ÉPISODE DE LA VIE DE PISANI
on veut s’assurer de sa présence, il faut qu’il sorte aux balcons pour saluer la foule. Pisani, prêt à partir, sort de la basilique, traverse la Piazzetta; sa galère est au quai; il harangue la foule : « Emo garde Chioggia, Zeno et Mocenigo font force de voiles et seront demain parmi nous ; les Génois viennent nous attaquer jusque dans la lagune, nous avons trop de fois vaincu pour ne pas vaincre encore, la seigneurie a des armes, vous êtes nombreux encore) il ne faut que du courage:
vous en aurez et nous vaincrons avec l’aide de Dieu et de saint Marc. »
On lève l’ancre et on part.
Du haut de cette belle fenêtre du palais ducal qui donne sur la rive, le vieux doge et le collège répondaient aux cris de la foule et envoyaient leurs vœux à celui qui, hier encore, gisait dans les prisons et qu’on n était pas loin de regarder comme un traître ; des milliers de barques suivaient en souhaitant la victoire et criant :
« Vive saint Marc ! »
Quatorze galères et trente galéasses suivirent la galère capitane, et marchèrent à la rencontre de l’ennemi. L’enthousiasme était tel dans la ville qu on forgeait des armes sur la place publique ; femmes, enfants, vieillards, tout le peuple voulait s’armer. Quelques jours après, le 9 septembre, dans la réunion du sénat, le vieux Contarini, qui était alors revêtu de la dignité ducale, déclara qu’il serait plus utile sur une galère que sur son siège ducal, et ce prodigieux arsenal de Venise qui, dans ces cas graves où la patrie pouvait succomber, accomplissait des merveilles d’activité, équipa en deux jours cinquante galères, qui levèrent l’ancre sous la conduite du doge André Contarini.
Victor Pisani, tiré de sa prison, est porté en triomphe par le Peuple. D’après le Tableau de Hesse au Musée du Luxembourg.
Pisani n’avait pas trop présumé de son courage, et le peuple de Venise avait eu raison de briser ses fers, car le grand général sauva la République. Deux ans après, comme il commandait à Manfredonia et qu’il était malade, il attaqua néanmoins l’ennemi ; son amiral fut blessé au premier choc et ses galères se débandèrent; profitant de ce désordre, ses adversaires lui échappèrent : désormais impuissant sur sa galère et ne pouvant rallier les siens pour courir sus aux fuyards et disperser leur flotte, le héros mourut dans un transport. On rapporta son corps à Venise; nobles et hommes du peuple se lamentaient par les rues, on regarda ce trépas comme un malheur public. « Pisani, notre soutien et notre étendard, est mort! » criait-on dans la cité. Le sénat, qui, par principe, se montrait rigide et dur, et croyait que tout était dû à la République, ne fit pas de démonstration officielle; mais l’éloge du mort était dans toutes les bouches. On lui donna pour successeur Charles Zeno, alors que Venise tout entière désignait Lorédan.
L'Antichambre de la Salle du Conseil des Dix. — Sala dei Capi. La Bouche des Délations.
LA CONSPIRATION ET LA MORT DE MARINO FALIERO
Un autre épisode de l’histoire de Venise, l’un des plus dramatiques et des plus célèbres, montre avec quelle rigueur elle punissait le crime de trahison.
Marino Faliero, dont le nom est resté sinistre et dont la place reste vide dans la frise de la salle du grand conseil, parmi tous les portraits des doges qui se sont succédé depuis 742 (Théodat Urse) jusqu’à 1788 (Louis Manin), avait été appelé à la dignité ducale en 1354. Il appartenait à une famille illustre qui avait donné déjà deux doges à la République, Vitale Faliero en 1082, et Ordelafo, qui était mort en combattant les Hongrois (1117). Quand Marino fut élu, il remplissait les fonctions d’ambassadeur de la République auprès du Saint-Père et il était déjà presque octogénaire;, c’était à la fois un négociateur et un soldat, d’un caractère violent et personnel : on lui reprochait d’avoir compromis la dignité de sa charge par un scandale public, causé par son irascibilité et le peu d’empire qu’il avait sur lui-même. Pendant son séjour à Trévise comme podestat, il devait assister à un:e procession; l’évêque tardant trop à venir, il entra dans une telle fureur que, dès que le prélat parut, il lui appliqua un
Les Plombs de Venise.
violent soufflet. Le sénat dut le désavouer, et il subit pour prix de ce méfait la peine disciplinaire applicable à un haut dignitaire.
C’était le temps de la grande guerre contre les Génois, si fatale à la République, mais
en somme si glorieuse pour elle et dont elle sortit à son honneur.
Gênes avait eu Doria, Venise avait pu se glorifier de Pisani ; Marino Faliero venait de signer le traité qui rendait la paix au pays, et rien ne semblait plus devoir troubler la fin de sa carrière. Un jeudi de la semaine du carnaval, comme le doge donnait un bal dans le palais ducal, Michel Sténo, jeune patricien, membre du tribunal appelé la quarantie criminelle, à l’abri du masque qui permettait une grande liberté et donnait à ces réunions une allure quelquefois licencieuse, se laissa aller à quelques légèretés à l’égard de l’une des dames qui accompagnaient la dogaresse. Marino Faliero, nature ardente et jalouse , vieillard plein de feu qui ne se souvenait peut-être plus des écarts de sa jeunesse, le-prit de très-haut avec l’imprudent Sténo, et ordonna qu’on le fît sortir du palais ducal.
Le cœur plein de rage d’essuyer un affront devant toute la noblesse de Venise, Sténo, en se retirant, comme il traversait la salle du grand conseil, gravit les marches du trône ducal, et attacha \ Plafond du Conseil des Dix, par le Zelotti. sur le siège même un papier sur le¬
quel il avait écrit: « Marino Faliero à la belle femme; il la maintient, mais un autre a ses faveurs. )) Au milieu du tumulte de la fête l’acte passa inaperçu; mais le lendemain, à l’entrée de la séance du grand conseil, les secrétaires trouvèrent le cartel; le bruit de l’insulte faite, au premier magistrat de la république se répandit vite dans le palais, et chacun désigna l’auteur évident d’un tel scandale.