I.KS l!nLl«(;i;(>l
Il n'y iivail pour compter, pour (icca{)iir('i' la vio do l't'spiil couiMio pour accaparer la vio de l'Étal, (juc les dignitaires à robes d'écarlate, qui étaient humanistes comnne ils étaient citoyens, et qui étaient les savants comme ils étaient les sages. Depuis toujours, ainsi (jue s'exprime le doge Foscarini, « c'étaient les mêmes noms qui avaient régi la Répuljli([ue dans la prudence des Conseils et (jui l'avaient ennoblie par la [)rofession des lieaux-ails » ; et les Giusiinian, et les Harharo, et les liembo, formaient de belles dynasties de civisme et de talent; et ci^ux qui n'étaient pas nobles comme le Titien ou l'Arétin vivaient dans leurs palais en nobles hommes; et tous s'alliaient dans le dessein auguste de proclamer une âme somptueuse parmi la pompe des colonnes et la pourpre des draperies; et Pantalon, qui représentait l'ordre des bourgeois, qui portait la défroque des bourgeois, était le car/h'in aqua qu'on n'avait jamais fini de berner.
Ils comptent maintenant.
Ils montent à Thorizon, Prenant conscience de leur bon droit de gens qui travaillent, qui trafiquent et qui gagnent, ils demandent la parole pour manifester leur idée. Ils s'affirment jusque dans la vie de l'esprit qui se marque de leur empreinte. C'est dans leur ordre que se recrutent la plupart des gens à talents de l'heure contemporaine, depuis le bon Goldoni, qui est fils de bourgeois, jusqu'au comte Algarotti, qui est frère d'épicier^, ou jusqu'aux deux Gozzi, qu'un abîme sépare des altesses illustrissimes. Si quelques-uns d'entre eux vont travailler dans les
' Zanetti. Memorie.
palais ou briller clans les salons — Algarotti, Tiepolo, la Rosalba — la plupart demeurent fidèles à l'esprit de leurs origines. Ils expriment à haute voix le génie tempéré, modéré, ponctuel de leur classe, fourré de prudhomie et de bonhomie, fleuri de malice, assaisonné d'enjouement. Ils répandent leur âme familiale et domestique, de telle sorte qu'à examiner leur œuvre, qu'à écouter une comédie de Goldoni, qu'à regarder un tableau de Longhi, qu'à lire une prose de VOssercatore, on s'étonne. Hé ! quoi, est-ce bien là la merveilleuse île enchantée ? Celle qui avait fait les heures d'une seconde et trouvé pour l'âme un nouveau mode d'être heureux? Celle qui projetait sur l'ancien régime ses illusions de grâce et ses mirages de beauté? Où les déduits tapissés de brocatelles? Où les robes de lumière aux chatoiements dorés? Où les nudités espiègles dans l'encadrement des moulures ? Il n'y a point là de guitares au long manche éparpillant les sérénades, ni de clavecins en bois de rose rythmant l'accord des menuets, ni de barque de Gythère au bout d'un sillage de lune, ni de rames d'or, ni de lanternes de papier, mais une honnêteté si paisible, une moralité si courante, un sens commun si évident, et une sagesse si jolie, une sagesse toute ronde, à petits bouts de prêche et de satire.
Qu'on examine ces femmes au masque et au miroir que Pietro Longhi aimait peindre. En dépit de leurs prétentions, avec leurs corbeilles de pommes, leurs humbles guéridons, leurs servantes et leur marmaille, elles apparaissent le plus souvent de placides ménagères qui joueraient à la dame. Qu'on considère les quelques grands seigneurs que Goldoni met en scène.
Sans lettres ni iTianicres, dépourvus de style, no vivant pas en beauté, les çràees qu'ils nioiiirent sont des grâces de bedeau. Us s'appliquent à sembler comme il faut. Ils prétendent au joli ton. Goldoni lorsqu'il les représente, représente un monde qu'il ne connaît pas. Il en parle ainsi que d'étrangers \
Ici comme ailleurs, c'est la famille qui se révèle, et non le monde ; c'est la chambre, et non le salon. Et ici comme ailleurs, comme dans tout le témoignage de ces abbés latinistes, de ces poètes précepteurs, de ces auteurs de libelles, le grandiose manque ". Il suffit de comparer la prudhomie |qui y règne au rêve llamboyant d'un Tiepolo pour comprendre. En vain la vieille aristocratie à l'agonii; mettait-elle une telle élégance à mourir, toute la poésie, toute la grâce, tout le luxe de cette société supérieure et de ce moment splendide, où l'esprit raffine les sens et oii le vice se pare de courtoisie, est ordinairement absent de l'œuvre vénitienne contemporaine, élaboration de bourgeois et expression de bourgeois.
Pantalon n'est plus le chie-en-lit de l'ancienne Comédie. Soudainement relevé de son abjection de fesse-matliieu, il a grandi en importance ainsi qu'en dignité. Chez Carlo Gozzi, il devient le délicieux vieil homme attendri comme la petite enfance; et dans le
* Au moins quand il reprochait à Goldoni de faire parler une princesse comme une femme de chambre, Barelti avait raison. Goldoni devient bien amusant lorsqu'il s'avise de doter ses personnages de façons souveraines et d'exquise politesse. Dans son Cavalière di buon guslo \)a.r exemple, où il voudrait dépeindre un parfait homme du monde, son protagoniste manque principalement de toutes les délicalcs (|ualités dont il devrait être le miroir.
- « Le Baruffe chiozzolte, Ser Todero Brontolon, écrit Stendhal à Venise, sont d'excellentes comédies bourgeoises, s'il peut y avoir de rcxcellcnt au théâtre, sans grandiose dans l'âme du poète. »
330 VENISE AU XVIll" SIÈCLE
Théâtre do Goldoni, il devient la vérité. Au lieu qu'on le berne, c'est lui qui entraîne les autres dans ses voies ; il conduit l'action dont il tient tous les fils ; il prononce dans chaque occurence le mot juste; il formule la morale de la pièce. Bourgeois et marchand, loin de rougir de son état et de sa condition, il en est fier. 11 possède l'assurance tranquille de celui qui se suffit à lui-même et mérite sa place au soleil. « Le commerce, déclare-t-il, est utile au monde, nécessaire à la vie des nations, et à qui l'exerce honorablement comme moi, on ne dit pas plébéien'. » Pénétré de son rôle, il méprise avec les bouches inutiles les insolences dorées : « Plébéien, continue-t-il, est celui qui pour avoir iiérité un titre et quelque terre, consume ses jours dans l'oisiveté, et se croit permis défouler aux pieds le monde en vivant de prépotence". » Et à ce Vénitien si résolument convaincu, ilarrive même quelanoblesse n'inspire qui préjugé ; il ne la respecte qu'autant qu'elle se croit obligée ; il la regarde à son œuvre, et non à son blason. « Vous êtes devenue comtesse, dit-il à Doralice, mais le titre ne suffit pas à faire porter respect quand on n'a pas acquis l'amour du monde... Soyez humble, soyez patiente, soyez bonne, et alors vous serez noble ^ ! » Serviable, mais n'aimant point à passer pour bobèche; ne portant point l'épée, mais ayant une langue dont il sait se servir * ; ami des femmes, mais ne restant pas la dupe de leurs
* Il Cavalière e la Dama, II, 11. —Ici Pantalon s'appelle Anselmo.
* Ibid.
" La Famiglia deW Anliquario.
* « Quoique je sois vieux, dit-il, je n"ai pas peur, parce que, si je ne sais pas employer l'épée, j'ai assez de langue pour dire mes rai-, sons en face de n'importe qui. » L'Impostore, II, 7.
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sirnafiivos ; iitlaclic à l'ordre, à la paix, à la bonne nourrilurcï ' ; sans convulsions coninio sans nerfs, llt'gniatiquc et souriant ; de bonne liunieur et de bonne volonté; empressé au bien, quoiqu'à cent rr?Ule lieues des héroïsnics d'un autre; âge, ce coinpnjj^non bien content et bien portant fij^ure au sommet du Théâtre de Goldoni dont il exprime toute la sagesse et dont il tire toute la conclusion ". Il représente à Venise un état de clioses et un état d'âme nouveau, le tiers état.
Au surplus, ils ne se mêlent pas de politique. La politi(jue est un domaine sacré, réservé aux Princes et Ciievaliers qui portent l'étole, se promènent au Broglio, et entrent au Conseil de plain-pied. Que ceux-ci, dont c'est l'alTaire, se préoccupent de ces nobles sujets : eux n'auraient garde. Aller se ris(}uer à émettn^ un avis, etmômeenavoirun? ah! bienouichte! Oser donner un conseil à ces sages magnifiques? oh ! là là! Prétendre s'attaquer à leurs correzioni et parti : oui, mon ami ! .Çasufliraità s'attirer la visite de Messer Grande : or on sait assez quelle sorte de justice pratique le Tribunal terrible ; une fois jeté sous les Plombs, bonsoir, on ne sait plus quand on en sort. Non qu'ils n'entendent rien aux événements qui se passent. Ils lisent les Postillons et les Courriers, Compère Agapito y apprend qu'on vient de célébrer les noces de la fille du' roi de
' « Je mange de bonnes clioses, des choses naturelles, des choses que je connais et qui ne me font pas do mal. » Il Vecchio bizarro, I, 8.
' Sur le Pantalon do Goldoni, voir De Marchi. Lelteve e Letteratî ilaliani del secolo XVIII, p. 302 ; Malamani, Il tealro drammalico, II, p. 133.
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Mongol avec le prince héréditaire dclaCliine : «Bigre ! s'écrie-t-il, ils n'ont pas tardé à faire ce mariage; je gage qu'en Italie je suis le premier à le savoir'. » Et ayant trouvé que la Ctiine a envoyé une ambassade au Grand Khan des Tartares, mais qu'on prévoit que le Tartare n'accueillera pas cette ambassade : «Comment, ajoute-t-il, il ne Faccueillera pas? Pourquoi? Pour quelle raison"? » Et entre eux ils disputent de ces questions, se montrant aussi au courant des choses qu'il appartient aux hommes de l'être, particulièrement devant l'ineptie des femmes. Sur le reste, bouche cousue. Ils ne se mêlent pas de politique".
Ils ne se mêlent pas non plus de religion. Ils ne se mêlent de rien de ce qui est défendu à Venise. La religion est un mystère sublime qu'il ne sied point à notre faiblesse humaine de vouloir expliquer : aussi bien, les voit-on se découvrir à l'Ave }7iaria, suivre les processions un gros cierge àla main, et le dimanche, à vêpres, se rendre par exemple dans l'église S. Angelo,
* GoLDOxi, La Finla Ammalata.
- Dans l'anoienne Comédie de Fart, un des ridicules de Pantalon était les conseils politiques qu'il s'avisait de donner au Prince. Il disait par exemple ; « Qui veut élever l'édifice de la politique, qu'il se serve du fondement de la raison, parce que sans elle toute la machine ira par terre... Il faut que le timon gouverne la galère du royaume pour ne point donner contre les écueils 4'une mer dangereuse ; les eaux empoisonnées des quintes des tourbillons ne peuvent s'éclairer que par la corne de la Licorne ; et le cheval du gouvernement n'ira jamais droit s'il n'est dirigé par le licol de la prudence... » Perrucci, Dell'arte rappresentativa, p. 247. — Dans la comédie de Goldoni, Pantalon n'ouvre pas la bouche sur la politique. — Gasparo Gozzi, honnête homme s'il en fut et gardant son franc parler, ne s'avise jamais de toucher, même en une allusion lointaine, aux institutions, aux formes du gouvernement, au principe de l'aristocratie, ni aux lois, ni aux impôts, ni à l'armée. Ici au moins la supériorité d'Addison se manifeste à chaque page. Voir: Zanella, Giiiseppe Addison e Gasparo Gozzi.
LES BOURr.F.nis 333
où se fait le caU'cliisme avec dialoi^ue sacn'", exposition du Saint-Sacrtinent, et hcaucoup de dévotes prières. Le métier d'esprit fort ne leur sourit pas davantage que celui de jacobin. Ils ne songent pas à rien renverser. Ce qui a toujours été doit toujours être. Il n'y faut rien changer. Ceux qui veulent tout changer sont de dangereux et petits personnages. Le dogme reconnu, l'ordre établi, la loi auguste et vénérable n'ont pas de plus fermes soutiens.
Vêtus de laine et non de soie, partisans des chapeaux à ziicchero et des souliers à palctta, n'ayant jamais rien modifié à la coupe de leurs habits, à la monture de leurs bijoux, à l'heure de leurs repas et aux articles de leur credo, ils sont des conservateurs à outrance. Ils vivent à l'antique. Avec Carlo Gozzi, ils sont partisans des vieilles choses, et de ce qu'ils nomment « le vieux style », de ces v antiques lois enfumées » de la République souveraine que le présent trahit. Ils sont les iidéles serviteurs du passé. Ils gardent la tradition comme ils gardent le foyer.
Ils protestent. Ils protestent de toutes les manières, à commencer par l'exemple de leur vie en recul. D'autres se dissipent : eux se recueillent. D'autres dépensent : eux thésaurisent^ D'autres s'ennuient : eux qui travaillent et gagnent des sequins n'ont pas le temps de s'ennuyer. Libre aux grands seigneurs de se permettre les pires dévergondages, de faire du jour la nuit, de manger à des heures indues, de recevoir dans leurs salons des comédiennes, ou comme le noble homme Andréa Querini de laisser leurs filles
* « Vita d'entrada, Vita stenlada », disent-ils en façon de proverbe.
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les tutoyer et les appeler mio caro ochio e ochieto^ : euxnadoptentpas ces manières. Est-ce là des manières que de préparer pour le repas dans trois chambres trois tables, dont la première sert aux soupes", la seconde aux rôtis,, la troisième au deser? Ou de se graisser le museau avec tant de pommades? Ou de se montrer à moitié nue à un homme qui vous lace le corset? Ou, révérence parler, de se mettre sur le corps une chemise de soie? Ou bien aux pieds une paire de mules « plus chères que trois juments -»?... Leurs enfants leur disent vous et les appellent Monsieur. Leurs filles, quand elles vont à la messe, cheminent les yeux baissés\ Leurs femmes se lissent avec l'eau du puits et n'ajoutent pas un ruban à leur fanchon sans leur aveu. S'il vient du monde à dîner, elles retirent leur tablier, et ça suffit. S'ils ont de l'argenterie et de vieux bijoux, ils ne s'en servent jamais : leur plaisir est de les avoir et non de les montrer. Qu'est-ce que ça signifie que tous ces petits manteaux, et cartoline sur le front, et que cet énorme ustensile dont les femmes s'affublent par les hanches? Feignant d'en ignorer l'usage, ils l'appellent tantôt mappemonde, tantôt alambic, tantôt chaudron, tantôt labyrinthe, tantôt ^elze de barque, tantôt parasol pour les pieds, tantôt
I a E ti ochio, bondi, ski bene. divertite! » Occioni-Bonafrons, Di un Epistolano femminile, p. 850.
'- c Do mule Costa più che tre cavale... »
Malamani, H Settecenlo, I, p. 34.
^ « Les filles oduquées dans les bonnes mœurs vénitiennes, écrit la comtesse Wynne de Rosenberg, sont renfermées dans leurs maisons, toujours occupées à leurs ouvrages, et ayant tout au plus la liberté de courir pour un instant â la fenêtre, elles ne sortent que pour aller à ia messe les jours de fête en précédant leur mère ou quelque vieille parente. » Pièces morales el senlimenlales, p. 237.
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nietà proiulrr les cailles, tantùL petit char à pousser les enfants'. Et que ces eaux, ces élixirs, ces pâtes, ces andricnnes, ces bombe, ces fianclietti ou fausses mamelles, ce fard ou faux visage? Gran Parigi ! s'écrient dans les boutiques les péronnelles dont la robe coûte « un grenier de froment. » Eux n'admettent ni les mots, ni les mœurs, ni les mets de « ce grand Paris. » Patriotes jusijue dans le pot-au-feu.
En vain tant de choses se sont-elles passées qu'on dirait que « toutes les choses sont à la mode aujourd'hui", » il Semble querien ne soit avenu dans le cercle de leur clôture. Leur discipline est demeurée immuable comme trois siècles auparavant. Pantalon peut témoigner de l'humeur la plus gracieuse : qu'un sigisbée rôde ^autour de sa femme, redevenu terrible comme un vieil homme de la Commune, il le menace des oubliettes \ Pantalon peut aimer les personnes du sexe, et on le voit de fait peler une poire entre les chatteries de deux d'entre elles qui lui font les yeux doux : lors(|u'elles le méritent, il les bàtonne avec lia même foi et la môme ponctualité qu'un contemporain de Sacclletti^ Et la Bettina de la Buona Mogiie de
* GoLDONi, La Donna volubile.
* « Adesso tutto le cose sono venuLc .illa niodaî » dit Leonardo dans les Donne di bel Umore de Goldoiii.
^ « L'avertissement est celui-ci, dit-il à Lelio : ma femme et ma fille, ne les regardez ni pou ni prou ; dans ma maison, ne vous avisez plus d'y remettre les pieds... parce que, je vous l'avoue entre quatre-z-ycux, sous une marche de l'escalier il y a une chaussetrappe qui, par le moyen d'un ressort que je connais moi, s'ouvrira sens dessus dessous, et vous précipitera dans un puits de clous et de rasoirs... » L'Vomo prudente. I, 16.
* « Les femmes, déolare-t-il, elles sont comme la pilfe à faire le pain, ou trop dure, ou trop tendre, ou à point. Quand elle est à point, chacun est assez capable de s'en servir. Quand elle est trop
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Goldoni, qui exprime l'idéal conjugal de tout ce monde, Bettina qui se tait lorsque son mari la rosse pour que le voisinage en ignore, Bettina qui pleure en silence près du foyer laissé par l'infidèle, Bettina qui prend la défense de l'absent envers et contre tous, qui chasse de son cœur les conseils du ressentiment, qui expulse de son seuil les avances de l'entremetteuse, qui ne permet ni à elle ni aux autres la moindre plainte, le moindre doute et le moindre jugement, est la sœur de l'infortunée Griselda de Boccace, serve enchaînée comme elle aux caprices du maître, despote omnipotent.
0 petites femmes qui trottinez une mouche à la joue et un grain de caprice dans l'esprit, il ne faut point sourire de ces existences recluses. En vain sont-elles aussiabandonnées par le train des choses qu'une carcasse de vieux bateau dans un coin de campiello, leur obscurité recueille des vertus singuHères. Et chez les quatre Rustres de Goldoni, stricts, laconique, austères, sévères, farouches, taillés dans le grief, acharnés au devoir, hargneux pour le bien, survit quelque chose de l'âme gigantesque de la Venise défunte.
Seulement de telles qualités se dissolvent chaque jour à l'air amollissant qui souffle de la grève. Rivé à l'habitude, le vieux Pantalon besogne encore dans sa boutique : ses enfants, qui rougiraient d'y montrer
tendre, il y faut ajouter de la farine et la traiter avec délicatesse. Mais quand elle est dure, il y faut le pétrin et deux bons bras pour la pétrir. Seigneur Don Florindo, je vous salue l » Le Féminine pvntigliose. II, I.
leurs frimousses, jouent aux ricocliels dans le Canal avec les ducats (ju'il amasse. Son fils laisse l'aune et les balances pour les cartes et la bagatelle, et sa fille, s'essayant au rôle de zentiUlonna^ s'est choisi un sigisbée. Autant que de nobles déconfits el pannes, la Venise contemporaine est toute peuplée de parvenus ou de petits^bourgeois en mal de parvenir, qui se ruinent on mascarades et villéiriaturesV II s'agit de faire comme la voisine, la cousine ou Tamie, Il s'agit de faire comme les autres, « Pour faire comme les autres, proteslait Pantalon, on encourt le discrédit... A quoi sert les joyaux qui coûtent un royaume, tiennent mortun capital et pourraient avoir des petits? A faire comme les autres. Pourquoi arrive-t-on au désordre? Pour faire comme les autres. Pourquoi tombe-t-on en faillite? Pour faire comme les autres. Et pour faire comme les autres, on fait mal"!... »
... Au premier signe du printemps, ils ne sont point gens à quitter leur camisole de llanolle. Ils regrettent l'antique Sensà et ses trois belles rues pleines de la
* « Je me rappelle, dit un des personnages de Gasparo Gozzi, qu'au temps de ma jeunesse, il y avait dans notre maison une seule servante, plutôt vieillotte, qui le soir, à travers les chambres, allait une petite lampe à huile à la main. Entendait-on heurter, la petite vieille, s'étant mise à la l'enètre. élevait la lampe... et elle criait : « Qui est là? » « Descendez le panier ! » lui répondait-on de la rue. Elle le faisait, et un moment après, elle arrivait à la chambre des maîtres avec une lettre, dont l'adresse disait Aile mcuii del Sif/nore osservandisshno laie, et qui apportait la nouvelle du décharf^ement d'un navire, ou de son chargement, et do gros gains réalisés. Aujourd'hui, si l'on frappe à la porte, deux ou trois valets y accourent, et on leur remet une lettre, ornée de Vlllustrissimo cl accompagnée d'une corhcille de poires ou il'œufs, tiuc nous envoie noire métayer décoré du titre d'agent... Que pensez-vous qu'on doive estimer davantage, la petite vieille avec sa lampe, ou tant de valets avec leurs llam beaux ? »
* Le Féminine Punligliose, II, I.
338 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
meilleure des marchandises ^ Cependant ayant aviso devant une baraque les grimaces d'un singe, ils ne peuvent s'empêcher de sourire...
Non, ce n'est pas de ces honnêtes gens (jue sortira le salut de la patrie menacée. Ce n'est pas du peuple non plus.
Dov' è la Sensa antiga, Quela dei nostri vechi, Dove in tre gran stradoni Se vedeva qui e là Esposta in quantità Gon grazia e pulizia La miglior mercanzia ?
Malamani, Il Seltecenfo, I, p. 145.
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CIIAPITKE Xnl
Le r(Me du peuple dans la société vénitienne contemporaine. — Comment il remplit l'espace. — Sa mansuélmlc et son exquise courtoisie. — Ses industries d'art : les dcntelières, les maîtres verriers, les maîtres tisseurs. — Sa poésie : les proverbes, les prières et les chansons. — Qu'à Venise il est celui qui chante. — La belle race préservée. — Sa santé morale. — Sa force musculaire. — Ses jeux, ses danses et ses e.tploits. — La passion de son cœur. — Bcttina, sa fille et son symbole. — Les gondoliers. — Quelle admirable réserve sociale le peuple constitue. — Qu'il n'a jamais pris conscience de ses droits. — Son bonheur.
Lui, le peuple, ne joue d'autre rôle dans la société "vénitienne contemporaine que celui qu'il joue dans une vieille comédie. Il est le valet, la soubrette, le vilain, le faquin, le barcarol : rien de plus. Il est immense cependant.
Il remplit le port, le môle, les îles, la mer. Il est au magazeno à boire, à l'atelier à travailler, dans le campiello à danser la furlana, dans la nuit à chanter, et sur la proue des gondoles, d'oii il surgit comme d'un trône; debout, quand tous les autres sont assis; ♦debout et à l'œuvre, quand les autres sont étendus et se prélassent sur les coussins.
Il est immense. C'est les cordiers et les calfats, ceux de l'Arsenal et de l'échoppe, ceux qui construisent les bateaux et ceux qui les conduisent, ceux qui pèchent
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le poisson et ceux qui le mènent au marché. C'est les tisseurs et calandreurs de soie. C'est les verriers. C'est les autres. C'est, devant les seuils, les vieilles à disputer d'un prix de régate ou d'un terne de Lotto; et les enfileuses de perles ; et les ouvreuses de moules ; et les vendeuses de boutons de roses, laitues et brocolis. C'est les filles en bocassin que Pietro Longhi évoque au coin d'une scène : trois mois d'avance, elles se réjouissent i\c\ii sagra prochaine. Et c'estle gamin qui va nu sur la Rive : on jette un sou dans l'eau verte; il plonge et réapparaît le sou aux dents, le rire aux yeux, les cheveux sur le front.
Il est immense, et si courtois, d'une si douce mansuétude, d'une ironie si polie, d'une bonne grâce si empressée. Qu'un étranger lui demande son chemin, corrigeant son accent, et quittant son ouvrage, aussitôt il l'accompagne. Qu'on lui permette d'assister dans la salle dorée au somptueux dîner du Jeudi gras, il suffit qu'un huissier agite des clefs, et sans un murmure il se retire. Que sur la Piazza transformée en arène, on donne aux comtes du Nord le plus magnifique des combats de taureaux, il n'y a pas un garde, pas un fusil, pour contenir à la porte sa foule frémissante et sa curiosité passionnée. Il n'y en a pas besoin \ Au théâtre, des loges, on lui crache dessus.
Il est artiste. Il a du goût pour la beauté qu'il ouvre de ses mains grosses. Sous les fuseaux de ses dentelières, naissent ces choses blanches et souples, faites d'un rêve ou d'une clarté, tissues dans le givre ou l'écume, dont le fil semble le fil ténu que d'une branche
* Comtesse Wyxne ke Rosenberg, Du séjour des Comtes du ^ord à Venise en janvier nS2.
à l'autre passe la Vierge aux matins de rosée. Au bout des cannes de ses maîtres verriers, le verre en fusion se balance et s'anime, se gonfle comme un sein, s'épanouit comme une corolle, et se répand en calices diaprés, en coupes irisées, en apparences fragiles, en formes et nuances pures, oii toute la lumière des ciels, où toute la lumière des eaux se recueille. Au métier à battants de ses maîtres tisseurs, la soie couleur de feu ou couleur de neige se couvre de Heurs d'argent ou d'or, devient de la matière précieuse, s'irradie en splendeur vivante ; et autour les pauvres murs de l'éciioppe semblent fanés. C'est le peuple qui fait le drap d'or. C'est le peuple qui fait le beau verre. C'est le peuple qui fait le beau point à la rose de Venise. Il est artiste'.
Et il est poète. De la fenêtre de campiello où sa grâce sourit, la modiste Lucietta descend à Zorzetto une fleur dans un petit panier. « Oh ! la belle fleur », s'écrie le garçon de seize ans; et il ajoute : « Elle ressemble à qui l'a faite " ! » Ce n'est là rien, et c'est là tout : au fond de l'àme une grâce qui sourit comme à la fenêtre la jeunesse de Lucietta. Tous, aussi misérables que nous soyons, nous pouvons mettre dans
• « Une chose est très plaisante à considérer, écrit Gasparo Gozzi, c'est de voir comment les hommes sans lettres et le peuple menu dessinent de gracieuses perspectives, de jolies vues, sans connaissance au monde. » Gasparo Gozzi attribuait ces dons naturels au spectacle des peintures, des édilices, des palais qui laissent dans l'œil du peuple une certa misitra. En 1771, les chefs de métiers — menuisiers, maçons, tailleurs de pierre — demandent aux Riformalori dello Studio «que dans les jours fériés, le matin et après dîner, un maître leur apprenne dans la langue italienne, et d'après les règles des architectes célèbres, à formai' dispr/ni e sagome esalle. « Voir leur requête dans ï\oiniinm,^toriadocntnentala délia RepubOlica di Venezia, VIII, p. 432.
■ GoLUONi, Il Campiello.
342 VENISE AU XVIlf SIÈCLE •
notre existence ce rayon de poésie. Lui l'y met. > Il a de si beaux proverbss : La filia che va a Val- m tar co la so innoçenza — fin i alberi ghe fa la rive- " renza \ 11 a de si doux mots pour aimer : Cai'a tata, care raise, vissere mie ! Il a de si adorables diminutifs. Son dialecte est rempli de caresses, et son verbe tout coloré d'images. Et au petit minois d'enfant, qui a commis une malice, et qui rit, ayant serré sa joue entre deux doigts, il dit : Oramai ve conosso^ sior santoccio! Au seuil de l'église, quand il prend l'eau bénite, il dit :
Aqiia santa che me bagna;
Spirito santo che me compacna ; Brûla bestia, va via de mi...
Et quand il joint les mains pour le Pater, il dit :
Pater noster pichenin, Su Taltar de l'oselin;
L'oselin el giera verto
E San Piero aiera scoverto *.
C'est de lui, c'est de ses rangs que sortent tant de beaux diseurs à l'impromptu, tel cet Antonio Bianchi, auteur de poèmes héroïques, et simple gondolier, ou tel encore ce Zuane Sibiliato, qu'on appelle chez les Condulmer pour improviser devant les princes de Lorraine, et tout uniment patron de barque à vin. Il sait par cœur des chants entiers du Tasse. Il sait par cœur des files de miracles en vers qu'il débite en famille. Il est le meilleur client des chante-histoires. Sur le
* Musatti, Dei proverbi veneiiani. — Dal Medico, Proverbi veneziani. — Bianchi, Proverbi e modi proverbiali veneti raccolti e illustrati con massime e sentenze di vari autori, etc.
* Bernoni, Prerjldere popolan veneziane. p. 15, p. 43.
Môlo, où riiistoire enciianléo déroule ses aventures de duels, de iiiétaniorphoses, de sirènes, d'hippogrifles et de dragons, il écoute bouche bée; assis par terre, les jambes écartées et des enfants entre les jambes, il écoute les yeux baissés ; et (juand le diseur de fables, interrompant brusquement son récit à l'endroit le plus palpitant, se promène le chapeau à la main, au fond de sa poche il trouve quelque vieux sou à y lancer ; oui, dans sa vie obscure, toute de peine, toute de privation, il a trouvé un sou pour la beauté inutile. Et le long de quelque mur dégradé, ses petites filles, pas plus hautes qu'une boite, jouentà la porte-à-chaise :
La niadona in carcgheta, La madona in caregon, La polenta siil balcon...^-
C'est lui qui chante.
Une cour de silence, et une vieille. La vieille chante. Elle chante une de ces chansons lointaines, qui jadis montaient à son approche comme un salut d'amour. Yeux clos, dodelinant du chef, doucement elle chante :
Go visto una Colomba el cielo andare Che la SYolava su per un giardino ; In mezo'l pelo la gavea do aie E in boca la tegniva un zenzamino.
Vustu saver lamoi' del zenzamino :
— L'odor xe grando, e'I fior l'è picenino!
Et elle chante :
El mio moroso xe dal Bassanello, EIo xe mato, e mi no go cervelo,
* Bemoni, Giuochi popolari veneziani, p. 53.
Elo da mato me vol menar via ; E mi, da baroncela, ghe andaria *.
Une femme accompagne au tambourin. Et les filles dansent. Elles sont si claires au milieu de la cour grise. Elles sont une « fleur » ou une pasta da marzapan ou un -pomelo di riosa. Et elles ont piqué une rose à leurs cheveux pour montrer au monde qu'elles sont promises.
Vilotes à danser, sérénades à perdre haleine, airs de bateau sur la barque illuminée, mélopées lentes, cantilènes en mineur, et petits bouts de chanson qui rient et qui s'envolent : qui composa ce trésor mélodieux de rythmes et de rimes ? Est-ce qu'on sait? Tantôt il surgit des profondeurs du passé comme une algue à la surface de la mer, et tantôt il emporte en ses ailes brillantes le caprice du jour. Mais il est au peuple, puisque c'est le peuple qui l'emploie. Tandis qu'au clavecin ou qu'à l'orgue, les raffinés modulent leurs airs savants, c'estle peuple qui chante, le peuple qui recouvre l'heure d'un vêtement sonore, le peuple qui à Venise fait que les bruits sont des voix. Il chante à la besogne, au repos, au plaisir; il chante sur la dalle tiède où sa lassitude s'est couchée ; et il chante dans la nuit fourmillante d'étoiles où son amour éclate. C'est grâce à lui que la nuit chante.
Il est robuste, intègre et préservé. Il croit encore à
* Ce sont là des vilote. « Les femmes, écrit Dal Medico, les chantent dans les cours et campielli. Quelquefois elles les accom-[ pagnent du tambourin, y mêlant une danse qui s'appelle vilola comme la chanson. C'est la plus vieille femme de la bande qui chante,! et les jeunes dansent. » Dal Medico, Canti del popolo veneziano. — : « Les jours de Satjra, écrit la comtesse Wynne de Rosenberg, il est, permis aux filles de la paroisse de sortir laprès-midi, de se réunirsur les campi et d'y tourner de joyeuses rondes. L'une chante le' tambourin en main, et dirige la danse. »