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FAÇADE PRINCIPALE DE LA BASILIQUE DE SAINT-MARC

SES TRANSFORMATIONS SUCCESSIVES

Dans les premiers temps de l’Église, les inhumations se faisaient secrètement, dans les

parties souterraines des anciennes basiliques. Quand les persécutions cessèrent, on éleva des autels sur les tombeaux qui renfermaient les restes précieux des saints tutélaires de ces mêmes basiliques ; et, comme ils étaient toujours dans des parties souterraines et cachées, ils furent appelés cryptes ( caché ) ou sous-confessionnal.

Le doge Partecipazio, qui fit commencer, vers l’an 829, la

basilique de Saint-Marc, imita l’usage des temps primitifs; il ordonna qu’on construisît un sou-

Loge d’un Palais aux Saints-Apôtres (ixe Siècle).

Porte en fer à Cheval. Palais des Polo à Saint-Chrysostome.

terrain monumental, Jean, successeur au dans l’autel principal Marc, qui devenait teur de Venise. Les avaient été rapportés par Bono, tribun de Rustico da Torcello.

gée en forme de tout l’espace au-desde l’église et des raies de Saint-Clé- Pierre. Elle est simmesure vingt-cinq vingt-huit de largeur taie de deux cent La plus grande haurespond aux dalles dans la basilique. Les irrégulière et coupée

Ancienne Maison du ix« Siècle, à San Mose (aujourd’hui détruite).

prescrivant à son fils duché, de déposer le corps de saint désormais le protecrestes de saint Marc de Constantinople Malamocco, et par La crypte fut éricroix, et elle occupe sous du presbytère deux chapelles latément et de Saintpie de construction, mètres de longueur, et une superficie toquatre-vingts mètres, teur de la voûte corde l’autel du milieu, parois ont une forme par des niches.

Le plafond est voûté et devait être peint à fresque ; il en conserve quelques traces. Il est

soutenu par soixante colonnes, hautes de six pieds, en marbre grec, sans base et avec des chapiteaux du style byzantin. L’autel du milieu était placé au-dessous de l’autel principal de la basilique, quatre colonnes destinées spécialement à supporter les fameuses colonnes sculptées qui forment le baldaquin du grand autel supérieur se répètent dans cette partie souterraine. L’autel lui-même, masse énorme, avait pour fondation dans la crypte un bloc carré buté par quatre grosses colonnes reliées l’une à l’autre par de plus petites. C’est ce massif qui renferme les restes de saint Marc. La sacristie occupait le côté gauche, à droite s’élevait un autre autel; la lumière arrivait par cinq fenêtres prenant jour sur les cours intérieures du palais ducal.

' Comme Saint-Marc est bâti sur un des points les plus bas de Venise, la crypte, depuis le seizième siècle, a toujours été humide et exposée aux infiltrations des eaux. Le livre de comptes de la sacristie constate qu’en l’année 1563, on fut obligé de refaire tout le seuil du souterrain, ce qui entraîna de grandes dépenses. Ces travaux ne furent pas suffisants, et bientôt, l’humidité gagnant chaque jour, les religieux furent forcés d’abandonner le souterrain. En 1580, ils obtinrent la permission de se réunir dans la chapelle de la basilique, dite de Saint- Jean-l’Évangéliste, et, quelques années après, quand ils voulurent reprendre l’image de la Vierge protectrice de leur sanctuaire abandonnée dans la crypte, ils sollicitèrent la permission du doge Marino Grimani. Le 3 juillet 1604, on descendit en grande cérémonie dans les souterrains solitaires et obscurs. Le cortège était formé par les députés du Sénat et toute la confrérie ; on trouva le seuil complètement submergé. Il fallut poser des briques à plat les unes sur les autres afin de pouvoir opérer l’enlèvement; l'image de la Vierge avec l’Enfant, placée sur l’autel en marbre, les statues de saint Pierre, celles de saint Marc, de sainte Catherine et de sainte Ursule, furent déposées dans le reliquaire de l’église où on les voit encore; et le souterrain fut refermé sans qu’on abandonnât cependant le projet de rétablir un jour ce sanctuaire si digne d’intérêt.

On ne désespérait pas d’arriver à cette restauration; le doge Marco Foscarini et Flaminio Cornaro, le célèbre dessinateur des églises vénitiennes, descendirent à différentes époques dans la crypte, toujours avec l’idée de la faire dessécher : mais on n’aboutit pas cette première fois à un résultat. Après la mort de Foscarini, le projet fut abandonné, tout fut muré, et il semblait qu’on y eût renoncé jusqu’au commencement de notre siècle, quand le siège de la cathédrale fut transporté de l’église de San Pietro di Castello à celle de Saint-Marc. Vers cette epoque, le principal autel de la Basilique se trouvant trop restreint dans ses proportions, on le démolit pour en reconstruire un plus digne du maître-autel d’une cathédrale, et on découvrit sous l’antique autel, dans la masse de pierres qu’on croyait pleine, et à son centre, un cercueil que, d’après certains indices qui se sont vérifiés plus tard, on regarda dès le premier jour comme celui qui devait renfermer le . corps de saint Marc.

Quelques années après, en i8u, une commission, qui se composait du comte Vendramim Calergi, du comte Filiasi et d’Antonio Diedo, examina la crypte, et on en publia le dessin dans l’œuvre qu’éditait alors le comte Cicognara. On trouva sous la masse de pierres une bière en bois recouverte de laine et de soie, on y fit quelques ouvertures; et, d’après la date, il n y eut point à douter qu’on n’eût enfin trouvé' les restes du corps de saint Marc. Le cercueil fut extrait au mois de mai de la même année ; en 1835, on le déposa avec pompe

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dans le nouveau maître-autel de la basilique. En 1830, après quelques réparations faites au dallage du presbytère, la couche épaisse de limon qui recouvrait le seuil de la crypte fut enlevée, on donna un libre cours d’air en pratiquant des ouvertures latérales; mais il fallut abandonner encore une fois l’espérance de jamais se rendre maître des lentes infiltrations, et d’avoir un libre accès dans le souterrain sacré.

C’était à notre époque qu’était réservée la tâche de restituer au public cette partie si intéressante de la basilique. Le commandeur Torelli, préfet de Venise, ayant été frappé des merveilleux résultats du ciment de Bergame, voulut tenter de l’appliquer à la restauration de la crypte de Saint-Marc; il s’adressa à l’ingénieur Meduna, lui adjoignit Milesi, qui venait de terminer le pont sur l’Adda, à Rivalta, et les chargea de cette œuvre difficile. M. Milesi vint à Venise, il entreprit le travail confié à la société de Bergame et le fit exécuter sous la propre direction de son fils. Les travaux, commencés en février, furent terminés en avril. Le seuil a été complètement renouvelé et recouvert d’un mastic, composé de sable de la Brenta, de grès de Sile et de ciment de Bergame. Toutes les anciennes fenêtres ont été restaurées, d’autres ont été ouvertes afin d’éclairer cette partie souterraine de l’église. Le parement extérieur, du côté du canal, est soigneusement entouré d’une épaisse couche de ciment, pareille à celle de l’intérieur; enfin on a remis dans leur état primitif l’escalier communiquant de la crypte à l’église et l’autel au milieu du souterrain.

Nous avons donné ici le plan de l’édifice (page 63); on y reconnaîtra au centre le massif où était caché le corps du saint, massif qui correspond, dans l’élévation, à une espèce de colombarium. La crypte était fermée depuis trois siècles, et le doge Marco Foscarini avait tenté vainement cette belle restauration que l’administration de Venise a si ingénieusement exécutée.

Il est certain que Saint-Marc s’est enrichi des dépouilles de l’antiquité ; on dit généralement que les marbres, les chapiteaux et les bas-reliefs viennent d’Orient; les chroniqueurs les plus autorisés inclinent à croire que, lorsque les Barbares détruisirent Aquilée (si puissante qu’on l’appelait la seconde Rome ) et Altino, une des villes les plus importantes de 1 Italie, tout ce qui resta intact parmi ces ruines fut transporté à Torcello et à Venise. Nous avons passé de longues heures à Trieste dans un jardin solitaire, plein des débris et des vestiges d Aquilée, où le gouvernement autrichien a voulu qu’on transportât tout ce qui était épars entre Trieste et les rives du Lisonzo : c’est le Lapidario Aquilense. Combien Saint-Marc, enrichi des ruines de cette ville, serait à plus juste titre le lapidaire de la fameuse citée détruite par les Barbares !

Dans le détail de l’ornementation de Saint-Marc, certains détails sont absolument grecs; les deux paons bizarrement contournés qui boivent dans une coupe (page 61) sont un travail oriental; à Damas, à Sainte-Sophie de Constantinople, à San Theotocos de la même \ille, à San Vital de Ravenne, qui est absolument byzantine et bâtie par Justinien en 547, on retrouve ces mêmes symboles. C’était un parti pris, un système d ornementation comme la grecque et cette frise si connue qui imite la vague. Les Grecs l’avaient prise a l’Asie; les Vénitiens la leur empruntèrent à leur tour, et non-seulement ils l’appliquèrent à 1 architecture religieuse, mais encore aux maisons privées, car l’exemple que nous avons fait dessiner vient d’un palais du Grand Canal.

Deux spécimens très-célèbres de l’art oriental, qui ne font pas partie intégrante de la basilique, mais qui décorent l’extérieur, se voient à droite de sa façade principale, à la porte dite Délia Carta , parce que c’était dans ce vestibule, qui s’ouvre avant l’entrée de l’escalier des Géants, qu’écrivaient les secrétaires. Dans notre dessin de la porte Délia Carta ( page 69 ), ils occupent la partie gauche. Ces énormes piliers, reproduits en détail dans un précédent dessin, décorés de la croix grecque et ornés de ceps chargés de fruits qui sortent d’un vase, auraient fait partie de l’église de Saint-Saba, à Acre. Lorenzo Tiepolo, après sa victoire sur les Génois, les aurait rapportés avec d’autres trophées. La chronique Sivos raconte qu’une rixe s’éleva à Acre entre les Vénitiens et les Génois, qui, tous deux, y avaient des établissements et auxquels on avait abandonné l’usage d’un temple pour leur culte. Les Génois prétendirent l’occuper

Vue d’ensemble du Palais Ducal à vol d’oiseau.

Façade du Palais Ducal sur la Piazzetta.

seuls; ils s’y enfermèrent comme dans une forteresse et s’y virent assiéger par leurs rivaux, qui s’en emparèrent. Pour éviter désormais qu’on le leur reprît, ils le détruisirent, et, afin de conserver le souvenir de ce triomphe, on envoya les deux pilastres à Venise; il existe même un décret du sénat qui décide le lieu où ils devront s’élever.

Rien n’est indifférent en architecture, et l’histoire à Venise se corrobore par les pierres. Nous savons que Saint - Saba d’Acre a été élevé au sixième siècle; nous avons

La Porte Délia Cafta, entrée du Palais Ducal, sur la Piazzetta.

Chapiteau du Palai$ Ducal, Portique de la Piazzetta.

Chapiteau d’angle du Palais Ducal, Porte Délia Carta.

Pilier d’angle du Palais Ducal.

lombarde, qui, née d’abord dans la Lombardie et à laquelle on donne ici à Venise, afin de la caractériser plus sûrement, le nom d 'Halo-byzantine, On en cite, comme un des plus beaux

donc devant les yeux un admirable et très-riche spécimen du ciseau byzantin de . cette époque : nous pouvons ainsi comparer Torcello et Acre, c’està-dire l’art romano-chrétien et l’art oriental de la même époque.

En prenant ces deux exemples, Torcello et Saint-Marc de Venise, nous avons le type de l’architecture qui, du septième au dixième siècle, était en honneur à Venise ; elle se compose d’éléments romains et d’éléments byzantins. Bientôt un nouvel élément va s’introduire, et il suffira pour donner à l’art son caractère national. Nous voulons parler de l’architecture se répandit bientôt dans toute l’Italie,

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Pergolo du Palais Priuli, près San Lorenzo. — Période gothique.

exemples, le Fondak des Turcs, dont nous avons reproduit la façade au chapitre spécial aux fondaks (page 41), et au palais dit dei Santi Apostoli (page 65), bien connu des amateurs, et qui se trouve dans le quartier du Rialto, près du Traghetto du même nom.

Les deux fameuses colonnes de la place Saint-Marc sont de cette époque, mais ces deux blocs de granit oriental d’une masse énorme qui se dressent sur la rive même n’appartiennent pas à l’art vénitien. On avait apporté trois fûts de Constantinople ; l’un d’eux tomba dans l’eau au moment de le soulever. Les deux qui restaient furent longtemps abandonnés sur le sol, faute de moyens suffisants pour les dresser. Un jour, un Lombard, nommé Nicolo Barettieri, proposa de se charger du travail et il réussit dans sa difficile entreprise; on le récompensa trèslargement, et il eut en outre le privilège avantageux de tenir une banque de jeux au pied même de ces édifices, que surmontent, l’un, le lion de saint Marc, l’autre, la statue de saint Théodore, qui, avant saint Marc, était regardé comme le protecteur de la ville. Le lion, si nerveux de silhouette, d’une forme si caractérisée et d’un aspect archaïque si monumental, a été fait spécialement pour l’emplacement qu’il

occupe; il a été transporté à Paris en 1797, et placé au Louvre. Les chroniques vénitiennes prétendent qu’il revint dans sa patrie privé de ses deux yeux, qui étaient des pierres précieuses; quoi qu’il en soit, il est réel qu’il est aveugle , et les Vénitiens , qui ont cruellement ressenti la chute de leur patrie, disent que c’est peut-être pour qu’il lui fût épargné de voir combien Venise était déchue de sa grandeur. Il est évident que la basilique de Saint Marc, monument multiforme augmenté successivement à partir du onzième siècle, offre dans bien des parties des spécimens de la période architecturale lombarde.

Le Lion de Saint-Marc de la Piazzetta.

Balcon gothique.

A cette même période succède, à Venise, la période gothique, que quelques-uns veulent qu’on appelle la période arabe archi-aiguë; quand la tradition veut qu’elle soit venue du Nord, et que les nefs élégantes, les fins arceaux et les voûtes augustes soient l’image des forêts imposantes de ces con-

Type des fenêtres et loges des palais.

Loge du Palais Cavalli.

trées, de savants écrivains croient au contraire que ce style a pris naissance en Arabie et en Egypte : mais nous ne pouvons qu’accepter la dénomination consacrée, et nous dirons quels

Porte de la Scuola dç Misericordia. — PÉRIODE GOTHIQUE. — Porte gothique aux Frari.

sont, a Venise, en dehors de 1 architecture civile dont nous donnons de beaux spécimens avec les plus beaux palais, classés par époque, les monuments les plus importants qui se rattachent

à cette époque. La Casa al Campo deiMori, la Casa Falier, l’église Santa Maria Gloriosa dei Frari dont nous donnerons la vue intérieure et qui est comme le Panthéon de Venise, sont tout à fait de cette période. On verra qu’à l’intérieur c’est la disposition de nos cathédrales, avec les grandes ogives qui portent sur des piliers et séparent les bas côtés de la nef centrale. Mais toutes les parties de l’édifice ne sont pas de la même époque, car nous aurons à chercher dans les Frari certains exemples qui appartiennent à la Renaissance.

Les Servi, le Volto-Santo et San Giovanni e Faolo, un des plus prodigieux monuments de l’époque, sont du même siècle. On suppose que ce monument fut commencé en 1234, mais

il est vrai de dire qu’il 1430, ce qui explique la constate dans quelquesdans une des chapelles de vanni e Paolo que fut années , un paysage 111er- Martyre de saint Pierre.

flambeaux qui servaient placés près des draperies, tie de l’édifice ; on a aussi reliefs du plus haut prix, l’importance de la compovure que nous donnerons Il faut, parmi les dides de cette période çade du palais ducal qui de 1424. L’architecte véest resté attaché à quelde ce temps, s’appelle Fià la fois ingénieur, sculptructions publiques de la paraît-il, lui attribuer les

Décoration gothique au Pont dei Paradiso.

n’était pas encore fini en différence de style qu’on unes de ses parties. C’est cette église de San Giodétruit, il y a quelques veilleux du Titien : le Il décorait l’autel, et les au culte, imprudemment mirent le feu à cette parperdu une série de bas- On se rendra compte de sition du Titien par la graau chapitre de la Peinture, exemples les plus splengothique, citer aussi la faregarde le môle, elle est nitien fameux dont le nom ques-uns des monuments lippo Calendario, il était teur et directeur des consville. Il ne faudrait pas,

deux façades du palais, celle sur la lagune et celle sur la Piazzetta, car les critiques d’art les plus autorisés de l’Italie ont prouvé qu’il était mort avant qu’on élevât l’édifice.

Nous nous arrêterons un peu sur la personnalité de Filippo Calendario, quoique son identité artistique soit très-controversée; il y a une école historique à Venise qui prétend qu il n était même pas architecte, mais un directeur de travaux, exécuteur des œuvres d’autrui : il aurait cependant réalisé, dans la mesure de ses forces et dans celle de la durée de sa vie, des embellissements que nous voyons subsister encore aujourd’hui et que nous savons rattachés, par l’étude des documents, à la période bien définie qui nous occupe, celle du quatorzième siècle.

Calendario était un homme de mer, probablement constructeur de navires; sa résidence habituelle était la forteresse de Marano. Il grandit peu à peu par son propre génie; il étudiait

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solitairement; abandonnant le compas pour l’ébauchoir et le crayon de l’architecte, peu à peu il produisit quelques œuvres hors ligne; enfin sa réputation fut telle quelle arriva jusqu’au sénat, et, chaque fois qu’il s’agit ou d’élever ou de restaurer un édifice public, on en fit l’architecte consultant de l’État. Bientôt, appelé régulièrement au conseil, il fit un plan d’ensemble pour la place Saint-Marc, poussa le sénat au goût de la décoration, et, comme on regorgeait d’or, ses projets grandioses ayant été acceptés, on le nomma Capo Maesü'o dei Palazzo publico , chef maître du palais public. Voilà son vrai titre, mais nous serons prudent en n’affirmant pas absolument que la conception soit la sienne.

Le doge Marino Faliero l’aimait assez pour l’avoir chaudement recommandé à la seigneu-

rie, mais il paraît que ce Calendario n’était pas un homme détaché des choses de la politique et n'épuisait pas toute sa passion et son feu dans le culte et 1 exercice de son art. Nature ardente, il était homme à descendre dans la rue la dague au poing pour défendre ses opinions ou soutenir celle de ses patrons et de ses amis, et le jour où le doge Faliero, las de supporter l’audace de Michel Sténo, ourdit sa conjuration contre la noblesse et le Conseil des Dix, on vit le Calendario abandonner son art pour épouser la cause du doge.

Nous avons dit l’histoire de cette conspiration. Marino Faliero, convaincu, en avril 1354, d’avoir conspiré contre l'État, eut la tête tranchée sur les premières marches de 1 escalier des Géants. C’est le sujet de deux tableaux très-célèbres dans l’Ecole française; lun, dont nous avons donné la gravure, est dû au pinceau de M. Robert-Fleury, quon appellera sans doute dans la postérité le peintre du Colloque de Poissy et le peintre du Charles-Qmnt a

Porte latérale de Santa Maria Gloriosa dei Frari.

Abside de l’Église dei Frari.

Saint-jfliste, deux chefs-d’œuvre. La toile que nous avons reproduite est aujourd’hui la possession de sir Richard Wallace; elle faisait partie des collections du marquis d’Hertford. L’autre composition appartient aussi à sir Richard Wallace; elle a passé de longues années dans la galerie Pereire; elle est d’Eugène Delacroix. Après le Massacre de Scio, c’est, selon nous, la plus belle œuvre de ce grand artiste. Mais revenons au Calendario, quoique ce soit justement l’attrait de Venise de voir combien l’architecture, l’art et l’histoire sont liés l’un à l’autre. Dans la nuit du 15 avril 1534, Filippo, qui faisait partie de la conjuration, dormait paisiblement dans sa maison de San Severo, quand Angelo Micheli frappa violemment à sa porte accompagné de nombreux hommes d’armes. Calendario comprit que la tentative avait avorté et que c’en était fait de lui, il se laissa conduire sans résistance au palais ducal où siégeait le terrible tribunal, et, à la première question qu’on lui posa, il avoua qu’il avait conspiré contre le conseil des Dix. Il fut pendu entre les deux colonnes rouges de la belle loge du palais ducal qui regarde la Piazzetta. Son beau-père, Israël Bertuccio, eut le même sort, et son fils Nicolo, qui n avait cependant pas pris part à la conjuration, mourut dans les prisons. Ainsi s’éteignit, disent les chroniqueurs, une famille qui avait eu pour chef un homme si plein de mérite.

Quelle est la part que le Calendario avait prise au palais ducal, puisqu’on conteste qu’il soit l’auteur des façades qu’on voit encore aujourd’hui ? L’ancien palais dont nous 11e trouvons plus de trace avait été élevé par Pietro Orseolo dans le courant du douzième siècle; l’incendie l’avait ruiné, sa mauvaise construction en avait fait aussi une ruine précoce; ce n’était pas une restauration mais une reconstruction qu’il fallait opérer. En 1301, on y pensa, on érigea la salle du scrutin, mais Calendario était trop jeune pour avoir pris part à ce travail. Plus tard on construisit la splendide salle du Grand Conseil; mais Cadorin, qui fait foi en cette matière, prouve qu’à la date de cette addition, de 1342 à 1349, le directeur des constructions publiques était un certain Pietro Baseggio, qui était Vénitien et qui mourut en 1354. En mourant, Baseggio laissa le soin de surveiller l’exécution à Filippo Calendario, devenu son successeur, qui était déjà évidemment attaché àd’œuvre, en possession de sa renommée, et avait dû être de la plus haute utilité pour Baseggio. Filippo, en ce qui concerne le palais ducal, aura donc été ce que nous appelons aujourd’hui en architecture l’inspecteur de Baseggio; sa collaboration se borne là, le fait est précis. En 1424, le sénat ordonne que les deux vieilles façades seraient détruites pour être reconstruites de nouveau, et, en 1434, Filippo est mort, et pendu, hélas! Son nom pourtant est resté célèbre entre tous parmi les Capi maestri du quatorzième siècle; il aura été l’âme de tous les embellissements, le directeur, celui qui distribue la besogne, fait des plans d’ensemble et donne aux sculpteurs, aux architectes eux-mêmes, la part qui leur revient dans la construction d’un grand ensemble dont chaque pièce est un monument complet qui suffit à illustrer celui qui l’exécute.

On a le nom d’un autre architecte célèbre de ce temps-là; c’est Andrea Pisani, qui a conduit, dans le commencement du quatorzième siècle, sous le doge Gradenigo, les travaux d agrandissement de 1 Arsenal ; il a laissé sa signature dans une belle porte gothique qui se rattache au système de tours destinées, à certains points de la muraille, à recevoir les gardiens chargés de la surveillance nocturne.

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