‹ VeniseChapitre 13 sur 69 · DANIEL MANIN · texte numérisé non relu

DANIEL MANIN

gloire pour Venise que ce tressaillement d’un peuple abattu qui essaye de se relever et retombe plus lourdement, jusqu’au jour où la liberté lui est définitivement rendue.

Le nom de Daniel Manin est le dernier grand nom politique de cette histoire nationale. L’Italie n’était pas encore faite, l’idée de l’unité était à peine ébauchée à l’état de rêve dans la tête et dans le cœur des plus profonds politiques et des plus ardents patriotes. Le

royaume aujourd’hui peut revendiquer Manin comme un citoyen de la patrie une, mais c’est un Vénitien de la grande race des Michieli, des Pisani et des Mocenigo.

Il était né à Venise en 1804, son père était avocat; lui-même à dix-sept ans était docteur en droit, et, comme il ne pouvait exercer avant l’âge de vingt-quatre ans, il se remit à l’étude et devint un légiste profond. Dès son adolescence, il avait contracté une grande tristesse en pensant à sa patrie livrée à l’Autriche ; il fit une propagande intime et forma le projet de soulever son pays. Relégué dans un petit atelier de menuiserie, au dernier étage de la maison qu’il

La Maison de Daniel Manin à San Paternian.

occupait à San Paternian, il rédigea, et imprima à laide dune pierre lithographique, un appel aux armes que ses compagnons glissèrent la nuit sous la porte de chaque maison de Venise.

En 1838, dans la discussion d’une question d’intérêt local, il sut trouver un écho dans le cœur de la foule, en attaquant ouvertement le gouvernement qui opprimait son pays. C’est le vrai point de départ de sa popularité. Il s’agissait du tracé du chemin de fer qui devait conduire de Venise à Milan. Si peu directe que fût l’allusion, si étrange que parût le sujet, le peuple ne s’y trompa pas : il avait trouvé le chef du mouvement qui devait se produire un jour et amener le départ des Autrichiens. Dans toutes les occasions, Manin prit la parole, il reçut Cobden, il accueillit Cormenin; lorsqu’on enferma comme fou le patriote Padovani, il protesta légalement et ne cessa de réclamer sa liberté; quand Domeneghetti, jeune étudiant enthousiaste, s’avisa de crier : « Vive Pie IX! » et fut enrôlé de force dans un régiment allemand pour expier ce forfait, — c’était alors un forfait, car le pontife représentait en Italie les idées libérales,—il prit en main sa cause et la défendit avec la plus grande ardeur.

Le 21 décembre 1847, Daniel pousse les députés libéraux à demander une réforme aux Autrichiens, dirige la manifestation dans laquelle Tommaseo le poëte fait le procès à la censure en plein Athénée; enfin, le 18 janvier 1848, il est arrêté et avoue son immixtion dans toutes les démarches libérales; Tommaseo eut bientôt le même sort.

La population de Venise voulant montrer sa sympathie aux prisonniers, les spectacles restèrent vides, les habitants prirent le deuil, et, à quatre heures de l’après-midi, on vint défiler en masse devant la prison, les hommes se découvrant, les femmes agitant leurs mouchoirs. Le 5 février, à la nouvelle d’une constitution donnée aux Napolitains, on résolut de se rendre à la Fenice. Toutes les femmes de la société s’étaient entendues pour porter des rubans aux trois couleurs, et, quand la Cerritto dansa le pas de la Siciliana, on lui jeta trois couronnes, l’une de camélias rouges, l’autre de camélias blancs, et la troisième de feuilles vertes. Le gouverneur Palfy donna l’ordre de faire évacuer la salle; mais, afin de ne pas laisser cette initiative aux sbires, un jeune Italien, Comello, qui avait déjà prié toutes les dames de sortir, se montra à une loge de face en criant : Fnori tutti! — et la force armée trouva la salle vide.

Il y eut alors une entente admirable entre tous ces citoyens opprimés; le salon et la rue, le palais et la soupente étaient d’accord, et tous les cœurs battaient à l’unisson; les patriciens et les gondoliers souffraient de la même douleur ; les patriotes avaient décrété qu’on ne fumerait plus pour couper la ressource de l’impôt au gouvernement autrichien ; tous les soirs, à l’heure où les troupes arrivaient pour faire de la musique sur la place Saint- Marc, ces Italiens si avides d’harmonie rentraient brusquement chez eux. Ces démonstrations, jointes à celles de Milan et de Florence, amenèrent à Venise l’état de siège.

La révolution de février éclata en France ; elle eut son contre-coup en Allemagne, et Venise s’émut davantage. L’émotion se manifestait à tout propos; on insultait le duc de Raguse dans les rues; on connaissait le rapport du conseiller Zanetti, qui avait déclaré Manin et Tommaseo innocents, et on réclamait leur mise en liberté; on l’obtint enfin par l’intimidation; le peuple entier se soulevait, la révolte était imminente; on courut à la prison annoncer à Manin que la liberté lui était rendue, et on porta le grand patriote sur un pavois

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