CHAPITRE III
I. Les fêtes. — Leur fréquence et leur éclat dans la République comble d'histoire. —Anniversaires, élections de doges, entrées d'ambassadeurs, etc. — Cérémonies, cortèges, festins, régates et rites de toutes sortes. — Les épousailles de la mer et la procession du Bucentaure.
II. Le Carnaval de Venise, — Le temps qu'il dure. — La liberté qu'il permet. — Toutes les distances abolies par la défroque du Rire. — Le masque et son incognito. — Ce qui s'y cache. — Les chœurs de la Folie. — Les tréteaux delà Piazza. — Nuits blanches et roses. — Travestissements et mascai'ades. — La comédie en plein air. — Les Forze d'Ercole, les Caccie al toro, le feu d'artifice de grand lour. — DéporLement général.
III. La villégiature. — Que la villégiature est le temps de la véritable fête vénitienne. — La nostalgie du pays vert. — Sur les rives de la Brenta et la route de Trévise. — Les délices champêtres et les palais d'été. — Leur lu.ïe et leur décor royal. — La vie sociable à la campagne. — Décamérons sur l'herbe. — Idylles en moire blanche. — La toilette, le jeu, la comédie, le café, l'opéra. — Mascarades sur la rivière. — Que les Vénitiens sont les héros de la fête. — Qu'ils n'en furent jamais les martyrs.
...Une jeune fille, bouffant sa jupe en dansant un pas de menuet; autour, des masques de la Comédie italienne accroupis sur le marbre; de vives silhouettes de mezzetins et trufïaldins enlevant sur la muraille leur grâce svelte ; des manteaux qui volent, des cor-
sages qui s'ouvrent, et des fraises : Watteau intitula cette fantaisie «Fête vénitienne. »
Et c'est bien, peut-être, l'impression que donna et que laissa à la vieille Europe le rêve enchanté de ces féeries, dont la fantaisie étaitreine, là-bas, en ce cadre merveilleux, au sein de la ville unique^ surg"ie de la mer comme Vénus. Elles accueillirent, exprimèrent, exaltërentle dernier sourire de l'ancien régime finissant. Elles furent le suprême feu d'artifice que tira sa gloire moribonde. Elles furent l'apothéose splendide, et comme le bouquet, d'un monde sociable, festoyant et fleuri, déjà effleuré par la mort. Une dernière roulade ; une dernière fusée au crépuscule tendu de linon rose; un transport final plus éblouissant, plus frénétique que les autres... et puis, les violons ayant tu leurs ritournelles, les canons aux gueules noires roulèrent sourdement sur les routes.
« Le mot fête, ce mot charmant, ne se prononce jamais sans un véritable transport de joie ^ ! » Hélas! elle le croyait, l'innocente nièce de l'avant-dernier doge, cette douce Giustina Renier-Michiel, si paisible et pieuse pourtant, mais qui fut la contemporaine de ces prestigieux spectacles, et qui, leur ayant survécu, au bord même de la tombe, se consolait, ou tâchait de se consoler, de la mort de la jeunesse et de la mort de la patrie, en racontant leurs fastes heureux. Et toute son époque candide partagea sa croyance, elle qui avait fait du plaisir le bonheur, elle qui avait fait une fête delà vie, et voulait cette vie parée de fêtes encore.
Dans la Venise du xviif siècle, les fêtes sont continues. Elles s'échelonnent le long de l'année comme
* GicsTiXA Rexier-Michiel, Origine des Fêtes vénitiennes, préface.
LES FKTRS, LE CARNAVAr, ET LA VILLÉGIATUIIE 57
sur une voie triomplialo les arcs de triomphe et les inùls à orillainmes. Tout est fête, jusqu'aux prises de voile de l'enfant patricienne, qui ayant à prononcer les vœux graves, s'achemine sur un tapis d'azur jonché de pétales, entre les hiancs orangers et les blanches statues, parmi les révérences des sénateurs pourprés, au bruit des musiques légères, tandis qu'au fond de la galerie, par la grande baie ouverte, étincelle la mer*. Pas de jour dans cette République comble d'histoire, 011 ne monte du passé un souvenir ou un anniversaire. Pas de jour où un saint ne se célèbre, oiiun héros ne se rappelle, oîi un prieur ne s'élise, où un ])rocurateur ne se nomme, oùune relique ne se montre, où un oratorio ne se joue, où un spectacle grandiose ou touchant, pompeux ou comi(}ue, ne soit offert.
Un ambassadeur fait son entrée. Des festins d'apparat sont proclamés dans la salle ducale. De graves processions évoluent sur la Piazza. Des régates se courent entre deux rives de palais. Des bissones éclatantes exposent sous des arabesques d'or un peuple de déités, de personnages de l'Histoire ou de la Fable aux armures claires et panaches flotlants. Des péotes fleuries figurent le Triomphe de Vénus, le Char d'Apollon, la Chine emmenée en servage par l'Asie; l'une d'elles, chemin faisant, se métamorphosant comme une féerie ambulante, montre tour à tour Neptune conduisant Cybèle, Neptune festoyant Phœbus, Neptune adorant Cynthie -. Les artisans, les
M""» DU BûccAGE, (Hluvres, II, p. 156.
Laily ^lontasu raconte une simple régate à laquelle elle assiste au mois de mai 1740. La péote de la l*isani-jMocenigo représente le Criarde la Nuit : on y voit les heures figurées par vingt-quatre statues la lune se levant au milieu des étoiles : de riches livrées de gondoliers, qui trois fois de suite le long du Canal sont changées, de mémo
58 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
Arsenalotti, les six Écoles, les neuf Congrégations, les orphelines des quatre Hôpitaux, les chanoines de S. Marco et de S. Pietro, les sénateurs, les patriciens, le patriaclie, le doge se rassemblent en cortèges somptueux, qui portent aux mains des statues, des torches, des lances, des drapeaux, des candélabres, des fruits, des emblèmes d'or et d'argent. Les cloches sonnent, et devant cette gloire, au bruit cinglant des fifres, des trompettes et des tambours, les pigeons s'enfuient en essaims apeurés. Les boutiques des drapiers, des quincailliers, des orfèvres rivalisent délégance et d'esprit à parer leurs vitrines et à y dresser de gais échafaudages ; avec des vipères, un apothicaire fait des guirlandes et festons « à l'air galant » ; avec des tomates, un bouquet de persil etune fleur, une vendeuse d'herbes invente une jolie chose. Toute la ville, en l'air, dehors, sur pied, se presse aux longues fenêtres que surmonte l'ogive trilobée, aux balcons d'oii tombent des dorures de damas et des clartés de sourire, jusque sur les toits d'où émergent les cheminées à entonnoir :
que les d'Jcorations des statues. La péote de Soranzo représente le Royaume de Pologne : provinces, rivières, peintures, dorures, orchestre d'artistes vêtus d"habits polonais. La péote de Contarini représente Apollon sur le Parnasse, avec Pégase, les neuf Muses, et la Renommée. La péùte du procurateur Foscarini représente le Char de Flore, traîné par des Amours et surchargé de fleurs. La péote d'un autre Contarini montre le Triomphe de la Valeur ; celle de Correr, l'Adriatique recevant dans ses bras l'espérance de la Saxe : celle de Mocenigo, le Jardin des Hespérides : celle de Queiùni le Char de Vénus, « traîné par des colombes si bien faites qu'elles semblaient prêtes à s'envoler des eaux ». Un Doria représente le Char de Diane : « La déesse paraissait chasser dans une vait } forêt ; arbres, chiens, cerfs et nymphes, tout était figuré au naturel ; les gondoliers étaient vêtus en paysans; Endymion couché sous un arbre semblait s'extasier à l'apparition de la Déesse. » Un Labbia représente la Pologne couronnant la Saxe. Un Morosini représente le Triomphe de la Paix : à ses pieds la Discorde est enchaînée, et devant elle danse le Chœui des Plaisirs.
LES FKTES, LE CABNAVAL ET LA VILLEGIATURE 59
cepondani (juo dans qu('l(jue campiello écarté, parmi les odeurs de friture, les couronnes de feuillage et les festons de papier, le menu peuple mène ses carole en l'honneur du saint de la paroisse. Fêtes religieuses, fêtes civiques, fêtes galantes, fêtes pour le passage d'un prince, pour l'élection d'un doge, pour l'entrée d'un ambassadeur, toutes ces fêtes, mon Dieu ! La nuit de Noël, pour illuminer la Piazza, on consomme plus de cire blanche que l'Italie entière dans l'année. Et aux fêtes, données en l'honneur de Marco Foscarini, « innombrables furent les femmes, disentles gazettes, qui racontèrent avoir reçu dans la foule des pinçons^ ».
Suivi d'une escorte de toges en soie écarlate, le corno ducal sur ses cheveux d'argent, le doge va recevoir le 1" février un chapeau de paille de ceux de S. Maria Formosa; il va offrir le 1" mai un bouquet aux Vierges de Marie; il va prier la nuit de la Noël à l'église de S. Giorgio Maggiore : sur son passage qu'illuminent les ilambeaux, bannières levées, trompettes sonnantes, la troupe dalmate fait la haie. Contre le baiser que ceux de Poveglia viennent familièrement poser sur sa joue, le vieil homme remet à chacun un œillet pour sa bonne amie. Le Dimanche des Rameaux, il fait jeter de sa loggia un essaim de colombes sur la foule. Le Jeudi de l'Ascension, monté sur le Bucentaure, il jette lui-même l'anneau des fiançailles à la mer.
Et ce jour, lorsque le Bucentaure s'en revient de sa promenade triomphale, on ne voit plus l'eau'-. L'eau infinie, l'eau mystérieuse, l'eau qui coule et flue et
' Nuova Veneta Gazzetta.
- Comtesse Wy.nne de Rosenrerg, Il Trionfo dei (jondolieri, p. 24
60 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
file entre les doigts, l'eau couleur de mousse et couleur d'émeraude et couleur de feuille d'aloès, l'eau qui berce des algues et mire des nuages, l'eau qui cercle Venise de son étreinte souple et sûre, a disparu. Elle est toute recouverte de galères, de péotes, de bissones, de barques, de felouques, de gondoles, d'embarcations pavoisées et fleuries, qui se soudant bord à bord lui mettent une robe plus belle que les reflets. Des brocarts y traînent, des franges d'or y trempent : velus de rose, vêtus d'azur et liserés d'argent, les gondoliers déliés comme des pages, suspendent en l'air leurs corps agiles. Le Grand Canal n'est plus qu'un tapis chamarré et mouvant de soies, de satins, de lampas, de velours, de pierreries et de fleurs, qu'un rythme de beauté qui se balance, qu'une allégresse qui danse sur le flot : les parterres de bals n'ofTrent pas de gestes plus gracieux. Costumes brodés, ombrelles ouvertes, rames dorées, gazes légères, écharpes qui se soulèvent et rubans qui s'enroulent; et les femmes sont étendues sur les coussins comme sur des lits d'amour ; et les mélodies des musiciens, et les cris des gondoliers, et les mouchoirs qui s'agitent, et les éventails qui frissonnent, et les sourires sur les bouches ; et sur les gorges nues les franfreluches de lumière, les étincelles des bijoux, les feux des diamants, le doux éclat des perles; sans s'interromprejamais,celamonte, descend, remonte, coule et passe. Et les palais immobiles regardent cette splendeur passer.
Mais. la fête la plus folle, celle qui laissa le plus d'impression, et fit de Venise la Cosmopolis du plaisir, est le Carnaval.
Le Carnaval de Venise ! Le mot n'a rien perdu de sa puissance évocatrice. On le prononce, et le voile
Lr.S FKTIÎS. lE CARNAVAL RT LA VlLLÉGIAÏLllR 61
((u'on porle sur les yeux se déchire. Un essaim de fantômes charmants papillote dans le sourire; d'exquises grâces défuntes poussent le couvercle de leurs minces cercueils; de menus rires jettent leurs trilles à l'air diaphane; des quadruples croches gambadent autour d'une portée...
Il dure six mois de l'année, du premier dimanche d'octobre à la Noël, et du jour des Rois au Carême; à l'Ascension, pour deux semaines, il recommence ; il recommence le jour de la Saint-Marc, à chaque élection de doge, à chaque élection de procurateur, au moindre prétexte, à la moindre occasion. Tant qu'il dure les gens vont masqués, tous les gens vont masqués du doge à la servante. C'est masqué qu'on expédie ses aifaires, qu'on plaide ses procès, qu'on achète son poisson, qu'on écrit ses lettres, qu'on rend ses visites.' Masqué, on peut tout oser et tout dire : autorisé par la République, le masque est protégé par elle. Masqué,on peut entrer partout, dans les salons, dans les offices,, dans les couvents, au bal, au Palais, au Ridotto. On est là tranquillement à lire sur un fauteuil, il faut qu'on comprenne ces choses pourtant : plus de barrière qui vaille, d'autorité qui compte, de dignité qui tienne, plus ; plus de patricien à longue manche ni de faquin qui la baise ; ni d'espion ou de religieuse, ni de sbire ou de zentildonna, ni d'inquisiteur ou de funambule, ni de pauvre ou d'étranger; rien qu'un titre et qu'un personnage Sior Maschera ; vien qu'un costume; et rien qu'un peuple, détendu, confondu, apparié dans la joie. Un morceau de satin blanc sur
G2 VENISE AU XVIIl'= SIÈCLE
le visage; sur les épaules, un capulet en taffetas noir, en dentelle noire, allant rejoindre les plis tombants du manteau; et grâce à cet affublement de comédie qu'endossa Jean-Jacques, l'aristocratique cité devient démocratie; et la défroque du Rire donne à ses fils des droits égaux \
Hé ! qu'importe l'uniformité de cette livrée de deuil qui semble si triste à ceux qui passent? A-t-il vu, l'abbé Richard, a-t-elle vu, M"'^ du Boccage, derrière, dessous, l'œil qui brille, la lèvre qui sourit, la gorge qui fleurit, le billet qui se cache? Mieux qu'un déguisement, le masque estunincognito.il est le secret, l'anonyme, l'impunité assurée, il est la folie licite, la billevesée permise, l'oubli chez tous de tant de distances et d'étiquettes à séparer la République jalouse. Oh! le vêtement de souffle et de fumée jeté sur la ville en marbre rose ! On ne sait plus qui est personne, et personne ne sait plus qui on est, qui vous aborde d'un mot curieux, qui vous effleure d'un coude pointu, qui vous invite d'un signe furtif, qui vous file dans le réseau des petites rues, qui s'assied à votre table de biribi ou de café, ni quelle mule blanche et timide se pose en tremblant sur votre soulier. Le masque dissipe l'embarras, dissimule la honte, recouvre la rougeur, enhardit le propos, autorise le risque. Mieux que le verrou le plus solide, mieux que la retraite la mieux close, il protège les mille aventures qui à son abri tissent leurs trames sûres. Comme un auteur de vieille comédie à canevas, il multiplie les alibis, sème les
* « On voit la noblesse mêlée avec le peuple, le prince avec le sujet, le rare avec l'ordinaire, le beau avec l'horrible. Il n'y a plus ni magistrats, ni lois en vigueur. » Ga.sanova, Confutazione, II, p. 104.
imbroglios, Itrùbi les planches, anime la vie d'un mouvement ironique \ « Le masque, s'écriait la Flaminia (lu Vccchio Bizari'O, est la plus belle commodité du monde. » Aussi bien, tous vont masqués, du doge à la servante, et le nonce aussi va masqué. ^
A peine le Carnaval est-il proclamé que de la lumière monte à l'esprit comme une banderolle à la cime d'un mât. La Folie agite ses grelots; les pieds sentent des fourmis à l'appel des violons; le cœur tressaillant d'aise saute à cloche-pied; et de petits Amours jouent à cache-cache au coin des rues. A demain les affaires sérieuses ! Hé ! hier, y avait-il des affaires dans cette ville si vierge de soucis"? Il n'y en a plus aujourd'hui, et il n'y a plus de livres^. La Piazza, la Piazzetta, le Môle se recouvrent d'une végétation soudaine de tréteaux, de toiles peintes, d'affiches se balançant à des perches, de bannières {[ui s'éploient, d'antennes effilées au sommet desquelles un singe croque un citron, d'un tohu-bohu de couleur, d'un tintamarre de liesse foraine, où toutes les parades et toutes les parodies éparpillent leurs culbutes et soufflent leurs turlututus*. Cent tréteaux exposent cent merveilles, d'enfants hollandais, de géants irlandais, de femmes
< « Je ne doute point, dit Addison, que l'histoire secrète d'un Carnaval de Venise ne fournirait un recueil bien intéressant. »
- « Le nonce du pape étant masqué, un homme se mit à genoux et lui demanda sa bénédiction. » Montesquieu, Voyage en Italie, p. 33.
' « Depuis que c'est le Carnaval, soupire le libraire Colombani, il semble qu'il n'y ait plus personne qui sache lire, et il n'y en a pas un qui me demande un livre... Tous ces livres me meurent entre les bras, et ces alhches à lettres majuscules que je leur colle... 'peuvent bien s'appeler les inscriptions qu'on lait sur les sépultures. » Gaspard Gozzi.
* Malamani, Il Carnovale di Venezia net secolo XVIII, p. 681.
croates, de canaris sachant compter jusqu'à trente, d'éléphants vivants, de lions domestiques ou de rhinocéros véritables. C'est alors que la Piazza, oii l'on mange, où l'on couche, où Ton dort, acquiert toute sa physionomie et rend tout son écho. De Merceria, de S. Geminiano, le peuple s'y dégorge « comme l'eau des gargouilles ouvertes^ »; ici et là, quarante mille personnes, cent mille personnes — est-ce qu'on sait"? — se pressent, se dandinent et se déhanchent; l'Europe entière, l'Orient entier a déversé ses costumes et ses jargons; tous les désœuvrés s'y rencontrent avec tous les saltimbanques : Trinsi de Pistoie, qui arrache les dents sans douleur; le Cosmopolite, quia douze chevaux à sa voiture et vend un baume empêchant de mourir ; l'Anonyme, qui ayant pris ses grades à Canterbury, guéri une épidémie à Vérone et reçu un appel du roi de Prusse, au milieu de quatre masques de la Comédie italienne qui flanquent son estrade, répond à toutes les questions et débite tous les remèdes^. Que de monde ! Et ce bruit des pas sur le marbre, qui semble l'écoulement de grandes eaux ! Et au fond, la Basilique de grisaille blonde et de pourpre fanée, qui semble un mirage émergé du désert 1 Il n'est plus de jour, plus de nuit, plus d'heures établies où l'on dorme et l'on dîtie, plus de règle, ni de fixité, ni de frein : « à minuit comme en plein midi, on trouve tous les comestibles étalés, tous les cabarets ouverts, des soupers tout prêts dans les auberges
' Carlo Gozzi, Opère non teatrali, p. 177.
* « J'ai vu le Lundi gras, dans la place de Saint-Marc, plus de quarante mille personnes rassemblées ». écrit l'abbé de Bernis. Le prieur Casotti en a vu cent mille. « E non conta chiacdiiere l » ajoii-e-t-il.
^ D'Ancona, Una Macchiella goldoniana.
LES FÊTRS, LK CARNAVAL KT L\ VILLÉGIATURR 65
et les liùlels [garnis * »; dos filos de lanternes colorées tremblent à des ficelles, et les violons portent à leurs manches des coquilles de rubans. Le temps est bouleversé, la cervelle à l'envers, l'esprit sens dessus dessous; il coule du vif-argent dans les veines, et il neige des petits morceaux de papier blanc. A tout coup, les gondoles embarquent une cargaison jolie de lazzis, de refrains, de bouquets, de baisers, de cartes, de cornets, de jeux de bassette et brelan, de petits paquets ; les gondoles emportent des rires qui se changent en soupirs, et les soupirs s'éloignent. Un vieux patricien respire une rose. Une mouche réveillée par ce fredon se pose sur un nez. Sous un balcon une voix se tait. Escapades, pirouettes et ritournelles, mots à l'oreille, petits soupers aux bougies, yeux cernés par les nuits blanches, le caprice souffle au vent ses glumes légères. Et tous les théâtres sont ouverts. Et le jour, la nuit, constamment, ce bruit d'écoulement de grandes eaux que fait sur le marbre la foule aux pieds mobiles.
Bientôt le masque ne suffit plus, il faut cet enfant de la fantaisie et ce valet de l'imprévu : le travestissement. Hé! n'était-il pas partout déjà, dans les rues, dans les fresques et dans les mœurs delà cité bariolée? On le recueille et le proclame. On lui ouvre grand le chemin. On se travestit de toutes les manières -. On se travestit en soldat, en satyre, en mauresque, en Turc avec la pipe, en Roi avec le sceptre, enDiable avec la vessie. Les masques de la Comédie itahenne four-
* GoLDONi, Mémoires, I, p. 280.
• Maniera tenuta clagli uomini e dalle donne per vestirsi in jnaschera nel carnevale, pub. par Malamani, H Settecento a Venezia, II, p. U.
66 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
nissent leur trésor de profils tendi'es ou comiques, de lignes grotesques ou charmantes, de la moustache de chat effarouché de Scapin à la grâce de Zerbinette, des besicles de Tartaglia au bonnet de laine de Pantalon, à la patte de lièvre de Brighella, à la plume de coq de Scaramouche ou à la risette de Golombine. Les métiers qui vont dans les rues en poussant leur cri matinal dans le silence ambré apportent les silhouettes locales du marchand de fleurs, du marchand de gimblettes, du marchand demort-aux-rats^ : celuici recolle les verres brisés, recoud les assiettes, rétame les casseroles et châtre les chats ; cet autre vend des éponges, du fenouil et des citrons. Casanova s'affuble du serre-tête blanc de Pierrot : Goldoni se métamorphose en chante-histoires de laRive-; le comte Pepoli, se précipitant hors de la salle du Conseil, a déjà passé la manche de son habit d'Arlequin. On se travestit en fille séduite restée avec la honte et l'enfant, dont un caniche embéguiné fait l'affaire : on lui tire la queue et il jappe. On se travestit en montreur de marmottes, en avocat, en juif qui pleure, en victime du « mal français ». Des gens d'esprit se travestissent en Allemands; des tempérants se travestissenten Suisses, et selon les gazettes, u il ne manque pas d'une quantité de personnes pour se travestir en assassins^ ». A coups de coude, à coups de genou, un cortège de Calabrais monté sur des baudets se fraie un passage dans la foule. Il est supplanté par une escouade de
* ZoMPiNi, Le Arti che vanno per via iiella città di Venezia.
- « Personne ne contrefaisait mieux que le Goldoni les airs, le ton et l'emphase de celte espèce de charlatans; c'est son déguisement favori. » Grosley, Op. cit., II, p. 9.
^ Riforma del Carnavale, novella giapponese. — Gazzetta Venela Urbana.
LES FKTES, LE C.VRNAVAL ET LA VILLÉGLVTURE 67
lansquenets espagnols faisant l'exercice, par une troupe de ciocciari jouant de la cornemuse, ou par une allégorie, reproduited'un éventail, figurant le Diable et les Sept péchés sous les espèces d'un vilain, d'un avare, d'une courtisane, d'un avocat, d'un médecin, d'un soldat et d'un épicier. La moindre loque, le moindre attribut siiHità se travestir : un groin d'âne, une taie d'oreiller, une canule de seringue. Qui marche sur des échasses, qui sur des béquilles, qui à quatre pattes parce qu'il fait l'ours, qui à califourchon sur un cheval de bois. Turbans, bonnets pointus, souquenilles rayées, oripeaux pailletés, nez postiches, capes envolées, tous les manteaux du Rire, toutes les robes de la Folie. Il y a des femmes en robe turque, des femmes avec un masque à moustaches, des femmes avec un goitre de mousseline tombant jusqu'au sein. Il y a aussi des derviches, des muphtis, et des armées de matassins. Chacun joue son rôle, tient son personnage, égrène son boniment, jette en rond des saillies ^ L'avocat plaide, gesticule, lève les doigts, ferme le poing qu'il vous plante sous le nez, s'évente, s'éponge, se dépoitraillé, se reboutonne, hurle, devient furieux, ainsi que Gœthe, ainsi que Grosley et Baretti le surprirent au tribunal. Le rempailleur de chaises traîne sa mélopée. Arlequin donne de la tête contre les murs. Polichinelle mange du macaroni. Pierrot tombe de la lune.
* « Si vous parlez à un Arlequin vous le trouverez aussi évaporé qu'un Français et aussi polisson qu'un Irlandais; le jurisconsulte a un ton de dispute, et le médecin a lair ijcdant. Ils ont beaucoup de vivacité dans le langage; ceux qui n'ont pas le talent de le soutenir ne s"y exposent pas. Tout homme que vous rencontrerez en votre chemin, soyez sur d'en être amusé. J'ai entendu plus de bons mots dans ce seul jour de réjouissance que pendant une semaine en tout autre endroit. » Mauiows, Voyage en France, en Italie, aux lies de l'Archipel, II, p. :217.
Les gamins font des sauts périlleux. Francesquine fait les cornes à trois Cassandres, et des escogriffes grattent leurs guitares. L'Irlandais se montre volage, le Français effronté, l'Espagnol plein de morgue. Pantalon dispute avec une femme du Frioul. Colombine passe son bras à fossettes au cou d'un verrier de Murano. Une Égyptienne, une dentelière de Chioggia et Covielle sont à la table d'un café avec un ciira- (jattoli. Et entre ceux-ci et ceux-là, qui s'apostrophent, s'abordent, échangent des répliques, nouent un dialogue, entament une action, séance tenante, en plein air, en plein vent, la comédie s'improvise, ailée, alerte, jaillissante. La foule va, vient, hue, applaudit, intervient, s'arrête, s'intéresse, se passionne à toutes les nuances et à tous les mouvements de ce kaléidoscope imprévu. De la marmaille souffle dans des trompettes d'un sou. Des écorces d'orange traînent par terre. Des rires fusent, des quolibets partent, des cris s'élèvent, des chansons s'envolent, aussi pressées, rubicondes, chargées de doubles sens que d'un char du Magnifique dans la Florence des Médicis ^ Et qu'un silence se fasse, on entend de nouveau ce bruit d'eau qui s'écoule, ce bruit de souliers sur le marbre.
La Folie, débordant la Piazza, assaille les cafés, envahit les salles de spectacle, embouche les venelles d'eau verte jusqu'aux campielli, où le peuple tourne la ronde, s'éparpille par le réseau des canaux ou des ca//z jusqu'aux cat?ipiàe S. Stefano, de S. Fantin, de S. Giovanni en Bragora, de S. Stin, de S. Maria Formosa, où tous les jours de carnaval que Dieu fait, sauf
* Celles du Ramoneur, de la Petite Veuve, de l'Amande, de la Caille, du Jardinier, du Clergeon, etc. Les voir dans Malaraani, Il Seltencento a Venezia, II, p. 341 et sq.
le vendredi qui est jour do boucherie, les cacciç al toro mettent aux prises des matins avec des vaches. A mesure que le Mardi gras se rapproche, les réjouissances se précipitent : festins, bals, spectacles, acrobaties : les Forze d'Hercule ; la Caccia des Demoiselles du doge; la procession des forgerons et bouchers ; et légère, aérienne, volant sur une corde tendue du sommet du Campanile à la loggia du Palais, une dame du ballet épand sur la foule des sonnets et des roses. Rien ne peut interrompre ce brouillamini, ni un danger public, ni un deuil public, ni la mort du doge qu'en 1789 on tient secrète, dont on remet la nouvelle à plus tard, pour qu'aucune goutte dejoie ne soit perdue, pour que le peuple ne soit frustré d'aucun plaisir. On ne saitplus ce qu'on va disant. On ne sait plus ce qu'on va faisant. Le jour du Mardi gras, on tire le feu d'artifice en plein jour. Et à minuit, aux cloches annonciatrices du Mercredi des Cendres, on se regarde abasourdi...
Alors quand le Carnaval a tu son dernier grelot, la fête véritable commence. Car la fête vénitienne par excellence, ce n'est pas le Carnaval cosmopolite, mais la villégiature à la campagne.
Chez ce peuple emprisonné en son île de pierre, elle est si touchante cette éternelle nostalgie de campagne, cette unanime obsession de nature, cette fuite obstinée, cette fuite éperdue du désir et du rêve, là-bas, plus loin que le marbre stérile, vers l'herbe, vers les feuilles, vers les eaux vives, vers tout ce qui pousse, embaume, chante, fleurit et vit. Les uns et les autres aspi-
70 VENISE AU XVIlf SIÈCLE
reiit à cet au-delà défendu. Les uns et les autres sont travaillés de ce mal du pays vert. Et les uns et les autres cherchent, mon Dieu, à tromper leur attente comme ils peuvent, en cultivant une fleur daps un pot, en plantant un arbre dans une cour, en improvisant sur le moindre espace déterre rapportée ces petits jardins artificiels, imprévus comme un bout d'oasis, jolis comme un coin de paradis. Alors quand le Carnaval a lancé sa dernière fusée, que la Sensà est passée et les vacances sont venues, les essaims pressés, embarquant à la diable leurs airs de flûte et jeux de biribi, leurs cartes et mantes pailletées, tout leur tumulte, prennent allègrement leur volée... prrt!... Et soudain vidée, Venise se tait.
Venise se peuple de silence. Venise se recueille dans son rêve. Venise écoute le bourdonnement des moustiques au soleil et le caquetage des enfileuses de perles sur les portes. « Omnia silent, écrivait Ballarini à son maître, la souveraineté de Venise s'est répandue à la campagne ^ »
Là-bas, autour de la Mira, autour de Dolo, le long de la Brenta, le long de la route de Trévise, ces cent trente palais d'été! Il faut évoquer cette cité estivale bâtie de marbre sur le gazon. Évoquer ces délices champêtres, et comme à Sala ou Altichiero les statues blanches sous la verdure, et comme à Valmarana les mythologies de Tiepolo sur la paroi, et comme à Strà l'hippogriffe de bronze au sommet d'une colonne rose, qui sépare aux écuries les stalles des che-
* Molmenti, Un Maldicente, p. 289. — Ceux qui n'ont pas de villas et doivent rester dans la Dominante se rattrappcnt comme ils peuvent. Ainsi les parties de campagne des petites femmes au tablier de percale, dont octobre éparpille sur un coin de rivage les garanghelli d'un jour.
vaux^ II faut dire Ja salle de bal dorée avec sa tribune de musiciens, et les cinquante chambres en enfilade qui se succèdent pour les hôtes, et les gradins, et les jardins, et les pelouses, et les labyrinthes, et les autels, et les cafés, et les déduits de feuillage, et les petits temples jésuite ou roccoco parmi les branches. Et il faut montrer aussi, entre la foule qui s'empare de ce désert de joie, la rivalité de luxe qui s'établit. C'est à qui conduira le plus grand équipage, à qui mènera le plus beau train, à qui recevra le plus de monde. Jusqu'alors on s'est réservé. Jusqu'alors on n'a fait que se mettre en goût. On a attendu, patienté, épargné. Bienvenu sois-tu, temps propice ! La villégiature, c'est la délivrance absolue; c'est le Carnaval sans le masque; c'est la Folie à visage découvert; c'est plus de loisir dans le loisir, plus de fête dans la fête, plus de lumière dans la lumière;^ et que si, tout à l'heure, à Venise, il demeurait encore du deuil aux flancs des gondoles et aux plis des manteaux, il n'y en a plus maintenant^ : il n'y a plus que les manches d'ébène des guitares qui font plus roses les roses de la terrasse et les roses de la chair. Et il n'y a plus, là-haut, sur la muraille jaune, que la devise latine du vieux cadran solaire : Horas non numéro nisi serenas.
' Sur Altichiero, voir la comtesse de Rosoraberg; sur Valmarana,
Jlolincnti; sur Strà, Orcffice, etc.
* « C'est à CCS maisons de campagne qu'il faut voir les Vénitiens ; ils sont tout autres que dans la ville... » Poei.mtz, Lettres et Mémoires. II, 113. — Cf. Goldoni, Le Smanie per la Villégiatura, Le Avvenliire délia Villégiatura, Il Ritorno dalla Villégiatura, La Villégiatura, I Malconienli, etc., etc.
^ Dès 1733, une loi permet pendant la villégiature les boutons, ganses et coutures d'or ou d'argent, et les galons d'or au chapeau. Les femmes peuvent porter des habits de couleur. — Malamani, La Mocla a Venezia nel secolo XVIU.
je ne compte rien sinon les heures sereines. 0 vieux cadran solaire à style d'or, combien tu as raison ! Oui, la vie est une suite de sérénités lumineuses. Il n'est au monde que les heures claires, que les heures immaculées, que les heures tissées et filées de soleil. Toutes les autres heures disparaissent dans l'oubli, toutes sombrent dans le néant, elles ne sont pas avenues. Que le ciel ou l'esprit s'arrêtent de sourire, le temps n'est rien que vide. L'existence ne se mesure qu'à ses bienfaits. Le jour ne se compte qu'à ses rayons. Venise, qui a fait de la vie une partie de plaisir, fait de la campagne une partie de campagne.
Parties sur l'herbe; parties sur l'eau ; parties de chasse en habits de peau blanche à revers de soie mauve ; cavalcades en forêt à travers les mçrdorures de la mousse et les perles de la rosée ; goûters dans la clairière, où de la nappe à dentelles posée à même le gazon, s'élèvent des hanaps d'argent, des pâtés entr'ouverts, des bouteilles coiffées qu'expédient des valets lestes ; comédies dans le salon doré ; mascarades sur la rivière ; opéras inédits de Paisiello sur des vers de Casti : tous les décamérons se succèdent. La terre devient complice. Les bois se font galants. La nature et le théâtre se marient. Les bosquets se prêtent auxjeux de l'écho, et sur leurs frêles timbales, les grillons accompagnent la musique des violes.
Des théories de dames, de cavaliers, de prélats s'avancent dans la matinée diaphane : lesjupes à bouquets, les camails de pourpre, les perruques à frimas, les boucles des souliers, les pourpoints gris d'argent et vert d'amande, les corsages ajustés d'où jaillit la chair fleurie, les plis tombant de la nuque aux talons en cascades de soie, couvrent l'herbe de nuances et
de froufrous. Sur la terrasse aux balustres de marbre, le menuet s'improvise à l'ombre d'une antique statue ; les musiciens sont établis sous les branches des sapins, un fifre, un violon, une contrebasse; une fraise au cou, des perles sur la gorge, un domino noir sur les yeux, d'une main troussant sa jupe, de l'autre appuyant l'éventail à sa cuisse, une jeune dame se renverse; un cavalier à barbiche de tiiéâtre lui fait vis-à-vis ; des masques regardent ; d'eux d'entre eux, sous le même parasol chinois, s'esquivent discrètement. Le long des rives de la Brenta, qui dans les sonnets des poètes se transforme en fleuve magnifique, des barques pavoisées, mirant sur l'eau noire leurs cordons de lanternes, y traînent des accords et des clartés. Des carrosses dorés arrachent des étincelles aux pavés cerclés d'herbe des provinces endormies. Des Amours àailes de papillon guignent derrière les branches. Dans l'air flottent des tendresses de Pergolèse et Gimarose. Sous les quinconces d'une allée, un sigisbée en dentelles d'or cherche sa rime ; derrière le buis taillé d'un labyrinthe, le doigt en l'air, une caillette cherche sa puce; essoufflée d'avoir tant couru, une rieuse se laisse choir sur un banc, et la tête en arrière pouff'e encore. Au clair de la lune, deux folles filles, qui se sont déchaussées au bord du grand bassin, relevant leurs jupes à pleins bras, hésitent sur le degré do marbre, tandis qu'un cavalier incliné devant elles les encourage d'un madrigal. Une petite marquise guide à six, et un vieux convive lettré la compare à l'Aurore. Quelquefois, le matin, en arrosant les plates-bandes, un jardinier chenu ramasse par terre un sonnet froissé et un gant.
Ce que dit un bouton de rose, ce que dit un éventail
de nacre, ce que dit une corde de violon, tous savent ces choses...
La journée n'est qu'une suite de joies savourées en commun, de mondanités goûtées ensemble, de voluptés partagées loin du regard jaloux du Correcteur aux pompes. La toilette, le café, le jeu, la promenade, le bal, la comédie, la musique occupent une société à humeur de gala. Enchaîné d'une guirlande de fleurs, le temps batifole et s'oublie. Les Ebats taquinent le Loisir. Les Ris et les Transports jouent aux grâces sur la pelouse, et cela, depuis l'heure de midi, oii Télégante se réveille, jusqu'aux premiers feux de l'aurore, oii la compagnie « va se coucher à la lumière du soleil^ ». A Zola, auprès de ce magnifique Francesco Albergati, chez- qui la société vénitienne aimait se retrouver, les invités passent le matin de la salle du perruquier à la salle de café, puis à la chapelle. La messe dite, un essaim de petites paysannes endimanchées apportent leurs tributs de primeurs au maître du logis, qui leur répond par des caresses. Le dîner, d'où le raisonnement grave est banni, mais non le bon sens, l'allégresse et la morale, n'est que de mets exquis et de choses délicates. La promenade se fait en carrosse, en chaise ou à cheval. Quelquefois, une vaste caravane s'organise, et qui prenant la poêle, qui la broche, qui le vin, qui les petits oiseaux dans le filet, tous vont de compagnie cuire au coin d'un bois une polenta savoureuse, qu'on assaisonne de bravos et devers impromptus. Le soir,
* « ... Et peu à peu la compagnie se disperse ; cliacune s'en va avec son cavalier servant soit au jardin, soit sur la rive... C'est l'heure où la sincérité s'épanche ; le cœur se touche avec la main ; l'obscurité donne du courage aux explications... Arrivel'aurore... et l'on s'en va coucher à la ium'ière du soleil. » Nuova Veneta Gazzetta. 16 juin 1762.
LES FÊTES, LE CARNAVAL ET LA VILLÉGIATURE Tù
on danse, on joue aux cartes et on écoute la comédie ^ Dans sa villa de la Brenta, Antonio Longo invite cinquante-trois personnes de ses amies à une mascarade qu'il installe sur deux barques, Tune garnie de dixhuit musiciens vêtus à la mauresque, l'autre remplie de vingt-quatre paysans vêtus à la quaker : « Notre voyage, écrit-il, fut dirigé à Dolo, où une foule infinie nous attendait, et oij, lorsque nous fûmes arrivés, dL'barquèrent les quakers, qui avec leurs bâtons se rangèrent sur deux haies pour contenir la foule. Ayant visité le pays, nous entrâmes dans la plus grande des auberges oii nous prîmes un repas frugal. Puis remontés sur les barques déjà tout illuminées parce que la nuit était venue, parmi le tapage des vivats, nous prîmes la direction du Casino de' Nobili aux portes de la Mira, oij nous avions l'intention d'attendre le jour dans les facéties et le jeu ; mais en passant près de la maison du sénateur Giambattista Corner, nous fûmes surpris de la voir tout illuminée de torches de cire aux loggias, fenêtres et statues, et de torches de résine dans le jardin. A une telle apparition, notre musique se mit à jouer, et de l'intérieur du palais, il lui fut répondu par un excellent orchestre que le cavalier avait fait venir de Venise, Nous débarquâmes, et le maître de la maison, entouré d'une nobleetnombreuse société, nousayantaccueillis, commencèrent les danses qui n'eurent fin qu'au lever du soleil. La générosité de ce cavalier ne s'en tint pas là, car il m'invita courtoisement moi et tous mes compagnons à dîner chez lui le jour môme. On peut imaginer, on ne saurait décrire la splendeur avec
* Emesto Masi, La Vita, i tempi,yli amici di Francesco Albergati.
1è Venise au xviif siècle
laquelle on nous traita. Le dessert représentait les personnages de la mascarade et les hors-d'œuvre y faisaient allusion. Il était décidé que le plaisir irait plus loin encore. Parmi les rôtis du repas se trouvaient plusieurs faisans, mais comme l'estomac des convives était déjà satisfait, le maître fit signe à l'écuyer de les réserver pour le lendemain. Le sénateur Marco Gradenigo, qui était son voisin de table, taxa à haute voix un tel ordre de ladrerie, ce qui fâcha Corner, lequel se mit à le plaisanter et lui reprocher de bien fréquenter les repas des autres, mais de ne jamais offrir un verre d'eau à personne. La colère monta à l'esprit de Gradenigo, notoirement splendide et généreux. Il se leva et invita les assistants pour le lendemain, assurant que tous les plats apportés sur la table, ou seraient mangés, ou n'y figureraient plus. D'unanimes bravos s'élevèrent... Bref, pour le dire en un mot, ce généreux point d'honneur dura pendant dix jours, de sorte que Gradenigo et Corner nous donnèrent chacun six repas consécutifs ^ »
Maison ouverte et table ouverte. On ne sait pas qui arrive. Arrive qui veut, s'attable qui veut, s'installe et demeure qui veut, tellement que les maîtres de la maison peuvent ignorer jusqu'au nom de trente de leurs convives ". Tous les parasites de Venise accourus — et Dieu sait ce qu'elle en compte ! — font
* LoxGo, Memorie, I, p. 87.
* « J'ai eu pendant les fêtes la visite d'une cavalcade de vingt personnes, hommes et femmes, caries femmes ici montent toutes à cheval comme feu la duchesse de Cleveland. Ce sont mes voisins de campagne à dix milles à la ronde, lis venaient avec la bénigne intention de passer chez moi une quinzaine de jours, encore bien que je n'eusse vu précédemment aucune de ces figures. » Lady Montagu,
chère lie, payant leur écot do chansons, lazzis et complaisances*. Ce n'est pas assez. Ils ne suffisent pas à la galerie. Il faut leur adjoindre la troupe des grotesques que nourrit la province, et qu'on va relancer dans leurs trous : gibbosités et grimaces, qui au miheu de cette élégance seigneuriale s'acquittent du rôle des nains et boudons de la Renaissance italienne ^ Tout est bon pour charmer le loisir. Rien n'apparaît indigne pour alimenter l'allégresse. A tout coup, les cafés de petite ville, les auberges, les métairies
• « Ce n'est pas pour dire, s'écrie l'un d'eux, mais je suis le condiment des plus belles villégiatures. S'il s'agit de danser, je danse des menuets, des furlane, avec ou sans musique, avec qui sait ou ne sait pas, et quand je danse, tous rient à se démantibuler la mâchoire. S'il le faut, je prends un violon, et bien ou mal, je joue à me rompre le cou. Pour ce qui est de chanter, j'ai un tel don de nature que tous croient que j'ai appris, alors que je ne sais pas même ce que veut dire solfège ; je chante désespérément le ténor, l'alto, la basse, de compagnie, seul, et il n'y a personne qui ait mon talent pour les chansonnettes de Piazza. A table tous rient à cause de moi ; je trouve des rimes magnifiques; et je donne comme rimes même ce qui n'en est pas. Quand j'ai bu un brin, je suis délicieusissime; je ne prends garde à personne, je dis des insolences à tous, et j'accepte sans les prendre mal les gifles, les camouflets, les trognons au visage ; quelquefois ils m'ont sali de pied en cap que c'était une chose à mourir de rire. C'est à moi qu'on fait toutes les farces, c'est moi qui divertis tout le monde. Ils m'ont fait prendre l'anguille dans le seau, manger du macaroni les mains liées, avaler des croquettes de son : est-ce que je sais moi ? Cent facéties, toutes à moi, Madame. Et cette année, je suis avec vous, je vous montrerai qui je suis. J'ai appris exprès des tours d'escamotage, à filer la muscade, à tailler un ruban qui reste entier, à faire sortir un oiseau d'un jeu de cartes, et vous verrez ces paysans la bouche ouverte, s'écrier : « Oh ! quel diable l quel sorcier 1 » Vous verrez quelles danses, vous verrez cjuelles culbutes!... Madama, votre servitor Madama, aller/raman toujour, allegraman toujour l » Goldoni, I Malcontenli. I, 14.
* Ce sont de vieux curés de campagne passionnément épris du jeu de l'oie. C'est un religieux du voisinage qui se vante de posséder, outre un bel appétit, la vertu de souffler dans les comédies. C'est un chirurgien de vfllage qui s'est établi à l'enseigne des Champs- Elysées avec cette légende : « Ici l'on soigne, l'on saigne, l'on vend des teignes, on loue des étalons et on prête des sacs. » Les Memorie de Longo sont tout peuplés de ces proflls baroques.
78 VENISE AU XVIIl^ SIÈCLE
enfouies en des endroits perdus voient surgir des bandes joyeuses de beaux messieurs et belles dames, qui s'emparent du silence et des enfants, accaparent toutes les chaises, s'éventent, gesticulent, rient, courent après les bêtes de la basse-cour. L'automne est venu : on s'en moque. Le Grand Conseil se réunit : on n'y va pas. La neige tombe à flocons pressés : on demeure. Il n'y a plus qu'un chanoine, qu'une bossue, qu'un cacochyme, qu'un pauvre visage fait « comme une dénonciation secrète » : avec eux on joue l'opéra devant le podestat de Gambellara, qui au milieu de la représentation, s'effondre avec l'estrade de bois que sa dignité avait exigée S
Plaisir champêtre ! Amusement pastoral ! Idylles en moire blanche ! Jeux de cartes sur le tapis de l'herbe ! Entretiens du Bel-âge dessus trois marches de marbre rose ! Scènes agrestes où le feuillege sert de rideau, les fleurs de rampe, et les nuages de manteau d'Arlequin ! Autour, le ciel a la nuance d'une étoffe de soie ; de l'horizon accourent des parfums sur l'aile des zéphyrs; des paniers de bouquets se suspendent aux arceaux de verdure ; des jets d'eau s'élancent des fontaines ; des feux d'artifice éteignent les étoiles ; les paons font la roue ; le soleil resplendit comme une apothéose. Et c'est ainsi, toujours... Oh! se taire !
Se taire, fuir ce tumulte, ne plus dire, et ne plus rire surtout ! Cela : s'étendre avec la paresse sous les arbres, se reposer des guitares chez les cigales, se consoler des hommes par les choses, et mordiller une herbe, et considérer une coccinelle au bout de
* LoNGOj Memorie, II, p. 142.
cette herbe, et regarder la cime, et écouter le vent, et causer avec l'oiubre : qui serait si rustique pour forniuU'r ce vœu? Le comte Gasparo Gozzi peul-èlre, qui eu une lettre de délicieuse bonhomie priait son ami Seghezzi en sa maison des champs', ou le poète Antonio Lamberti encore, à qui l'on doit de si belles strophes sur la campagne l'hiver". Mais Antonio Lamberti était un poète, et le comte Gasparo Gozzi était un autre poè'te, qui se contentait de livres si vieux que les vers même n'en voulaient plus. Eux non. Eux ne connaissent pas l'écœurement du plaisir. Eux n'éprouvent pas la lassitude de la joie. Eux ne souffrent pas de cette gaîté sans armistice. Ils peuvent être fatigués de vaincre : ils ne sont pas fatigués de
* «... Quand vous arriverez, dix ou douze rossignols cachés daas une haie vous souhaiteront la première bienvenue, et jamais vous n'entendrez des gosiers plus suaves. Je serai sur le seuil, et je courrai à votre approche, les bras tendus, chantant un Alléluia. Vous serez tout de suite escorté de chapons, canards, poules et poulets d"Inde, qui ainsi que des paons vous loront la roue autour. Peut-être que ça vous ennuiera, mais il faudra prendre patience, parce qu'il serait impossible à ces bètes de ne point venir vous déclarer qu'elles vous sont obéissantes et fidèles, et que pour vous... elles se laisseront bouillir, embrocher, couper en pièces et en morceaux. La condottiere de cette armée est une petite paysanne boitillante, la meilleure pâte qui soit au monde... Le boire est d'un vin coloré comme les rubis, qui en un clin d'œil, et à peine avalé, va du cou à la vessie, et puis par terre. Nous avons du pain blanc comme la neige dont les flocons viennent de tomber, mais surtout une telle allégresse de cœur che non si canta sempre, perché la voce manca piii presto délia contenlezza. » Gasi'.\uo Gozzi, Opère, XIII, p. 146.
* Par che più vita non la gabia, è vero, Aromo che non è fatto per amarla.
Ma quel che l'ama con un cuor sincero Anca nel so riposo el sa trovarla Sempre l'istessa a esercitar l'impero, Elo la vede in tutto, e la ghc parla Ne' venti, ne la neve e ne la piova,
E forse assae più grande el la ritrova.
Collezione délie migliori Opère scritte in dialello veneziano, § III, p. 6.
80 VENISE AU XVIIl" SIÈCLE
jouir. Tout ce qu'ils possèdent de forces, de facultés, d'énergies, c'est à se divertir qu'ils l'emploient. Ils tirent sans une défaillance l'escarpolette du Passetemps. Ils ne s'ennuient jamais de s'amuser toujours. Et ayant vécu neuf mois d'une fête continuelle, au lieu de se reposer, au lieu de se restaurer à la campagne, ils mènent avec eux cette fête à la campagne. Ainsi que la foi, la fête a ses héros. Ils sont les héros de la fête. Ils sont si robustes encore, si allants, si en train qu'on ne s'aperçoit cependant pas qu'ils en deviennent jamais les martyrs.