‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 6 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. Les religieuses et les courtisanesjadis. — Les femmes aujourd'hui.

— Elles sont au centre de ce moment de fête. — Leur émancipation. — Leurs modes et leurs mœurs. — Leur influence. — Leur grâce, leur gaîté, leur babil, leur espièglerie, leur gourmandise, leur tumulte. — Leur culture. — Giustina Renier-Michiel, Marina Benzon, Cornelia Gritti, Cecilia Tron, Isabella Albrizzi.

IL L'amour. — Sa nuance et son charme. — Il est l'amour enfant.

— Comment il s'émeut et il rit dans les petites chansons contemporaines. — Gomment il possède l'essaim des Vénitiennes aimeuses.

— Ses grâces et ses ris. — Ses caresses et ses caprices. — Ses jeux. — L'histoire sentimentale de Venise : enlèvements, grilles forcées, aventures de casini et de couvent, parties galantes, embarquements pour Cythère. — Caro ti! — La sensualité fine et la volupté tendre. — La Zulietta de Jean-Jacques.

m. Le sigisbée. — Chez Donna Eularia. — Le rôle du cavalier servant. — Sa nécessité sociale. — Ses devoirs. — Ses privilèges. — Menus suffrages et soins galants. — Que la servitude est un hommage à la Vénus Ouranienne. — A Venise chacune a son sigisbée.

— Et môme deux.

A Venise, république d'hommes, dont la robuste histoire est toute masculine, jadis les femmes comptaient à peine.

Il n'y avait pour compter que ces belles religieuses, chez qui Louis XIV allait rechercher des espionnes, et que ces illustres courtisanes à la chevelure fauve

82 tTNISE AU XVIII'' SIÈCLE

comme une voile de bragozzo, qu'enseignait TArétin, que peignait le Véronèse, et dont le xvi'' siècle distribuait au voyageur la liste imprimée, enrichie de l'adresse et du prixV Aujourd'hui les femmes triomphent. Elles sont le centre de ce moment d'amour. Elles mènent les chœurs de cette fête heureuse. Elles brillent au sommet de cette société « au sang si doux », qui s'est efféminée et attendrie, et comme Hercule file aux genoux d'Omphale.

Les courtisanes sont tombées au rang de filles de joie". A mesure que le siècle s'avance, les religieuses voient leur prestige s'évanouir et leur cercle se restreindre : petites béguines à l'horizon borné par le confessionnal, dont un caniche et des bonbons font les délices, de qui la messe et le sermon sont les histoires, à qui le choix d'un prédicateur enlève le sommeil ^. Aujourd'hui, il n'y a plus besoin de prendre le voile pour naître au siècle. Il n'y a plus même besoin de se faire courtisane. Les zentildonne sont libres comme l'air.

* Questo si è il catalogo di tutte le principal et più honorate corlif/iatie di Venetia, il nome loro, et il nome délie loro pieze, et le stanlie ove loro habitano, e di piii ancora vi narrala contrata ove sono le loro stantie, et eliam il numéro de H dinari che hanno da pagar quelli geniilhomini, et al che desiderano entrar nella sua gratia, Venise, 1347. — Diana, dite la Fouine, au Rio délia Fornasa, pieza la mare, coûtait deux écus. Paolina, fille Canevo, à S. Lucia, pieza una so massera, en coûtait trente. — Orford, Leggie memorie venele sulla prostituzione.

' « Ces fameuses courtisanes, qui recevaient autrefois la noblesse chez elles, qui attiraient les étrangers, qui entraient dans toutes les intrigues, et donnaient souvent des connaissances utiles, n'existent plus aujourd'hui. » Bernis, Mémoires, p. 421.

^ « Il en résulta que ces parloirs, qui, il n'y a pas même un demisiècle, pouvaient se comparer à des palais enchantés, ne contenaient plus à notre temps que de pieuses et niaises petites nonnes. » Lam- BERTi, Fulin, Studi, p. 151.

Sorties de la pénombre, descendues des hauts patins et des préjugés vénérables, elles disent et font tout ce qu'elles veulent. Elles remplissent l'espace. On les trouve partout, et non seulement « où sont les jalousies et les coussins sur les balcons », mais sous les arcades, mais dans les jardins, mais dans les casini, mais dans les cafés, où à peine, lui a-t-elle été présentée, la Teotochi-Albrizzi veut conduire jyjme Yigjie-Lebrun '. Autour de chaque manifestation de la vie, elles éparpillent leurs groupes menus, auxquels la pointe du tricorne, le bec du masque, le bout de l'éventail et du soulier mettent des angles vifs '. Elles sont myriade. Elles font un bruit de jupe sur les dalles. Elles portent galamment de petits tricornes sur Toreille. Elles portent des mules blanches, de gros paniers bouffants, des mouches assassines, des robes de faille passementée d'or, d'où émerge l'impertinence d'un pied curieux. Elles attachent leurs bas de jarretières où une devise d'amour française a brodé ses lettres d'or. Elles se coifïent de ce souple zendaletto de dentelle noire, qui s'enroule autour de la taille, des épaules, du sourire, souligne la llamme des yeux ou la dérobe, découvre au vol une bouche de cerise ou un sein, se plie à tous les caprices, ajoute à toutes les grâces, avive toutes les beautés,

* « M. Denon me présenta à son amie, M™» Marini, qui a depuis épousé le comte Albrizzi. Elle était aimable et spirituelle. Le soir môme elle me proposa de me mener au café, ce qui me surprit un peu, ne connaissant pas l'usage du pays. » M™» Vigée-Lebrun, Souve^ nirs, p. 246.

* « Les femmes les plus retirées... ont l'habitude de se présenter au public avec un tel brio, de telles façons, de telles attitudes et de tels desseins che in qualche modo no7i rispanniano al virile sesso la penetrazione de' sensi. «Grteschi, Sulle passioni, i costumie i modi di vivere de Venezani, p. 14.

84 VENISE AU XYIII*^ SIKCLE

et semble à la comtesse Wynne de Rosemberg la ceinture de Vénus. Dessous, elles sont blanches « comme des feuilles de rose pâle ». Elles sont osées, rieuses, bavardes, et aussi folles que ces demoiselles Wider, qui se mettaient sept après Mozart pour le jeter bas de sa chaise ^ ; et aussi téméraires que cette Caterina Bonlini, patricienne, qui au Carnaval de 1756, « entraînée par un brio juvénile et une condescendance exubérante », voulait absolument essayer son adresse sur la corde tendue d'un funambule^. Au clair de la lune, sur la Piazza, le vieux Gozzi observe leurs mœurs singulières, et Ballarini regarde galoper leur tumulte « en petite mule, corset et cotillon court ».

« Porcelaine fine ! » disait d'elles le prince de Danemark.

On ne sait quel dieu malicieux les agite. Rien ne les empêche. Aucun scrupule ne les retient. Il n'y a que la Poupée de France en Merceria, à laquelle elles témoignent du respect. Elles furètent jusque dans l'arche trois fois sainte de la politique. Elles guignent jusqu'à travers les fentes de la loge des francsmaçons. « Non, s'écrie Corallina, ce n'est pas curiosité, mais enragée volonté de savoir \ » Où est le temps qu'Addison louait l'exactitude vénitienne à garder le secret, et l'attribuait à la réserve des patriciens vis-à-

1 « Dis à M. Jean que les perles Wiiler parlent toujours de lui, surtout M"» Catherine, et disent qu'il faut qu'il vienne bientôt à Venise pour ïatlacca, c'est-à-dire être jeté par terre, afin de devenir- un vrai Vénitien. Elles ont voulu me le faire à moi aussi, et s'y sont mises toutes les sept, et pourtant elles n'ont pas réussi à me jeter par terre... » Lettres de Mozart, trad. Gurzon, p. 30.

' Gradexigo, Malamani, Il Carnovale, p. 682.

• GoLDONi, Le Donne Curiose.

LKS FIÎMMES, l'aMOUH KT LK CAVALIER SERVANT 85

vis tic leurs femmes? Maintenant leurs femmes savent tout, de même qu'elles peuvent tout. Elles font des sysli'mt'set des lois, nomment des Correcteurs, intriguent au café, au lit, jus(jue « sur le bidet ^ ». Elles exercent un pouvoir si absolu qu'il obtient du Magistrat l'exil d'une modiste, ou pour le cavalier qui à la villa les a bien servies de nouvelles, une cliaire à Padoue de professeur de droit". « Depuis six ans, écrit l'aiibé de Bernis, les zentildonne ont acquis une grande influence sur les affaires^. » « S'il y a quoique gros procès à juger, ajoute Ange Goudar, il y a toujours quatre à cinq femmes cachées derrière les robes des juges*. » « A l'heure qu'il est, soupire douloureusement le Pantalon de Goldoni, quand on veut obtenir quelque grâce, il faut qu'on se recommande à une femme. Qui leur soupire autour d'un côté, qui de l'autre s'agenouille devant elles, qui leur tend la soucoupe, qui leur ramasse le mouchoir, qui leur sert de secrétaire, qui de valet de chambre, qui les parfume, qui les assiste, qui les évente. Le sexe triomphe, et les hommes sont réduits au rang d'esclaves enchaînés *. » Elles ne pèsent pas une once. Elles ne se fixent jamais. Elles ont sept esprits dans le corps. Il est plus malaisé de les garder qu'un sac de puces*. Elles

* Le parla de politica Al casin, al cafo.

Sul Icto e sul bidè..

Barb.vro. Malamani, Il Setlecento, I, p. 54.

* FoRCELLiN'i, Letlere, p. 325.

' Mémoires, p. 421.

* Plan de Réforme, p. 59.

" Goldoni, Le Femmine Puntigliose, II, 14.

' Le done g'ha sele spiriti in corpo... Xe piii difficile a far la guardia a' nafemina che a un saco de pulesi... Proverbes vénitiens.

86 VENISE AU XVIir SIECLE

donnent beaucoup de fil à retordre à l'Inquisiteur. En vain, l'Inquisiteur perquisitionne-t-il leurs papiers, coniisque-t-il leurs livres, ferme-t-il leurs petites maisons, les confîne-t-il dans leurs palais, leur mande-t-il par leurs fils parvenus à l'âge d'homme de se tenir tranquilles, elles lui tirent la langue. Elles s'en moquent pas mal. Les lois somptuaires les assomment. « Ils finiront par nous vouloir à la maison, même à la cuisine, avec la lampe à huile, à ravauder des jupes et des casaques, ces nouveaux Lycurgues, ces Solons ^ » Elles sont friandes, gourmandes, intrépides, gracieuses et jolies à croquera Quand elles entendent un coup d'arquebuse, elles se bouchent les oreilles. Dans la foule, quand on les pince, elles crient; mais, si on les chatouille, elles rient, toute bonne humeur et bonne volonté. Et quelqu'un, s'étant avisé de disséquer le cerveau de Tune d'elles, y trouva un jeu de cartes, des portraits en miniature de galants, un morceau de l'habit d'Arlequin, des notes de fournisseurs en souffrance, et une montre qui battait la breloque^.

Hier encore, au temps de la jeunesse de Baffo, poète lubrique, une coutume barbare les traitait en esclaves d'Orient, les enfermait dans le gynécée, oii

* I finira po' col volerne in casa Anzi, anzi in cusina

Co la lume da ogio

A cuser canevazze,

A taconar le vesle e i gabanonî,

A sti novi Licurglii, a sti Soloni.

Barbaro, Raccolta di poésie in dialelto veneziano, p. 125.

* « Le sexe est à Venise d'une beauté rare, » dit Young.

^ Il y trouve aussi des théâtres, des promenades, des salles do bal, des cabinets et casini. — Diario Veneto, 3 février 1763.

^ES FEMMES, l'aMOUR ET LE CAVALIER SERVANT 87

le soupçon les surveillait et les conservait comme des châsses. Il n'était pas question de les visiter, de les courtiser, de monter on gondole avec elles, de les rencontrer autre part qu'à l'église ; et leur donner un pinçon faisait toute une histoire*. Elles égrenaient leur chapelet, elles s'effrayaient du Follet et de l'Ogre, elles faisaient mille signes de croix avant de monter dans leur lit. Aujourd'hui que la malice leur est venue, leurs scapulaires sont des croix de diamants, et leurs livres dévots servent aux papillotes. Qui veut les voir peut les voir. C'est même l'agrément de leur commerce qui rend le séjour de Venise « agréable à l'étranger. » Un masque sur le front, deux ou trois sigisbées à leurs flancs, elles s'échappent, s'évadent, s'enfuient en gondole après l'opéra, passent dehors les nuits % reçoivent des hommes à leur ruelle, accueillent des inconnus à leur jeu, apostrophent tout de go le domino rose soutaché d'argent qu'elles ont avisé sur la Piazza : « 0 masque, s'écrient-elles, à votre air qui surpasse celui de nos cavaliers, nous avons reconnu, mon amie et moi, que vous êtes un étranger^. » Ravis de leur tendresse rieuse, l'Electeur palatin, le duc de Mecldembourg, le roi de Bavière

* E gran sorte giera '1 darghe Iq tel c... un pizzegon.

Baffo, Raccolta universale délie opère, IV, p. 42.

* a A l'heure où nous quillions la place de Saint-Marc, c'est-à-dire à trois ou quatre heures de nuit, y arrivaient les dames en tête-àtète avec leurs soupirants. Elles passent ici toute la nuit en promenades, coupées par des courses en gondole, et ne rentrent chez elles, les jours de lete, qu'après avoir ouï la messe. » Groslev, op. cit., p. 13.

- Elles ajoutent : « Nous serons charmées de vous entretenir, et vuus nous ferez plaisir de faire un tour de place avec nous. » Pôllnitz, Lettres et Mémoires, II, p. 108.

88 VENISE AU XVIir SIECLE

Maximilien II. le roi de Norwège Frédéric IV commandent à la Rosalba leurs miniatures. Et en tableautins imprévus, Pietro Longhi dit leurs poses, leurs gestes, leurs mines, toutes leurs intimités.

Elles se montrent sans compliment. Elles s'expriment avec une simplicité charmante. Elles racontent tout ce qui leur passe par la tête, et on leur répond sur le même ton. « Ah! écrivait à la Renier- Michiel le vieux poète ossianesque Cesarotti, si j'avais pu vous connaître à temps, quelle belle descendanceM » « Petites joies », « petits morceaux de roi », dit d'elles la chanson : pour célébrer leur charme sémillant, où un grain de caprice s'est posé, le dialecte invente des diminutifs aussi intraduisibles qu'adorables*.

Une souris blanche qui trottine, c'est leur imagination légère. Elles promènent à la ronde un œil fripon. Elles se dépêchent d'aller vite pour rattraper le temps perdu. En passant, elles cueillent une petite messe à l'église comme un moineau pique une miette sur un chemin. Elles sont des modes fugitifs de l'être en soie à fleurettes et mille raies. Elles sont de potites âmes fragiles et diaphanes comme ces choses irisées qu'au bout de sa canne souffle un verrier de Murano. Elles ne sont que frimousse, risette, agacerie, fanfiole. C'est la douce Renier-Michiel qu'à Rome, où elle montrait sa robe blanche sous une guirlande de roses, on appelait « la petite Vénus vénitienne ». C'est la folle ^larinaQuerini-Benzon, toute espièglerie

' Malamani, Giustina Renier-Michiel, i suoi amici, il suo tempo, p. 79. — Cesarotti, Cento lettere inédite a Giustina Renier-Michiel f pub. par Malamani.

* Morbin, sestin, cocola, etc.

LES FEMMES, l' AMOUR ET LE CAVALIER SERVANT 89

et volupté \ qui avant de mourir eut le temps d'unir la main de Byron à celle de laGuiccioli. C'est l'alerte Cornelia Gritti, qui mettait Baffo hors de sens, et dont Frugoni chanta la hanche souple,

Sogno il bel fîanco in suo giaccr vezzoso...

L'austère Parini se rappelait avec un soupir de Cecilia Tron, prodigue d'elle-même". Et Ugo Foscolo aima « la sage Isabella », « la divine Isabella », cette fille de l'Hellade émigrée à Venise, dont M""" Yigée- Lebrun nous a laissé la ravissante image, et dont le salon servit à l'Europe de rendez-vous ^

Non ; nullement lettrées ; à peine « enfarinées de littérature » comme dit d'elles l'abbé Chiari, mais si éveillées qu'un amoureux leur apprendrait en un tour de main l'alphabet. Ecrivant à leurs amis des lettres de cuisinière; se racontant entre elles le détail de leurs rêves et les douleurs de leurs couches ; se plaignant des inconvénients du corset et de l'incurie des domestiques, « qui lorsqu'un hôte de la maison leur demande du chocolat, la plupart du temps ne l'apportent pas, ou s'en tirent avec un méchant café *; » mais si promptes, mais si enjouées ; et étourdies comme un pre-

* Molmenti, Galanterie eSalotliveneziani. — Stendhal, quila connut vieille femme, écrivait d'elle : « Les plus brillants salons de Paris sont bien insipides et bien secs comparés à la société de M"» Bonzon. »

* Molmenti, Un Maldicente, p. 347. — Un jour qu'elle avait loué à un étranger sa loge au théâtre, une épigramme courut Venise, qui l'accusait de vendre sa loge plus cher que sa personne. « C'est vrai, répondit-elle, car celle-ci, à l'occasion, je la donne. »

^ Malamani, hahella Teotochi-Albrizzi, i suoi amici, il suo tempo. • — Foscolo, Lettere a Isabella Teolochi-Alôrizzi, publiées par Ghiarini.

* Occioni-Bonaffons, Ui un Epistulario femininile, p. 8o9.

mier coup de matines. Composant, lorsqu'elles se mêlent d'avoir de l'esprit, des choses d'un tour si pâle — les vers de la Gritti, les Ritratti de l'Albrizzi, les Feste veiieziane de la Michiel — mais toute nature; unissant un brio endiablé à une candeur d'enfant ; trempées de douces mélancolies ; et n'ayant jamais su faire au monde de leurs dix doigts que des caresses.

Elles ont été bergères d'Arcadie. Elles ont été chantées par des poètes, servies par des princes, aimées par un siècle. Elles ont réuni autour de leur grâce écervelée une dissipation spirituelle et un monde fantasque. Elles ont encadré l'instant rapide de perles, d'escarboucles et de roses. Elles ont jeté aux échos de la nuit les trilles de leur éclat de rire, usé leurs mules sur le marbre du Liston, charmé une société charmante. Et elles ont beaucoup dit : « Mani in casa, à bas les pattes !... »

Et puis, soit qu'elles aient abdiqué toute résistance, soit que la mort les ait cueillies, les chères petites voix se sont tues...

L'amour! Il semble bien qu'il ait été leur soin le plus constant.

« On dirait que les Vénitiens aient deux âmes, écrivait la Renier-Michiel, l'une pour rire, l'autre pour pleurer : la mienne est principalement pour aimer ^ » Et de fait, comme la Renier-Michiel, elles ont principalement une âme pour aimer. A leur montre, il n'est que l'heure du berger fidèlement marquée. Leur rêve

* Malamani, op. e.

embarque chaque fois pour Cythère. Et à toutes les pages de leur histoire, deux colombes se becquètent comme au billot de visite du vieux doge Manin.

L'amour' C'est le dieu-enfant; l'Éros gamin, nu comme un polisson de la Rive; l'amour à l'antique, ainsi que les Grecs d'Ionie, ainsi qu'Horace l'entendaient; un amour vif, tendre, jouissant, successif et oublieux, l'âme n'y étant que pour orner les sens, les délasser et leur sourire, non pour les torturer de scrupules et de remords ; un amour qui n'a rien de romantique, ni de fatal: qui ignore aussi bien le sentiment de l'angoisse que celui de la pudeur; auquel le domaine de l'au-delà échappe, et pour qui le mal ne semble point avenu. Il ne s'appesantit pas : il s'envole. Il ne dure pas : il recommence. Il ne se pose que le temps d'un baiser. Il est ce qui passe, le caprice furtif, l'illusion diaprée, le frisson à fleur d'âme et à fleur de peau, la brève excitation charmeresse et tisseuse de bonheurs, qui porte à son regard la jeunesse du désira

On l'entend qui pleure dans ces arie di batello en mineur, jaillissant des nuits passionnées et étreignant l'âme jusqu'à la pâmoison. On l'entend qui rit dans la grâce de ces satires légères — madrigaux, badinages, oarystis de l'Anthologie vénitienne — oii toute une douceur d'aimer qui est morte demeure emprisonnée-. Et on l'entend qui chante dans ces canzonette ailées, petites-filles des vieilles ^ms^mmne, s'envolant

* Sainte-Bouve, Premiers Lundis, II, p. 209.

* Marcantonio Sorzi, Giovanni Pozzobon, Giacomo Mazzolà, Lodovico Pastô, Franccsco Gritli, surtout Antonio Lambcrli. — Sur quelques-uns de CCS poètes, voir : Giusoppe Ferrari, De la Littérature populaire en Italie ; Enrico Gastelnuovo, Dçlla Poesia vernacola veneziana.

92 VENISE AU XVIir SIECLE

de bouche en bouche par les canaux. Ses étreintes fugaces, ses caresses frileuses, ses colères menues, ses dépits passagers, ses émois ravissants, tout son génie ténu s'épanouit dans ces strophes agiles. Sylvie et Philhs, iiucieta et Lilla, Nina et Ninetta sont les frêles héroïnes de cet empire exquis. On chante leur grâce morbinosa^ leur clin d'œil assassin, « leur sein d'albâtre fin sur le tour travaillé ». On chante : « Lucieta, careta, tu es un museau à baisers ! » On chante : « Dire non, c'est des subtilités! » On chante : a — Mo via, dime dé si — Mia cocoleta ! » On chante : « — Je n'ai jamais vu qu'on perdît — Pour un baiser sa joue ! » Et on chante : « Tu veux avoir un museau 011 l'on meure dessus, tu veux être toute grâce et beauté..., et puis, à bas les pattes!... et puis, se refréner ^ ! »

Dans la petite gondole où le garçon l'a menée, de plaisir la blondinette s'est endormie. Elle dort appuyée sur son bras, et au rythme de la barque berceuse, s'éveille, puis se rendort. La lune brille sous un nuage. La brise qui souffle soulève sa guimpe. Lui la regarde, et de la regarder, il sent au cœur une envie, une douceur, une sorte de contentement qu'il ne peut dire. Mais ennuyé de ce trop long dormir, il s'est glissé en tapinois. Et, Dieu ! les belles choses qu'il a dites, les belles choses qu'il a faites- !...

Nina, Ninette, elle était si jolie, quand un petit

•» Coliezione délie mir/Uori Opère scrilte in dialelto veneziano. — Raccolta di poésie in dialelto veneziano d'ogni secolo. — Malamani, Il Sellecenlo a Venezia. La Musa popolare.

- La Biondina in gondolella. Elle fut écrite par Antonio Lamberti pour la Marina Benzon sur une musique de Mayer. On la chante encore par les canaux de Venise.

LF.S FEMMKS, L AAKHJR KT LK CAVALIKK SKHVANT 03

goûter sui'lisait à son bonheur. Elle allait revêtue de sa grâce, et les Amours, les Plaisirs et les Ris monlaiciit en jouant sur son lit. Nina, Ninette, tu étais si jolie! Que les temps sont cliangés. Ninette est riche. Ninette a des tapis de Perse et des argenteries de Germain. Tout ce que vous avez, Madame ! Et un pavillon pour lacampagne, et des perles, et des rubis, et un homme grave et gros qui se tient à votre porte. Hélas ! il semble que son méchant visage ait mis en fuite les lutins d'une fois. Et ces franges, ces fanfreluciies, ces dentelles, et tant d'étoffe, de broderie, de fourrure, que vous conservez dans des coffres, ettoute cette pompe qui fait de vous une déesse, excuse-moi, Ninette, ne vaut pas une paire de baisers de ton premier printemps^ !

« Je vais pensant, Nonola, à ce qu'Amour ferait si Amour te voyait : n'est-ce pas une belle pensée ? — Je parie, moi, qu'il resterait ravi, et qu'ensuite il dirait : Celle-ci, qui est-elle? — Ainsi dirait Amour, Nonola, et puis tout beau, ce fou d'enfant sen irait te baiser. — D'abord la main, et puis un bras, et puis il ferait une moue, et puis le petit fourbe tout doux, tout doucement — Irait s'accrocher plus en haut, et plus en haut encore, s'écriant : Celle-ci énamoure môme l'Amour ! — Et comme les enfants, il n'aurait plus de cesse; il attraperait un œil, la bouche, et puis qui sait? — Et toi, dépitée, tu le malmènerais, tu lui dirais : Petit, tiens-toi tran(|uille, sois sage ! — Mais lui, comme les enfants, à demi morfondu, dedans tes beaux cheveux tout entier disparu, — En pleurant, en parlant ferait tant de caresses qu'à la fin il

* El li e el vu ck- Lamberti.

94 VENISE AU XV m' SIÈCLE

t'entendrait lui dire: Viens ici, mon grcdin M... » Encadrant ces scènes légères, c'est le paysage de nacre, l'aube qui s'éveille au Lido, la mer qui tremble à la lumière, les cheminées qui se dorent au soleil, ou bien la lune, qui raie l'ombre d'argent, s'amuse entre les myrtes, et fait de l'eau un autre ciel.

* Vado pensando, nonola,

Quelo che amor façesse

Quando che'l te vedesse :

No xelo un bel pensier ?

Mi ghe scometerave

Ghe'l restaria incantà

E che dopo el dirave :

Sta dona che xe quà ?

Cussi el dirave, nonola,

E po dopo bel belo

Quel mato de putèlo

Te vegnefia a basar Prima la man. po un brazzo,

E po el fana un sestin, ' E po dopo el furbazzo

A. pian, a pian pianin L'anderta rampegandose

Più in su, più in suso ancora,

Dixendo : la inamora

Gostïa Fisteso Amor.

E no'l staiîa più quieto,

Come i putèli fa :

El chiaparia un ochieto

La boca, e po... chi sàî E ti po, disgustandote,

Ti lo manazzaressi :

Putèlo, ti diressi,

Sta quieto, via, sii bon.

Elu come i putèli.

Mezo mortificà.

In quel to bei caveli

Tuto quanto imbautà.

Parlandote, pianzendote,

Tanti sesti el faria.

Che al fin te sentiria

Dirghe : vien quà, baron...

El pensier de Lamberti.

LF.S FEMMES, l'aMOUR ET LE CAVALIER SERVANT 95

Un tel amour possède les contemporaines de la douce Giustina. Il n'est plus passion, mais grâce, mais jeu, mais jolie habitude de la vie. Il ne sert plus rcii{'r^''ique Vénus à la majesté de déesse, mais la jeune dame au miroir qu'évoquait la Rosalba. Il va, d'un pas de menuet au-devant de la troupe de ces aimeuses. C'est lui qui d'un pouce leste modela leur chair mignonne; lui (jui Fa trouée de fossettes ; lui qui retrousse le coin de leur lèvre et le bout de leur jupe ; lui qui les anime et les emplit; lui qui entretient de ses alertes ou de ses extases leur oisiveté nonchalante, et lui qui peuple le ciel de leur rêve et le ciel de leur lit de ces essaims de Cupidons qui ressemblent à des anges. Sans lui, elles ne trouveraient aucune saveur à la vie. Elles n'auraient aucune raison d'être au monde. Elles restei'aient désemparées sous une arcade. Il faut à leur essor son équipage et ses manèges, sa cajolerie et son montant, son aile avec son aiguillon. Elles n'ont point honte d'aimer, et de le dire au monde. Elles sont d'une ville et d'un pays oii l'amour n'est pas faiblesse, puérilité, inconvenance, mais la chose naturelle, la piété commune, la loi évidente et sacrée, si douce (ju'elle appelle la sympathie et qu'elle commande le respect^ Elles sont apprivoisées. Elles ont vu le diable en face et ne l'ont pas trouvé vilain. Toute agacerie, elles sont encore toute langueur*.

1 M">« Vigée-Lebrun et le baron Denon s'étant égarés de nuit au cimetière, deux; soldats oublient de crier qui vive. « Ils nous pri. rent sans doute pour deux amants, ce qui est toujours fort respecté en Italie. » M™» Vigée-Lebhcn, Souvenirs, p. 2o0. — Une fille écrit à son galant ; tombée malade, elle laisse la lettre interrompue ; tout simplement la mère la termine : « Finisc/io la lelera io délia mia figlia, la quale non hano potuto andar havanti per un gran maie... » Gasp.vko Gozzi, Opère, XlJl, p. 150.

• « Messaline sentimentali », dit d'elles un poète contemporain.

96 VENISE AU XVllf SIECLE

Elles sont amollies comme des colombes qui roucoulent. Elles sont félines comme des chattes pelotonnées. Passionnément sensuelles, ellesprêtent à cette sensualité heureuse toute la grâce et tout l'esprit qu'elle comporte. On ne sait quel souffle d'innocence s'exhale de leur cœur enfantin. Une suavité exquise fond leur petit être consentant. Elles versent des larmes de délices. Elles en arrachent au monde. Et grâce à leur tendresse docile, Venise plonge dans la volupté comme elle plongeait dans la mer.

Qui dira l'histoire galante de cette heure amoureuse, où il semble que chaque gondole emporte une aventure, et que chaque fehe laisse tomber sur une étreinte les plis noirs de son rideau? Indifférents ou secrets, les gondoliers n'ont rien trahi des idylles qu'ils ont menées; ils n'ont rien dit des escapades, escalades, enlèvements, grilles forcées, et mille et un romans à échelles de corde et fausses clés, dont ils furent les complices et serviteurs fidèles. Voga ! leur disait-on. Et ayant craché dans l'eau, la main sur l'aviron, ils voguaient en silence, emmenant vers l'oubli le mystère oscillant du frêle cercueil d'amour.

Ancilla se montre au Président de Brosses « déguisée en Vénus de Médicis * ». Travestie en cavalier, la religieuse de Murano rejoint Casanova sous la statue du GoUeone. Deux abbesses s'attaquent à coups de poignard pour l'abbé de Pomponne. Zulietta tient sur sa table de toilette une paire de pistolets : « Ah ! ah ! s'écrie Jean-Jacques, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique " ! » Sur la barque rapide, Giusti-

* « Et aussi parfaite en tout point, » ajoute le Président. - Rousseau, Confessions, livre VII.

LES FEMMKS, l'aAIOUU ET LE CAVALIER SERVANT 97

niana Gussoni, la fiancée de dix-huit ans d'un 3I.occnip:o, s'enfuit avec le jeune comte de Tassis\ Dans le couvent où elle est enfermée, et « auquel Dieu ne l'inspira jamais », Maria da Riva se donne au comte de FrouUay, ambassadeur de France ". La zentildonna Angela Tiepolo « petite, délicate, charmante, blanche comme la neige, avec deux yeux languissamment doux, et deux fossettes ornant ses joues pareilles aux roses » entraîne en un tourbillon de plaisirs Lorenzo Da Ponte, jeune abbé frais émoulu du séminaire, qui n'avait pour lui, avec un peu d'esprit, « qu'une âme poétique et italienne^. » En face de son palais, oii à une fenêtre il griffonne des vers, le comte Carlo Gozzi, officier adolescent, avise une nouvelle mariée, qui coud en chantant ; « son sein marquait de la verdeur; ses bras étaient rondelets et ses mains très belles ; un ruban ponceau entourait son front, et il finissait par un nœud derrière ses cheveux qu'elle avait épais et fort longs ; » il lui sourit, elle lui répond ; l'intrigue se noue, et quelques semaines plus tard, un jour de juin d'une limpidité sans égale, oii l'amoureux a embarqué « sa petite idole vêtue avec une admirable négligence d'un manteau couleur de rose » là-bas, dans quelque île, « un mélange de pudeur, de transports, de soupirs, de ravissements inexprimables » met fin à un vertueux et trop long platonisme \ Parties fines, fêtes galantes, huis-clos dans les petites

' Aldo Parcnzo, La Fuga di Giusliniana Giisson.

- Rinato FuUn, Maria da Riva, Studi.

' « Son esprit n'avait pas beaucoup de cnituro. ajoute Da Ponte, mais elle était douée d'une telle grâce dans les manières, d'une telle gaitc dans les propos, qu'elle s'insinuait dans toutes les àiues qui en restaient ravies... » D.\ Ponte, Memorie, I, p. 20 et sq.

* Carlo Gozzi, Memorie, III, p. 142 et sq.

98 VENISE AU XVm^ SIÈCLE

maisons; sérénades et pieds de grue parmi les calli sombres; chuchottis derrière l'éventail; frôlements sournois sous le masque ; mains qui se cherchent ; pieds qui se joig-nent ; bals, concerts, régals de confiture et de vin miellé; rendez-vous aux petits jardins treillissés d'or de la Zuecca ou de S. Biagio ; billets doux plies en triangle; distiques d'Horace; rimes fraîches comme des lèvres, et s'unissaut comme elles : on n'ose se risquer plus avant dans ces retraites. Que celui-là s'y aventure, qui suit sans répugnance la naïve Chloé dans la grotte des Nymphes : Nymphae faciles risere. Débauche, dévergondage, libertinage, dira-t-on? Oh! que voilà de gros mots, qu'ils sont désobligeants et malhonnêtes ! Mais une élégie de Tibulle, mais un conte de La Fontaine, mais une pastorale de Boucher, sont-ce là de vilaines choses? N'accueillent-elles pas une grâce de la vie? Ne mettent-elles pas un rayon à l'esprit? Arcadie sourieuse ! Terre peuplée de baisers ! Claires images du poète de Téos à la douce coupe du printemps ! La coulpe se réduit en fredaines. Le péché devient mignon. La corruption paraît candide. Ces ingénues créatures ne pensent pas faire du mal, en donnant au monde du plaisir, et en le partageant. Elles se montrent à l'état de nature parce qu'elles sont au degré de nature. Elles datent de TÉden au moment où il reçoit la délicieuse visite du serpent. Elles vont jusqu'à remercier Dieu des bienfaits qu'il leur donne. Telle, cette Marina Benzon qui rendait grâce à la Madone de lui avoir accordé son Beppo ^, et tels

* « 0 Dieu, j'ai là dans le cœur gravées tes façons suaves ; séducteur, qu'as-tu fait de moi? Quelle passion égale la mienne? Ah ! elle est bien compréhensible î Mon âme, qui te surpasse en quali-

encore, là-haut, dans le secret de la chambre close, Casanova et ses deux petites amies, Manette etMarton, les deux nièces enfant de M"" Orio, qui, après les ébats les plus vifs goûtés ensemble, éprouvaient le besoin d'élever leurs âmes jusqu'au Ciel*.

Caro ti! disait la Caterina Corner à son ami Piero Pesaro -. Et rion, ni l'absence, ni l'exil, ni le deuil, ni la ruine do la patrie tombée et devenue l'opprobre de l'envahisseur, n'avait pu faire oublier au proscrit de Londres la douceur de cette caresse, ni l'inflexion de cette voix. Ce petit mot d'amour, toutes l'ont prononcé. Elles l'ont prononcé avec le môme accent. D'où qu'elles viennent, quelles qu'elles soient, filles du hasard ou du Livre d'Or, ballerines ou religieuses, zentildonne ou courtisanes, elles sont sœurs par l'amour. Agitées du même dieu, elles éveillent le même désir. Le cédant à la même immodestie, elles donnent à l'heure la même nuance de tendre sensualité et de volupté fine. Les fées et les anges les ont pareillement formées de leurs mains. Leurs aventures et leurs âmes se ressemblent. Le même sentiment qu'une Zulietta inspirait à Jean-Jacques fait d'une funambule l'épouse d'un Renier, d'une fille de la rue la femme d'un Marcello, d'une fille de vettiirino la femme d'un Venier et la maîtresse d'un Pepoli.

tés? Qui possède un homme auquel on puisse te comparer ? C'est Dieu qui m'a donné ce bien, Dieu et la Madone, par moi vénérée et rappelée à chaque heure. » Molmenti, Galanterie e salotti veneziani, p. 210.

' « Nous sentîmes souvent tous trois le besoin d'élever nos âmes vers la Providence pour la remercier de la protection immédiate avec laquelle elle avait éloigné de nous tous les accidents qui auraient pu troubler la douce pais dont nous avions joui. » Casanova, Mémoires, I, p. 148.

* Molmenti, Vie privée, p. 435.

« Je la trouvai, écrit Jean-Jacques, in vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que galant... Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge étaient bordés d'un fil de soie garni de pompons couleur de rose... Je n'avais point d'idée des voluptés qui m'attendaient... Ne tâchez pas d'imaginer les charmes et les grâces de cette fille enchanteresse ; vous resteriez trop loin de la vérité; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sontmoins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s'offrit au cœur et aux sens d'un mortel \., »

Ici la morale n'a que faire. La personne maussade s'esquive en se voilant la face. Elle laisse le champ libre. Et derrière la porte fermée, montent des rires gamins.

Toutes ont leur sigisbée.

Chez Donna Claudia. Un coin de salon à consoles dorées et tablettes de lapis. Donna Claudia qui vient de se lever y pénètre. Le trouvant vide, elle se trouve seule. Elle s'ennuie. Elle bâille et s'étire. De guerre lasse, elle appelle son valet.

« Balestra ? — Illustrissime ? — Apporte-moi ce guéridon, — Voici, Illustrissime. Sa Seigneurie souhaite-t-elle autre chose ? — Non... Les visites tardent bien ce matin... Balestra? — Illustrissime ? — As-tu vu Don Alonso ? — Non, Illustrissime. — C'est tout ce que je voulais savoir, .. Ce cavalier montre

* Rousseau, Confessions, liv. VII.

LRS FEMMES, l'aMOUR ET LE CAVALIER SERVANT 101

peu (regards... 11 niosemhle qu'il va se refroidissant... Le matin il ne vient plus à l'heure prendre le chocolat... Balestra? — Illustrissime ? — Donne-moi une chaise. — Voici. — A l'heure qu'il est mon mari n'aura pas manqué d'avoir présenté ses hommages à sa dame... Qu'est-ce que tu fais là droit comme un piquet ? — J'attendais les ordres de Votre Seigneurie. — Quand je te voudrai, je saurai l'appeler. — Bien. — Rester seul m'ennuie... Balestra ?... Balestra? — Me voici, Illustrissime. — Tu ne réponds pas, imbécile?

— Je croyais que Votre Seigneurie m'avait vu... Que la peste l'étouffé! — A quelle heure mon mari estil sorti? — A treize heures. — Attends. Ne t'a-t-ilrien dit? — Rien. — Tu peux aller. C'est tout ce que je voulais savoir. — Je vais, Illustrissime. — Puisque personne ne vient, tantpis, j'irai faire une visite àDonna Virginia. . , Balestra ? —Illustrissime ? — Dis d'atteler.

— Oui, Illustrissime. — Mais aller en voiture sans un cavalier qui m'accompagne, c'est une chose qui ne se fait pas... Balestra? — Illustrissime ? — Je n'ai besoin de rien. — Votre Seigneurie n'a besoin de rien? — Non. — Votre Seigneurie ne veut pas la voiture ? — Non, t'ai-je dit.. Va au diable ! — Oh ! la folle ! — Vraiment cet Alonso est impardonnable. S'il persiste à me négliger, je mefais servir parle cavalier Asdrubal.

— Illustrissime ? — Que lediable t'emporte ! je ne t'ai pas appelé. — Une visite. — Qui ? — Don Alonso voudrait présenter ses hommages à Votre Seigneurie.

— Ane que tu es ! Le cavalier servant n'a pas besoin d'être annoncée »

Il faut regarder ce Don Alonso qui entre, s'incline,

* GoLDONi, Il Cavalière e la Dama, I, 7,

102 VENISE AU XVIlf SIÈCLE

baise la main, répand une odeur de bouquet, et jouant avec sa breloque, s'installe en souriant sur un coin de fauteuil : c'est un personnage curieux. Paré, pomponné, tiré à quatre épingles, et selon Ugo Foscolo, composé de qualités négatives; ni amant, ni ami, ni valet, mais participant de toutes ces conditions \ Don Alonso est l'acolyte obligé et le compagnon indispensable au bien-être, passe-temps, plaisir de chaque femme qui se respecte. Il est une des figures les plus en vue de l'Italie au xviif siècle. Il est le sigisbée ou cavalier servant'.

(( C'est une opinion communément répandue en Italie, écrivait Carlo Gozzi à son ami Innocenzo Massimi, que les maris ne savent pas aimer. » Carlo Gozzi disait bien. Aucun mari ne s'entend à ces soins menus et à ces délicates attentions que le bonheur d'une femme exige à chaque instant. Et d'ailleurs s'y entendrait-il qu'il serait empêché de s'en acquitter, d'abord, parce qu'existantpour son compte, il a d'autres choses à faire, et peut-être lui-même des dames à servir, ensuite parce qu'il est souverainement ridicule, déplorablement bourgeois et du dernier commun d'apparaître cousu aux jupes de sa femme ^. Alors le cavalier servant prend sa place. Et tandis que le mari est le maître imposé parle père de famille, le cavalier servant est l'ami qu'on se choisit librement.

* Foscolo, Il viaggio sentimentale cli Lorenzo Sterne, p. 143.

* Sur le sigisbéisine, voir Neri, Costumanzi e sollazzi. Molmènti, 1 cicisbei a Venezia. Marenduzzo, / cicisbri nel Setlecento, etc.

^ A Paris, Goldoni s'étonne que les femmes et les maris aillent ensemble :

A Parigi, le moglie e i mariti Vanne insierae ai teatri e ai passeggi, Per le vie, per le chiese e pei conviti.

LF.S FEMMKS, l'aMOUR ET LE CAVALIER SERVANT 103

Souvent inùiiio on se le réserve par contrat au même lilre (|ue le médecin et que le confesseur ^

Au[)r('S de la dame qui l'a distingué, le cavalier S(>rvant s'acquitte de ces petits oflices qui équivalent à des privilèges ciiarmants.

Le cavalier servant l'escorte dans ses allées et venues, la flanque comme son ombre, lui offre le bras, lui tend la main, lui porte ses gants, son moùclioir, son ombrelle, son manteau, son scaldino, son caniche ; à l'église, c'est lui qui présente à son doigt l'eau bénite, et reçoit de ses mains le livre d'heures; sur le porche du palais, à la grille de la villa, c'est lui qui appelle le barcarol ou l'estafier; partout c'est lui qui la conduit : àla promenade, au spectacle, au café, au jeu, dans les assemblées. Si à la table de pharaon elle a perdu son dernier sequin, voici sa bourse prête; si en course de visites, elle a oublié ses billets, il en tient dans sa poche de gravés'; si dans la rue ou dans le monde, quelqu'un s'avise de lui manquer de respect, il remet à sa place le malotru. Au cavalier servant appartient la mission difficile de protéger la femme mariée et par conséquent délaissée, de l'entourer, delaconseiller, delà défendre contre elle-même, et contre les autres, de chasser les mouches de sa pré-

* GosTANTiNi, Lettere critiche, III, p. 105. Cicisbei aile mogli per patto .

* « Lo chevalier de Malte Sacramozo, aimable, instruit, grand voyageur, que j'avais connu en Hollande et à Paris, a bien voulu me servir de cavalier servant à Venise. La première fois qu'il me fît l'honneur de m'accompagner dans mes visites, il me vit inquiète d'avoir oubUé des billets; devineriez-vous que je lui en trouvai d'imprimés en poche 1 — C'est un article de ma fonction, me dit-il; je dois aussi vous mener prendre des glaces au café, et faire un tour le soir à la place Saint-Marc ou sur le Grand Canal, qui dans les chaleurs est une promenade fort agréable. » M""» Du Boccage, op. c. p. 16:2.

104 VENISE AU XVIir SIECLE

sence, d'écarter les soucis de sa pensée, de l'entretenir de bonne humeur et de la divertir de contes.

En retour d'une servitude aussi exacte, le cavalier servantjouit d'immunités précieuses. Le cavalier servant la visite au lit, au saut du lit, à sa toilette, dans le négligé du cabinet ou du déshabillé. Il en reçoit toutes les confidences et en connaît tous les secrets. Pour le cavalier servant, il n'est rien de caché de la chère créature adorée, qui dit tout à un ami aussi discret, lui confie tout, lui montre tout, des replis de son âme aux dessous de son linge; pour lui, qui apporte le premier rayon du soleil, est son premier regard; à lui, qui apporte le premier fait du jour, va son premier sourire; elle lui appartient certainement plus qu'à son mari; elle lui appartient plus qu'à son amant. Il est rempli de tact et de réserve. Il cherche l'épingle qu'elle demande pour refermer sa guimpe, lui tient le miroir quand elle se coiffe, lui tend la boîte à poudre, la houppe, le flacon, la brosse, la patte de lièvre, le menu ustensile d'ivoire dont elle a besoin. Adroit comme une soubrette àcrocherles boutons et presser les fermoirs, il comprend sur un signe. Il mouille le bout de son doigt, saisit une mouche, et d'un doigt léger la pose à l'endroit favorable ; il sait où se place l'assassine, l'effrontée, la passionnée, la coquette, la galante» l'irrésistible, la majestueuse : la majestueuse se place au milieu du front. Quand la camériste tire les lacets de soie du corset, il presse la taille entre ses mains \ Il range le cheveu rebelle, bouffe le ruban

* Dads la Dama prudente de Goldoni. Donna Eularia dit au marquis : « Je n'ai pas l'habitude de m'iiabiller et de me déshabiller devant les cavaliers. — Oh! lui répond le marquis, c'est une chose qui se fait communément, et il n'y a pas de jour peut-être que je n'aie l'honneur de lacer quelque corset. »

sur la gorge, met un genou en terre et reçoit sur l'autre genou le joli soulier impatient dont l'attache s'est défaite. Il agrafe la jarretière, accommode à petits coups du plat de la main la jupe de brocart, passe le doigt sous le buse du corsage pour chasser le pli de la chemise. Que le mari survienne au milieu de ces occupations, le mari n'aurait garde de se fâcher; le mari ne se donnerait pas le ridicule suprême de paraître jaloux; le mari connaît combien en semblable posture la susceptibilité est déplacée; le mari est trop heureux qu'un cavalier rende à sa femme les services que lui-même rend à d'autres ; avec une modestie exquise, il s'esquive au moindre prétexte, laissant le champ libre au cavalier servant. Le cavalier servant en profite. Le cavalier servant a droit à ces menus suffrages qui ressemblent à des demi-abandons, et qui sont plus doux peut-être, qui sont plus certains en tout cas, que l'abandon total. Il ne réclame rien de plus. Il aurait mauvaise grâce à prétendre à davantage. Il ne le fera pas, s'il est bien élevé. Le cavalier servant est par essence galant homme.

Un tel commerce, né du loisir de la vie et de l'énervement des sens, exige une certaine poésie, en même temps qu'il implique une extrême volupté. Plus tendre que l'amitié, et moins banal que l'amour, il est une nuance particulière d'amitié amoureuse. Il est une forme supérieure del'amour. Il est une élégante correction de l'instinct. Il est un hommage détourné à la Vénus Ouranienne. Car si le cavalier servant et sa dame s'imposent des limites, c'est pour mieux satisfaire un plaisir délicat; ils se respectent non par devoir, mais par suprême galanterie, de telle sorte que leur privation ressemble à une jouissance, et leur

VENISE AU XVIir SIECLE

réserve équivaut à un raffinement. Jouant avec le feu, dansant sur la corde et se donnant la sensation du vertige, sans se l'avouer jamais, sans le savoir peut-être, ils entretiennent de part et d'autre un frisson de désir, qui disparaîtrait aussitôt qu'assouvi, et qu'à Venise il est surtout difficile d'éprouver. Succombant à la tentation vulgaire, ils gai vaudraient une intimité de qualité très fine ; ils rouleraient dans une joie triviale; ils échoueraient dans la satiété; de leurs propres mains ils auraient tué une félicité rare, détruit le mystère et supprimé l'infini situé derrière la suprême résistance. Lorsque Fopéra les ennuie, ils ne trouveraient rien de piquant à sauter à minuit dans une gondole, à gagner en trois quarts d'heure la terre ferme, à courir en chaise une ou deux postes, à déjeuner à l'impromptu dans un café de village et à revenir assez tôt pour écouter la première messe ^ Ils n'auraient plus de petits secrets à se dire, de délicats aveux à se faire, de tendres privautés à se permettre, d'adorables embarras à surmonter. Ils [ne goûteraient plus la saveur d'un attachement donnant du prix à la moindre liberté.

« Faites-moi croire que les ânes volent, s'écriait l'avocat milanais Costantini, mais vous ne me mettrez jamais dans la tête que deux: personnes, toutes deux fraîches et de sexe différent, puissent se témoigner tant d'assiduité des années entières sans concevoir

* « On m'assure qu"ici une jeune mariée ou autre qui s"ennuie à l'opéra, après minuit, propose à son sigisbée un plaisir piquant pour quiconque va toujours par eau; c'est de courir une poste. Aussitôt ils montent en gondole, font trois quarts de lieue pour gagner la terre, courent une poste en chaise, prennent du café, retournent à leur bateau qui les ramène au jour à la ville. L'habitude de la liberté y modère sans doute l'empressement d'en jouir. » M"* du 'BOCCAGE, op. c, p. 163.

LF.S FEMMES, l'aMOUR ET LE CAVALIER SERVANT 107

l'une pour l'autre un caprice M » Et Costantini luimôme, s'étant avisé de servir une dame de ses amies, en arriva si vite aile strette que sans l'arrivée d'une soubrette, « la servitude était accomplie ». Mais Costantini était un esprit d'une grosse santé, qui ignorait le charme des demi-teintes. Et d'ailleurs eût-il dit vrai, et« la paille et le feu ne sauraient-ils s'approcher sans que la flamme en jaillît », que cet incendie ne prouverait rien. Sur les ruines du sentiment fini, une autre servitude se mettrait à éclore.

Aussi bien, à Venise, toutes les femmes ont-elles un sigisbée. Môme laboutiquière, et même la coiffeuse, s'il en faut croire l'abbé Ghiari. « Elles aimeraient mieux être sans pain que sans cavalier servant'. >> Et quand elles sont de qualité, elles en ont plusieurs autour d'elles. Et c'est peut-être la présence de cet ami qui leur donne tant d'audace. Sans lui, elles seraient moins rieuses, et elles useraient moins de souliers. Car nous lisons dans le Diario Veneto que l'une d'elles, à peine mariée depuis deux mois, usa, au grand étonnement de ses parents et principalement de son mari, « sept paires de souliers et deux paires de bottines, » cela sans avoir été à aucun bal, ni même à la campagne.

* Costantini, Lellere critiche, giocose, morali, scieniifiche ed erudite. IV, p. 75.

* Chiari, Commedie da Caméra, I, 3.

Page 1