‹ Venise au XVIIIe siècleChapitre 8 sur 45 · LES GENS D ESPRIT. GASPARO GOZZI IH · texte numérisé non relu

LES GENS D ESPRIT. GASPARO GOZZI IH

ot une ascension en panier; et on sent avec le doigt les odeurs et les couleurs ; et il y a une reine si petite qu'elle sort de la poche ; et des dauphins qui tirent des galères; et des îles qui nagent; et des académiciens géants ; et ic secrétaire d'une académie qui se noie dans un verre d'eau, et le poète l'en retire avec le doigt \

Jusqu'aux espions, qui ont de l'esprit : « Tête singulière, rapporte Tespion Pedrini de l'ambassadeur d'Espagne, cœur excellent, ami ingénu, ennemi débile, quelquefois par sa dissipation inconséquent avec luimême ; aussi galant homme que caractère noble et généreux ; capable d'une rancune, quoique supérieur au ressentiment ; notre ami convaincu ; constant, alors môme qu'il se plaint de l'insolence des sbires qu'il ne croit pas avoir méritée ; philosophe populaire ; et encore que toujours distrait, plus attentif qu'on ne croit ; compagnon mieux que mari de sa femme, aimable personne, mais d'esprit un peu court... tel le cavalier de Las Casas ^ »

Brocher une comédie sur le genou ; improviser un livret d'opéra ; inventer un roman que pour le succès on déclare traduit du français ; en traduire véritablement du français, de l'anglais et de toutes les langues; adresser aune dame, qui est toujours de qualité, une suite de lettres morales, ce n'est pas une affaire. Quand on est à bout de ressources, on s'avise d'avoir du génie, et celui qui est sans emploi se dépêche à devenir auteur. On naît poète ^. Tous sont poètes à

* Niccol6 Tomnia3eo, P. Chiari, la lelteratura e la moralità del suo tempo, Sloria civile ndla iclteraria, p. 260.

* Bazzoni Un Confidente, XVill, p. 33.

^ « Mes amis et ma l'amille sont témoins, écrit Antonio Longo dans

commencer par les femmes, qui semblent « les pies de IHélicon ». «Les charlatans, les chante-histoires, les bouffons, les charpentiers, les imprimeurs, les gondoliers, les faquins, est-ce que je sais, moi? tous aujourd'hui, tousfontles poètes... » « On dérange, on étourdit, on tourmente jusqu'aux cigales pour célébrer une nouvelle mariée. » Pour autant de grades de docteurs, autant de déluges de sonnets; tempêtes de canzoni pour religieuses, pour ecclésiastiques, même pour croque-morts ; vers sonnant à toute volée pour chaque bouffonnerie de théâtre, pour les bras, pour les jambes de chaque ballerine brave à sauter comme une pquhche ; feuilles de rimes qui passent de main en main ou s'affichent en Merceria ; romans par monceaux, comédies à charretées, fleuves de lettres critiques et philosophiques, « tous les faits d'armes d'encre » se précipitent ^ Gela rapporte ce que ça peut ; un morceau de pain et le café : quelquefois la salade. Une traduction est payée de trois à quatre livres la feuille " ; un canevas de comédie trois sequins ; une comédie trente sequins ; une tragédie quarante sequins ; à raison de douze livres la feuille, Carlo Gozzi calcule qu'un vers est moins payé à un

ses Memorne, qu^oujours depuis mon âge le plus tendre, quand je suis accablé de la fièvre, je ne sais que parler en vers. » A neuf ans, Carlo Gozzi compose son premier sonnet : il était sur un petit chien et pour une accoucheuse. Gamin, Da Ponte demande à son père de l'argent en sonnets :

Mandaterai vi prego, o Padre mio, Quindici soldi, o venti se potete,,,

etc., etc.

' Cni.\Ri, Commedie da Caméra, II, 9.

- « Je me rappelle, dit Baretti, un certain Fabiicio, homme suffisamment instruil. qui gagnait à Venise un peu plus de trois schellings la feuUle en traduisant le Dictionnaire de Ghambers et la Vie de Gicéron de Middleton. »

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