V. Et puis, la toute petite chose
« Ceux qui ii'oal pas connu les dix années d'avant la Révolution n'ont pas connu le bonheur de vivre », assurait Talleyrand. A Venise, qui est le pays de la vie légère, et comme l'Italie de l'Italie, il semble que ce bonheur de vivre ait été plus iieureux qu'autre part.
Chez elle, il n'y a point de préoccupation étrangère à la joie, aucun souci qui l'entraîne en dehors de
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l'oi'ljito de plaisir où elle évolue, aucune inquiétude qui l'arrache à cette conception toute voluptueuse de la vie qu'exprime l'ancien régime finissant : ni le génie d'un Kant, ni la gravité d'un Jean-Jacques, ni comme en Allemagne une unité politique à fonder, ni comme en Angleterre un royaume colonial à conquérir, ni comme en France à subir ce travail puissant et profond qui s'élabore au cœur de la masse, et d'où va jaillir dans le sang l'ordre de choses nouveau. Pour une fois, les hommes se sont imaginés d'oublier, de sourire, de jouir sans autre, d'être candidement et simplement heureux, et on dirait qu'ils y ont réussi. « Il y a du bonheur sur la terre ! » s'écriait Casanova, un jour qu'il se portait bien, qu'il aimait, qu'il était aimé, et qu'il avait beaucoup d'argent à dépensera La gloire de cette ville et de cette époque est d'avoir recueilli « tout le bonheur qu'il y a sur la terre », d'avoir aimé ce bonheur de toute son âme, de l'avoir assaisonné de tout son esprit, de lui avoir consacré tout son être, et d'avoir dépensé à le savourer jusqu'au bout, sans défaillance ni remords, le reliquat de toutes ses énergies. Si le plaisir eut jamais ses héros, c'est ici et c'est alors qu'il faudrait les chercher.
Au xviii'' siècle, Venise est une île enchantée, une abbaye de Thélème, une grève rose au pays de Tempe ; la claire et folle cité des mascarades, des sérénades, des travestissements, des divertissements, des embarquements pour Cythère aux agrès d'or et lanternes
* Mémoires, V, p. 320.
de papier ; « la Syharis de l'Europe », dit Foscolo ; « le libre et bienheureux séjour des plaisirs et des ;::ràces », dit Algarotti ; « l'état le plus délicieux pour l'homme libre et désœuvré, » écrit la comtesse Wynne de Rosenbcrg au Genevois Iluber ^
Amollie par la paix ; n'intervenant plus dans les intérêts et les conllils débattus autour d'elle ; gardant en face des puissances qui se disputent ou se déchirent une attitude de paix armée et surtout désarmée; suivant à l'extérieur une politique toute d'aménité et de courtoisie ; suivant à l'intérieur une politique toute d'indulgence et de laisser-aller ; n'entretenant les ambassadeurs en résidence dans ses palais que des billevesées du doux rien faire'; et n'ayant acquis, dirait-on, au cours de sa longue expérience, qu'une défiance infinie, et la sagacité diplomatique du vieillard, la vieille République n'a désormais d'autre histoire que celle des peuples heureux. On ne peut dire que rien ne s'y passe, puisqu'au carnaval de 1757 on exhiba dans une baraque un géant irlandais qui pesait bien quatre cents livres^; du moins ne s'y passe-t-il rien d'essentiel ; et ni quelques faits d'armes isolés à Corfou, en Dalmatie ou en Alger; ni l'énorme besogne parlementaire qu'on expédie sous les voûtes du Palais ; ni les mesures de rigueur qu'on oppose aux velléités novatrices d'un Angelo Querini ou d'un
Lad y Montagu disait encore : « Quiconque connaît bien Venise doit convenir que c'est le centre du plaisir. »
* Il n'est pas nécessaire d'y envoyer des ambassadeurs bien habiles « vu, dit labbé de Bernis. le peu d'influence que la République de Venise a dans les aiïaires générales de l'Eurupe ». Mémoires, p. 166.
- « Il se vantait d'être l'homme le plus grand de l'Europe. » Gra- DEXir.o, Commemoriali , 19 mai 1757, cité par Malamani, // Carnovale, p. 682.
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Giorgio Pisani, ou la disgrâce du secrétaire Gratarpl à la suite d'une aventure de théâtre, ou même la fermeture de la maison de jeu officielle du Ridotto, ne constituent, à tout prendre, des conjonctures de premier ordre '■. Jadis, c'était l'armée des Croisés réunie à la basilique de S. Marco, ou bien c'était la rentrée des galères victorieuses après la bataille de Chioggia, que les fresques épiques racontaient aux parois des murailles : aujourd'hui, des tableaux de genre débitent des anecdotes, telles que la lagune gelée jusqu'à Mestre ou rincendie de la petite église S. 31arcuola-. Et l'esprit public apparaît si dénué d'aliment qu'à « chaque élection de doge, écrit le capitaine prussien Archenholtz, on se comporte comme si la République commençait une nouvelle \àe^ ». Ce peuple « au sang si doux » ! selon le bon prieur de l'Impruneta Casotti, il « ne songe qu'au divertissement et à la liberté des masques *».
Un gouvernemeiità cepointbénin, qu'il laisse chacun se conduire à sa guise, pourvu qu'il ne se mêle ni de politique, ni de religion, deux lourdes choses dont lui seul assume tout le poids, ou porte tout l'ennui;
* « Voyez, s'écriait en 1775 l'aventurier français Ange Goudar. que de besogne la Sérénissime a fait en moins de cinq lustres : elle a réformé les taureaux, les chiens, les jeux, les bisques, les boutiques, les rendez-vous, les chambres, les assemblées, les malvasie, les places, les villes, les fêtes, les saints, les cartes, la bassette. le pharaon, le ridotto. » Plan de Réforme proposé aux cinq correcteurs de Venise actuellement en charge.
- La dogaresse Contarini, debout sur les marches de son palais, •attend sa barque dorée. La Seigneurie reçoit les ambassadeurs des Grisons. Le doge Manin ordonne au général Nouveiller à genoux d'aller calmer les ti'oubles de Bergame, etc. Voir ces peintures au Musée Gorrer,
^ Archexhgi.tz, England iind Italien.
* C.\sorTi, Da Venezia nel 1713.
di's 1717, le poison des IiKjuisi leurs éventé dans les boîtes, et la recette perdue, et Zaniclielli se déclarant incapable de semblables manipulations ^ ; les Plombs, et les Camerotti ne détenant pendant tout le siècle que sept à huit prisonniers en moyenne"; au lieu du Pont des Soupirs de sinistre mémoire, la Chambre des Soupirs du Ridotlo, où errent dans la peine les décavés au jeu et les déconfits en amour^; l'urbanité d'une vieille femme; toute la grâce et toute l'obligeance d'une civilisation à sa fin * : c'est cela, et c'est encore quelque chose de débile et de charmant, comme d'un patricien aux cheveux de neige, revêtu de pourpre et d'honneurs, qui donne dans la main à manger à une colombe. Venise a trop amassé d'histoire, trop inscrit de dates, trop répandu de sang ; elle a lancé trop loin et pendant trop de siècles ses galères formidables ; elle a trop rêvé de vastes
' Baschet, Les Archives de Venise, p. 646.
* Baschet, Ibid., p. 647
^ LoRENZo DA Po.NTE, Memovie, I, p. 37.
* f( Je n'ai trouvé nulle part ailleurs, dit l'abbé Ricliard, autant de gentillesse et d'affabilité. » « Je me souviens, ajoute Baretti, d'une dame de Venise, qui reprit sévèrement son fils parce qu'il m'avait drmandé si dans ma patrie il y avait une place aussi belle que celle de S. Marco, et qui l'obligea à me demander pardon .pour son incivilité. » Carlo Gozzi parle « de cette affabilité et de cette douceur confidenziale qui est le l'ait de presque tous les patriciens de Venise ». 11 en raconte un trait charmant de son oncle Tiepolo. « En débar- ([uant un soir de sa gondule, il glissa dans sa longue et large robe patricienne et faillit tomber dans l'eau. Le gondolier pour le saisir, et empêcher sa chute, abandonna la rame qu'il avait dans les mains, laquelle venant heurter brusquement le bras droit de son maître, le lui l)risa. Le gondolier ne s'aperçut pas de la chose. Le maître s'en aperçut bien, mais il n'en dit mot. Il monta l'escalier, et entré qu'il fut dans ses appartements, son valet de chambre s'approcha de lui pour lui enlever ses habits ainsi qu'à l'ordinaire. Lui lit seulement avec tranquillité : a Tire un peu doucement, parce que j'ai le bras droit en deux morceaux... » Memorie inuliH,l, p. 203.
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desseins, et en a trop exécuté d'audacieux, pour n'avoir point perdu, avec le sentiment de la force indomptable, celui de la méchanceté de la mer. Après la semaine accomplie, le dimanche est venu, et la fôte commence.
La population est une population de fête : poètes et parasites, perruquiers et usuriers, virtuoses, filles galantes, ballerines, comédiennes, croupiers de banque, courtiers d'amour, tout ce qui vit du plaisir ou l'alimente. L'heure réjouie de concerts et de spectacles est une heure de fête. Et le décor, qui encadre ce monde, qui enferme cette heure, est un décor de fête. La vie, désertant les grands palais qui écrasent, devient publique et commune, se répand allègrement comme sur un champ de foire, s'installe à demeure sur .la Piazza, sur la Piazzetta et dans leurs alentours imm.édiats : sous les arcades, devant les boutiques, le long du Grand Canal, dans les cafés, dans le casinl; au Broglio, oii les patriciens nouent leurs petites intrigues; au Ridotto, où graves comme au Conseil, ils taillent à visage découvert. Il n'y a pas de nuits, ou du moins il n'y a que des nuits blanches ^ Il y a sent théâtres ; deux cents cafés toujours ouverts - ;
* « Il n'y a pas de nuits à Venise : un jour éternel y resplendit. » OuTEscHi. « Peut-ùtre qu'il y a un autre endroit que Venise où le plus beau moment pour commencer la conversation se trouve être à doux heures après minuit. » Ballarim. « On ne s'habille ici que lorsqu'on est prêt à se coucher ailleurs. » Goudar.
' Sur la Piazza. du côté des Procuraties neuves, ils s'appellent : al Tamberlan, al' Albero d'oro, alla Venezia trionfante, alla Regina, alla Fontana, alla Colomba, alla Generosità, alla Regina del Mare, al Rinaldo trionfante, al Melon, aile DueFontane, al Dose. — Du côté des vieilles Procuraties : al General, all'Arma di Franza, al Cedro, alli tre Re Maghi, al Re di Napoli, alla Viola, a S. Lorenzo, alla Realtà, al Re di Spagna, alla Patria del Frioul, al Cochio di For-
un nonil)rt' infini do casini \ (jui allument leurs bougies à deux heures du malin, et mêlent « les cavaliers et les dames de la première noblesse à toutes sortes d'inconnus ». Panneaux chantournés, moulures blanches, rinceaux d'or, flambeaux d'argent, tables de jeu, Poupée de France, jolis étalages de pierres fines, de dentelles, de fleurs, hormis cette enceinte lustrée, il semble que rien n'existe. C'est là que la Tour de l'Horloge marque les heures au disque bleu de son cadran ; là que l'existence et que le temps s'écoulent ; là que réside à poste fixe ce qui compte et ce qui vaut. On y vit hors de chez soi et hors de soi en un discret tumulte.
Sur une soie d'azur tendre, dans une gaze de vapeur molle, au sein d'une poussière lumineuse, surgit la cité anadyomène comme une fantaisie de marbre rose. L'eau, le nuage et le passé s'accordent à lui tisser un vêtement de nuance, oi^i la nacre et l'opale, le corail et la perle, le vieil ivoire et le vieil argent s'appellent, se répondent, se marient, se pâment, s'épanchent en roses veinés, en violets pâles, en gris transparents et mobiles. Une clarté charmante enveloppe et pénètre les dômes, les coupoles, les campaniles, qui y baignent leurs bulbes, qui y trempent leurs épis, qui y déploient les grâces ajourées d'une
tuna, alla Corona, a S. Antonio. — Du côté de la Z(3cca : allô Due Toni, al Mondo, alla S'"'' Trinilà. à S. Zorzi, etc., etc.
* « Les maris, les femmes en ont do séparés, quolquorois plus d'un ». écrit M™» Du Boccago. « Celui du coniLo Durazzo sur la l'iazza est si galant qu'il n'y a rien à Paris, dit Laniberg, ([ui puisse lui dis]iuter Téléganco et le goût. » Batl'o nous décrit leurs parfums de bouton de rose et de violette, leurs claires peinluros, leurs nudités jolies : l'hryné sans corset ni bocasln. Grâce à eux, selon Orteschi, le centre de la ville « s'ouvre à la mode, au luxe, au jeu, à l'amour, à l'intempérance, à la critique, à la médisance, au loisir ».
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pierre en dentelle. Immobiles comme des navires à l'ancre, les vieux palais regardent. Des gondoles au flanc effilé sillonnent la plaine verte jonchée d'un semis d'or. Des tentes rayées de rouge et blanc se balancent sur des barques. Des oriflammes flottent à des antennes. Des vaisseaux appuient leur guibre doré contre le môle. Des mâts jaunes d'où tombe un fil s'érig-ent dans le ciel. Cependant que du ventre des felouques et de la rangée des barriques sur les quais, une odeur monte de choses lointaines, de choses brûlées par le soleil, de musc, de fiente, de menthe du désert. Devant les cafés, cinq cents personnes sont attablées, éparpillant dans l'air un tintement de babil et de cuillères à sorbet \ Sous les arcades, passent des manteaux de soie grise, de soie bleue, de soie rouge, de soie noire; passent des pourpoints verts à la hongroise, bordés d'or et fourrés de petit vair, des simarres de pourpre, des gamberluques à ramages, des étoles d'or, des perruques de comédie"; passent des manchons de panthère, des éventails de papier, des turbans, des aigrettes, et le petit tricorne des femmes posé hardiment sur l'oreille ; population de féerie d'opéra, de marché d'Orient, de port de mer, où toutes les modes se croisent et se succèdent^ où
* « C'est une bien belle chose de voir dans quelque café jusqu'à cinq cents personnes. Qui babille, qui chante, qui critique modérément, qui se risque à faire un pou de l'œil, qui observe, qui boit, qui mani;e. et chacun en somme fait ce qui lui plait davantage. Que (le comédies le seigneur Goldoni a tirées de lieu.x aussi plaisants! » Nuova Veneta Gazzelta, 7 août 1772.
* Vittorio Malamani, La Moda a Venezio nel secolo XVIII.
^ « Habits à la française, à l'espagnole, à l'anglaise, à la hongroise, à la russe, à la chinoise, à la tartare, je vois qu'hommes et femmes sont aujourd'hui possédés de la manie de recopier et mêler ensemble les vêtements de toutes les nations du monde. » Cm.iRt, Commedie da Caméra, t. II. La Moda.
LA VIE LÉGKHK 31
tous les idiomes se cùloieut et s'emmêlent * ; et où, sans la présence du Campanile, l'Anglais Beckford se ei'oirait à Babel. Ce monde va, vient, se trémousse, se salue, s'apostrophe, se sourit, se baise la manche, s'agite et se promène : il s'amuse comme s'amuse autour de lui sur la nappe irisée de la rade le frétillement innombrable des petits flots dorés. Un nègre à livrée rouge porte une lettre cachetée de cire d'Espagne. Un oisif à pourpoint céladon va une papillote d'or à la main. Tète nue, un sénateur à longues manches tient dans son bonnet son mouchoir, sa tabatière et ses papiers. Une porteuse d'eau a piqué par fantaisie une fleur d'œillet à son oreille. Passent des costumes ; passent des barques chargées de musiques et de rires, de légumes ou de cercueils, de défroques ou de fleurs ; et toujours, ce parfum imperceptible de choses d'Orient. Des bonnets rouges de gondoliers accroupis sur la dalle jouent aux cartes; des gamins nus comme le bronze mordent à même leur pastèque ; une vieille, sur une marche de traghetto^ pouille un enfant. Point de répit, de cesse ni de nuit. L'esprit joue, et sur l'eau plane le soleil joue aux ricochets avec des palets de diamant et de feu. Et ce sont des aveugles qui nasillent dans leurs instruments. Et ce sont des marchands d'orviétan qui crient leur poudre de perlimpimpin-. Et ce sont des montreurs de marionnettes qui promènent leur maison ambulante. Et ce sont des prêcheurs en plein vent qui
* Un soir, dans le salon do la Teolochi-Albrizzi, on entend parler vingt langues dillérentes, plus six dialectes d"Italie. Molmenli, Un Maldicente, p. 343.
* Sur les charlatans de Piazza, voir la vive description de Moratin". Obras poslitmas, 1, p. 473 et sq.
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brandissent leur crucifix '. Et ce sont des astrologues qui de leur estrade soufllent la bonne aventure à l'oreille des filles. Et ce sont des cliante-histoires qui au milieu d'un cercle content de Maures, de Sarrasins, de princesses, de dragons, de palais, de forêts e., d'amour ^ Soudain, aux églises claires, tinte Fangelus : tombé à genoux, tout ce monde se découvre et se signe; puis, s'étant signé, chacun recommence, et de nouveau, s'envole aux lèvres ouvertes le dialecte de Venise, le joli dialecte alerte et ailé qui zézaie, coule et rit, abonde en syllabes mouillées, en molles diphthongues, en douces labiales, égrène ses mots de volupté, ses diminutifs familiers, ses tendres appellations, et semble, non un langage, mais un souffle agréable, une caresse, un murmure, le gazouillis d'un
* « Nous aperçûmes sur le Broglio dans un espèce de tonneau, posé sur un échafaudage de planches, et ombragé d'un vaste parapluie de toile peinte, un jacobin qui so démenait, s'agitait, s'emportait, et le tout de la manière la plus touchante. Son auditoire, composé pour la majeure partie de matelots et de manouvriers, la pipe à ia bouche, les mains derrière le dos, l'écoutaient {sic) d'ailleurs assez patiemment ; ils le quittaient cependant de temps à autre pour se promener, pour entendre également un maichand de cantiques qui avait pris poste à. l'angle opposé de cette place ; et aussi, ce nous semble, pour s'éviter de mettre dans un tronc que venait continuellement leur passer sous le nez un conlrère du prédicateur. Cette double paire formait bien le plus plaisant, le plus singulier tableau. » De la Roque. Voyage d'un amateur des arts. III, p. 321.
* Sur les chante-histoires, voir entre autres descriptions celles de Grosley, de Gœthe, de Moore. « Le premier jour que j'arrivai sur la Piazza, écrit Moore, j'avisai sur la Rive des Esclavons un personnage de haute stature, vêtu de noir, qui, le chapeau en main et gesticulant vivement, appelait autour de lui les passants, les gondoliers, les oisifs. « Femmes belles et vertueuses, criait-il avec toute la voix « qu'il avait, nobles et excellents cavaliers, très chers petits patrons, « venez, daignez m'accorder une brève attention ; il s'agit des aven- « tures admirables arrivées à un cavalier galant ; je vais vous les 'c exposer comme me les raconta son propre valet, le Dalmate Zaloc- « cubrini, venez! » Personne n'approchait. « Mon héros est uncaval'ier « amoureux fait exprès pour vous plaire, o Zentildonne ! » Quelque
LA VIK LKGÈRE 33
oiseau et le bruit d'un baiser. Devant ce mélange extraordinaire « de terre, de mer, de gondoles, de boutiques, de vaisseaux, d'églises, de gens qui partent et qui arrivent à chaque instant », le Président de Brosses allait quatre fois le jour « se régaler la vue ». Les Vénitiens y écoulent leur vie « à se consoler les yeux ».
Rien, pas une retraite pour se ravoir de ce trémoussement continu. Les églises sont des lieux de rendezvous mondain, où sous les claires fresques de Tiepolo, on vient entendre de belles musiques, regarder des jolies femmes, bouffonner pendant le prêche avec un chien, lire une inscription gothique au tombeau d'un capitaine, faire du bruit ou Tamour, et goûter, lorsqu'on la goûte, cette volupté supérieure de donner au plaisir la saveur du péchés Les parloirs des couvents
marchande d"herbes commençait à venir. « C'est un valeureux « cavalier chrétien ! » S'étant levés de la dalle tiède, deux ou trois gondoliers surviennent. « Un soldat vénitien, un héros de S. Marco ! » Les passants s'arrêtent, et le cercle encore mince va se nouant autour du narrateur. « Vous entendrez avec quel courage merveilleux notre « compatriote triompha des artifices épouvantables d'un grand « mage ! » De mince le cercle devient épais, et parce que le monde attire le monde, la foule croît à chaque instant. Pendant que le romancier populaire développe son histoire de duels, transformations, dragons, sirènes et hippogriiîes, évoquant toute la bande fantasmagorique avec laquelle Messer Ludovico nous rendit familiers, et alors que l'attente est la plus vive, voici le chapeau du poète (jui commence un voyage destiné à recueillir les monnaies de cuivre... » Mogre, A wiew of sociely and manners in Italy. Cf. Philarète Chastes, Etudes sur l'Espagne et les influences de la littérature espagnole, p. 532.
Mentre célébra messa un religioso, Chi zioga con un can, chi fa el bufon, Chi leza qualche gotica iscrizion Sotto la statua d'un guerrier famoso, Chi stabeliscc accordi, chi impiegai Xe a far l'amor, chi strepita, chi zioga D'occbio...
Malamani, Il Settecenlo, I, p. 117.
sont des salons, où derrière les grilles légères, les religieuses décolletées, des fils de perles aux cheveux, reçoivent l'hommage d'abbés galants, de patriciens affables, de dames en toilette de ville, d'étrangers illustres qu'on leur conduit; on y fleurète autour de cancans et de tasses de chocolat ; le bal masqué y mène ses cortèges ; celles qui habitent là n'y sont point entrées par contrition, mais par amour du siècle; une Rezzonico s'y intitule Sua Eccellenza Abbadessa reverendissima donna Maria Luigia principessa Rezzonico ; une Gornaro prétend n'y recevoir que des princes; une Michiel y donne à M"^ Du Boccage l'idée des figures célestes ; toutes s'accordent à diriger de leur clôture ce monde adorable qu'elles jurèrent de quittera Les hôpitaux, ou ce qu'on nomme les hôpitaux — laPietà, les Mendicanti, les Incurabili, TOspe^ daletto di S. Giovanni et Paolo — sont des Conservatoires où l'on apprend à des orphelines vêtues de blanc, parées de bouquets de grenade, la plus voluptueuse musique du monde. Ainsi partout. Partout ce n'est qu'allégresse épandue, sourire épanoui, vacances de la vie; et c'est « cette riche, cette étrange, cette unique image », dont Gœthe devait emporter pour toujours le sortilège dans ses yeux '\ Alors la vieille Europe accourt.
Au xvïii'' siècle, tout ce qui a du temps et de l'argent à perdre accourt à Venise comme à la cité de l'univers où l'on s'amuse^. Venise est la Cosmopolis du
* « Il n'y a pas d'affaire, de conflit, de ^ràce ou d'emploi qu'on n'arrange ou qu'on n'obtienne par leur moyen, tellement que devenues souverainement influentes, elles disposent pour ainsi dire de toute chose. » Lamberti, cité par Fulin, Sludi nelV Arehivio, p. 149.
* « Ich trage das reiche, sonderbare, einzige Bild mit mir fort. »
* Les aventuriers. Les gens du monde. La plupart des gens de
LA VIF, LKGKRE 3b
plaisir. Venise est le caravansérail de la fête. Et Venise est cette étranj:^e hôtellerie de Candide, oii l'élève de Pangloss, dînant un soir en compagnie de six étrangers, s'aperçut à sa grande surprise que ces six étrangers étaient tous rois : « Messieurs, leur dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi ôtes-vous lous rois? Pour moi, je vous assure que ni moi, ni JMartin nous ne le sommes. »
Sous un climat pareil la vie est légère. Elle ne pèse î)as, n'appuie pas, ne dure pas. Elle ne laisse pas à l'âme plus d'impression qu'une gondole effdée ne laisse de sillage à Feau claire. Elle n'oppresse, ni ne hlcsse, ni n'instruit. Ailée comme un rayon elle glisse, lîien n'est pénible. Tout semble plane et uni.
Le travail n'est pas une contention du cerveau ; il estencore une joie, une distraction après tant d'autres, le fruit naturel et spontané del'àme en fête et de l'esprit en fleur. On travaille très peu — omo studioso^ magro moroso, dit le proverbe — on travaille quand le loisir le permet, aux heures vides, entre deux divertissements, au milieu du bruit et de la foule, dans un petit café situé en face de S. Giorgio Maggiore, dans
plume : en 4700, Addison ; en 1728, Montesquieu; en 1730, PôUnitz : en n39, le Président de Brosses ; en 1743, Jean-Jacques ; en 1749, Cochin ; en 1752. l'abbé de Bornis ; en 1757, M'"" du Boccage ; en 1758, Grosii'v: en 1759, lady Monlagu; en 17()3, l'abbo Goyer ; en 1764, Tabbé Richard ; en 17()5, Lalande ; en 1770, Buruoy ; en 1775, l'écuyer do la Roque; en 1780, le capitaine prussien Archenholtz ; en 1780, le médecin Moore; en 178G, Gœthe; en 1788, Andrès; en 1789, Young; on 1793, Moratin ; en 1792, M""» Vigéo-Lebrun, pour ne citer que quelques-uns des passants les plus illustresou des témoignages les plus curicus.
les coulisses d'un théâtre où l'on trempe sa plume dans un vieux pot de fard, ou entre une bouteille de tokai et une boîte de tabac d'Espagne, à l'exemple de Da Ponte, qui expédie de la sorte, en soixante-trois jours, trois livrets d'opéra, dont le Don Juan de Mozart. Si sa verve s'affaiblit, il agite une sonnette, et une belle fille apparaît, qui lui apporte un biscuit, une tasse de café, ou rien que son frais visage de seize ans avec les caresses amoureuses où elle est maîtresse accomplie. « Quelquefois, elle s'asseyait près de moi sans bouger, sons ouvrir la bouche, ni remuer la paupière; elle me regardait fixement, souriait très doucement, soupirait, et parfois semblait vouloir pleurer ; cette fille fut ma Calliope pour les trois opéras que j'écrivis alors, et elle le fut ensuite pour tous mes vers pendant le cours de dix années ^ » Tout ce qui dure ennuie : il n'y a que les feux d'artifice qui paraissent trop courts. - Tout ce qui est grave, le temps, l'argent, la pensée, a perdu son importance et son prix : le temps s'envole comme une chanson; l'argent qu'on se prête, qu'on se donne, qui tombe en tintinnabulant des poches trouées, garde toute l'inconsistance de celui gagné au jeu; la pensée s'allège et s'évapore. Si on pense très peu, on pense cependant. « Je vais pensant, Ninette, à ce qu'Amour ferait, si Amour te voyait. N'est-ce pas une belle pensée? » Réfléchir, se concentrer, se fixer sont des habitudes de l'esprit oubliées; on est fou, vif, insouciant, . inconstant, volage ; on part du pied léger pour l'aventure ; on se lance dans l'entreprise sans savoir ; on
' LoRENZo DA Ponte, Memorie. II, p. lûO et sq. * « On ne voit ici, écrit lady Montagu à sa fille, ni vieilles parures, ni vieilles amours. »
est fils ae la fantaisie et du (•aprico ; on est philosophe, en ce sens qu'on ohéit à tous ses instincts, qu'on le cède à tous ses penchants, qu'on ne manque jamais à aucune de ses inclinations naturelles, ^ à l'instar du comte Marin, « que certains auraient appelé paresseux, d'autres philosophe", «ouàl'instar duchevalierdeSeingalt, qui, après une vie toute adonnée aux cartes et à la Vénus libitine, s'écriait sur son lit de mort : « Grand Dieu, et vous témoins de ma vie, j'ai vécu en philosophe, et je meurs en chrétien^ ! » Pourquoi se contrister, se ronger les ongles, prendre au grandissime sérieux ce qui mérite à peine l'attention, accorder tant d'importance à ce qui en a si peu, rechercher comme à plaisir les raisons de tristesse et de rancune, redouter l'avenir, vivre dans la crainte, s'asseoir dans la peine et la morosité? Au diable les prêcheurs, les sermonneurs, les faces blêmes de carême-prenant ! Au diable Ariste, « qui éternue des dogmes, et inonde l'univers d'un océan de préceptes » ! Au diable ceux qui font de la poésie une maîtresse d'agriculture ou de théologie ! Comme si à l'origine la poésie n'avait pas été un épanchement du cœur allègre ! Gomme si ce n'était pas pour rire que les hommes avaient commencé à chanter et danser M « Faites, s'écriait Gasparo Gozzi, qu'autour de l'homme rie l'air qui l'enveloppe ; enlevez de ses yeux tout ce que vous pourrez d'aspects
* « Ici, écrit l'abbé Richard, chacun se livre à ses penchants sans remords et sans inquiétude. »
* « Era tuttavia spcnsierato : da taluni sarebbe dett^ pigi'o, da altri filosofo. » Rossi.
' Le pruxcE de Li(;.ne.
* « In principio del suo nascimento la focero sfogô del cuorc allegro : si cominciô a ballare e a cantare pcr ridero, e cosi la dovea riniancre. » G.\sparo Gozzi.
de misère et de douleur \ » De fait il semble que la misère n'existe pas, que le deuil n'existe pas, que la vieillesse et que la mort ne doivent jamais venir; jamais le mot triste n'a mieux gardé son acception italienne de //ze'c/irt/i/; jamais le moi pensée n'a mieux gardé son acception italienne de chagrin. L'état de mendiant est un bon état, qui selon l'Allemand Jobann-Cliristoph Maïer, rapporte à son liomme, lorsqu'il sait l'exercer, quatre à cinq livres le jour. - La douleur a signé une trêve à la guerre qu'elle livre : lorsque quelqu'un éternue , il n'y a pas besoin de lui dire félicita ! il est heureux; il n'y a pas de malheurs, il n'y a que des mésaventures; non pas des épreuves, mais de simples contretemps, pareils à ceux dont un contemporain dressait la liste comique^, et où le fait d'avoir reçu une averse sur la soie neuve de son manteau, ou d'être avisé dans la rue par une dame de ses amies quand une certaine affaire vous tira à l'écart, ou d'avoir terminé sa provision de tabac d'Espagne, constituent les coups les plus cruels. « Voulez-vous que je vous donne une nouvelle qui me touche au vif? écrivait Algarotti à Bettinelli, j'ai fini mon tabac d'Espagne*, m La vieillesse est inconnue^; les années ne sont faites que de printemps, une éternelle jeunesse resplendit. La
' « Fate, s'egli è possibile. che inlorno ail' uomo rida l'aria da cui è circondato ; levategli via dagli occlii quanto pote te aspetLi dL miseria e di dolore. » Gaspard Gozzi.
* }tlAïEu, Beschreibung von Venedig, II, p. 184.
^ Caulo Gozzi, Memorie inulili, Stravaganze e contratterupi à quali la niia Stella mi voile soggetto, III, p. 187.
* Algauotti, Opère, X, p. 184.
^ « Personne ici n'est vieux tant qu"il n"est pas alité », écrit lady Montagu. — « Xe vechio chi xe morto », dit le vieux Biasio des Mas' sève de Goldoni.
LA VIE I.ÉOKHK 39
mort estuuo iiôtesse fâcheuse, dont on cliasso l'idée do son cerveau comme on chasse un moustique de son front; l'image funeste s'esquive sur la pointe des pieds, s'efface, disparaît sous l'illusion heureuse, à la faron d'un cercueil sous une jonchée de tleurs ; quand elle est venue, on l'accueille cependant d'un sourire, on lui réserve un joli mot, et l'on fait comme Algarotti encore, qui au moment de l'agonie, alors qu'on lui mettait un léger bonnet de rubans, s'écriait : « Mo cappcri, mi voleté fare un gran bel morto ! » A cette atmosphère limpide, oii l'homme s'aime — « je m'aime », écrivait Casanova — Alceste ne saurait vivre. En réalité, la canzonetta se moque du misantiirope qu'elle déniche : « Il y avait un certain monsieur— qui éprouvait de la douleur — à voir que ses amis — ils se croyaient heureux ^ » Et dans tout le siècle, le pire hypocondriaque qu'on découvre .est le vieux Clelio de Goldoni, qui à l'annonce d'une catastrophe crachait par terre en disant Sainte a noi ! mais à qui il suffisait de compagnie, de gaîté et d'un peu de bon vin pour lui remettre le cœur au bon endroit. Et si dans leur mythologie, les anciens Perses, qui appellent Esprit du mal celui qui dit toujours non, ont raison, l'Esprit du mal est absent de l'inclination contemporaine, qui ne sait répondre que oui, oui à l'occasion qui s'offre, oui à l'aventure qui passe, oui au minois de rose qui s'enfuit sous le zendaletto de gaze noire, oui à tous les appels du caprice, du paysage et de l'instant. Pour dissiper les humeurs sombres, la recette est bien
Gh' era un certo signor Che provava el dolor De veder ch' i so aniici Se credeva felici...
Lauberti, VOchial.
40 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
simple, c'est le vieux calandreur de soie Momolo qui la donne : Recipe no ghe pensar. Recipe divertirsi. Recipe, sior s\ e ste cosse \ L'ennemi, c'est l'ennui que la douce Rcnier-31ichiel redoutait plus que la douleur, et le remède, c'est le divertissement qui occupe les esprits les plus sages, de Goldoni à la Rosalba, et du vieux doge Manin au noble abbé Conti, lequel physicien, métaphysicien, mathématicien, unissant selon Gesarotti l'érudition de Bayle à la profondeur de Leibnitz et la science de Newton au génie de Platon, étudiait pour se divertir, et n'attribuait d'autre importance à ses études qu' « à une partie de chasse ou de jeu' ».
Il semblerait qu'il ne pleuve jamais. Il n'y a pas de nuage au ciel, de même qu'il n'y a pas d'ombre à ce paysage « peint en clair », dont les ombres autre part seraient de la lumière encore. Dis-moi : la fuite rapide d'une hirondelle, l'aile d'un petit tricorne gansé d'or, le revers d'un petit flot crête d'argent, projettent-ils de l'ombre sur le marbre éclatant de la rive, sur le front poli de la rieuse, sur la nappe irradiée de l'eau ? 0 choses fines et légères ! La vie est ombrée de ces choses. Une plume au vent semble plus lourde. Le long de ce chemin fleuri, oii le bonheur se lève à votre rencontre , la bonhomie est
' GoLDOxi, Una délie ultime Sera di Carnovale, I, II.
• « Pour moi, Tennui est le pire des maux, je lui préfère la douleur », écrit la Renier-Michiel. « J'étais si occupé que je n'avais plus le temps de me divertir », écrit Goldoni. n Le plaisir et le divertissement sont le remède le meilleur et le plus universel à nos maux », écrit la Rosalba. Après la chute de la République dans l'opprobre, son dernier doge, Lodovico Manin, écrit : « Je n'allai jamais plus à aucun casino... je n'acceptai plus môme d'être parrain... et les quelques fois que j'allai au théâtre, ce fut dans des loges sombres, et peu en vue. »
LA VIE LKGÈRE 41
exquise, rhuineur placide, l'inconscience adorable, le contentement unanime, la capacité de jouir infinie. Une Inidauderie débonnaire se passionne pour les menus faits d'un cercle grand comme la main.
A S. Crisostomo, dans Bajazet, un ténor aveug-lc d'un œil est indigne. A S. Lorenzo, dans un brillant panégyrique, le prédicateur a ingénieusement comparé la Vierge Marie à Estlier. Le duc de Courlande est arrivé avec sa très belle femme ; ils s'anmsent beaucoup, mais ne veulent voir personne. La Depretis- Venier a tellement subjugé le comte Pepoli que pour l'arracher au noble homme Widmann il lui sert une rente de trois mille ducats. Milord Guper est ravi de Venise et de la Giovannina del Colloredo. A Rome, l'abbé Cornaro a perdu dix-sept mille écus au jeu. En Merceria, Briati a exposé un magnifique bureau tout de cristal. Hasse a fait chanter aux Incurabili un Miserere singulièrement beau et plaisant. Pacchierotti est arrivé : on le salue dans les rues comme s'il était l'empereur. Est-ce que véritablement la grandeduchesse de Russie a donné un baiser à la Contarina Barbarigo? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a reçu une invitation pour Pétersbourg, et comme on la connaît, elle est bien capable d'accepter. Sait-on de quoi est mort Giuseppe de' Giuli, prieur de S. Aponal? On dit de colère rentrée contre une femme impertinente ; peut-être bien ; il avait soixante-six ans. Pier-Gregorio Buoncompagni Ottoboni a revêtu ce matin la robe patricienne. Les Pregadi ont discuté de l'élargissement de la Fuosa. N'eût été le parti de la Cecilia Tron, la Bacelli aurait été ignominieusement sifflée dans le ballet. Voilà ce qu'on se raconte dans
42 VENISE AU WUf SIÈCLE
les cafés, dans les cercles, dans les correspondances *. Abié an pochetto de flemal disait la Felice des Riisteghik son rustre de inari : on a beaucoup de flegme ^ On se promène à petits pas sous les arcades. On entre chez le libraire Colombani recueillir un cancan. On va se faire faire la barbe chez Monsù Galimbert. On regarde tomber la pluie en tambourinant contre les vitres. Des cartes au bout des doigts, on dit : Citiqite... Sette... Il sette non lo tengo. A une table de café, on croise un genou sur un autre genou, et on attend. On offre une prise à son voisin. On commande une tasse de café au garçon. On l'interroge sur ceux qui passent. Les gazettes apportent leur provision d'histoires menues, de jolis contes, d'annonces brèves; on lit les gazettes : — « Près du Banco al Giro, un barbier a récemment ouvert une boutique, lequel fait la barbe à l'eau de mélisse à l'excellence ^. » — « Le seigneur abbé Chiari est maintenant à Brescia sa patrie, et ses amis apprendront avec plaisir qu'étant donnée la mort de l'avocat Chiari son oncle, il a hérité dune fortune non indifférente*. » — « Il y a peu de jours que dans la maison d'une pauvre femme à S. Margherita une chatte et un chien s'accouplèrent ensemble; la chatte mit au monde cinq petits, dont deux ont une tête de chien, et le reste du corps de chat; qui désire les voir parle au Perruquier*. » — Et l'on parle au Perruquier. On lève le doigt et
' Zaxetti, Memorie per servire aW isloria delV inclita città di Venezia. — Bai.i.auini, cité par Molmenti; Un Maldicente : lasocielà veneziana sul finire délia Repubblica, etc.
- / Rusleghi, III, scène 2.
^ Diario Venelo.
* Nuova Gazzelta Veneta, 17 avril 1762.
* Diario Venelo, io janvier 1760.
on dit une barzelklta. On communique à un inconnu, qui près de vous se chaude au soleil sur le banc, le rêve bi/arre qu'on a fait dans la nuit; et s'il y ligure une taupe, un crocodile ou un fil de paille, aussitôt l'inconnu en va jouer les nombres au Lotto. Par galanterie on fume du tabac dans de longues pipes de terre blanche. On s'achemine dans la direction de la Ruga du Rialto pour changer d'air. On assiste à l'arrivée du burchiello de Padoue. On rend visite à quelque dame que Ton sert. On nmrmure à l'oreille de son prochain la friandise d'un petit scandale, ou on lui lit à la lumière d'un falot le détail d'un libelle manuscrit : ensemble on rit discrètement. On fredonne une ariette, et on marche en suivant le hl de sa chanson. On s'arrête à un tréteau de charlatan. On achète une gimblette à une marchande de la rue. On agite le bout de son pied en silence. Et l'on arrive à la mort comme un homme distrait arrive le soir au seuil de sa maison *.
Vivre de la sorte ! Se prêter à la vie ! Aimer tout son bonheur ! Le défendre contre les assauts méchants de la mélancolie ! Se décharger comme d'un lest inutile de l'amer souci infécond ! Ressembler au vieux Maure philosophe de la Piazza, qui s'en va par les endroits en agitant sa sonnaille et semant de lajoie^!
* « Se lever à quatre heures du matin, aller par eau se baigner à la pleine mer. en repassant par la Place Saint-^Nlarc prendre le chocolat en robe de chambre, courir jusqu'à une heure, venir ou aller, bien dîner, dormir deux ou trois heures, se remettre en route vers les sept heures, courir par eau, par terre, faire des visites jusqu'à minuit, prendre dans cet intervalle force limonades, café, chocolat, glaces, etc., no souper d'autre chose, voilà la vie de Venise. » Gkos- LRY, Observations sur l'Ualie et sur les Italiens, p. 422.
* « 11 n'y avait rue, petite place et lieu de la cité, où on ne le retrouvât de temps à autre, et où par ses actes, ses chansons et ses
Oublier, se libérer, savourer l'air du jour ! Cet air du jour aussi doux qu'un sorbet ! Et autour, toutes ces choses claires, mon Dieu ! Et puis, ce petit bruit de rame au bout de la gondole berceuse. « Oh ! écrivait Gœthe à ses amis empêtrés de Weimar, si je pouvais vous faire passer un souffle de cette existence facile ! »
Jamais, à aucune époque, l'élément tragique n'a été plus absent. Jamais, à aucune époque, l'àme humaine n'a plus été vidée d'héroïsme. Et jamais on n'a autant ri, d'un rire aussi joyeux et aussi puéril, qu'au terme de cette histoire millénaire, lourde de sang-, de drame et de passion.
L'âme est hilare. On rit si gaîment. C'est que rien que par elle-même déjà, Venise offre toute la drôlerie d'un anachronisme.
grâces, il ne s'applii|uàl à détourner les peuples de la mélancolie ; et il y réussissait, puisqu'il avait toujours autour de lui un grand cercle d'auditeurs : et au premier coup de son tambourin, les fenêtres s'ouvraient d'ici, de là, de côté et de face, et on entendait de partout éclater les très douces allégresses du rire... Quelque chose qui lui advînt, il ne faisait jamais que rire et plaisanter : il n'y eut jamais homme qui le vit morose et dolent ; qu'y a-t-il qui semble plus horrible que la pauvreté? Et quand s'en plaignit-il jamais, lui qui, sachant par expérience que chaque jour apporte son pain, sortait le matin en chantant, alors qu'un autre se serait brisé la tète contre les murs ?... Je ne dis pas que chacun doive, comme lui faisait, s'en aller par les rues en chantant, frappant du tambourin et agitant sa sonnaille, tantôt habillé en femme, tantôt en grand • seigneur ; je ne dis pas ça, non ; car si tous agissaient de la sorte, ça paraîtrait une folie universelle, et l'on croirait que tous s'en vont à noces, mais je dis que raisonner de choses joyeuses, de facéties innocentes, et de (/entilezze qui confortent, est la recette des âmes abattues par le poids des affaires et par les ennuis de la vie. w Gaspard Gozzi, Opère, 111, p. 241.
LA VIR LKCRRR 45
C'est une île, et connue l;i plupart des îles, choses risibles, elle abrite des nururs bizarres, (|ui n'appartiennent qu'à elle, et frappent l'étranger de surprise. A l'homme du continent, tout appai-aît curieux, singulier, divertissant, de cette civilisation lointaine aux formes imprévues, aux modes impayables, dont aucun geste ni aucun rite n'a changé : ceci, cela, toutes choses vraiment \ et le prohl du crocodile en bronze sur la colonne, et les contorsions du crabe sur le mur, et la perruque de comédie dont patriciens, avocats et médecins s'affublent « pour paraître sérieux - ». On ne sait quel génie d'extravagance a toujours habité ce pays du cocasse'^; ni quelle ironie s'est constamment jouée dans le caprice de ses artistes'; ni devant l'autel du lieu, quel bonnet de folie est accroché parmi les autres attributs aux longs candélabres d'agathe ou de porphyre. Alors on rit.
L'âme est hilare, l'esprit facétieux. Un scherzo s'émoustille a la cime des idées ; une petite calembredaine batifole toujours quelque part; et la gaîté s'épanouitaufrontde cette cité joyeuse, où selonBaretti « personne n'est bien reçu s'il n"a de la gaité », où selon Goldoni « le fond du caractère est la gaîté », où selon l'abbé Richard « la gaîté semble naturalisée ».^ Salut, ô pénates du Rire!
' Les fêtes, par exemple. En voir le détail clans le livre contemporain de Giustina Renier-Mlchiel.
' Goldoni, Préface au tome IX de son Ihéulre.
^ Remarquer l'acception vénitienne du mot bizarre. « Il se prend quelquefois, dit Goldoni, pour capricieux, fantasque et même extravagant comme en français ; mais on remploie encore plus souvent comme synonyme de gai, amusant, brillant. »
* Les madrigaux burlesques de Croce, dit le Chiozzote. Les fresques de Carpaccio. Les lettres de Calmo. Les Capricci de Tlepolo, etc.
• Goldoni dit encore : « Comme le fond du caractère de la nation
46 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
On rit au théâtre. Dans les sept théâtres, en attendant le lever du rideau, c'est à qui mènera le plus g^rand bruit : « Rires dévergondés et sans mesure, éclats de voix grosse ou aiguë, caquets de femme, miaulements de chat, cris de coq et de poule, éternuements, toux forcées, bâillements, exclamations de toute espèce, tapag-e, bacchanale » D'oii ce vacarme ? Pourquoi ce tintamarre ? Quelles raisons à cette allégresse d'enfant? Est-ce qu'on sait? Mais pourquoi sur la scène Bélisaire allonge-t-il prestement un coup de bâton à l'un de ses gardes? Pourquoi Rosemonde, troussant sa robe héroïque, se metelle inopinément à danser la furlana? Et pourquoi dans la tragédie de Médée, Médée en personne ne peut-elle s'empêcher d'entonner à l'improviste la petite chanson vénitienne qui commence : Mi pizzichi, mi morsiclii? C'est le cœur qui s'épanche, le rire qu'on garde en soi qui s'écoule, la gaité divine cherchant pour s'aérer toutes les issues. L'angoisse est insupportable à ce peuple qui en a trop porté. Il ne peut la supporter même au théâtre'-. Et si dans une pièce, il est des personnages qui meurent, le rideau tombé, on les appelle à la rampe, et on les applaudit : Bravo i morti ^ ! Et si l'abbé Lazzarini fait représenter
vénitienne est la gaîté, ainsi le fond du langage vénitien est la plaisanterie. » Mémoires, p. 181.
' Rossi, Costumi veneziani, cité par !Molmenti, Venezia, p. 288.
- Dans une tragédie, où Gœthe assiste, comme à une certaine scène le Tyran présentait son épéo à son fils et lui demandait de tuer son épouse sur-le-champ, le peuple s'indigne. « Il s'en fallut de peu que la pièce ne fût interrompue. Le peuple demandait que le père reprît son épée, ce qui aurait anéanti les autres situations. Enfin, le fils embarrassé prit sa résolution: il s'avança et pria humblement le public de vouloir bien prendre patience un moment. L'affaire s'arrangerait à souhait. » Italienische Reise.
* Goethe, I(,id.
sa trn^i'dic d'Ulisise il Giocanc, celte œuvre « procession (le inallieurs, carême de cancers, litanie d'angoisses » paraît si lamentablement lugubre qu'elle vide la salle cL que pour venger le public, quelqu'un imagine, une autre tragédie, Riitzvanscad il Giovine, a archisupratragissime tragédie », et dans cette tragédie, comme à un certain moment tout le monde est parti pour la guerre, et que la scène demeure déserte, et que le public s'impatiente, et qu'il frappe des pieds, et qu'il demande la suite, on voit sortir le souffleur de son trou, qui son bonnet sur la tête et son lumignon à la main, annonce gravement : « Auditeurs, je m'aperçois que vous attendez que quelqu'un vous apporte des nouvelles de la bataille ; vous attendrez en vain ; ils sont tous morts *. »
On rit si gaîment, si facilement. On rit do rien et pour rien. On rit comme on respire. On rit comme de clairesjeunes filles à qui tout est prétexte d'expansion sonore. On rit comme des enfants au cœur sans malice et sans pli, encore pourtant qu'à la table de pharaon ou qu'à l'apparition du ballet, subitement on devienne sérieux. La gravité semble un masque. La beauté continue fatigue. Après la splendeur de ces régates du Grand Canal, dont les voyageurs nous rapportèrent tant de récits éblouis, l'enjouement reprend ses droits, la parodie commence, et ayant été chercher toutes sortes de vieux branlants, chenus et caducs, on les fait courir une régate de brouettes sur la rive.
* Catuffio Paxcuianio Blbulco (Zaccaria Vallaresso) EiiLzvanscad il Giovine arcisopralragichissima tvapedia, p. cxxxit. — Dans une autre « archilragcdie » Il Naufragio délia Vila nel Mediterraneo délia Morte du poète Francesco Gi-itti, tous succombent, et la pièce termine par un monologue de vingt vers : uniquement composé de monosyllabes.
Pour rire, on se fait des farces. Tous se font des farces, même les hommes d'âge, même les personnages en titre, qui se divertissent à ces niches innocentes réjouissant les préaux de collège. En villégiature, à la campagne, on s'amuse à distribuer des pilules laxatives aux demoiselles ^ Ou bien, au café des Quattro S. Marciii où l'on est quelques gens de plume, de robe et de condition à fréquenter, on imagine de se masquer en sbires et d'enfermer l'un de ses habitués, homme de soixante ans, dans les latrines du Rialto, oii il passe la nuit se croyant au cachot". Ou bien l'on institue un Casino degli Asini où pour être admis il faut la démonstration publique de quelque ânerie ; un avocat, briguant cet honneur, n'invente rien de mieux que de se moucher dans la rue à la robe de soie violette d'un de ses membres, chanoine de S. Marco : « Ghe diro ai membri che la xe un aseno, e anca mi -porco ^ ! » s'écrie le chanoine en colère ; mais le lendemain il a pour collègue l'avocat.
Farces et parodies. Satires et billevesées. On rit. 11 faut lire le titre des ouvrages qui paraissent ' ;
* Casanova, Mémoires, II, p. 34.
* LoNGO, Memorie, I, p. 103.
^ « Je dirai aux membres que vous êtes un âne, et aassi un cochon ! »
* Un roman de Grltti s'appelle : Mon Histoire ou bien Mémoires du seigneur Tommasino écrits par lui-même, œuvre narcotique du docleur Pippuf, édition probablement la dernière. — Un fragment de Casanova porte ce titre : Supplément au Haddher, fragment du Veddatab de Zardhust, antérieur au Shaslab, trouvé daris les ruiîies du temple de Xis en Médie par Dondamhis Hhartunin, et présenté par le même à Alexandre le Grand traduit en grec, puis transposé dans l'idiome moderne par un curieux Irlandais, qui l'acheta d'un libraire turc à Salonique. — Le Teatro alla Moda de Benedetto Marcello 'a est dédié par l'auteur du livre à son inventeur, imprimé dans le
feuilleter la suite des mémoires contemporains — ceux de Casanova, de Da Ponte, de Goldoni, de Carlo Gozzi, d'Antonio Longo surtout^ — recueillir dans les gazettes, qui ressemblent aux recueils de facéties des vieux auteurs, le détail de la chronique contemporaine " : la comédie est partout. Et non seulement au théâtre, mais au Pa^is, oii les avocats donnent le spectacle^, mais sur le coche d'eau de Padoue, oii s'engagent toutes sortes d'actions comiques, mais dans les boutiques, mais dans les salons, mais dans la rue pleine de scènes burlesques, de tableaux bouffons, d'anecdotes saugrenues \ On vit au naturel
bourg de Bclisiana, à l'ensoignc de l'Ours en bateau, se vend dans la rue du Corail, à la porte du palais Orlando, et sera réimprimé tous les ans avec de nouvelles additions ».
' On y trouve des chapitres portant des titres de ce genre : Je secours un prélre sifflé par le public qui s'enfuit de l'aulel à la boutique d'un marchand de saucisses.
* On y trouve des fourberies de voleurs de manteaux, des histoires do lunettes qu'un découvre dans la soupe, ou de fromage (ju'on découvre dans son lit, toutes sortes d'aventures plaisantes, d'alibis, de quiproquos, de coq-à-l'àne, de calembredaines.
^ Sur la façon de plaider des avocats vénitiens, leurs cris, leurs hurlements, leur mimique l'orccnéc, leur habitude de se dépoilraiiler, de se montrer nus jusqu'au nombril, d'aller changer de chemise au fond de la salle, voir Gœthe, Baretti, d'Orbessan, Grosley. « Jamais comédie vénitienne ne m'a autant amusé que la plaidoierie d'un de ses avocats », écrit Grosley. « Aujourd'hui, dit Gœthe, j'ai vu une comédie qui m'a bien plus amusé, j'ai entendu plaider une cause dans le palais ducal... » etc.
* L'œuvre de Gasparo Gozzi, sa Gazzetta, son Osservatore, est toute égayée de ces scènes comiques recueillies dans la rue. — A la Galle du Forno à S. Polo des commères sont établies sur le seuil : « Une tricote, une autre dévide, une autre file, celle-ci coud ; en somme toutes font leur métier particulier, et en ça elles sont divisées, mais toutes parlent ensemble de la pointe du jour au coucher du soleil, et en ça elles se ressemblent ; se joignant à leur babil, il y a encore une maîtresse d'école, laquelle ne sachant quelle autre doctrine enseigner à ses élèves, tirant les oreilles, distribuant les taloches, et paumes ouvertes frappant les petits c..., leur apprend à crier autant qu'ils en ont dans la bouche, tellement qu'on entend quelquefois en
(juelque comédie à la Goldoni ou quelque conte à la Berni. C'està Venise que l'aslronome français Lalande s'avise qu'en Italie « on trouve des polichinelles dans les conversations, dans les spectacles, dans les plaisirs, Jans les peintures, dans les écrits, et même dans les églises ». Tandis qu'ailleurs, à Paris par exemple, au dire du Vénitien ou de l'Anglais, les gens se ressemblent ou s'appliquent à se ressem-
mcme temps un chœur d'enfants qui pleurent, de femmes qui reprochent à la maîtresse d'école sa cruauté, et de maîtresse d'école qui présente sa défense, au point que ni Sophocle, ni Euripide n'inventèrent jamais en tragédie chœur pareil à celui-ci. » — Dans la cour de Ga' Barozzi, la femme d'un matelassier vient de gagner un terne au Lotlo : « On ouvrit les fenêtres, écarquilla les portes, dégringola les escaliers en même temps ; dix petites femmes furent à la fois sur la bienheureuse messagère, qui tirait à la ronde les polices de sa poche ; on vérifia la chose au moyen d'un gondolier qui par hasard se trouvait là et savait l'alphabet ; il était vrai que sur les dix femmes chacune avait gagné dix-neuf écus ; de dix bouches ies allégresses débordèrent; les rêves et les combinazioni furent rappelés ; toutes commencèrent à s'embrasser et s'entortiller au cou les unes des autres ; une queue d'enfants sautait et criait autour d'elles ; une fruitière, s'étant arraché son tablier, en fit mille pièces ; une autre jeta loin ses pantoufles et se mit à danser sans souliers ; un gondolier s'empara d'une grassouillette qui paraissait naine, et commença à l'élever et l'abaisser ainsi qu'on lait d'un pilon... et depuis ce jour la tristesse est bannie de cette Galle où l'on ne parle que de joyeusetés et trésors. » — « Il y a quelques soirs, passant un pont, j'y trou'^ai trois enfants à moitié nus qui claquaient des dents, et faisaient une scène si douloureuse, et des lamentations telles que ça fendait le cœur. Je fis pour eux ce que je pus, et ayant passé outre, je ne sais pourquoi, je m'arrête. 11 faisait sombre. La scène cesse et se change en un tranquille raisonnement. L'un dit : « Que t'en semble? Est-ce que je joue bien mon rôle? » L'autre répond : n Passablement. Mais la voix doit être plus stridente ! » Le troisième dit : « C'est vrai. Accordons-nous bien. » Et ils font comme les instruments. Quand il leur semblait que les sons allaient bien d'accord, ils disaient : « Oh ! comme ça, comme ça! » Et ils riaient. Et chaque fois que quelqu'un passait, le chœur d'élever la voix. Moi je demeurai caché une deiui-heuro à entendre cette musique. Puis je m'avançai. Eux entonnent. « Vous n'y êtes pas ! » leur dis-je. Èi, je commençai à leur donner une leçon selon les préceptes mên}es que j'avais entendus. D'abord ils m'écoutèrent étonnés. Et puis tous s'éclipsèrent à. la fois. »
l)lor *, ici, dans le foisoniKiment d'un organisme, qui so décompose, mille caricatures candides s'épanouissent au soleil, et mille silhouettes biscornues dessinent leur ombre sur le mur ". On ne redoute pas d'apparaître original. Dans cette cité qui garde un sens si fin du ridicule, on n'a pas la peur du ridicule. Le mot de ridicule ne revêl aucune signification offensante. Être ridicule, ce n'est pas être sot. Prêter à rire est presque un privilège. Et faire rire est « un talent sublime » dont Casanova, à qui nous devons parmi les ouvrages inédits un Devis pour épanoui?' la rafe, regrettait de tout son cœur l'absence chez l'éloquent Jean-Jacques.
On rit. On rit quand même. On rit encore. Venise,
* « L'uniformité est ce qui domine le plus dans ce pays, écrit Goldoni de Paris. Tous cherchent à imiter les autres, et celui qui serait porté à quelque caricature, se masque et fait effort pour paraître semblable. Malgré Tétude de l'uniformité, le caractère particulier transpire un peu, mais la caricature devient si légère qu'elle échappe très facilement aux yeux de l'étranger. » Préface de la Biiona Madré. Et ailleurs : « A Paris, il y a une certaine uniformité de vie et de mœurs, qui enlève la fatigue ou le plaisir de faire des observations particulières. On ne découvre chez personne un ridicule original. » Lettere di Carlo Goldoni, pub. par E. .Masi, p. 187.
* L'abbé Tribolato, qui par sa médisance fait les délices de quatre ou cinq cafés, est stipendié par uue compagnie qui se délecte de ses racontars, sauf que le cavalier Giovanni Bonfadini lui a promis do le rosser d'importance s'il s'avisait jamais de dire du bien de lui. — L'abbé Testa est un philosophe que s'arrachent les salons ; curieusement épris de toiles d'araignées, incliné au cynisme, gîtant dans un taudis aux quatre fenêtres sans carreaux et que le vent balaie, il vit avec un rat qu'il met coucher dans son lit: se nourrissant d'herbages îi la mode pythagoricienne, c'est lui qui prétond les éplucher et les laver dans l'arrière-boutique du café où il a ses habitudes : sa Sérénité le doge Manin, les illustres sénateurs Alvise Emo et Bernardo Memmo l'assistent dans cette besogne. — Le comte Alessandro Pepoli, sénateur de Bologne, mais patricien de Venise, se ré vole le môme jour sous les espèces de poète tragique, dramatique, comique, épique, danseur classique et grotesq^ue, sauteur de corde, cochen, rameur, musicien, joueur de flûte, laquais, déclamateur, maître de billard ; et il jongle aussi avec des drapeaux. — Longo, Memorie.
î}2 VENISE AU XVIII'^ SIÈCLE
OÙ d'après une légende l'Arétin est mort de rire, où selon Gasparo Gozzi les coutumes sont des costiimanze da riso, où selon le Président de Brosses les manières sont « à crever de rire, » Venise est la fontaine du rire.
Quella zente che gà in bocca I riso..
s'écrie l'un de ses poètes.
On rit. Le rire fuse, monte, jaillit, s'élance et retombe, égrène par les escaliers ses notes d'argent et de cristal, rompt son collier de perles sur les dalles, répand à tous les vents les semences d'or de la gaîté divine. 0 douce gaîté ! Gaîté bienheureuse et charmante ! Elle est ce qui désarme et ce qui délasse, ce qui incite et ce qui facilite, ce qui revêt les esprits de lumière et ce qui tisse les heures de chanson. Elle empêche d'être morose comme elle défend d'être méchant. Elle n'est pas qu'un trésor, elle est un charme et une grâce. Elle est un secret et un bienfait. Elle se hausse au rang de sagesse. Elle participe à la dignité de morale.
Si rida!... Qu'on rie!... Avec le talisman de ce mot magique, on défie tous les obstacles de même qu'on prévient tous les malheurs. On est plus fort que la bêtise et le chagrin. On aide la vie. Oui, ridiamo a duetto ! comme écrivait le savant abbé Niccolo délie Laste à Marco Forcellini son ami
L'âme hilare... La vie légère... Et puis, il faudrait dire enfin la petite chose, la toute petite chose, qui semble le format en cours.
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(( Le matin, une petite messe ; l'après-midi, une petite partie; le soir, une petite femme » : dans ce proverbe contemporain courant les rues \ se mesure la taille de l'intérêt.
Tout est plus petit maintenant, comme si jadis tout s'était montré trop grand. Petites choses et petites âmes, petites intrigues et petites émotions, passionnettes et bagatelles, fanfioles et brimborions, aujourd'hui le diminutif règne en maître dans l'attention, comme le diminutif a toujours régné en maître dans le dialecte". L'histoire s'émiette en anecdotes, l'épopée s'éparpille en sonnets, la fresque se découpe en tableautins. Babiole, la petite chienne de l'ambassadrice de France, vaut un long poème de Goldoni. Une mouche, un grain de beauté, une cuillère à chocolat met en branle le génie. Des frivolités exquises, qui circulent de main en main, réjouissent Ftieure composée de minutes : c'est un biscuit de Sèvres, ou une figurine de bronze, ou quelque billet de visite de vieux doge à vignette amoureuse ; ou bien c'est une frêle boîte de musique en verre, oii sont peints deux amants, ornés de petites marguerites, qui dansent le menuet autour d'une fontaine de chalcédoine. Il suffit àBrustolon d'un noyau de cerise pour y enchâsser d'or, d'émail et de rubis l'image de Benoît XIII, comme sur le Grand Canal il suffit d'un simple défi entre deux minces gondoles pour peupler de visages les deux rives ^ On tient au bout de ses doigts une
* Messetta, bassella o donnelta.
- Dc5 que quclciue chose ou que queliiu'un apparaîL grand, il semble qu'on éprouve le besoin de le réduiie. Les contemporains do Tiepolo l'appellent « ïicpoletto ».
^ « Un simple déli entre deux petites gondoles suffit lundi à garnir, de spectateurs pressés toutes les rues, fenêtres, boutiques, quais
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boucle de soulier. On ouvre un mignon alrnanach
relié de satin. On chante toutes les s^râces du moi-
neau de Lesbie. On dispute à TAccademia de' Rispondenti du dieu que Vénus mettrait au monde si elle accouchait une autre fois. Et vraiment l'on ne sait pas, si c'est ces toutes petites choses qui font paraître autour plus colossales les lignes du décor, ou bien, si au contraire, c'est l'immensité géante du cadre et du passé, qui montre ces soins plus futiles, ces miettes plus minimes, cette humanité plus lilhputienne. Et cependant, en même temps que l'horizon se restreint, le goût s'atTriande. Si tout paraît plus fragile, tout devient plus charmant. Des miracles de grâce s'accomplissent en un cycle exquisément ténu, et la moindre affaire de bibus absorbe une somme infinie de brio. « Vous autres Vénitiens, remarquait l'ambassadeur d'Espagne à l'espion Pedrini, vous ne connaissez rien de petit : pour vous tout est grand*. » Et c'est vrai que tout est grand pour ce peuple en miniature. Qu'importe '? si par le prix qu'il attache à ces infîmités. par l'intérêt qu'il y prend, par le plaisir qu'il y trouve, il prolonge, ici encore, par là aussi, le bonheur ingénu des enfances ?
ponts et autres lieux regardant le Grand Canal, sur les deux rives et dans toute sa longueur. » Gazzelta Veneta brbuna, 13 juin 1787.
* Bazzoni. Un Confidente degV Inquisitori di Stato, p. 297,