle conte une de. ces histoires éternelles, qui appartiennent à tous Ics^ peuples, à toutes les races, qui de tout temps, à tout âge, ont bercé, ont ravi la virginité des enfances. La cigale chante, le grillon chante, l'aïeule conte. Et l'enfant écoute bouche bée ; ne bougeant plus, comprenant, acquiesçant, ajoutant, envolé, suspendu, il, écoute; contre le giron où il s'est blotti, immobile l'enfant écoute; il sourit; il s'endort; et l'histoire commencée se continue en songe-.
Au théâtre S. Samuele, les perruques etles masques écoutent aujourd'hui comme l'enfant d'autrefois. Tous, quels qu'ils soient, et procurateur, et calfat, et espion, et violoniste, et libraire, et guichetier peutêtre, ils ont été enfants. Tous ils ont sucé leur pouce, pris leur pied dans leur menotte, chanté sans savoir] à perdre haleine. Tous ils ont marché confiants sur la route, s'accrochant à un pli de jupe qu'ils tenaient] dans la main. Une femme a serré leur nez dans ua mouchoir, et leur a dit : Souffle ! à tous. Tous ils ont] éclaté soudain en cris stridents, tremblé devant] l'Ogre, cru aux noces merveilleuses qui se célèbrent
* Dans la Donna Serpente, Truffaldin « se plante comme un quil raconte une histoire à un enfant, employant souvent la formule! e cusi, sior mio benedetto, etc. Il raconte qu'en telle année, Ie| douze du mois d'avril, comme le sait Brighella, ils sortirent de la cilé de Tillis, le prince Farruscad, Pantalon, son aieul, lui, et beaucoup de chasseurs pour aller à la chasse. Qu'arrivés à un bois.l loin de la cité, ils trouvèrent une biche blanche comme la neige,] toute garnie do cordelettes d'or, de fleurs, de pierreries au col, d'anneaux aux pattes, de diamants au toupet, etc. La p'ni bella cosa...J la piu bella cosa... che si possa veclere coh due occhi. etc. Que le prince Farruscad s'éprit d'elle éperdùment, et la suivit. Pantalon courait derrière le prince, lui derrière Pantalon, e corri, e corri, e car, mina, e cammina... » La Donna Serpente, I, p. 334.
* Maltide Serao, Carlo Gozzi e le Fiabe.
CARLO r.OZZI ET SKS « FIABK )) 283
avec des compotes de raves et de souris pelées. Et tous ont entendu près de l'âtrc ou sous le niùrifr la vieille conteuse ([ui aujourd'hui s'est tue.
C'est à ce point d'identique et d'unaninie hunianilt'', avant que l'àme ingénue et limpide lût compli(juée ni ternie, quand le cœur n'était point surchargé ni fatigué d'admettre, quand l'esprit s'ouvrait à la lumière et s'enchantait de la beauté du jour, que Carlo Gozzi s'est placé. Comme une aïeule, il lève l'index, et il dit : 11 y avait une fois. A Venise qui s'endort, à Venise qui se berce au rythme de sa vague et au rythme de son passé, à Venise qui s'oublie, et s'enchante, et ne veut rien savoir, rien comprendre, rien entendre de l'avenir qui s'accumule et de l'orage qui se prépare, pour l'aitler à se distraire, pour la dissiper davantag'e, Carlo Gozzi conte des histoires de fées...
Ainsi les Pitocchi fortimati, le Corvo, YAttgcllino Belverde. Toutes ces folies. Tout ce théâtre fait de regret, de rancune et de rêve'.
Ainsi du moins ce qu'il aurait voulu faire, et ce qu'il n'a point fait".
* A côté de son Théâtre « fiabosque » Carlo Gozzi a laissé toutes sortes de pièces imitées ou traduites de l'espagnol. Sur ce théâtre COQiplètement oublié, voir : Carrara, Studio sul teatro ispano-venelo di Carlo Gozzi.
* En dépit de sa vogue à Venise et à l'étranger, ce Théâtre est très inférieure, sa réputation. Il est surtout très intérieur à son dessein. En vain le comte Carlo Gozzi voudrait-il suivi-e les galères aux rames d'or à travers les contrées illogiiiues. il demeure sur la rive où luit l'anneau scellé. Il reste à ras la terre. Il n'a point d'ailes (|ui l'emporlcut. Il ne comprend point le symbole de ces grandes fabulations
284 VENISE AU XVI n"^ SIÈCLE
La gloire lui reste d'avoir donné comme un regain de nouveauté à la vieille Comédie de son pays. Au moment où Goldoni et lui arrivèrent, cette Comédie tombait en ruine. Grâce à lui, qui la modifia d'ailleurs presque aussi complètement que son rival *, elle lança à Venise sa dernière étincelle.
Et puis, l'humanité, ayant changé de sens, s'assom- ' brit pour toujours.
primitives qu'il réduit à la taille d'une scène de marionnettes. Nonj seulement il n'a point le sens du mystère, mais il n'a pas le sens; du merveilleux. Son fantastique est purement ruécanique et formel. Il n'explique rien, et selon ses paroles, il n'extrait pas « de la cassette le fruit d'antique poésie ».
* Sauf dans VAjnor délie tre Melarancie, et ici et là dans quelques scènes a soggelto il donne à ses comédiens un texte beaucoup plus j consenti et Ijcaucoup plus écrit que celui de Goldoni. Le masque de] Pantalon est aussi profondément modilié chez lui que chez Goldoni. Encore ijuil prétende n'avoir d'autre but « que de se divertir etl divertir ses concitoyens », il flagelle les goûts et les mœurs duj moment. Nous sommes bien loin, avec lui, de la frivole et vieille] Comédie abandonnée à la verve des comédiens.
ClIAlMTUE XI
LES AVEiNTURIERS ET CASANOVA
I. Venise, cite des aventures et pairie de l'aventurier. — Existences romanesques. — Ce qui se cache sous la baulte. — Et dans le labyrinthe des canauv. — Le goût vénitien des aventures. — Aventuriers vénitiens contemporains. — Antonio Longo. ■ — Gratarol.
— Da Ponte. — Goldoni. — Casanova.
II. La vie de Casanova. — Sa naissance à Venise. — Sa famille. — Son éducation. — Ses vingt premières années. — Le noble liomme Bragadin et ses deux amis cabalistes. — La Venise libertine et les exploits de Casanova. — Son emprisonnement sous les Plombs.
— Son évasion. — Sa fuite à travers l'Huropc. — Ses aventures, ses relations, ses études et ses rencontres. — Il rentre à Venise.
— Il sert la Sérénissime en qualité d'espion. — Il meurt à Dux en Bohème.
m. Le caractère vénitien de Casanova. — Ses fourberies de Scapin.
— Sa passion des l'emnics. — Sa capacité de jouissance. — Il ne songe et n'a jamais songé qu'à s'amuser. — Il y a réussi. — Casanova, Chevalier du plaisir. — Et Casanova, pi'oduit de Venise,
Il y cl toutes sortes de cachettes, de coins et de recoins. C'est plein d'escaliers dérobés, de portes secrètes, de petits logis clandestins dont la « jalousie elle-même » ne découvrirait pas le mystère \ Dans
' « La jalousie cllo-mùme no peut découvrir les allées, les passages (Ml spirale, les portes inconnues qui donnent accès dans ces retraites. Plus d'un amant malheureux, dont la maîtresse a disparu soudain, l'y recherciia en vain. Les gondoliers encore, quoique conducteurs
286 VENISE AU XVIIl'' SIÈCLE
ce dédale de canaux et ce labyrinthe de ruelles, on jouerait au mieux à cache-cache. Aussi bien Venise est-elle la cité idéale des aventures. Elle est la patrie des aventuriers.
Oui, cet être singulier du xviii* siècle; ce Protéï aux métamorphoses soudaines et aux facultés rapidesj cet Ermès fertile en ressources et vivant d'expédientsj ce fils de la fortune et de l'occasion, qui va, vient, se détourne, se retourne, essaie de tout, garde un pied partout et retombe toujours sur ses pieds ; ce personnage souple et fuyant, à part et en marge, sans lieu comme sans miliçu, sans état comme sans racine, dont l'œuvre est la vie, et dont la vie est un roman, est chez lui à Venise.
On rentre chez soi la nuit : une fenêtre s'ouvre, une voix fait : pstt ! une corde se déroule, et au bout de la corde un panier contient un enfant'. On est au café à causer avec des gens d'esprit, quand un barcarol vous tire par la manche et vous conduit à une gondole amarrée dans la nuit, oij au lieu de sa maîtresse on découvre une inconnue qui tremble, se récrie à votre approche, se laisse prendre les mains quand même, offrir des sorbets, et arracher son histoire de princesse napolitaine-. On a donné au Ridotto quatre sous à un pauvre diable qui vous a laissé son nom griffonné au revers d'une carte ; un jour qu'on s'ennuie, on se met à sa recherche ; on le trouve
de telles intrigues, n'ont souvent pas connaissance de ces cabinets intérieurs. Quand un galant a lidée de poursuivre ses aventures - avec mystère, il rame vers la Piazza, ordonne à sa barque de l'attendre, rencontre sa divinité dans la foule et disparait avec elle du mUieu des spectateurs. » Beckford, Italy, p. 54. ' Gazzetta veneta, 15 mars 1760.
*Da Po.nte, Memorie, l, p. 18.
LKS AVKNTURIKHS liT CASANOVA 287
dans un logis décciit, liicii iiicubli*, garai do livres, oùilIialilLo avec sa fille, jolie coFiime un cfeur;. c'est un ancien étudiant en médecine, qui ayant embrassé l'état de mendiant vénitien y a gagné dix mille ducats, et parce que vous lui avez souvent fait l'aumône au coin du pont S. Gregorio, et que votre tournure lui revient, a décidé de vous choisir pour gendre \ Une marchande à la toilette se promène aux fondamenta de Cà Corner, quaud un manteau d'écarlato l'aborde, et la prie de l'accompagner chez son maître ; les volets de la gondole, où elle est entrée sans défiance, sont rivés à des crochets ; on lui bande les yeux le plus poliment du monde; on la bâillonne, et après plusieurs tours et détours, on la conduit à une chambre aux meubles cannés, oii un soigneur masqué est assis à côté d'une dame en robe blanche et manteau noir : derrière une portière rouge, une soutane se dissimule ^. Aventures comiques, aventures romanesques, aventures galantes, les aventures naissent à chaque pas de ce pays de l'invraisemblable et de cette Cosmopolis du plaisir. Elles sèment la vie d'imprévu, entrecroisent leurs fils curieux, nouent leurs intrigues furtivos, ouvrent leurs portes dérobées, allument leurs lanternes de religieuse, se faufilent dans le mystère sur la pointe du pied, et se tapissent derrière le silence, qui au seuil, un doigt sur les lèvres, est aux écoutes ^. Derrière le rempart de la baulle de soie, derrière le sourire de l'Inquisiteur indulgent, que
' Da Ponte, Memorie, I, p. 37.
* Molmcnli, Un Maldicente, p. 33G. — Cf. Molnionti, Un curioso çrocesso del secolo XV 111.
* ft Dans les galanteries de Venise, écrivait Addisou, il y a quelque chose de plus intrigue qu'ailleurs... »
288 VENISE AU XVIir SIECLE
d'existencesimprobables, abritéeslà, réfugiées là, dans cette ville qui, selon le poète ang-lais Beckford, est celle de l'univers « où le diable boiteux accumulerait le plus d'observations,» et qui, selon l'aventurier italien Gorani, est celle du monde « oij un honnête homme peut le mieux se cacher ^ » ! Que de secrets ! Que de profils ambigus ! Quelles figures équivoques ! Quels passés incertains! Law, qui sous le nom de chevalier Desjardins, vit des ressources du jeu, tandis que son frère est à la Bastille et sa femme en garni ^ ; le comte de Bonneval, qui le chef coiffé d'un turban, les jambes croisées sur un tapis, adore Allah, poursuit de lointaines menées et que les Trois décident d'empoisonner^; lord Baltimore, qui voyage avec son médecin, un sérail de huit femmes, et deux nègres pour les garder; Ange Goudar, « homme d'esprit, maq..., voleur au jeu, espion de police, faux témoin, fourbe, hardi et laid * » ; et sa femme Sarah, ancienne servante dans une taverne à bière de Londres, merveilleusement belle, qui à Naples, dans son palais de Pausilippe, reçoit le monde de la cour et le tient subjugué sous son charme^ ; filles travesties, faux princes, financiers marrons, escrocs de lettres, grecs, chevaliers
,* Marc-Monnier, Un aventurier italien, p. 99.
* « Il m'a beaucoup parlé système », écrit ^lontesquieu qui en 1728 le fréquente de très près.
^ L'ordre est du 30 juillet 17^9. Le lire dans Baschet, Les Archives de Venise p. 649.
AdemoUo, Un Avventuriere francese in Italia. « Elle était vêtue avec la plus grande élégance, écrit Casanova, se présentant parfaitement bien, recevant encore mieux, ayant à la fois les airs les plus aisés et les plus nobles, raisonnant bien et d'une beauté ravissante ; je restai stupéfait car la métamorphose était prodigieuse. En moins d'un quart d'heure, nous vîmes arriver cinq ou six dames de la première volée, et dix ou douze ducs, princes, marquis, avec des étrangers de toutes les nations. »
(lo toutes los industries, porteurs de tous les ordres, grands s(!igneurs spl('enati([ues, el les rois de Candide lloxiia une hunnanité flottante de salle de jeu et de port de mer ! Tout un pulullenient d'organisme qui se dt5compose ! Toute une végétation d'écume ! La mer jalouse a nettoyé sa robe pure de ces épaves. La société a rejeté ces parasites nés de ses plaies et vivant de ses plaies. Venise les accueille, elles recouvre de son manteau'.
L'aventure est partout. Lo théâtre est un théâtre d'aventures. Le roman à la mode est un roman d'aventures. La vie est une vie d'aventures. Jadis ces grands marchands, montés sur leurs galères, partaient à la découverte, et les débouchés qu'ils ouvraient, les colonies qu'ils fondaient, les îles qu'ils conquéraient à leur patrie étaient leurs royales aventures. Aujourd'hui les arrière-petits-fils de Marco Polo nourrissent de moins vastes pensées, mais le goût qui jetait leurs aïeux aux lointaines équipées leur est lesié. Ils ont hérité leur esprit d'initiative, leur humeur bcugillonne et hardie, leur besoin de départ. Ils sont impatients de se lancer, de se remuer, de changer d'horizon et de siège. De conquistadors devenus aventuriers, ils vivent au naturel les existences traversées des Gil Blas, des Figaro, des Tom Jones, et les autobiographies contemporaines qu'on en possède ressemblent pour la plupart à des romans d'aventures.
' Gouilar, in'oscrit de Naples. de Lucciues et de Florence, trouve à Venise le meilleur accueil. Il y cultive la puissante amitié du procurateur Andréa Tron. Il semble mcnie qu'on ait songé à celui que Casanova appelait « un m...» « pour une chaire de commerce ». « Je vous serais bien obligé de me din; avec cette probité et celte candeur qui vous est si naturelle, écrlvail-il à Andréa ïron le 23 juillet 1774,' sien retournant à Venise je pourrais obtenir celte chaire de commerce dont nous avions parlé avant mon départ. » Ademollo, op. ci7.,p.76.'
290 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
C'est les Mémoires de cet étrange Antonio Longi qui, notaire de son état, est encore poète improvisateur, comédiographe, imprésario de théâtre, secrétaire d'un riche extravagant, vétérinaire pour rire, précepteur à Trévise, et qui, ayant failli devenir capitaine-adjudant d'un grand seigneur moscovite et se battre en duel avec un grand d'Espagne, se révèle sous les espèces d'auteur de nouvelles, d'auteur de compilations, et d'auteur d'une vaste entreprise de librairie ■utile, agréable, ecclésiastique et agro-économique ^ C'est les Mémoires du noble homme Pier-Antonio Gratarol, fils du Livre d'or authentique celui-là, grand • de Venise, secrétaire d'État, et qui, ayant été mis sur la scène par Carlo Gozzi jaloux, déchire sa robe rouge de dépit, passe le confin de la Dominante sans autorisation, voit sa tête mise à prix par la Sérénissime, et qui, après avoir erré de Brunswick à Stockholm, de Stockliohn à Londres, de Londres à Lisbonne, de Lisbonne à Baltimore, servi dans les bandes du soldat de fortune Beniowsky, échoué à Madagascar, mené l'existence la plus travaillée et la plus ravagée, meurt on ne sait commenta C'est les Mémoires de Lorenzo Da Ponte, fils converti d'un juif de Ceneda, abbé, latiniste, maître d'humanités, pédagogue chez les Pisani, auteur de vers révolutionnaires, de psaumes loués par Foscolo, des livrets de Mozart. Accusé d'avoir mangé du jambon le vendredi par le Magistrato délie Bestemmie, il s'exile de Venise, et passe des petites intrigues en gondole à Dresde, où il tombe amoureux des deux filles d'un peintre et de
* Memorie délia vita di Anto7iio Lonçjo veneziano scritle e pubbUcate da lui medesimo per umiltà. — Cf. Biagi, Un Avventuriere onoralo.
* Narmzione apologetica. — Memorie ultime. \
sa fomnio an même teni.ps, et do Dresde à Vienne, où poète de théâtre en compétition avec l'abbé Casti il obtient la faveur de rempereur Joscpli II et encourt sa disgrâce à l'occasion d'une chanteuse; s'étant marié à i'improvisle avec une jeune Anglaise, à laquelle il n'apportait que cinq piastres, il traverse la Hollande, la Belgique, l'Angleterre, fait faillite à Londres comme imprésario, s'y établit comme libraire, s'embarque pour le nouveau monde avec une boîte de cordes à violon, débute en Amérique comme épicier, et y meurt comme maître d'italien ^ C'est les Mémoires de Goldoni, dont la vie nomade est celle aussi d'un aventurier, mais d'un aventurier honnête homme. C'est les Mémoires de Casanova.
ÎI
Celui-ci est un aventurier de haut vol.
Avec Cagliostro, il est l'aventurier italien le pms en évidence. 11 échappe aux frontières de son pays pour appartenir à l'Europe qu'il a sillonnée dans tous les sens et exploitée dans tous les mondes. Aucune existence ne fut plus mêlée d'accidents. Aucune âme n'offre un alliage de facultés plus contradictoires. Aucune personnalité n'apparaît plus ambiguë que celle de ce Janus équivoque, dont aujourd'hui encore Ténigme ne semble pas entièrement résolue-.
' Memorie diLorenzo da Ponte di Ccicda. — Traduits on français, avec une préface île Laniaiiinr, par IJareste de Chavanne, Mémoires d'un coureur d'aventures. — Cf. Marclicsan, Délia vUa e délie opère di Lorenzo da Ponte.
' Au début du xix« siècle, au moment de leur apparition, les Mémoires de Casanova soulevèrent de grosses questions. Ugo Foscolo y voyait l'œuvre apocryphe d'un faussaire imposteui'. Quérard
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Né à Venise le 2 avril 1725 d'un mariage qui ressemble déjà à une aventure; ayant pour niere une comédienne de Goldoni, « belle comme le jour »; ayant pour père un descendant d'hidalgos, qui lui transfuse du sang de prêtre, de soldat et de satirique latin dans les veines; élevé par une grand'mére vénitienne, qui lorsqu'il souffre d'hémorragies le conduit chez une sorcière ; initié àla vie supérieure de l'esprit par Giorgio Baffo, sénateur et poète lubrique; associé de bonne heure aux mœurs libres et légères de la cité frivole, ce garçon désinvolte, spirituel à l'excès, nettoyé de scrupules au possible, leste, loquace et vif, n'avait pas vingt ans qu'il avait été étudiant à Padoue, petit abbé au poil follet à Venise, coadjuteur de l'évêque de
y llairait une supercherie littéraire. Le bibliophile Jacob les attribuait à Stendhal. C'est ainsi que les uns et les autres mettaient en doute, non seulement la véracité de ces Mémoires, mais leur autlionticité.
Or, l'authenticité des Mémoires de Casanova ne saurait être suspectée. Nous en savons l'histoire. Casanova les écrivit en français, dans les dernières années de sa vie, au château de Dux en Bohême, chez le duc de Waldstein qui lavait recueilli. Le Prince de Ligne, qui en donne un résumé dans ses Mémoires et Mélanges, les connaissait. Il encouragea même l'aventurier vénitien à en poursuivre la rédaction, comme il ressort de sa correspondance avec Casanova qu'a publiés Uzanne. « Vous vous êtes si bien trouvé de n'être pas châtré, pourquoi voulez-vous que vos ouvrages le soient ? » lui mandait-il. Et il lui mandait encore : « Un tiers de ce charmant tome second, mon cher ami, m'a fait rire, un tiers m'a fait b..., un tiers m"a fait penser. Vous l'emportez sur Montagne. » Lorsque Casanova mourut — le 4 juin 1798 — ses Mémoires demeurèrent ensevelis dans l'amas do paperasses qu'il laissa au château de Dux, et qui y sont encore. Ils tombèrent on ne sait comment dans les mains d'un certain Angiolini. Angiolini alla en ISOi' les olfrir a Brockhaus de Leipzig. Brockhaus les acheta, et en donna dès 18:22 de premiers fragments, traduits en allemand par Willicm von Schiitze, puis dès 18:26, le texte même français, revisé et mis au point par Jean Laforgue. Sauf que, ce Jean Laforgue, maître de français à l'Académie des Nobles de Dresde, qui était un ignorant, se croyait du savoir, et qui écrivait platement, se croyaitun bel esprit. Aulieu de respeclurle texte original des 3iéwoj>e5, si spontané, si pittoresque et taillé en vives arêtes, il s'imagina
LES AVENTUniERS ET CASANOVA 203
Martorano en Calabro, secrétaire à Rome du cardinal Acquaviva, enseigne de vaisseau à Corfou, et que revenu dans sa patrie il y tenait un violon dans l'orcliestre du tiiràlre S. Saniuelc. Il avait été cliasso d'un séminaire, avait été emprisonné au fort S. Andréa, avait soutenu un siège dans l'île de Casopo, connu les ruses des joueurs escrocs et des femmes mercenaires, pâti des impudents patelins, appris Horace par cœur, mis à profit une formule chimique pour soutirer la grosse somme à un marchand de mercure établi à Naples. Et un jour, à la villa Ludovisi, où il était occupé à l'entretien le plus vif avec la femme d'un avocat rencontrée en voyage, un petit serpent dressé dans l'herbe avait regardé leurs ébats. « Vois
de l'eruljellir. Les quelques frasinents de l'original que nous possédons, et parliculièremenl la page intégrale qu'en cite Charles Henry — Jacques Casanova de Seinçjalt et la critique historique — ne laissent aucun doute à cet égard : nous avons bien les Mémoires de Casanova, mais nous ne les avons pas dans la pureté de leur texte primitif.
Quant à la question de la véracité de ces Mémoires, très longtemps, et encore aujourd'hui, contestée, le gros travail critique de l'érudition contemporaine tendrait à l'alfirmer. Pour ne citer que les travaux principaux: F.-W. Barlhold en Allemagne, et ses deux volumes Die (/eschichllichen PersOnlichkeiten in J. Casanovas Memoiren, Berlin, 1864; Armand Baschct en France, et ses quatre articles du Livre, Preuves curieuses de l'authenticité' des Mémoires de Casanova, Paris, 1881 : Alcssandro D'Anconaen Italie, et sesdeux a.r[ic\cs do\a. Nuova Antolorjia, Un Avventuriere del secolo XVIII, Rome, 1882, corroborent, par une quantité de documents d'archivé et de témoignages contemporains, les assertions du fameux aventurier vénitien. Ces trois travaux de premier ordre, auxquels il faudrait joindre ceux de Rinaldo Fulin, d'Augusto Bazzoni et d'Eltorc Mola, en ont fait éclure d'autres. Ademollo, Lohner, Henry, Malfaiti, Belgrano, Ricci, Frati, Carlelto durent quchiues-uns de ceux qui étudièrent la (iiicslion controversée. Grâce à leurs apports, et en dépit de quelques erreurs par eux signalées, il sendjle bien ac(|uis aujourd'hui que Casanova disait la vérité. Ce qui frappe chez cet extraordinaire personnage, ce n'est pas ses mensonges, c'est son exactitude souvent méticuleuse. Kt jus(iu'à démonstration du contraire, il paraîtrait qu'on doive maintenant lui prêter foi.
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ce petit démon, lui avait dit lajeime femme, c'est tout ce que la nature a de plus occulte; admire-le; c'est certainement ton génie ou le mien. »
Joueur de violon à Venise, un matin de fête qu'il descend l'escalier du palais Soranzo, oii il venait de faire sa partie dans l'orchestre, il croise un sénateur au moment que celui-ci laisse tomber une lettre de sa poclie. Rapide comme l'éclair, Casanova Fa ramassée, l'a portée à sa gondole, et y est monté avec lui. Chemin faisant, le sénateur est frappé d'une attaque d'apoplexie. Casanova, qui lui a prodiguéles premiers soins, s'installe résolument à son chevet, ne le quitte plus d'une semelle, décide et s'impose. Le noble homme Bragadin, qui vivait en aimable philosophe au sein de l'amitié, était « beau, savant, facétieux et du caractère le plus doux. » En compagnie de ses deux amis Dandolo et Barbaro, patriciens et célibataires comme lui, et comme lui ennemis des femmes et de leurs moeurs, il s'adonnait en secret aux pratiques de l'occultisme. Persuadé que son prompt rétablissement veut être attribué à une cause surnaturelle, et reconnaissant dans ce violoniste imprévu, jailli inopinément sur son chemin, l'intervention de quelque ange, il n'a point de peine à en faire convenir le rusé fils de comédiens. Casanova improvise sur-le-champ une histoire; il a reçu d'un vieil ermite de la montagne de Carpegna le secret de ce que le ,vulgaire appelle la Cabale et de ce que la science appelle la Clavicule de Salomon. Il en fournit aussitôt les preuves les plus éclatantes ; il les réitère et les multiplie en se jouant. Si bien que les trois vieillards ébaubis ne sauraient plus se séparer de ce garçon élu de Dieu, qui possède un tel don magique, et qui mourrait, leur a-t-il avoué,
Irois jours après avoir révélo son secret. Lo^^c au palais Bragadiii, Casanova y a son couvert mis, une gondole à ses ordres, un valet de chambre pour le servir, et dix sequins d'argent mignon le mois. « Pense à t'amuser! )> a ajouté le sénateur extrômement intelligent'. Casanova a vingt ans : et c'est Venise.
Elfronté comme un valet de comédie, et un peu boulïon comme lui, ce beau fils nourri d'Horace suit à la lettre ce conseil. Il jette sa gourme et répand le feu (jui l'embrase. Il se permet les fredaines les plus risquées. Il se rue à travers tous les déduits de la cité clandestine, dont il soulève le dernier voile, et que ses Mémoires peignent à nu. Sa jeunesse ressemble à un conte badin contemporain, et comme un conte badin de l'époque, elle est illustrée à chaque page de la grâce de petites estampes libertines. Ce n'est que nuits blanches, parties de jeu, soupers aux bougies, i)0Liquets à Chloris, vers impromptus, voluptés légères, mythologies court-vêtues, oarystis polissonnes. Ce n'est que jolis minois, bouches rieuses, yeux d'escarboucle, déshabillés piquants, corsages dégrafés. Les bonnets s'envolent par-dessus les moulins ; les chemises s'écroulent autour des jambes espiègles; de sveltes nudités montrent un peu de rose au bout des doigts, au bout des seins et au rond des genoux. Fols exploits de Cythère! Sous les promptes caresses et les vives étreintes, l'heure se pâme. Eros sourit.
Passant sur la rive de S. Giobbe, il avise dans une gondole à deux rameurs une villageoise richement coiffée, escortée d'un vieux prêtre : incontinent, il
* « C'est slupofiant, rapporte l'espion Manuzzi aux Inquisiteurs, qu'un personnage, qui a fait une tello figure que Bragadin, se soit laissé tromper par une telle imposture. »
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saute dans la g'ondole, entame le discours, et pousse la pointe jusqu'à Mestre et jusqu'au bout. Un soir d'octobre qu'il flâne masqué par les rues, une jeune femme emmitouflée descend dut coche de Ferrare; comme elle témoigne quelque embarras, il l'aborde le chapeau à la main; elle se laisse sans trop de résistance conduire au café le plus proche, et aussitôt il s'improvise le conseiller, puis l'amant de cette exquise comtesse bolonaise venant rechercher à Venise son séducteur. En voyage, comme il a découvert sous l'escorte d'un vieux capitaine hongrois une Française merveilleusement belle en son travesti d'officier, il lie sa fortune à la sienne, la détache de son vieux compagnon, s'attache à ses pas, l'écoute extasié à la cour de Parme disserter de philosophie et jouer du violoncelle, la conduit à Genève, où cette inconnue, dont il ne sait rien, ni le passé, ni la condition, ni le nom, lui dit un éternel adieu les yeux remplis de larmes : « Jamais songe plus délicieux n'a été aussi long! » lui mande-t-elle en le quittant. A Venise, sous la statue du Colleone, il attend le premier rendez-vous d'une religieuse libertine et esprit fort, Messaline de vingt-trois ans aux yeux bleus, qui porte un des noms les plus illustres du Livre d'Or ; elle arrive seule, hardiment, habillée en cavalier, basques de velours rose pailleté d'or, culottes de satin noir, des diamants à ses bagues et aux boucles de ses souliers, un pistolet anglais dans sa poche; bientôt dans le casino du luxe amoureux le plus raffiné où Casanova l'a introduite, elle ne garde sur ses épaules qu'un souple tissu de mousseline des Indes.
Il n'y a pas de fruit défendu, et même permis, où il n'enfonce ses dents déjeune loup; pas de joie illi-
cite, et môme supciieure, qu'il ne goûte ; pas de plaisir, môme savant, qu'il ne s'offre. Aude sapere est le mot d'Horace qu'il a clioisi pour devise : il ose tout faire et tout savoir. Il appartient à cette Venise dissolue qui mire sa chair de rose dans l'azur, et se plonge dans les plaisirs comme dans la mer. Il participe à cette société cosmopolite et élégante, qui fait de ce lieu de délices une plage à la mode, en même temps qu'une salle de jeu et qu'un bal d'opéra. Au milieu de l'esclandre qu'il suscite, il passe le front levé. Il se com-r promet et s'afficlie. Il n'a peur de rien K Au café du Rinaldo trionfantc, il lit les libelles qu'il a composés et nomme les femmes qu'il a séduites. Cela à si haute voix, avec une telle impudence, avec un mépris si souverain des convenances les plus élémentaires qu'au bout de neuf ou dix ans de ce déportement, il est devenu suspect même à la République la plus indulgente du monde. Un beau matin, en dépit de la haute protection de ses trois vieux amis, Messer Grande arrête « cet homme fécond en cabales, habitué à vivre aux dépens d' autrui, ann du libertinage et grand joueur de cartes ^ »
Mis sous les Plombs, et condamné à y rester cinq ans de par un arrêt du Tribunal suprême, au bout de quinze mois il s'en échappe grâce à une évasion célèbre, qui constitue l'une des anecdotes du xvnf siècle, et qu'il met deux lieures à raconter'. Désormais,
* Sur tous ses déportcmenls et lo scandale qu'il répand, voir les riferie de l'espion Manuzzi aux Inquisiteurs. — Mola. G. Casuinova e la Repubblica di Venezia. — Cf. Baschel. Preuves curieuses de l'aullienticité des Mémoires de Casanova.
* L'ordre des Trois est signtj du 24 juillet 1755. — Matleo Vanuli, Capitaine grand, arrête Casanova le lendemain.
' D'Ancona a en quelque sorte suivi pas à pas l'aventurier vénitien
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fu3ant Venise, le voici lancé sans répit sur les grand routes d'Europe, à travers la France de 31""" de Pom^ padour, l'Espagne d'Aranda, le Portugal du comte de Pombal, l'Angleterre des Georg-es, la Russie de Catherine, la Prusse de Frédéric, la Pologne de Stanislas. Il en connaît toutes les coulisses et toutes les alcôves, tous les arrière-fonds et tous les bas-fonds, toutes les chancelleries et toutes les places ouvertes, toutes les grandes et toutes les petites maisons. Il passe indifléremment d'un château royal à un taudis, de la splendeur d'une fête à l'obscurité d'un cachot, d'une salle moulurée d'or au guet-apens d'un bois ou à l'ordure d'un bouge. Il connaît les mille et un personnages de la société contemporaine, princes, cardinaux, filles galantes, comédiennes, ballerines, officiers, encyclopédistes, cabalistes, chevaliers de la Rose-Croix, arcades, castrats, philosophes, mimes, légats, jésuites. Ses Mémoires sont la plus riche galerie de portraits contemporains, le musée le plus complet des amusements et des vices de l'époque, comme la révélation la plus intime de ses dessous ^ Benoît XIV, qu'il a fait rire aux larmes, le nomme chevalier de l'Eperon d'or et protonotaire apostolique extra urbem. Frédéric II lui offre une place de précepteur dans son corps de cadets en Poméranie. Catherine II s'entredans cette évasion prodigieuse. Il montre que dans le récit de ses Mémoires, Casanova ne s'est pas targué. Un Avventuriere delsecolo XVIIl. ^ Selon Barthold, les Mémoires de Casanova sont « le tableau le plus accompli des conditions morales de la société contemporaine en même temps que le miroir de la vie publique dans tous ses ■ rameaux, l'église, la mentalité des nations, les préjugés des classes ». Barthold ajoute que, si toutes les écritures propres à nous donner la connaissance intime du xviii° siècle avaient disparu, on trouverait dans les Mémoires une matière suffisante à montrer l'inéluctable nécessité d'une Révolution.
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tient, avec lui dr la réforme <lu calendrier g^régorien. St;inislas l'entreprend sur les satires d'Horace. A Stuttgard, on rempoisomie. A Varsovie, le comte général Branicki lui l'ait l'honneur de se battre en duel avec lui. A Barcelone, jeté en prison, il improvise au cravon une confutation à l'Histoire de Venise du Français Amelot de la Iloussaye. Fredaines, escalades, escapades, pièges tendus et évités, fourberies, coups d'épée, coups de bâton, duels, prisons, jeu, lectures, amours, amours surtout, sa vie est faite de ces choses. Et toujours sa voiture qui roule d'un mouvement perpétuel. On ne sait d'où il vient, oi!i il va, ce qu'il est, ce qu'il fait, de quoi il vit, comment il se nomme au juste. Il s'intitule Casanova de Seingalt, et si un prélat romain assure qu'il est le frère du fameux peintre de batailles Francesco Casanova, il répond dépité que c'est le peintre Casanova qui est son frère; et si le bourgmestre de Strasbourg lui demande de quel droit il porte ce titre de Seingalt, il répond qu'il le porte du droit de l'alpliabet; et si l'empereur Josepli II lui assure qu'il méprise ceux qui achètent la noblesse : « Et ceux qui la vendent, Sire? » lui réplique l'impudent. Il a beaucoup de souplesse, beaucoup de légèreté et beaucoup de grâce. Il a surtout beaucoup d'estomac. Sa passion est d'étonner ^ Le scandale lui agrée. Le danger l'émouslille, et la difficulté l'amuse. Dès qu'une chose apparaît impossible, il l'entreprend'. 11 ne s'abandonne jamais au
* « Ma passion était d'étonner. » Mémoh'es, V, p. 324. Et encore : « J'ai toujours été avide de distinctions, et j'ai toujours cherché à m'attirer les regards. » ifjïd., V, p. 170.
* « Je trouvais un singulier plaisir à faire, sinon tout ce qui était défendu, du moins tout ce qui était difficile. » Mémoires, I, p. 288.
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désespoir. Il se décide et il agit « comme riiomme qui a prié. » « Quand l'homme a prié, déclarc-t-il, il éprouve de la confiance, et il agit^ » D'ailleurs un peu gascon. Il parle et porte haut, rit fort, se courrouce pour un rien, se calme sur-le-champ, et continue. Il étale ses relations et ses dentelles, ses armes, ses bijoux, ses montres, ses diamants. Il est de ceux qui savent jeter comme il faut une bourse par la fenêtre. L'épée au côté, son ordre relevé do brillants en sautoir, vêtu de velours rose ou gris cendré, il se présente hardiment. Il a un front de pétard. Il descend partout dans la meilleure auberge; tient équipage, maison montée, grande et petite livrée; et son valet Le Duc le précède en courrier sur les routes. Il met mille ducats sur une carte, construit sa pyramide cabalistique, jette un lazzi, noue une intrigue, satisfait un caprice, et part. Comme possédé du diable au corps; comme pris du vertige de la course et de la passion du changement ; et n'ayantjamais éprouvé le besoin de se fixer qu'un soir de mélancolie à Zurich — où il songea à prendre les ordres — il repart constamment. Quelquefois, cependant, il repart plus vite qu'il n'aurait souhaité : quelque exempt ou chevalier de Saint-Louis, l'avant tiré à l'écart, lui a glissé deux mots à Toreille. A Florence, il rosse un juif imprésario qui a manqué de parole à la jeune danseuse qu'il protège. A Cologne, il caresse de son bâton les épaules du journaliste Jacquet qui l'a traité d'aventurier dans sa gazette. A Vienne, il enlève d'un coup de balle de pistolet une boucle de cheveux à un médecin obstiné qui voulait le saigner malgré lui. Dans la bibliothèque
* Mémoires, I, oréface.
(le WolfonbïitU'l, il ;i j)assé liuiL jours délicieux à recueillir sur VUiade cl VOdf/ssf'c une suiU; de documents qu'aucun scoliasle, pas niètiie le grand Pope, n'avait examinés avant lui. A Madrid, uni; dame inconnu(! l'appelle de son balcon, et l'ayant conduit à un grand lit fermé de baldaquins, elle lui montre son amant nu qu'elle vient de poignarder, et le prie d'aller jeter ce cadavre à la rivière. A Soleure, il joue ['Ecossnific dans les salons de l'ambassade de France. A Naples, il apprend juste à temps, et trop tôt pour son plaisir, que la ravissante jeune femme qui s'abandonnait à ses étreintes, est sa fdle. Cboiseul le recommande à d'Affry ' ; Louis de Murait lui doit son titre d'Arcade"; l'abbé Gama songe à lui pour une mission secrète au Congrès d'Augsbourg. Dans le tome XX de sa Géograpbie, Antoine-Frédéric Busching le vole impudemment^. Métastase à Vienne, Jean-Jacques à Montmorency, le marquis d'Argens à Aix, Orelli et Pestalozzi à Zùricli, Haller à Laroche, Voltaire aux Délices ont vu passer cet éternel passant couvert de la poussière de tous les chemins*. C'est
' « Je vous serai obligé en mon particulier de l'accueil favorable que vous voudrez bien lui faire, » mande-t-il à d'Aiïry. — Baschet, Preuves curieuses, p. 22.
* « Je dois d'iMre des Arcades, écrit-il à Haller. à mon ami de Seingalt qui est tout-puissant en Italie, et votre admirateur. » Lœhner, Giacomo Casanova ed Alberto von Haller.
* Scrutinio, p. 4ô.
* Eugène Asse. dans son recueil des relations des visiteurs de Voltaire, publié en 1879, ne mentionne pas la visite de Casanova. Elle est pourtant des plus piquantes. Albert de Haller, que Casanova a vu à Larociie, lui a dit du mal de Voltaire. Au contraire. Voltaire exalte Haller. « C'est un homme, s'écrit'.-l-il, aux j^enoux du(|uel il faut se mettre. » « — Je le pense comme vous, répond Casanova et j'aime à vous entendre lui rendre cette justice; je le plains de n'être pas aussi équitable envers vous. » « — Ah ! ah! fait Voltaire aussitôt, il est possible que nous nous trompions tous les deux.» Le
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Crébillon qui lui enseig^ne le français ; il l'a si vite appris qu'à l'en croire, à Paris, il a mis certaines expressions à la mode : « Ah ! la grosse boule ! Ah ! le cher bonhomme! Drôle de têteM » De môme qu'il a rencontré à Ancône une fille de théâtre habillée en garçon, et se donnant pour castrat il apprécie la distinction de d'Alembert « la personne la plus véritablement modeste » qu'il ait jamais connue ; de même qu'au fond d'un bouge, il a eu maiUe à partir avec un giton, il fréquente Fontenelle, à qui il proteste qu'il est accouru d'Italie pour le voir : « Avouez, Monsieur, lui réplique le mahcieux nonagénaire, que vous vous êtes fait attendre bien longtemps ! » et si à Berne, il se divertit à l'innommable établissement de LaMatte avec son étrange gouvernante Dubois, « qui aimait Locke », il y dîne encore avec quatorze ou quinze sénateurs, « jouissant du plaisir d'être homme dans un cercle où tout ennoblissait l'humanité ». N'ayant plus de quoi payer, il paie d'audace. Sans métier, il les exerce tous : espion à Dunkerque, négociateur d'effets royaux à Amsterdam, imprésario de théâtre eu Allemagne, fondateur d'une fabrique d'impressions sur étoffe à Paris. Ne possédant pas un mot de la science des finances, il improvise devant Pâris- Duverney un plan de loterie royale, qui selon lui est adopté. Il se mêle de mathématiques, et compose un mémoire sur le corollaire de la duplication de l'hexaèdre^. Il se mêle d'histoire, et à sa Confutation
dialogue roule encore sur l'Arioste, Albergali, Goldoni, lus libraires, Venise, la liberté, la superstition, la souveraineté du peuple. Mémoires, IV, p. 1!S2 et sq.
* Mémoires, VI, p. 86.
«Henry, Les Connaissances mathématiques de Jacques Casanova de Seingalt.
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d'ArnoIot <le l;i Iloussaye, ajoute trois volumes cousacit's aux Troubles Je Pologne. Il se iTK'^le de poésie, et traduit VIliadc en octaves italiennes. Il se môle de roman, et dans son Icosameron raconte les aventures merveilleuses d'Edouard et d'Elisabeth au pays des Mégamicres. Il se mêle de; piiilosophie, et s'amuse à une réfutation systématique du voltairianisme. Il se mêle de tbéàti'e, d'érudition, de morale, de théologie, d'Jiistoire, de critique, si bien qu'on lui doit une somme considérable de publications \ en même temps que toutes sortes de dialogues, essais, libelles, factuins, plans, projets, poèmes demeurés inédits, et jusqu'à un Traité de la pudeur ■. Il se mêle de tout. « Vous avez l'outil universel! » disait Fabrice à G il
' A côlé dos nombreuses éd Rions des Mémoires et de répisodo de la Fuite des plombs, ijui parut de son vivant (réiinpruné à Bordeaux en 18S4). les publications connues do Casanova sont les suivantes : Confulazione délia Storia del governo venelo d'Amelot de la Houssaye, Amsterdam, 1769, 3 vol. — Lana caprina, epistola di un licantropo, Venise 1772. — Istoria délie Turbolenze délia Polonia. Goritz, 1774, 3 vol. — Iliade di Ornera tradolla in ottava rima, Venise, 177o-7S. 3 vol. — Scrutinio del libro Eloges de M. de Voltaire par différents auteurs, Venise, 1779. — Leltere délia nobil donna Silvia Bellefjno alla nobil doiizella Laura Gussoni, Venise, sans date. — Di aneddoli viniziani militari e amorosi del secolo decimo quarto, Venise, 1782. — Ne'amori ne donne ovvero la stalla ripuhia. Venise, 17.S2. — Icosameron ou Histoire d'Edouard et d'ÈlisabetlL, Prague, sans date (1787) b vol. — Solution du problème déliaque, Dresde, 1790. — Corollaire à la duplication de l'hexaèdre, Dresde, 1790. — Démonstration r/éomélrique à la duplication du cube, corollaire second, sans date. — A Léonard Sletnarje docteur en droit de l'Université de Gottinaue, 1797. — Octave Uzanne a publié en outre les fragments suivants des écritures inédites laissées à Dux : Histoire de rnon existe}ice. — Préface. — Précis de ma vie. — Courte réflexion d'un pliilosop'ie qui se trouve dans le cas de penser à se procurer la mort. — Préface au poème de Z'Albertiade. — Réflexions iur la Hévolui'ion française. Le Livre (Bibliographie rétrospective). Paris 1887.
* Maider. Catalogue des manuscrits de Casanova conservés au châeau de Dux en Bohême.
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Blas. Comme Gil Blas, il a l'outil universel. Se rappelant que « le comédien le plus sifflé est celui qui reste court, » il ne reste jamais court. Il tourne sa voile et retourne son char, saisit l'occasion aux cheveux, prend le vent à la course, s'industrie, s'ingénie, s'insinue, se faufile, se tient, se maintient, se soutient, brille, éclate et file, jamais plus entreprenant d'ailleurs que lorsqu'il est acculé dans une impasse, et jamais plus doué de ressources que lorsque la fortune lui a tourné le dos.
En 1774, rentré en grâce auprès de l'Inquisiteur, il s'établit à Venise en qualité d'espion ^ Au bout de neuf ans, s'étant attaqué dans un roman à clé Ne' Amori ne' Bonne au noble homme Grimani,qui avait osé encourir son courroux, il se voit contraint de reprendre le chemin de l'exil. Il court le monde de nouveau, tente le sort de nouveau, recommence une vingtième fois sa vie. Jusqu'à ce qu'enfin, ayant rencontré à Tœpbtz le duc de Waldstein qui donne dans la magie, celui-ci l'emmène dans son château de Dux en Bohême, oii après beaucoup de vicissitudes, de fuites, de fâcheries, de procès, d'incartades, d'escapades, de chamaillis, d'opuscules et de remue-ménage, il meure le 4 juin 1798 dans la peau d'un bibliothécaire-.
Il était grand, souple et maigre. Basané comme un Bergamasque. Le nez en bec d'aigle. Deux yeux pleins
* Bazzoni, Giacomo Casanova confidente der/U Inquisitori di Staio di Venezia.
- Voir son acte de décès dans Ottiuann. Jakob Cw^anova von SeinfialU sein Leben und seine Werke, p. 98. — Clr. La date exacte de la mort de Casanova, Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 3 novembre, 20 et 30 décembre 1902. — Charles Henry, [Jacques Casanova de Seingalt et la critique historique) a donné son acte de naissance.
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(lo llammc. Et la jeune femme de Da Ponte, l'ayant rencontré en son voyage de noces, demeura étourdie « de l'éloquence, de la faconde, de la vivacité et de toutes les manières de cet extraordinaire vieillard ' ».
Dans le cours du xvin" siècle, tout peuplé de ces Mercures linanciers, politiques ou galants, qui étonnent l'opinion par la brusquerie de leurs volteface, captivent l'attention par l'éclat de leurs facultés, et arrivent à jouer les premiers rôles sur la scène du monde, des existences aussi mouvementées ne sont pas rares. Pour ne point citer les Italiens — Alberoni, Marsigli ou Gorani — Law et Bonne val, Grammont et Beaumarchais en sont quelques exemples. Ce qui assure au Vénitien Casanova une physionomie particulière, c'est le mobile qui le conduit.
Il n'a rien de Taventurier vulgaire. Mon Dieu, un aventurier vulgaire a le plus généralement une idée de derrière la tête ; il nourrit un dessein et obéit à un plan ; son affaire est de s'installer de contrebande dans le monde et d'y réussir coûte que coûte ; le soin de sa fortune ou de son ambition figure à la cime de ses intérêts ; par tous les moyens, et principalement par les mauvais, il faut qu'il arrive. Casanova nullement. Lui s'amuse. Dénué de toute espèce de calcul, inconsidéré au premier chef, sans aucune ligne de conduite, puisqu'il est l'esprit d'inconduite par excellence, il ne pense qu'à s'amuser. 11 ne réfléchit point, ne prévoit point, ne dissimule point, n'endure point, mais tout
* Da Ponte, Memorie, II, p. 17.
d'impulsion, prompt comme le ressort, spontané comme l'éclair, il cède à son caprice, à son orgueil ou sa colère ', s'envole derrière l'instant, et cueille la joie présente. C'est un bel appétit lâché sur les chemins. Se satisfaire, se distraire, s'amuser, pour cet « intéressant étourdi » voilà tout.
Oui. La chose est entendue. Sans autres ressources assurées que la cabale et le jeu, il vit d'escroqueries, et ces escroqueries apparaissent dignes du gibet. Elles apparaissent surtout des tours pendables. Elles ressemblent à de bonnes farces jouées aux gens. Elles relèvent du théàlre et de cette ruse honnête que les Grecs appelaient cerdahophron. Scapin n'a jamais imaginé des artifices plus joyeux pour extorquer des pistoles à Géronte. On l'a vu quand, à Venise-, il s'introduit dans l'intimité des trois cabalistes, et qu'il leur invente cette extraordinaire histoire de la montagne de (jarpcgna. Il faut le voir quand, à Padoue, présenté à un Président à canon, qui possède parmi les curiosités de son cabinet d'antiquaire, le véritable couteau dont Simon Pierre se servit pour couper l'oreille à Malchus, il lui persuade qu'il n'est rien de posséder ce couteau sans la précieuse gaine qui l'entoura, et que Dieu lui-môme a désignée, lorsqu'il a dit î MïtU' gladium tuum in vaginani ; et voici que d'une
' Il est franc jusqu'au cynisme, « d'une franchise indicible », dit de lui rabbé Chiari. Il est d'un amour-propre immense. Il est sujet à des susceptibilités déplacées qu'un simple intrigant éviterait comme des fautes ; il poursuit d'une haine corse Voltaire, qui n'a pas goûté sa traduction de l'Écossaise, ni apprécié la poésie macaronique de Merlin Goccaie qu'il lui a pn'tée ; il se fâche contre Griniani, qui dans un débat de casino ne lui a pas donné raison, et cette fàclierie lui vaut une seconde fois le bannisement de Venise. Il n'est occupé qu'à jouir de ce qu'il appelle « l'actualité de la vie ». S'il connut une règle, ce fut le dérèglement.
viciillo I)ottc ramassée dans la cour de son aubeigo, il fal)ri(juc aussilùl la sainte relique qu'il accompagne d'un document ofliciel, forgé à coups de dictionnaire dans lahibliothrque municipale*. Il faut le voir quand, à Paris, il lait croire le plus sérieusement du monde à la vieille marquise d'Urfé qu'il la transformera en un jeune garçon, doué d'une ame sensitive, conçu par lui d'une vierge (ille d'adepte, cela par un merveilleux moyen connu des seuls chevaliers de la Rose- Croix ■. La comédie se poursuit à Aix-la-Chapelle, où au fond d'un jardin mystérieux, auprès d'une baignoire exposée aux rayons de la lune, il conduit la noble douairière aux cheveux blancs ; il brûle des aromates, récite des prières, prononce des formules, se déshabille, et invite sa compagne à se déshabiller avec lui ; tous deux, nus comme ver, entrent dans le bain ; ils y demeurent en silence ; ils y expédient une lettre à la lune ; ils en attendent patiemment la
* Mémoires, II. p. 53 et sq. — Jean Laforgue au lieu de Malchus écrit Malek; comme au lieu du peintre Nattier, il écrit le peintre Notier ; comme au lieu de Pope, il écrit Pepe, etc., etc.
* « Il avait trouve moyen, écrit la marquise de Créqui dans ses Souvenirs, de faire accroire à cette femme d'esprit s'il ou fut jamais qu'elle allait devenir enceinte (à soixante-treize ans) par l'inlluence des astres et des nombres cabalistiques ; qu'elle en mourrait avant d'accoucher, mais qu'elle en renaîtrait d'elle-même et toute grande fille au bout de septante-quatre jours, infaillitilement et ni plus ni moins. 11 ne s'agissait que d'éviter une seule chose, et c'était de ne pas se laisser ensevelir et enterrer mal à propos. » Barthold. Op. cit., II, p. 33. — Casanova dit : « Je devais aller prendre ,dans un lieu qui devait m'ètre connu par l'inspiration des génies, une vierge fille d'adepte, que je devais féconder d'un gan^on par un moyen connu des seuls frères Rose-Croix. Ce 111s devait naître vivant, mais seulement avec une âme sensitive. M™" d'Urfé devait le recevoir dans ses bras à l'instant où il viendrait au monde, et le garder sept jours auprès d'elle dans son propre lit. Au bout de ces sept jours, elle devait mourir en tenant sa bouche collée à celle de l'enfant, qui par ce moyen, recevrait son âme intelligente. » Mémoires, V, p. 101.
réponse ; ils la recueillent bientôt en caractères d'argent sur l'eau lustrale '. Ici, ailleurs, dans toutes ces imaginations cocasses, et au surplus éminemment profitables, qui se traduisent en beaux deniers comptants, Casanova s'amuse en premier lieu. Il satisfait sa verve comique. Il sacrifie au dieu du Rire. Il oublie l'avantage qu'il poursuit, et on l'oublie avec lui, devant la bouffonnerie des moyens qu'il emploie.
Oui, On en doit convenir. Évidemment que c'est un homme à femmes, qu'il vit des femmes, que c'est par les femmes qu'il est introduit dans le monde, de telle sorte que les hommes figurent à l'ordinaire dans sa vie sous l'espèce de compagnons de plaisir. Au demeurant, il aime passionnément les femmes. Au lieu de lui être un moyen, elles lui sont un but. Avant de songer à employer leur grâce, il songe à l'adorer. Il lui arrive de se dévouer jusqu'au sacrifice pour leurs beaux yeux. Il lui appartient de commettre en leur honneur les pires imprudences, de compromettre sa fortune, de ruiner son avenir, d'abandonner les positions les plus enviables et les plus péniblement conquises. L'amour est la première de ses affaires, la meilleure des voluptés. Nul ne l'a mieux servie ; aucun n'a été plus amoureux, ne s'est montré plus épris, ne fut emporté par un désir plus jeune que ce petitfils de l'Arétin à l'imagination embrasée de gamin tendre. Aussi bien la plupart de ses aventures sontelles des aventuresgalantes. Paysannes etpatriciennes, béguines et courtisanes, filles de concierge ou filles du Livre d'Or, peu lui importe d'où sortent ces créatures exquises ; l'essentiel est qu'il les aime, car il lui
* Mémoires, V, p. US.
arrive de dédaigner des morceaux de roi ; et l'essentiel est qu'il s'en fasse aimer, car la violence répugne à son système. Il passe de l'une à l'autre aussi vivement (|u'un insecte se pose de fleur en fleur, « Monsieur l'Ambassadeur, disait la Barbarigo à l'abbé de lîernis flont elle prenait congé, soyez sûr que je vous serai toujours constante et jamais fidîde* ! » Au contraire de laBarbarigo, «jamais infidèle et toujours inconstant, » Casanova porte à toutes le môme sentiment primaire, élémentaire et nu, dépouillé de ses voiles, débarrassé de sa pudeur, mais aussi sincère qu'il est aigu et aussi ardent qu'il est nature. Il les aime pour leur joli minois, pour leurs charmes secrets, pour leurs candeurs lascives ; il les aime aussi pour les caresses de leur babil et les attraits de leur esprit", car chez lui l'intelligence participe aux fêtes de Cythère, et à l'en croire, « sans le plaisir de la parole, le plaisir de l'amour ne mérite pas le nom de plaisir \ »
Oui aussi. Il faut l'avouer. Il s'amuse d'une façon ignoble. Ses prouesses sont des exploits de mauvais lieu, et ses Mémoires ressemblent à des fastes d'alcôve. « Mon histoire, a-t-il écrit, est celle d'un célibataire, dont l'affaire principale fut de cultiver les plaisirs de ses sens : il n'en a pas eu de plus importante • ; »
* Bebnis, Mémoires, p. 484.
* Avec Loonilda. il dispute d'une épigranime de La Fontaine qui ne se trouve que dans la première édition de ses Contes. Avec Clémentine, il lit la Pluralité des Mo}i(les de Fontenolle. Avec Hélène, il s'entretient de tliéologie transcendenlalc. Henriette parle mieux du bonheur que Cicéron dans ses Tusculanes. La Dubois, « qui aimait Locke », l'amuse jusqu'à minuit par des questions philosophiques. La religieuse du couvent de Murano s'est déniaisée dans le Traité de la Sagesse de Charron.
^ Mémoires, IV, p. 72.
* Préface, publiée par Uzannc, p. 37.
et à une dame hanovrienne, qui l'interrogeait sur son état, il répondait : « Madame, je suis libertin de profession ^ ». Cependant, en se calomniant de la sorte, il se vante. Il connaît d'autres plaisirs. A proprement parler, il n'y a pas de plaisirs qu'il n'ait connus, même celui de s'amuser de l'ignorance de Jean-Jacques (qui croyait que le russe est un jargon tiré du grec) et même celui de se divertir en Suisse de l'inepte latin de Tossuaire deMorat. Si au moment qu'il l'arrête à Venise, Messer Grande trouve à son chevet le Portier des Chartreux, il y trouve aussi Pétrarque et l'Arioste. Si aux cartes, il s'associe de compte à demi avec un nommé Groce « correcteur fieffé de la fortune », il jouit de se souvenir des quelques heureux qu'il a pu faire'. Et si sous la rose, il s'abandonne à des ébats dignes du pinceau de l'Albane, au milieu de la Grand'Grëce il se ravit de la mémoire de Pythagore; devant les ruines de Sagonte il se prend à pleurer ; et à Vaucluse, il couvre de baisers et il inonde de larmes les débris de la maison de Laure. C'est à tort que Gasparo Gozzi prétendait qu'on ne pouvait attendre de lui qu' « ingratitude et hardiesse »: il goûte la joie supérieure de pratiquer l'aumône ; il goûte aussi la joie de respecter la misère, de manifester à l'usurier, au ruffian, augiton le seul mépris qui convienne,, et de condamner l'adultère qui le froisse « dans ses sentiments de chrétien ». Encore qu'il tienne par toutes sortes d'attaches suspectes à l'espèce, au coquin, au drôle, et qu'il se mêle
* Mémoires, VI, p. 52.
2 « Il m'est si doux de faire quelque bien qu'aujourd'hui que je n'ai plus rien, le souvenir des heureux que j'ai laits, souvent à peu de frais, est à peu près la seule volupté que je goûte. » Mémoires, IV, p. 430.
LES AVF.NTURIKHS ET CASANOVA âll
à leurs orgies sous le manteau, celle espèce se divcrtil aux leltrcs, ce coquin se pique de savoir, ce drôle témoigne do l'esprit le plus poli du monde. Il a de l'usage, parfaitement capable de jeter son assiette à la facl^ d'un imposteur; il a de la religion, n'ayant jamais failli à la sainte habitude, de prier Dieu à la façon de Pétrarque,
Con le ginocchie dclla menlc inchine.
Et faute de m(eurs, il a du goût. Il se paie tous les luxes, y compris celui d'opinions de bonne compagnie et de jugements de qualité. haPticelle de Voltaire, les contes de l'abbé Casti, le cynisme de Jean-Jacques attirent sa réprobation; il n'intitulera pas ses Mémoires Cof} fessions, puisque Rousseau a souillé ce beau titre ; Voltaire, « qui fait rire comme le tabac fait éternuer », et qui n'a jamais su « distinguer la religion des Evangiles de la religion dénaturée par les hommes », manque selon lui de sérieux moral '. Professant en littérature, en politique, en économie politique des opinions modérées, libérales, un peu timides ; déplorant les excès dont la Révolution française se rendit cou-
* « En quatre-vingt-([uatro années qu'il a vécu, Voltaire n'a pas appris à mourir. » « S'il n'a pas été heureux, c'est ifu'il n'a pas été philosophe. » « Voltaire dit au prédicateur : Toi qui nie prêches que tout le monde est ne pervers, tu m'avertis que toi encore est né tel, et qu'il faut donc que je me garde de toi comme d'un renard ou d'un crocodile. » Casanova rédargue : « Toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu m'avises que toi aussi est né tel, mais je ne me défie pas de toi, parce que si tu me confesses ta perversité, c'est signe que tu ne penses pas t'en servir pour me nuire. » Scrulinio. p. 7o. p. 37, p. 8.5. — Selon Bouvy, il se trouve (jue soit le Scrulinio. soit la Confulazione, « d'ailleurs à peu pn'-s inconnue, » sont peut-être « ce que l'ilalie du xviii» siècle a produit de plus saillant coanne réfutation systématique du voltairianismc. » Voltaire et l'Italie, p. 314.
312 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
pal)le ; dans la querelle de M""® Dacier résolument du côte (les Anciens ; partisan du libre-échange et du libre-arbitre ; n'admettant pas l'octroi sur les matières de première nécessité; informé, averti, au fait des choses ; sachant ce qu'il faut savoir, goûtant ce qu'il faut goûter, et capable de parler au pied levé de Jamblique, ce pilier de brelan, ce pourvoyeur du Parc aux Cerfs, ce prêtre de la Vénus libitine se donne la volupté suprême, n'étantpas un homme honnête, d'être un « honnête homme » ou de passer pour tel.
Tout lui est plaisir et source de plaisir. Tout lui est jeu, facilité, allégresse. Tout lui semble amusant et l'amuse: l'étude etla débauche, ledangcr et les cartes. Il s'amuse aussi bien quand il travaille que quand il prie ; aussi bien quand, à Dux, il s'applique à la solution du problème déliaque, que lorsque, à Genève, il initie aux mystères de Cypris une jeune théologienne; aussi bien quand il contemple à Rome, dans le plus succinct des costumes, telle petite vierge timide « confuse et rougissante comme une personne qui doute », que lorsque, à Grenoble, il tire Ihoroscope de M"'"Morin, et lui prédise le caprice de Louis XV ; aussi bien quand aux Délices il s'entretient avec Voltaire d'Algarotti, des vers martelUaiii et de la poésie macaronique, que lorsque à Stuttgard, des pistolets aux mains et son couteau de chasse aux dents, il défie la surveillance de soudards allemands ; aussi bien quand il prête à la Tintorctta sa chemise que lorsque sous les Plombs il lit le Rationariion tejnporum de Petau ; aussi bien quand, dans un jardin de Venise, il attache des jarretières d'or à une patricienne de seize ans que lorsqu'en Russie, dans le parc de la grande Catherine, il avise un buste de vieille femme décoré du nom
d'Aviccnno ; aussi hioii lorsqu'il apprend à tricher aux cartes àla jeune Irl'iie que lorsque, à TOpérade Paris, il remet à sa place un irrespectueux de sa patrie. « C'est un honiine, rapportait l'espion !Manuzzi aux Inquisiteurs d'Etat, dont la seule et principale afTaire est de s'amuser à tout prix. »
Et chose curieuse, chose presque inconcevable à rapporter, il y a réussi. Il s'est amusé sans une défaillance. Il ne s'est pas ennuyé une minute. Non seulement il est sans remords, mais il est sans dégoût. Non seulement il est sans lassitude, mais il est sans appréhension. Non seulement il ne se prend pas en horreur, mais il se sourit à lui-même. « Je m'aime », déclarait-il ^ Il est insatiable. Il n'est jamais blasé. Il use du temps qui ne peut pas l'user. Il oublie de vieillir". La terre qu'il a peuplée d'un tel dessein ne lui semble pas vide ; notre planète ne lui apparaît pas comme à Voltaire « les latrines de l'univers » ; il ne s'estime pas beaucoup à plaindre « de n'avoir jamais trouvé que sa maîtresse sentît mauvais. » Il arrivera à peu près ainsi jusqu'à la fin de sa carrière sans s'être repris un instant, ni douté. Personne n'a moins joui par l'âme, et plus par tous les pores. Personne n'a plus satisfait d'appétits sauvages, et moins d'aspirations morales. Personne n'a mis à la sensualité plus de grâce, d'esprit et de saveur^'. Personne'n'y a trouvé plus de ressources. Personne ne s'est plus prêté à la vie, n'a plus terres trement, n'a plus intensément vécu
* Préface, publiée par Uzanne, p. 40.
* « On n"ost jamais vieux avec votre cœur, votre génie et votre estomac », lui écrivait le Prince de Ligne.
^ « Je regarde comme des natures nuimiuées celles que la sensualité ne saurait émouvoir », disait-il. Mémoires, V, p. 345.
que ce fêtard impénitent, qui n'avouait qu'un jour perdu dans son existence, celui où après une nuit dorgie, il dormit trente heures d'affilée ' . Et personne n'a moins souffert, ne s'est montré plus rétif à la douleur, n'a plus échappé au deuil implacable de la destinée que ce jouisseur exaspéré, incapable de supposer même « la possibilité du malheur », et qui ne confessait qu'une disgrâce, celle d'hémorroïdes qu'il avait contractées sous les Plombs '.
Au Quattrocento, il aurait été un tyranneau quelconque. Plus tard il serait devenu un prince de l'Église. Plus tard, un soldat de fortune. Né à Venise, qui est la cité du plaisir, et vivant au xviii® siècle, qui est le siècle du plaisir, il est le chevalier du plaisir. Car c'est par le plaisir qu'il réussit et qu'il s'impose \ Autour de lui, on oublie tout ce qu'il y a de trouble dans son passé et tout ce qu'il y a de louche dans son industrie pour ne prendre garde qu'à son esprit, qu'à ses saillies, qu'à ses anecdotes, qu'à ses vivacités, qu'à son beau rire, qu'au souffle heureux qu'il répand et qu'à l'exemple joyeux qu'il proclame. Il amuse comme il s'amuse : en berline, avec lui, il n'y a pas moyen de bâiller un instant. Aussi bien lui en ouvre-t-on la porte ; et ce parasite de la vie, qui n'est rien ni personne, sans argent, sans titre, sans métier \ arrive aux premières places. Il
* « C'est le seul jour de ma vie que je puisse dire avoir véritablement perdu. » Mémoires, YI, p. 89.
s « On me croyait heureux... La vérité est que je ne l'étais pas. Depuis ma captivité dans les Plombs, j'étais sujet aux hémorroïdes. » Mémoires, \l, p. 103.
^ « 11 n'est donné qu"à l'homme de fabriquer le plaisir : c'est un don do Dieu ». Préface, pub. par Uzanne, p. 39.
* « C'était, dit l'abbé Chiari qui le dépeint sous les traits de
est l'ami du Prince de Ligne qui l'eslimie « un lionime rare, pi-écieux à rencontrer, digne nirnie de considération et de beaucoup d'amitié ^ ». Il est l'ami du comte de Lamherg (|ui l'appelle « un lioimne à connaissances profondes- ». Il est l'ami du duc de Waldstein qui le recueille dans son château. Il est en correspondance suivie avec les personnages les plus authentiques de l'Europe contemporaine ^. Il est luimême un personnage de son temps. Et cette fortune inouïe n'est pas seulement un signe de l'époque, elle est un triomphe de Venise, de la cité frivole, de la cité comique, de. la cité heureuse., qui croyait que la gaîté force toutes les portes, qui pensait que l'amour est un jeu, et qui professait que la vie est une fête. Elle ne se contenta pas d'attirer le vieux régime expirant à son feu d'artifice. Elle produisit un Casanova.
Vanesio dans son roman La Comica in fortinia, un do ces phénomènes de l'atmosphère civile, qui resplendissent on ne sait comment, je veux dire qu'on ne sait comment ils font pour vivre et vivre ea grands seigneurs, n'ayant ni terres au soleil, ni emploi, ni métier, pour leur donner les honorables moyens d'existence qu'on leur suppose d'après leurs vêtements. »
* Voir les Mémoires du Prince de Ligne. Voir ses Lettres à Casanova publiées par Uzannc.
* Mémorial d'un mondain.
^ Dans sa correspondance restée à Dux, on trouve des lettres en abondance du patricien vénitien Zaguri, d'autres de Morosini, d'autres du comte de Lamberg, d'autres du prince do Gourlande, d'autres du baron de Kônig (dont quelques-unes publiées par Uzanne) d'autres du comte de Briilil, de Kaunitz, de ZinzcndoHÏ, do Branicky, etc. Mahler, Catalogue des manuscrits de Casanova conservés au clidteau de Dux.