‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 7 sur 45 · CHAPITRE V LES GENS D'ESPRIT. GASPARO GOZZl · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES GENS D'ESPRIT. GASPARO GOZZl

I. Venise, cité d'imprimeurs, de libraires, de gazettes et de gens d'esprit. — Leur bande : encyclopédistes, nouvellistes, polygraphes et cacograghes. — L'abbé Ghiari. — On naît poète. — Ce que rapporte le génie. — L'Académie des Granelleschi.

l. Gasparo Gozzi, chef de fde des gens d'esprit. — Son portrait. — Sa famille. — Son palais délabré de S. Gassiano, « hôpital de poètes ». — Sa destinée de galérien de la plume. — Sa passion d'écrire. — Son œuvre de polygraphe. — Ses ti'ois journaux : la Gazzetta Veneta, le Mondo morale, \' Osservatore . — Gomment on y trouve Venise.

IIL Son esprit. — Sa bizarrerie. — Son humeur toute de caprices et légèretés. — Son ironie et sa poésie de vieille chanson. — Sa fine culture de souche strictement italienne. — Que Dante et la campagne l'ont formé. — Et aussi la souffrance : ses misères et ses chagrins. — Les Sermoni et la satire des mœurs vénitiennes contemporaines. — Gasparo Gozzi moraliste. — Son savoir et sa bonne grâce. — Qu'il est le poète inutile et charmant que bannissait Platon.

IV. Sa position à Venise. — Son autorité. — Son rôle de gloire nationale. — Sa vieillesse. — Son amitié et sa correspondance avec la patricienne Gatarina Tron. — Ses derniers jours. — Sa mort.

V. L'esprit de Venise. — Gomment Gasparo Gozzi l'a revêtu de tout son éclat.

Dans les rues, on vend des livres au poids comme les noix et comme les pommes. C'est une cité d'imprimeurs, de cafés littéraires, et de boutiques de

LES GENS d'esprit. G.VSPARO GOZZI 109

libraire. C'est un endroit oii s'épounionnent les crieurs de gazette, où des sonnets s'éparpillent au vent, où des rouleaux de manuscrit sortent des basques des habits, et où foisonnent les gens d'esprit ^

On en trouve de tout poil et de toute plume : encyclopédistes, folliculistes et nouvellistes ; lexicographes et polygraphes; poètes d'éventails, d'almanachs et de régates ; compilateurs et glossateurs ; et de ces esprits universels, qui ont des idées sur les habitants du Paraguay, s'intéressent au prisme donné par le pape à l'Académie de Padoue, gardent une opinion sur la traduction de Pope par Agostino Paradisi, se montrent capables d'un parallèle entre ÏOEdipe de Sophocle et VUlisse de Lazzarini, et traitent des questions de cet ordre : « Mais la lune, a-t-elle une atmosphère ? » On trouve encore de ces esprits campagnards, puristes et savoureux, dont les souliers sont ternis pour avoir marché le matin dans l'herbe mouillée.

Quelquefois ils possèdent toutes les grâces du bel air, comme l'abbé Conti, qui apprit à Paris qu'un lettré peut être homme du monde, ou comme le comte Algarotti, qui chercha à parler avec les dames de son siècle plutôt qu'avec les monne du Trecento. D'autres fois ils sont attachés à la tradition en diable :

« « Les imprimeries sont mieux fournies que celles de Florence », dit Casotti. « On y imprime plus de livres que dans aucune autre ville d'Italie, et il en coûte la moitié de ce qu'il en coûte à Paris », dit Lalande. « On y imprime tous les jours avec approbation et permission, des traductions d'ouvrages français qui à Paris même n'osent paraître que sous une permission tacite », dit Grosley. « On est certainement émerveillé de rencontrer à chaque pas des livres et des libraires, des boutiques, des échoppes, des bancs, où l'on ne vend que des livres », dit Andrès. « On entend crier les livres par les rues à un sou la rame comme les fleurs d'été », dit Chiari.

no VENISE AU XVIII'' SIÈCLE

(c Rappelez-vous, mandait l'abbé Forcellini à son jeune frère précepteur, que de littérature solide, sans le grec, il n'en existe pas\ » D'autres fois ils tiennent toutes balances égales : à Padoue, le poète ossianesque Melchior Gesarotti travaillait auprès de sa vieille amie, qui au bout de la table tricotait; de temps à autre, elle interrompait son bas, et pardessus ses lunettes, le regardait écrire. Tous cependant citent communément du latin, du français, de l'anglais et même de l'espagnol. Ces élèves des Jésuites sont souples et désinvoltes. Ils se plient aux genres les plus divers comme ils obéissent aux nécessités les plus contraires. Francesco Grisellini est journaliste, historien, comédiographe, dessinateur et agronome. Giuseppe-Maria Foppa, « homme aux vicissitudes peu ordinaires », est en plus « compilateur de lois et mari. » L'abbé Pietro Chiari laisse des lettres, des dialogues, des épithalames, des tragi-comédies, des comédies de théâtre, des comédies de salon, des romans, des entretiens de morale et de politique, de Titalien et du latin, de la prose et des vers, des quinaires et des martelliens, des hexamètres et des endécasyllabes, des histoires d'argument romain, vénitien, français, moscovite, turc, allemand, chinois. Les douze tomes de ses Trattenimenti dello spirito umano sop7'a le cose del mondo passato,^ presenti e possibili ad avvenire prétendent donner une idée générale, astronomique, géographique, historique, philosophique et critique de notre globe céleste et terraqucux. Et rien que dans le premier tome, on a un voyage à travers les planètes

• Forcellini, Leilere, p. 64.

Page 1