‹ VeniseChapitre 10 sur 69 · ÉPISODE DE LA VIE DE PISANI · texte numérisé non relu

ÉPISODE DE LA VIE DE PISANI

tent en eux le désir et l’ambition d’arriver aux grandes charges de l’État, et que leur vanité ou leur vocation les porte vers le pouvoir; là, dès qu’il naît à la vie politique, à vingt ans, le noble est tenu de comparaître devant un magistrat spécial, « Vavocat du commun », et il lui demande de lui ouvrir la porte du grand conseil comme à un noble né en légitime mariage, de parents nobles inscrits au livre d’or. A partir de ce jour jusqu’à sa mort, si le ciel lui a départi une intelligence supérieure, c’en est fait de sa liberté. En vain ses goûts le porteront vers 1 étude, les arts, le dilettantisme intellectuel, les voyages ou les découvertes; il est attaché à la politique comme le serf l’est à la glèbe. Toutes les charges, tous les honneurs, toutes les magistratures, tous les offices sont à l’élection, et quelle élection ! dix fois contrôlée, défaite, refaite, corroborée et revisée. Il est interdit à quiconque, s’il est noble, de se soustraire au service du pays; les amendes à payer dans le cas où on refuserait une ambassade ou une mission sont si considérables qu’il y a peu d’exemples de refus. D’abord le noble prend sa place au giand conseil, là il fait partie de commissions qui l’accablent de travail; du grand conseil il monte au sénat, et, comme membre du grand conseil de l’État, il peut être désigné, toujouis par 1 élection, pour faire partie des sages, du collège , pour employer l’expression consacrée. Il sera sage de terre ferme, provèditeur aux biens incultes, ambassadeur, procurateur, provèditeur à l arsenal, sage grand, syndic inquisiteur, provèditeur à la monnaie, réformateur de l université de Padoue, etc., etc. ; souvent même il remplira plusieurs fonctions à la fois, et, quelque soit son âge, si l’État juge que son service et ses facultés sont utiles au bien de tous, il ne peut sous aucun prétexte se livrer au repos. Si enfin on l’appelle au pouvoir suprême, il ne peut davantage refuser le périlleux honneur de ceindre la couronne ducale; et la plupart du temps, chargé d’ans, la tête blanchie, courbé sous le poids des soucis de la vie et la fatigue des affaires, souvent aussi meurtri de cicatrices reçues au service de la République: celui qui la représente comme son premier magistrat, descend d’un pas chancelant les marches de 1 escalier des Géants, le front ceint du corno, recouvert du manteau d’or et d’hermine, vieillard prêt à entrer dans la tombe. Mais, même à la veille de connaître les vérités éternelles, ce patricien comblé d’honneurs est encore à la disposition de l’être collectif qui s appelle 1 Etat, auquel il a voué, sa vie et auquel il va consacrer jusqu’à sa dernière heure.

Ês que la patrie est en danger, il règne un enthousiasme extraordinaire dans la population; chacun veut donner sa fortune, son sang, sa vie. D’autres feront une histoire régulière et suivie de la république de Venise; qu’on me laisse, par un vivant récit, rapporter quelques épisodes de son histoire, qui montrent la grandeur des citoyens et leur attachement à saint Marc, ou la cruauté du châtiment qui atteint ceux qui trahissent le pays.

C’était en 1378; les Génois avaient juré la perte des Vénitiens, et les attaquaient à la fois et dans leurs colonies de l’Istrie et de la Dalmatie, et sur la côte italienne. Victor Pisani, fameux général de la République, venait de gagner une bataille à Cattaro;

il avait divisé ses troupes et renvoyé ses malades et ses blessés sur une partie de ses vaisseaux; il rentrait à Venise. A la sortie du golfe de Quarnero, il rencontre la flotte génoise à la pointe de Pola. Le sénat déléguait toujours à bord de la galère capitane des provéditeurs investis du haut pouvoir de tenir conseil de guerre avec les guerriers auxquels il confiait le soin de conduire la campagne. Au moment où il voit les Génois lui présenter le combat, il les consulte et leur expose que, n étant pas en nombre, il peut être défait : ses gens sont à terre, ses vaisseaux sont mal équipés à la suite d’une campagne, les rangs sont dégarnis. cc Marchez à l’ennemi, disent les provéditeurs. » Pisani fait sonner la charge, son avant-garde recule; il revient une seconde fois aux Génois après avoir rallié ses vaisseaux et montre aux provéditeurs les deux lignes de bataille, lune compacte, bien en ligne, préparée à vaincre; l’autre faible, dégarnie, mal rangée. L’un des provéditeurs lui demande si les Pisani ont un cœur de femme. Pisani une deuxième fois fait sonner la charge, pousse sa galère en avant, et, debout sur la proue, l’épée a la main, se jette au milieu des ennemis en s’écriant: « Qui aime saint Marc me suive! » Dans son impétuosité, il rompt la ligne génoise et passe; mais cette ligne se referme derrière lui, et, par une manœuvre savante, l’ennemi s’empare de dix-sept galères et dix-neuf cents hommes sont massacrés. Victor a vu la déroute, il revient en arrière, brise encore le cercle et échappe au massacre avec Michel Zeno. La flotte est dispersée, le convoi de marchandises du Levant quelle escortait devient la proie des assaillants, et les Génois vainqueurs traversent le golfe et viennent mettre le siège devant Venise. D’abord ils prennent Chioggia, forcent les passages de la lagune et bombardent la ville des doges. Sur ces entrefaites \ Pisani, qui a fui à tire-d’aile avec les quelques galères qu’il a pu rallier, entre dans le port et se présente au sénat, qui le décrète d’arrestation et le jette en prison.

La patrie est en danger, on appelle le peuple à la défense, et on estprêt à distribuer des armes a tous les volontaires. Personne ne se présente, on organise de force les bandes populaires; elles refusent le service et se portent sous les fenêtres des prisons en criant : « Pisani ! Pisani ! nous le voulons pour chef! » La nuit, toute la ville est sur pied et une foule immense se rassemble sous les fenêtres de la salle du conseil; de là elle se porte encore aux prisons en demandant Pisani. Malade et blessé, le grand capitaine se traîne vers le mur où les barreaux de fer de la lucarne laissent passer le son de sa voix; il a entendu les clameurs,

.1 y répond par son cri de guerre : « Vive saint Marc! » Cependant le tumulte va croissant; ce nest plus un mouvement populaire qu’on apaise par la répression, c’est la sédition qui gronde et qui va triompher juste au moment où les galères ennemies entrent dans le golfe et menacent la ville elle-même. Le doge tremble, la seigneurie s’est assemblée en permanence, elle donne l’ordre d’ouvrir la prison; Pisani, soutenu par deux prisonniers-, est porté en triomphe au palais ducal et vient fléchir le genou devant le doge, image de la patrie et symbole du pouvoir. A l’aube du jour, on le traîne à Saint-Marc, et le patriarche, aux acclamations de la foule, lui confie l’étendard de la République. Il remercie la foule et crie :

« Vive saint Marc! » et jure de mourir ou de vaincre. On l’entraîne à son palais; il va se rendre à l’arsenal pour organiser son départ, il partira demain.

Dès l’aurore, il revient à Saint-Marc et s’agenouille aux pieds des autels, le peuple l’y a suivi; car nuit et jour, dans un enthousiasme indescriptible, on lui fait une escorte d’honneur,

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