DANS L’ANCIEN MONASTÈRE DE S A M* GLORIOSA DEI FRARI
ux yeux de l’homme studieux et habile à déchiffrer les manuscrits, tout le passé de Venise peut revivre, lorsqu’il visite, dans l’ancien monastère de Santa Maria Gloriosa dei Frari, l’imposante collection de documents qui constituent les célèbres Archives de Venise. Un érudit aimable qui est notre ami, et qui a guidé nos premiers pas dans nos études sur Venise, M. Armand Baschet, a consacré à ce sujet un volume très-important, qui est indispensable à tous ceux qui fréquenteront ces archives dans un but de travail. Pour donner au lecteur une idée succincte de ce prodigieux amas de documents, nous aurions dû résumer l’ouvrage intitulé : les Archives de Venise, — Chancellerie secréte de la République sérènissùne; mais nous aimons mieux
emprunter à l’auteur lui-même une petite étude à vol d’oiseau assez rapide et très-complète. Le lecteur y gagnera certainement, car on peut dire hardiment qu’avec les archivistes euxmêmes, et quelques historiens spéciaux, M. Armand Baschet est l’écrivain qui connaît le mieux le sujet.
Tous les étrangers distingués visitent le monument comme ils font d’un musée ou d’un palais célèbre. L’accueil y est libéral et empressé. On parcourt avec admiration les vastes
Les Archives de Venise. — Porte des Archives dans la Cour du Couvent des Frari.
salles où sont conservées et classées les archives, et on reste stupéfait devant la masse écrite qui compose, la chancellerie ducale. On pénètre avec un intérêt extrême dans les petites chambres dites de la chancellerie secrète, le tabernacle de ce temple.
Le curieux d’autographes peut s’arrêter d’abord devant les vitrines de l’une de ces chambres et regarder avec passion et convoitise des signatures aussi intéressantes que rares, artistement exposées ; il arrive enfin devant les grands et les petits registres du conseil des Dix, jadis si mystérieux; quelques âmes ingénues s’étonneront de ne pas les voir reliés en drap noir avec des têtes de morts aux quatre coins.
Le monument qui renferme aujourd’hui les grands vestiges de la politique et de l’administration vénitiennes, était jadis l’abbaye de Sainte-Marie-Glorieuse des freres mineurs conventuels. Le titre est fort long; mais, pour faire bref, les familiers ont toujours dit (( les Frari ». L’église, si belle et si imposante, est demeurée au culte après la suppression des corporations religieuses en 1810; et le couvent, l’un des plus vastes de Venise, inoccupé d’abord,
Vue intérieure d’une des Salles des Manuscrits aux Frari.
livré ensuite à l’armée, fut, quelques années plus tard, utilement désigné pour servir à la réunion de tous les papiers politiques, administratifs, judiciaires, financiers, domaniaux et autres dispersés en divers endroits depuis la chute de la république des Vénitiens, le 12 mai 1797*
Ce serait une erreur de croire qu’à l’époque où florissait cette république, l’État eût un lieu spécial destiné au recueil de tous les papiers et documents émanant de ses magistratures. Cet immense amas qui se voit présentement dans l’interminable série des salles et chambres des Frari est une œuvre d’ensemble conservatrice qui n’aurait pas eu sa raison d’être au temps où fonctionnaient tous les rouages de ces institutions. Chaque ujjîzio, en effet, chaque
magistrature avait ses propres archives au siège de son exercice, et le mot archives de T Etat n était pas même en usage officiellement; on disait chancellerie ducale, chancellerie inférieure , chancellerie secrète, pour désigner une réunion spécifiée de documents et preuves écrites que l’Etat avait intérêt à conserver comme étant les pièces à l’appui de sa vie politique et administrative.
Pour comprendre que deux cent soixante-quatre salles et chambres, dont plusieurs sont si vastes qu’on a quelque fatigue à en trouver la fin, sont à peine suffisantes à contenir les papiers recueillis, il faut savoir que la réunion actuelle comporte non-seulement les archives jadis réparties séparément au siège des cent trente à cent quarante magistratures ou charges qui composaient le monde officiel vénitien, mais encore les documents produits par les six gouvernements qui, depuis le 12 mai 1797, ont successivement administré les provinces vénitiennes. Sous les doges, les archives politiques proprement dites étaient renfermées dans une chambre dite la secrète ; celles du conseil des Dix étaient rangées dans des armoires et cabinets attenants aux salles du conseil ; celles des inquisiteurs d’Etat étaient confiées à la garde du secrétaire de ce tribunal redouté. Ces différents dépôts, que des lois d’une extrême rigueur mettaient à l’abri de l’indiscrétion, étaient au palais ducal. Plusieurs incendies, dont deux formidables au seizième siècle, ont fait subir à la chancellerie secrète des pertes irréparables ; c’est ainsi que les précieuses correspondances diplomatiques, pendant le moyen âge et depuis la prise de Constantinople par les Turcs jusqu’à la fin du règne de notre roi François I er , ont été anéanties. Venise était alors une puissance de premier ordre : chacun comptait avec elle. Ses hommes d’Etat s’étaient acquis par leurs œuvres dans les négociations une considération universelle. Il faut donc tenir pour immense la perte qu’a faite l’histoire avec la destruction d’une série aussi imposante de documents diplomatiques tels que des dépêches et des rapports sur les différents pays qui pesaient dans la balance de la politique en Europe et dans le monde oriental, pendant le quinzième siècle.
Ces archives ont subi d’autres vicissitudes lors de la chute de Venise en 1797, elles ont été dispersées. La France en a pris une petite partie quelle a dû rendre à l’Autriche ; l’Autriche a dû la rendre ensuite à la France, qui la réclamait pour l’Italie; et cela dans l’espace de neuf ans (1797-1806). Mais, à ce jeu de cessions et de rétrocessions, il est permis de croire qu’il y a toujours péril pour l’intégrité des membres.
En 1807, le gouvernement italien fit ce qu’il put pour concentrer en divers endroits de Venise les principales divisions des archives de l’ancieune république. Les ruines fumaient encore. On fit de son mieux pour récupérer et réunir. La partie politique fut concentrée dans l’édifice de San Teodoro , la partie judiciaire ailleurs, la division financière ailleurs aussi. On resta dans cette situation jusqu’en avril 1814, puis vint le régime de l’Autriche. L’inimitié n’était poin^alors ce quelle fut depuis. L’Autriche gouvernait sans trop de malaise pour elle et pour les peuples. L’empereur François, qui n’avait jusqu’alors connu l’empire que dans l’agitation et la tourmente, se trouvait bien des choses de la paix; les provinces s’en ressentirent. Venise fut bien administrée,, on la traitait un peu en aimable capitale. Entre autres bonnes décisions propres à l’honorer, dès 1815, par un décret du 13 décembre, fut prise celle de concentrer en un même lieu toutes les archives de toutes les anciennes magistratures vénitiennes
Inde fortuna... et sains. Ainsi fut résolu dès 1815, et admis en principe, l’établissement imposant qui, quelques années plus tard, fut inauguré sous l’appellation officielle de Impériales et Royales Archives générales vénitiennes.
Le décret de concentration signé, il fallut penser au choix d’un monument qui s’y pût adapter. Or, dans l’administration autrichienne, à cette époque, on connaissait fort peu la ligne courte et rapide; rien ne se faisait sans qu’on y employât environ huit fois le temps voulu. Trois ans se passèrent donc à choisir l’endroit, puis quatre ans se passèrent encore à l’approprier pour sa destination. Le lieu choisi fut l’ancien monastère de Sainte-Marie-Glorieuse.
En vérité, on ne pouvait trouver mieux; ce fut en 1822 que les archives de la République sérénissime, augmentées de celles qui s’étaient formées depuis, furent définitivement installées dans le vaste et pittoresque local où l’étranger passant à Venise va les visiter aujourd’hui, à Santa Maria Gloriosa dei Frari, ou, selon le terme en usage, aux Frari. Décrivons-en l’aspect.
Etant sur le Campo , où s’élève la grande et magnifique église, on trouve l’entrée officielle des Archives, à gauche, après avoir traversé deux ponts fort rapprochés l’un de l’autre par un très-petit quai. Au-delà de la voûte de cette entrée-, qui du reste n’a absolument rien de remarquable, une grande cour, d’aspect un peu délabré, se présente, flanquée de larges arcades; mais ce n’est pas la cour principale, aussi majestueuse que singulière,-sur laquelle ouvre la plus grande partie de l’édifice. La cour dite de la Trinité, que représente ici le dessin de M. Stella, est séparée de celle de l’entrée par un corps de bâtiment s’élevant à gauche. Elle devait être jadis le grand promenoir des moines. L’aspect qu’elle offre est dû à un mélange de grandeur et de bizarrerie qui ne peut manquer d’étonner tous les visiteurs. Le ton rougeâtre d’une partie des murs, les teintes grises des arcades à plein cintre, l’étendue et la largeur des terrasses à balustres, la triomphale fontaine du milieu, les dalles noircies par le temps, le clocher tout en briques, dominant fortement le tableau, les flancs extérieurs de l’église, la longue et étroite porte ogivale, si gracieusement découpée sous le promenoir de droite, et formant à elle seule comme l’attique d’un délicat monument, tout ce contraste architectural, auquel, certes, une idée de parfaite harmonie n’a point présidé, est d’un effet émouvant. Après que les enfants et les femmes loquaces du voisinage sont venus le matin, aux heures déterminées pour le service des alentours, puiser l’eau du grand puits, le silence règne en maître sous ces voûtes, et, quand le chaud soleil du pays a marqué tout cet ensemble de sa forte griffe de poète, l’imagination se peut déclarer satisfaite du spectacle offert par ce Cortile de l’un des plus vastes cloîtres de la Venise ancienne. Les bâtiments, répartis sur les côtés des deux cours et ouvrant aussi sur des jardins quasi-incultes qui les séparent de la petite église à coupoles de Saint-Roch, renferment les innombrables séries de registres et de cartons formaqt la masse des archives vénitiennes. S’il nous fallait suivre le dédale des pièces que le visiteur est invité à parcourir, et s’il nous fallait décrire le contenu de chacune d’elles, notre besogne de narrateur n’aurait pas de modestes limites, et elle devrait atteindre au format d un volumineux compendium. Voici d’ailleurs des notes précises et propres à donner une idée de cette réunion colossale de papiers à consulter.
La répartition systématique qui en a été faite comprend quatre divisions : — la Politique,
— la Judiciaire,— la Commerciale et la Territoriale. Chacune a ses subdivisions auxquelles se rattachent des sections en rapport avec l’organisation multiple des magistratures de la feue république. C’est, à vrai dire, une sorte de labyrinthe dont il convient d’avoir une pratique particulière pour y bien chercher ce qu’on souhaite d’y trouver. Un bon conseiller, un guide sûr, sont indispensables.
On a souvent exagéré, en divers écrits, le nombre des documents réunis aux Frari, ainsi que l’étendue des divisions de l’édifice qui les renferme. Il eût été si simple de se limiter à la vérité et à l’exactitude! Laissons là les chiffres de quatorze millions de documents, de deux mille deux cent soixante-seize archives, de quatre cents salles et chambres, etc. Ce sont là des additions obtenues par des imaginations fantasques. Le géographe Andrea Bàlbi, dans une brochure devenue rare, publiée en 1835, n’a-t-il pas pris la ridicule tâche de poser pour les résoudre d’inimaginables problèmes relatifs à l’étendue matérielle des archives de Venise? Cela tient de l’incroyable. Voulant demeurer géographe à tout prix, il prouve que les rayons contenant les cartons classés, s’ils étaient mis à la suite les uns des autres, formeraient une ligne égale à une fois et demie la distance qui sépare Paris de Versailles; il s’efforce de démontrer que le nombre approximatif des feuilles étant de six cent quatre-vingt-treize millions cent soixante-seize mille sept cent vingt est propre à former une bande d’un milliard quatre cent quarante-quatre millions huit cent mille pieds de longueur, capable de cerner onze fois la circonférence du globe terrestre. Son enthousiasme géographique, atteignant à 1 ivresse, compare ces archives avec l’Océan d’abord, puis, se modérant, avec f Adriatique; reprenant enfin un essor sans limites, il se montre inquiet pour savoir si les archives vénitiennes seraient aptes à contenir sur leur surface le genre humain tout entier ! Dans un conte fantastique d Hoffmann dont le héros serait un archiviste, ce calcul capricieux aurait l’avantage dune incomparable invention; mais, de la part d’un écrivain géographe, à qui son devoir impose de la précision, ce n’est qu’un effort puéril et paradoxal.
Allant donc aux faits et nous exprimant d’après des comptes plus modérés et moins hasardés, nous dirons que les archives de Venise sont réparties entre deux cent soixantequatre pièces ; que, pour la partie antérieure à 1797, il y a cent vingt et une archives comprenant cent mille sept cent cinquante-deux cartons et registres, et, pour la moderne, cent dix autres archives comprenant cent deux mille quatre cent soixante-deux cartons et registres ; qu enfin, pour les documents sur parchemin en feuilles détachées, on en constate un nombre de cinquante-deux mille huit cent soixante dix-huit. Voilà des chiffres, certes, bien honnêtes et suffisants !
Nous avons dit que se diriger et se reconnaître dans l’édifice sont deux choses peu faciles. Lenchevêtrement des pièces, malgré les numéros qui les distinguent, est, en effet, si compliqué que, pour ne s’y point égarer, une boussole serait un instrument presque indispensable ; aussi sera-t-il difficile de décrire systématiquement les divisions intérieures. Il est des pièces qui n ont pas plus d’étendue que celle qui convient à une chambre ou à un salon ; il en est d autres qui, telles que les deux anciens réfectoires du couvent, sont assez vastes pour avoir pu, en certaines occasions canoniques, réunir jusqu’à dix-huit cents moines; d’autres encore ont la longueur d’une nef de grande église. Tout au long des murailles sont disposés des
rayons, et, sur ces rayons, les registres et les liasses décemment étiquetés. Des inscriptions peintes en caractères blancs sur fond bleu indiquent les classifications les plus importantes. C’est ainsi qu’arrivant au premier étage par le grand escalier adossé aux anciens réfectoires des Pères, vous pénétrez dans les salles les plus vastes, ayant la forme d’une immense croix latine. Cette partie seule de l’édifice contient l’élite des anciennes archives; les impôts, les fiefs, la justice au civil et au criminel, les finances, la monnaie, la santé publique, l’arsenal, la guerre, le luxe, les possessions maritimes, la navigation, l’instruction publique, la noblesse, le commerce, les arts et les métiers, les professions libérales, les magistratures préposées à la surveillance des monastères et à celle des fonctions publiques, la police ordinaire, sous la dénomination pittoresque des ce seigneurs de la nuit au civil et au criminel », les eaux, les forêts, les mines, les emprunts d’Etat, les biens communaux et une infinité d ' Uffizi, rameaux adhérents à ces diverses branches, ont ici leurs papiers chronologiquement répartis.
En se dirigeant vers le midi, on arrive à une pièce fort bien aérée et de bel aspect, jadis le cabinet des livres des moines, aujourd’hui consacrée, sous le nom de mani-morte, à la collection des actes des confréries et couvents; huit chambres supérieures y font suite, réservées aux mêmes matières. Au fond de cette belle salle, une large fenêtre s’ouvre sur le petit Campo di San Rocco, et l’on peut admirer de là la merveilleuse façade de cet élégant monument si connu, toujours visité, appelé la Scuola di San Rocco.
Si, revenant sur ses pas, quittant les mani-morte, on regagne le long espace destiné en partie aux recueils de la chancellerie ducale, on remarque sur la droite deux petites portes à la romaine. L’une conduit à la collection de la chancellerie secrète, l’autre à celle du conseil des Dix. Ces deux portes basses, enchevêtrées ainsi aux flancs opulents de la chancellerie ducale, et donnant accès l’une et l’autre à huit chambres, parmi lesquelles deux supérieures sont du ressort des inquisiteurs, représentent un ensemble que l’on peut sûrement appeler le corps et l’âme de la politique des anciens Vénitiens. Chroniqueurs, publicistes, historiens, narrateurs des coutumes, diplomates, négociateurs, juristes, curieux, la chose ici est vôtre ! Cette terre cultivable est assez riche et féconde pour que, par vos soins, vous en puissiez heureusement et patiemment tirer les produits les plus rares.
Depuis le décret du 13 décembre 1815, qui ordonnait une concentration générale des archives de Venise en un seul monument, six directeurs les ont successivement administrées. Le premier fut Jacopo Chiodo, on peut dire qu’il était né dans et pour les papiers. Il avait, en effet, servi la Sérénissime, sous les deux derniers doges, en qualité de coadjuteur à la chancellerie d’abord, et d’archiviste du sénat ensuite; puis, chargé d’une division des archives dont le comte Marini était directeur, sous le gouvernement italien, il fut, à son tour, nommé directeur en 1815, présida à l’installation générale aux Frari t n 1822, et demeura en cette place, si bien faite pour ses goûts et ses aptitudes, jusqu’en 1810. M. Ninfa Priuli lui succéda et résida en charge sept années durant. Il fit peu de chose, ou plutôt il n’en fit aucune. Il fut homme médiocre et esprit indifférent. Vint le chevalier Mutinelli, nommé en 1847; son administration fut traversée par la révolution de 1848; mais il ne fut pas destitué sous le gouvernement de Manin, et l’Autriche en reprenant le pouvoir lui conserva sa faveur.
M. Mutinelli était un littérateur distingué ; il avait l’esprit vif et alerte, et entreprit diverses
réformes dans le grand établissement qui lui était confié. Il n’était pas libéral dans le sens politique du mot, il comptait aussi de nombreux et amers ennemis dans Venise. Cependant il a su tenir tête à l’orage dont le gouvernement de Vienne menaçait les archives en 1852. Vienne, en effet, convoitait sourdement d’attirer à soi la partie la plus précieuse des papiers d’État de la feue république ; elle ne prétendait rien moins qu’à dépouiller toute la chancellerie secrète de l’ancienne Venise, toutes les dépêches, toutes les relations, tout l’élément diplomatique qui était une des gloires historiques du fameux État. Aussitôt averti de cette trame bien ourdie dans les régions du pouvoir impérial, M. Mutinelli, tout dévoué qu’il était au gouvernement autrichien, adressa au souverain un rapport dont les considérations excellentes ont arrêté la main de l’empereur, à la veille de signer le décret fatal. Il faut donc rendre cette justice à M. Mutinelli d’avoir su conserver aux archives de Venise la plus belle, la plus intéressante, la plus honorable et glorieuse partie de ses trésors écrits. Ce fut dans les dernières années de son administration que les portes de cet immense dépôt commencèrent à être plus facilement accessibles aux visiteurs studieux et curieux. Jusqu alors, les admis et les élus à la consultation des papiers avaient été si rares qu’on avait bientôt fait à les compter et à les nommer. Le chevalier Fabio Mutinelli prit sa retraite en 1861, le comte Dandolo lui succéda. C’est de son avènement qu’il faut dater l’ère libérale aux archives ; il n’y eut plus guère de porte close. Le conseil des Dix lui-même fut accessible ! Mais le vénérable comte Dandolo, moins heureux que son prédécesseur, eut, sous sa direction, à supporter le plus rude coup qui puisse frapper le chef d’une grande maison. Ce fut à lui, en effet, qu incomba le lamentable devoir d’enregistrer en ses protocoles les fameuses déprédations ordonnées et militairement exécutées par l’Autriche dans cet édifice, fait pour les tranquilles études et les recherches patientes. Un moine du nom de Beda Dudik, de l’ordre de Saint-Benoît, en compagnie d’un lieutenant qui s’était fait son paladin, fut chargé de présider à 1 exécution. La lutte dura deux jours entre les envahisseurs et le directeur. Mais la force armée fut invoquée, et, contre la force brutale, le malheureux comte n’eut à opposer que celle du droit; or, en de telles occasions, la force du droit, tout excellente qu’elle est à un point de vue philosophique, est d’ordinaire fort mal en point pour empêcher et terrasser l’ennemi. Ce dernier prit donc treize cent trente-six registres ou portefeuilles les plus précieux et les plus nécessaires à l’étude de l’histoire de Venise, et mille traités originaux de prix, de commerce et autres; cela le 22 et le 23 juillet 1866. C’est le butin que l’Autriche convint de rendre par 1 article 18 du traité de Vienne du 3 octobre. Elle le restitua en effet.
Qu’on ne croie point cependant qu’un aussi prodigieux amoncellement de documents ne puisse servir qu’à jeter une lumière éclatante sur une histoire locale : quelque place qu’ait tenue Venise dans le monde, nous ne célébrerions pas ainsi ces glorieuses archives, si elles devaient se borner à ce rôle déjà si élevé et si honorable ; mais la diplomatie vénitienne a été si attentive à tous les événements qui ont agité le monde, et les relations de la sérénissime République ont été si étendues, qu’en quelque lieu de l’Europe qu’un historien veuille suivre une négociation difficile, avoir un reflet exact de l’impression produite par un grand événement, il peut demander les dépêches de l’ambassadeur de Venise correspondantes à 1 année dont il s’agit, et il trouvera des renseignements de première main donnés par un esprit avisé, un agent
bien informé, un diplomate fin, très au courant, et qui se fait une loi de suivre pas à pas les faits, de les décrire, d’en tirer les conclusions nécessaires.
Les Relations des ambassadeurs vénitiens sont de véritables monuments politiques, c’est la source inépuisable où les historiens ont puisé et puiseront encore. Bien des hommes distingués se sont fait un nom par la publication de ces documents ; d’autres peuvent y trouver encore pendant bien des années des sujets d’études profondes et d’une incontestable utilité. C’est un devoir auquel on ne faillira pas, de reproduire et de multiplier ces informations précieuses , de les traduire dans toutes les langues. Le courant moderne historique est là ; on n^écritplus désormais qu’avec des récits authentiques, incontestables, des documents contemporains : nulle source plus féconde que celle que nous venons d’indiquer ne peut être consultée par les hommes studieux. Ajoutons que nulle part les érudits et les curieux ne trouvent des archivistes plus dévoués à leur faciliter les études, et qui les mettent sur la piste avec une plus inépuisable bienveillance et un plus rare désintéressement.
Au feu comte Dandolo a succédé, dans la direction des archives, un homme estimé et alfectionné de tous, à qui ses travaux éminents, son érudition accomplie, son esprit d’administration éprouvé, assignaient justement un poste aussi envié, M. Tommaso Gar. Puis vint après lui le cavalier Toderini, mort récemment, auquel on a donné pour successeur l’érudit auteur de tant de mémoires exacts et d’un haut intérêt pour l’histoire, M. Bartolomeo Cechetti.
LE COMMERCE DES VÉNITIENS