LE PALAIS DUCAL — COUR INTÉRIEURE
CONSPIRATION DE MARINO FALIERO
Michel Sténo était jeune; il comprenait qu’il pouvait payer cher un moment de folie avoua ingénument sa faute et témoigna d’un grand repentir. Faliero, le voyant convaincu, ne fut pas désarmé ; il demanda sa mise en jugement, et exigea que l’insulte, assimilée à un crime d’Etat comme une offense au chef de la République, fût du ressort du conseil des Dix qui ne manquerait pas de prononcer une peine très-sévère. Il y eut délibération publique, et, soit qu’on prît en considération la jeunesse du coupable, soit que sa personne fût sympathique, soit enfin que les hommes pratiques qui composaient le - sénat ne voulussent point donner à la personne du doge ce caractère de souveraineté contre lequel on combattait déjà depuis longtemps, on traduisit simplement Sténo devant ses pairs de la quarantie, on le condamna à deux mois de prison, et, une fois la peine subie, à un exil d’un an hors de la terre ferme.
Marino Faliero trouva que la peine n’était pas proportionnée à l’offense; il réclama avec insistance, et devant le collège, et devant le sénat, et même devant le grand conseil, mais ce fut peine inutile : le tribunal avait prononcé. Désormais, plein de ressentiment, il rêvait de se venger, et peut-être n’eut-il jamais donné de suite aux projets qu’il roulait dans sa tête, sans une circonstance singulière qui se présenta le jour même où il apprit la condamnation de Sténo. On sait que le doge avait dans ses attributions la justice à rendre à tous ceux qui se présentaient devant son tribunal; tout individu qui se croyait lésé
Le Tribunal du Conseil des Dix se rend à la séance
pouvait toujours se présenter au palais même et en appeler au chef de la République ; c’était un usage patriarcal, une satisfaction donnée au peuple, qui en usait largement et ne craignait pas de venir au pied du trône demander justice contre un abus de pouvoir commis par un patricien. Or, le jour même, comme il ouvrait son audience, un individu plein d’émotion et la face ensanglantée se présenta devant Marino Faliero, déclarant appartenir à l’arsenal; il y occupait le poste de chef des patrons, et venait demander justice contre un patricien qui s’était porté sur lui à des voies de fait dont il portait la trace encore sanglante.
Marino Faliero, au lieu de prendre la cause pour ce quelle était, vit là une coïncidence, et, avec une ironie pleine de ressentiment, répondit : « Comment pourrais-je te rendre justice lorsqu’il s’agit d’un patricien, puisque, moi, doge, cruellement offensé, je ne puis me faire rendre justice à moi-même? — Et pourtant, si nous le voulions bien, reprit le chef des patrons, il ne tiendrait qu’à nous de nous venger de ces orgueilleux et de ces insolents. )>
Le doge vit dans cet homme un complice et un aide; il ne chercha pas à le calmer, lui montra de l’intérêt, de la bienveillance même, obtint de lui quelques détails sur les dispositions de ses compagnons, et le renvoya plus exalté que lorsqu’il était entré dans le palais ducal. A peine sorti, notre homme courut ameuter ses amis, s’arma et se porta au palais de celui qui l’avait offensé, le menaçant tout haut de sa vengeance. Se sentant désigné à 1 animosité de tout un groupe d ' arsenalotti, le patricien dénonça Israël Bertuccio, le chef des patrons, à la seigneurie, qui cita ce dernier à comparaître. Devant les membres du collège, Marino Faliero, qui présidait de droit le tribunal, ne put faire autrement que de blâmer ouvertement Israël ; il le menaça même de la mort s’il continuait à attrouper les ouvriers de l’arsenal contre un patricien. Mais, à la nuit, Marino envoya un émissaire à celui quil venait de traiter si durement devant la seigneurie, le manda et le fit introduire mystérieusement dans les appartements du doge, où il trouva le prince seul avec son neveu Bertuccio Faliero, qui avait épousé la rancune de son oncle.
Cette entrevue était le premier pas dans le crime de conspiration contre 1 Etat; elle ne fut pas décisive. Marino avait vu un homme outragé comme lui par un noble, plein de ressentiment comme lui et qui faisait partie d’une corporation qu’il croyait prête à épouser sa querelle; il prit ses informations sur l’esprit qui animait les compagnons de Bertuccio, supputa leur nombre, s’enquit des moyens dont il disposait. Le premier nom que prononça Israël est un nom illustre et assez peu connu à cause de l’époque reculée à laquelle remonte son illustration : c’est celui de Filippo Calendario. Ce Calendario était à la fois ingénieur de grande habileté, sculpteur de mérite et architecte distingué; il avait en peu de temps franchi tous les degrés, et, parti de très-bas, puisqu’il construisait des navires à l’arsenal, il en était arrivé à être conseiller,des bâtiments publics de la seigneurie. C’était une sorte d’inspecteur général, un conseilleras bâtiments civils ; il avait la haute main sur toutes les constructions de l’Etat. C’est lui auquel on doit le beau môle du palais ducal ; il a donné aussi le plan d’ensemble de la place Saint-Marc et de la Piazzetta, et, dans un discours plein de feu, animé de l’amour des arts et d’un véritable esprit d’initiative au point de vue du progrès architectural, il a adjuré le sénat de faire, de cette belle place où s’élevait déjà la basilique, un forum et un sanctuaire d’art. Si on en croit Marin Sanuto, qui est le grand chroniqueur vénitien, celui dont
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les récits servent de base à toutes les histoires, Israël Bertuccio aurait dénoncé Calendario comme un homme prêt à tout pour abaisser l’orgueil des nobles; mais, en étudiant Selvatico et en lisant la notice qu’il a consacrée à Calendario, une autre idée vient à l’esprit, car le Calendario était gendre d’Israël et cette raison suffit pour qu’il ait épousé sa querelle. Marino Faliero avait protégé l’artiste; par son crédit il l’avait appelé à une des premières charges de l’Etat auxquelles pouvait prétendre un homme qui s’occupait d’art et de génie civil et militaire; il savait que ce Calendario était un homme ardent, très-occupé des choses de la politique, très-aventureux; peut-être même les tentatives de Pietro Gradenigo contre l’indépendance du peuple vénitien, le souvenir de Marin Bocconio, de Giovanni Baldovino, de Marco Querini et de Bayamonte Tiepolo avait-il laissé dans lame de l’artiste un grand désir de vengeance, et appartenait-il enfin à ce parti des opprimés qui se regardaient comme les vaincus dans la grande lutte des nobles et du peuple dont le quatorzième siècle fut témoin à Venise. Quoi qu’il en soit des motifs qui l’aient poussé dans la conspiration, ce qui est réel, c’est que Calendario entra absolument dans les vues du doge et dans celles du chef des patrons de l’arsenal. Il y eut quelques conciliabules; tous se tinrent au palais ducal, et le plan d’une conspiration fut arrêté avec le doge lui-même et Bertuccio Faliero. On choisit seize chefs, un par quartier, et chacun d’eux devait se concilier soixante hommes bien armés. C’était à peine un millier d’hommeâ pour toute la ville; au point du jour, le doge se chargeait de faire mettre en branle la cloche de la basilique de Saint-Marc, et, dans chaque quartier, à ce signal, on devait semer le trouble chez tous les habitants en annonçant l’entrée de la flotte génoise dans la lagune. Ceci nous donne la clé des préoccupations du moment. Doria était devenu 1 épouvantail des habitants de Venise, et les Génois étaient regardés comme toujours prêts à 1 envahir. Une fois le tumulte au comble, on se groupait sur la place Saint-Marc, et, à mesure que les nobles se rendaient au conseil, on les massacrait. Le plan devait être réalisé le 15 avril 1355.
Israël Bertuccio et Filippo Calendario n’avaient pas jugé à propos de dévoiler aux conspirateurs le but de leur soulèvement, mais cependant ceux qui avaient une certaine action sur la masse devaient être tenus au courant des projets à la réalisation desquels on les employait ; un fourreur nommé Bertrand, qui jouait un certain rôle dans l’action, avait reçu quelques bienfaits d’un noble, et il voulut lui prouver sa reconnaissance en l’avertissant de ne pas sortir de chez lui le 15 avril. C’était un sénateur nommé Nicolo Lioni; il se tint sur ses gardes, mais en même temps il insista pour savoir le mot de l’énigme ; Bertrand l’adjura de profiter du conseil sans en demander davantage; Nicolo refusa bien de se taire, mais, à son tour, se rendant maître de Bertrand, il le menaça de le dénoncer à la seigneurie. Le conjuré, inquiet, se voyant déjà appelé devant le tribunal suprême, n’hésita pas à se faire honneur de son crime; il révéla ce qu’il savait, et, quoiqu’il ne connût que les faits à accomplir et non le but qu’on poursuivait, le sénateur en apprit assez pour deviner qu’il s’agissait d’un complot qui avait pour objectif de changer la forme du gouvernement et de porter en même temps le dernier coup à l’aristocratie.
Nicolo courut chez le doge, car le nom de Faliero n’avait pas été prononcé; il dénonça la conspiration aii prince, qui assura qu’il la connaissait déjà et que sans doute le patricien en
exagérait la portée. A ces mots Marino Faliero lui devint suspect; il courut chez Jean Gradenigo, de là chez Marc Cornaro; et, comme Bertrand était toujours au secret, ils se rendirent ensemble au palais où était enfermé le complice d’Israël et l’interrogèrent; comme il ne savait rien que par Bertuccio et Calendario, il les dénonça, et les patriciens, auxquels à
Lo Pont des Soupirs et les Prisons.
leur tour le palais ducal était devenu suspect, se réunirent en permanence au couvent de San Salvatore. Là on convoqua le collège, le conseil des Dix, les avocats du commun, les chefs de la quarantie criminelle, les seigneurs de la nuit au criminel et les chefs des six quartiers de la ville. Ces autorités disposaient de la force publique; elles arrêtèrent d’abord Israël Bertuccio et Filippo Calendario, et on les mit à la torture. Ils avouèrent le nom de quelques-uns de leurs complices, signalèrent les moyens d’exécution, et nommèrent même
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le Doge. Le premier soin fut d’empêcher la réalisation de ces projets en empêchant de donner le signal du haut de Saint-Marc, puis on pendit Calendario et Bertuccio à la fenêtre du palais ducal qui donne sur la Piazzetta et qui éclaire la salle du scrutin.
Le jour même où devait se réaliser le complot tramé par Marino Faliero, il dut comparaître devant un conseil composé du conseil des Dix et de vingt patriciens nommés à l’élection par le grand conseil. Le 15, on procéda à son interrogatoire; il comparut en costume d’apparat, le corno sur la tête, vêtu de la robe d’or et d’hermine, et il avoua tout, en donnant la raison
de sa décision. Il était dans l’esprit du gouvernement de Venise de procéder rapidement et d’agir sur l’heure. Le doge avait comparu dans la nuit du 15 au 16, il avait avoué, le 16 dans la journée le jugement était rendu : il y eut unanimité pour la peine de mort. Le 17, aux premières lueurs du jour, on fit les préparatifs de l’exécution ; les portes du palais étaient encore fermées, on amena Marino Faliero sur la première marche de l’escalier des Géants, là même où il avait reçu la couronne et le manteau ducal, et on lui trancha la tête en présence des membres du conseil des Dix, des délégués du sénat et d’un certain nombre des fonctionnaires les plus élevés de la République. Une fois l’œuvre accomplie, le chef du conseil donna l’ordre d’ouvrir les portes; le bruit de la sinistre cérémonie s’était répandu par la ville, le peuple envahit la cour du palais ducal et put voir le corps de celui qui avait été le chef de la République gisant sur le sol. Afin de donner une consécration publique à l’exécution, tout le conseil des Dix se porta dans la salle du scrutin, et le chef, tenant à la main l’épée encore sanglante, annonça solennellement que justice avait été faite du traître qui avait conspiré contre l’Etat.
Pendant longtemps on exerça des représailles et on fit des recherches pour arriver à punir tous ceux qui de près ou de loin avaient pu prendre part au complot. Sur les neuf cent soixante conjurés, on en découvrit plus de quatre cents, qui furent condamnés à la mort ou à l’exil; les deux meneurs principaux, Israël Bertuccio et Filippo Calendario, avaient été exécutés les premiers. Ce dernier habitait à San Severo; dans la nuit du 15 avril il reposait quand il entendit frapper violemment à sa porte; c’était Angelo Micheli, capitaine de la République, avec ses hommes d’armes, qui venaient s’assurer de lui. J’ai déjà dit qu’il avoua tout; on ne considéra ni ses services, ni ses talents hors ligne; on le pendit avec Israël à la «colonne de porphyre .rouge de la grande fenêtre du palais qui donne sur la Piazzetta. Sa femme était la fille de ce même Bertuccio, et c’est ce qui explique qu’il ait pris une part aussi considérable dans la conjuration ; elle mena une existence misérable pendant quelques années et mourut bientôt. Son fils Nicolo, qui n’avait pas été convaincu de culpabilité, fut cependant retenu dans les prisons, et il mourut dans ce cachot du palais ducal qu’on appelle les puits, cachots sombres au niveau du sol de la cour, revêtus de bois à l’intérieur, dont les romanciers comme Cooper et les poëtes comme Byron ont exagéré l’horreur.
Celui qui avait dénoncé la conjuration, fort de sa délation qui, disait-il, avait sauvé la République, osa demander au sénat le palais de Marino Faliero et le comté qu’il possédait; ce n’était point assez, il réclama le patriciat pour lui et sa postérité. Le sénat le récompensa brillamment. Marin Sanuto, dans sa ce Vie des Doges )), dit qu’il a entendu dire qu’on avait l’intention de l’admettre au grand conseil pour prix de sa délation, mais André Navagero, qui est aussi sérieux comme historien, s’étend davantage, et voici ses propres paroles : « Bertrand, par décision du conseil, fut doté d’une pension de mille écus d’or pour lui et ses héritiers directs; on lui donna une maison de la valeur de deux mille ducats et on l’admit au grand conseil. Mais il ne se déclara pas satisfait et réclama encore le comté de Val Marino, qui avait été confisqué au doge. La seigneurie le lui ayant refusé, il s’en allait par la ville accusant le collège d’ingratitude et déblatérant contre ses membres. Ces propos vinrent aux oreilles des sénateurs, on rendit un arrêt contre lui, et il fut con-
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damné à la fourche ; plus tard on commua sa peine en un exil de dix années à Raguse. » Cette conspiration de Marino Faliero a eu le plus grand retentissement dans l’Histoire de Venise; le roman, la poésie, le drame, s’en sont emparés, et la tradition en est restée vivante après plus de cinq cents ans ; cependant on doit dire que la conspiration n’avait pas sa source dans l’ambition d’un homme; c’est la passion seule de la jalousie et de la colère qui a poussé un vieillard de quatre-vingts ans, chef de la République, à s’emparer du pouvoir; et c’est peut-être justement à cette particularité que cet épisode sanglant doit d’être plus célèbre que les grandes conspirations de Marin Bocconio et de Bayamonte Tiepolo, conspirations purement politiques. Aujourd’hui, le voyageur qui visite le palais ducal, quand il suit dans la frise qui orne le plafond de la salle du grand conseil les portraits des doges qui se sont succédé depuis la création de la dignité ducale jusqu’à la chute de la République, s’arrête avec émotion devant la case vide où le peintre a écrit sur une banderole : « Hic est locus Marini Falethri, decapitati pro criminibus. d
Que d’épisodes dans cette histoire qui pourraient fournir à l’écrivain des chapitres
i ... Frédéric Barberousse s'humilie devant le Pape Alexandre III à la porte de Saint-Marc,
brillants OU sombres, tragi- Croquis original de M. Maignan.
ques ou splendides, ténébreux comme les cachots du conseil des Dix ou lumineux comme la Reine de l’Adriatique un jour de soleil! Comment ne pas être ému! A chaque pas, la ville sue l’histoire, chaque pierre nous parle : ici, au douzième siècle, devant le portail central de Saint-Marc, Frédéric Barberousse a fléchi le genou devant un pape proscrit; là, près de 700 ans après, les citoyens de cette Venise déchue, découronnée, chargée de chaînes, se portaient aux prisons pour réclamer la liberté du dernier champion de sa liberté, de Daniel Manin.
Nous sommes en 1177; après le grand effort de la ligue lombarde, la République a triomphé de l’empereur, la flotte vénitienne a ramené dans le port de Saint-Marc quarante-
huit galères allemandes prisonnières, et, sur l’une d’elles, le propre fils de Barberousse, qui les commandait. La paix est signée, Frédéric vient s’humilier devant le pape fugitif. L’historien Sabellicus a raconté la scène d’une façon dramatique; elle a servi de sujet à un artiste français, M. Maignan, et nous donnons le croquis original de son tableau. L’empereur, dès qu’il aperçut le pape, se dépouilla de son manteau et vint se prosterner pour lui baiser les pieds. Alexandre, voyant à genoux devant lui le prince qui, depuis vingt ans, l’avait poursuivi d’asile en asile, ne considéra plus que les deux pouvoirs rivaux : le pape et l’empereur; et il s’oublia jusqu a mettre son pied sur la tête de Barberousse, en prononçant les paroles
Daniel Manin, Président de la République de Venise dé 1848.
du Psaume . « Je marcherai sur 1 aspic et le basilic, et je foulerai aux pieds le lion et le dragon. » Le souverain releva fièrement la tête, et, prenant le pied du pontife, s’écria: « C est devant Pierre que je m’humilie et non devant vous! » et Alexandre, au lieu dè revenir à lui, et de réprimer ce mouvement de colère et d’orgueil, appuya davantage en disant : <( Devant mpi comme devant Pierre ! » Et mi/ii et Petro.
Est-ce qu’à chaque pa$ l’attrait de l’histoire ne vient pas s’ajouter à celui de l’art, quand on replace de tels tableaux ^ans leur cadre ?
Sur cette même Piazzetta où nous avons représenté Pisani porté en triomphe par le peuple, Daniel Manin a été aussi acclamé et porté sur le pavois; ce fut encore un jour de