‹ VeniseChapitre 14 sur 69 · DANIEL MANIN · texte numérisé non relu

DANIEL MANIN

tout autour de la place Saint-Marc où il harangua le peuple, puis de là se rendit à cette petite maison de San Paternian dont nous donnons le dessin, modeste demeure où il habitait avec sa famille et qui est encore aujourd’hui l’objet d’un culte pour les Vénitiens.

Pendant qu’il embrassait sa fille, le peuple arborait le drapeau italien, et le promenait dans les rues; une actrice allemande, la Goldberg, jetait dune fenêtre des Procuraties deux autres drapeaux qu’on hissa aux mâts de la place, et le gouverneur, faisant tirer le canon d’alarme, la fit occuper militairement. Il y eut lutte, le sang coula, la guerre des rues est facile à Venise en coupant les ponts. Manin conseillait toujours la résistance légale, mais il était débordé ; il accomplit alors un grand acte qui sauva Venise de 1 anarchie, c est-à-dire l’organisation de la garde civique.

Vienne accordait quatre cents gardes, Manin en fit sortir quatre mille et défendit le peuple contre ses propres excès. Le 15 mai 1848, Vienne, promettant enfin une constitution, et l’agitation croissant toujours, les régiments allemands étaient ébranlés dans leur fidélité, et le gouverneur tremblait. Un officier de marine, nommé Salvini, arriva le 19 jusqu’à Manin, et lui annonça qu’en présence de l’insurrection les Autrichiens étaient décidés à bombarder la ville, et que le seul moyen de la sauver était de s’emparer de l’arsenal ; dès lors cette idée fermenta dans la tête de Manin, et il la mit à exécution avec une fermeté, une volonté et une incroyable énergie. Sans tirer un coup de feu, forçant le maréchal Martini à céder devant l’émeute qui grondait, lui substituant de son propre aveu le colonel Graziani, armant les ouvriers, les distribuant par compagnies, s’emparant des canons, des postes, des armes, de l’arsenal tout entier, il établit là des hommes solides, puis se rendit à la place Saint-Marc pour y proclamer la République, au cri si caractéristique de <ï Vive saint Marc ! » Un gouvernement provisoire fut nommé, le même jour le gouvernement autrichien signa sa capitulation.

Venise était rendue à elle-même; le patriarche chanta le Te Deum; on acclama Manin comme président de la République, et Pie IX n’hésita pas à bénir la nouvelle république. Pendant onze mois, Manin, toujours sur la brèche, joua là-bas le rôle que Lamartine accomplit à Paris depuis février jusqu’à la fin d’avril, apaisant l’émeute qui grondait, rendant la justice, blâmant les excès, prenant jour et nuit la parole pour calmer les passions effervescentes. Le 23 mars 1849, pendant que Venise célébrait l’anniversaire de sa République, Charles-Albert succombait à Novare. C’était un nouveau danger pour Venise ; aussi, le 27 mars, Haynau l’Autrichien envoya-t-il un message à l’assemblée des députés en la sommant de rendre la ville à son légitime possesseur. Manin convoque les représentants et obtient d’eux cet arrêté : cc Venise résistera à tout prix; dans ce but Manin est revêtu d’un pouvoir discrétionnaire ; » et le drapeau rouge flotta sur le campanile de la Piazza. Trente mille hommes entourèrent les lagunes avec un immense parc d’artillerie et tout le matériel nécessaire pour un long siège, et l’amiral Dalhrup bloqua Venise du côté de la mer.

Le siège de Venise est une odyssée. Les Vénitiens, Manin en tête, firent des prodiges de valeur. M. Anatole de la Forge, dans son Histoire de la République de Venise, a raconté avec émotion ce drame jour par jour. Le bombardement fut sinistre, le choléra vint encore s’ajouter à ces maux qui fondaient sur la grande Venise ; Manin pourvoyait à tout;

tour à tour ingénieur, homme d’État, diplomate, il se mêlait aux sorties comme simple soldat et organisait la défense, électrisant les assiégés par sa parole. Le peuple 1 appelait sans cesse aux fenêtres du palais ducal : cc Fuori Manin! » et Manin tour à tour soulevait ou calmait les masses turbulentes.

La ville fut héroïque, et Manin fut sublime; il offrait à tout moment sa poitrine aux baïonnettes autrichiennes et même aux armes italiennes, car il eut des soulèvements à réprimer. Enfin, quand le dernier morceau de pain fut mangé, quand le dernier écu fut dépensé, quand le dernier boulet de canon fut tiré, Venise capitula le 24 août 1849.

Manin fut exilé, il partit pour la France et perdit dans le trajet sa femme et sa fille. A Paris, il vécut de leçons d’italien, au jour le jour, grand dans la chute comme dans le triomphe, abreuvé d’amertume, et couronnant, par la vertu et par la pauvreté la plus humble une des plu? loyales, des plus pures et des plus nobles existences de ce temps.

Dix-sept ans après, Venise délivrée des Autrichiens réclamait à la France le corps de son enfant et le ramenait à Saint-Marc, sur le Bucentaure, au milieu de l’appareil le plus splendide, comme si la terre de l’exil eût été trop lourde à ce grand patriote qui avait tant aimé sa patrie et qui lui avait voué sa vie.

La Dogaresse. — Fac-similé tiré d’un Manuscrit conservé aux Frari. — Livre des Pompés et Cérémonies.

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