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LA LOGGETTA ET LA LIBRERIA VECGHIA SUR LA PIAZZETTA

SOUS LA RENAISSANCE

sinon impossible, est oublié et ne compte que pour les amateurs d’éditions rares : ces trois écrivains sont Alberti, Daniel Barbaro et Francesco Colonna; l’un, dans son volume de Re œdificatoria, l’autre dans ses Commentaires, et le troisième dans ce livre, plus étrange qu’instructif, dont nous nous occupons ici même et dont nous publions quelques fac-similé au chapitre de l’Imprimerie : « VHypnerotomachia » . Ces trois ouvrages ont puissamment contribué à ramener l’art à ses origines antiques et à faire connaître aux Vénitiens les préceptes tirés du grand architecte latin.

Pour simplifier et pour caractériser par une idée la transformation architecturale, je dirai qu’aux éléments du style gothique Venise substitua les éléments inventés par l’antiquité : la colonne, le plein cintre, l’architrave, le fronton, la frise, le chéneau ; mais avec cette grande particularité qu’elle conserva dans le plan la même forme architectonique, les dispositions dictées par les besofns, par les mœurs, les habitudes, le climat, l’humeur et le caractère des Vénitiens. Ce fut une appropriation des éléments essentiels ; le génie particu-

Loge du Palais Corner.

lier de chacun régla la disposition ornementale, où se retrouva la personnalité de l’architecte et celle de l’artiste son collaborateur. Devenus comme affolés d’antiquité, épris d’une véritable idolâtrie pour les formes grecques et romaines de la belle époque, pour les statues, les bronzes, les joyaux, les bijoux, ces petits chefs-d’œuvre de terre cuite trouvés à Naxos, ces vases de Campanie , ces dieux et ces déesses sortis des entrailles de la terre; faisant marcher de front leur admiration pour la littérature et pour l’art, les patriciens ne pouvaient pas admettre que ceux qui avaient été de grands philosophes, des précurseurs de l’humanité dans le domaine des idées, des orateurs sans rivaux, des miracles de science et d’inspiration, des poètes inspirés, ne fussent en même temps des architectes de premier ordre dont il fallait s’approprier le génie; et, comme il y avait un grand courant de l’opinion publique dans le sens de l’antiquité, et que l’art reflète les idées et les influences contemporaines, on vit les architectes vénitiens aller étudier en Grèce, mesurer les monuments antiques, les dessiner patiemment et les publier. Ces admirables restes de l’antiquité de Pola, de Parenzo, de Spalato, de toute la rive d’Istrie et de Dalmatie, qui étaient alors colonies vénitiennes, devinrent l’objet

Ancienne Sacristie du Couvent de la Charité. - Palladio, Architecte.

d’un culte pour tous. Serlio et Palladio publièrent leurs études sur ces monuments, et tous les autres les imitèrent. Il ne faut pas croire pour cela que la Renaissance ait été un plagiat de l’antiquité; d’abord nous avons dit que, les besoins n’étant plus les mêmes, il était impossible d’appliquer raisonnablement les formes antiques à un monument d’un plan absolument dissemblable; ensuite le génie des artistes se serait mal accommodé de ce servile emploi de copiste. Jamais, au contraire,l’imagination des hommes ne se soucia moins des règles sévères imposées parles maîtres de Rome et d’Athènes c’était un frein, une barrière; mais, avec une souplesse insigne, on vit les grands artistes d’alors se lancer dans les inventions les plus originales, et

l’art de transition qui en résulta et qui, entre Sansovino, par exemple, qui florit en plein seizième siècle, et Fra Giocondo, qui élève le palais des Communes de Vérone, le château de Gaillon et le pont de Notre-Dame, tout en publiant les lettres de Pline et un recueil d’inscriptions antiques, il y a un art qui trouve sa place et qui est de toutes les périodes un des plus originaux : c’est celui qu’on appelle à Venise l’art des Lombards, créé par les artistes de ce nom.

Parmi les beaux exemples qui existent à Venise, il faut citer le chœur de l’église des Frari, dont nous avons souvent parlé ; l’œuvre est de 1475, et, tout en ayant l’expression gothique, elle allie à ce caractère l’expression de l’art romain. Dans la sculpture, conquête absolument nouvelle qui plus tard sera poussée à l’extrême et amènera la décadence, le ciseau se préoccupe non plus seulement de la silhouette de la statue, mais de la nature, de la vie, des muscles, des os, des nerfs, des palpitations du corps. L 'autel de la chapelle de Saint-Pierre dans la même église des Frari est aussi du même temps ; mais l’exemple le plus important peut-être de Venise, c est la splendide porte de San Giovanni e Paolo qui regarde le canal. L’influence

La Libreria Vecchia, — par le Sansovino.

romaine est plus que visible dans les colonnes, les frises et le tympan. La porte est en forme de parallélogramme, mais lare est encore ogival; la Renaissance proprement dite va venir.

Ce furent surtout des dominicains auxquels on doit la diffusion de la connaissance de 1 antiquité , et des dominicains aussi qui furent les architectes les plus illustres de cette période à \ enise. Il faut parmi eux citer l’auteur du Songe de Poliphile ou du Combat d'amour en songe, dont j ai déjà parlé. C’était un étrange esprit, il s’appelait Francesco Colonna ; il n’a pas construit, mais il a inspiré les constructeurs. L’autre, Fra Giocondo, est certainement le plus célèbre architecte vénitien de son temps; il naît à Vérone en 1430 et se fait dominicain dès

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lage de dix-huit ans, reste longtemps à Rome où il étudie l’antiquité. Tour à tour archéologue, littérateur et architecte, il publie un manuscrit plein d’érudition où il a relevé un grand nombre d’inscriptions antiques, et le dédie au magnifique Laurent de Médicis. En 1496, il vient en France, y publie le manuscrit des lettres de Pline le Jeune et le dédie à Louis XII ; il est chargé d’élever le pont de Notre-Dame, restauré bien des fois depuis, mais qui dans sa ligne générale rappelait naguère encore sa construction primitive. Vasari dit qu’il a couvert la France de monuments commandés par le souverain, mais ce sont là des termes bien vagues ; on lui attribue avec certitude le château de Gaillon, ce chef-d’œuvre que nous avons sauvé de la totale destruction en le proposant comme un modèle aux jeunes artistes de cette génération. Cette façade prouve que, tout imbu qu’il était de l’antiquité, il avait conservé toute son indépendance comme artiste et combinait ses formes sans trop se soucier de Vitruve. Du reste, dans le fameux et merveilleux palais du Conseil de la Piazza dei Signori de Vérone, un des monuments les plus parfaits de l’Europe, modèle de grâce, d’élégance et de force, son génie apparaît tout entier.

En 1506, le Sénat de Venise, jaloux de voir qu’un citoyen de la République consacrait ainsi un talent hors ligne à d’autres qu’à sa patrie, le rappela pour lui confier des travaux hydrauliques de la plus haute importance. Il s’agissait du percement des canaux de la Brenta et du Brentone.

Ainsi l’art du quinzième et du seizième siècle a sa source dans l’antiquité; Cosi Pietro, Tullio, Santé, Martino, Antonio et Moro Lombardi, cette famille extraordinaire où le génie se transmettait comme un héritage, ont réellement dû à l’antique toutes leurs plus belles inspirations. Antonio Scarpagnino,

Bartolomeo Buono, Giovanni Giocondo, Antonio Rizzo,

Alessandro Leopardi, Jacopo Colonna et Guglielmo Bergamesco ont puisé à la même source; seulement, comme nous l’avons dit, imitant le poète qui sur des pensers nouveaux faisait des vers antiques, ils ont été imbus de l’idée de leur temps, de ses besoins, de son esprit particulier; ils étaient créateurs, et, des éléments puisés dans l’antiquité, ils ont composé un système d’architecture à eux, art tout italien, et dans 1 Italie, tout vénitien.

L’empreinte laissée par la famille des Lombard fut telle que toute la période a pris le nom d 'Architettura lombardesca. Venise tout entière est décorée de leurs œuvres, le palais Vendramin-Calergi est de Santé Lombardi; l’admirable palais à gauche du Rialto en allant au chemin de fer, qu’on appelle Palazzo dei Camerlinghi del Comune, est de Guglielmo Bergamesco. U Escalier des Géants est d’Antonio Rizzo, et tout 1 art de ces frères Lombard tient dans une merveilleuse église, la plus exquise, la plus pure de lignes, la plus éle\ée de Venise, « Nostra Donna dei Miracoli », sanctuaire digne d’être mis à côté des plus beaux monuments de l’antiquité dans le genre gracieux et pur. L’intérieur de la basilique d e San Salvatore est de Tullio Lombardi. La Scuola diSan Rocco, à la porte même de Santa Maria Glonosa dei Frari, est un beau spécimen du style dei Lombardi; il est dû au Scarpagnino. On ne connaîtra la

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Le Palais Dario sur le Grand Canal. — Époque de la Renaissance.

La Casa Guisetti, rue Délia Fava. — Époque de la Renaissance.

fougue du Tintoret que si on visite ce monument, où il a entassé plus d’œuvres que n’en pourrait produire un artiste pendant toute son existence ; l’artiste a voulu faire de ce lieu une sorte de sanctuaire où son nom rayonne, et, au-dessus de la porte de Tune des salles, il a pris soin de peindre son propre portrait.

Le sac de Rome par le connétable de Bourbon eut aussi son influence sur Venise; là, la Renaissance italienne, plus proche des origines de l’architecture, avait suivi plus étroitement les règles; un grand nombre d’artistes et de littérateurs dispersés par ce désastre vinrent se réfugier à Venise, qui atteignait alors son apogée au point de vue des arts. On vit venir Jacopo Fatti, dit le Sansovino, un des plus beaux génies qui aient concouru à la gloire artistique de Venise; il était à la fois sculpteur et architecte, et son œuvre maîtresse, celle qui recommande son nom à la postérité, est la Libreria Vecchia (page 82); la Zecca. Puis vint le Palladio auquel on doit XÉglise du Rédempteur ; celle de Saint- Georges Majeur , San Francesco . délia Vigna et bien d’autres. Sévère observateur des règles de Vitruve, il ne se dégagea que plus tard de ses principes pour prendre une originalité qu’on a contestée. Après le Palladio, cette époque féconde engendre Nicolo da Ponte, dont nous avons parlé avec quelque développement dans l’article sur le Rialto; puis vint Sammicheli, un très-grand artiste, qui avait la spécialité de l’architecture militaire. C’est véritablement le grand homme de la période, car il vient au moment où le Sansovino n’est plus qu’un vieillard. Sa spécialité ne l’empêcha pas de se livrer à des travaux d’architecture civile, et on a de lui des compositions architecturales qui peuvent passer pour des modèles du genre : tels San Andrea del Lido, la chapelle des Pellegrini à San Bernardino de Vérone , le beau palais Grimani et celui des Corner. Dans un récent voyage que nous avons fait en Dalmatie, nous avons vu des villes entières fortifiées par Sammicheli; à Zara, non content de prendre habilement ses mesures comme ingénieur militaire, il voulut encore donner le cachet de l’art à ces sévères constructions, et, tant par les lignes générales que par l’élégance du détail et des moulures, il a fait de ses bastions de véritables modèles d architecture robuste de la Renaissance. La porte de terre de Zaïa est un chef-d œuvre, et ces colonies vénitiennes lui doivent l’intérêt qu’elles offrent aux voyageurs.

Après eux, la décadence commence à se faire sentir avec le Scamozzi. C’est lui qui a changé le caractère de cet admirable monument du Sansovino, la Libreria Vecchia; il y ajouta un ordre en continuant le monument sur la partie nord de la place Saint-Marc, et cet ordre est lourd et nuit à l’ensemble. Le palais Contarini à Saint-Gervais et Saint-Protais est regardé comme sa plus belle œuvre.

Après le Scamozzi, nous tombons dans le Longhena, c’est le dix-septième siècle. Bartholomeo Longhena est encore un génie puissant; on lui doit la Sainte (page 65), l’un des temples les plus célébrés de la ville, celui qui frappe le plus le voyageur après Saint-Marc : dans le décor général, ses hautes coupoles bulbeuses, d’un gris argenté, butées par de grandes consoles renversées, font un superbe effet, et leur forme et leur ton s’incrustent dans le souvenir. Combiné avec la Pointe de la Douane, où la boule d’or qui porte la Fortune éclate au soleil et fait un premier plan, le monument du Longhena, quoique ce soit une œuvre de décadence, tient merveilleusement sa place à l’entrée du grand canal; c’est un noble prologue

SOUS LA RENAISSANCE

à l’admirable spectacle qui va se dérouler sous les yeux du voyageur quand il glisse en gondole depuis l’entrée de la lagune jusqu’à la gare entre deux haies de palais.

On sait que la République, délivrée de la peste qui avait sévi à Venise, avait voulu élever un temple en commémoration de son salut; le Longhena, chargé d’accomplir le vœu du sénat,

Le Palais Pesaro sur le Grand Canal. Par le Longhena, xvn® Siècle.

voulut que le cachet de son époque marquât le monument. Il a fait de la Salute une des églises les plus riches qui existent par les marbres, 1 or, le luxe de la matière, on ne saurait contestei une grande noblesse à cet artiste; s’il faut reconnaître qu’il pèche par le goût, comme puissance de conception il est tout à fait de la famille des Michel-Ange, des Bramante et des Brunelleschi.

Longhena, comme tous les hommes de génie qui ont la pensée et qui tiennent moins

de compte de la forme, vit les artistes qui vinrent après lui et qui furent ses élèves exagérer encore ses défauts. Ce fut le cas des Tirali, des Bernardino et des Macaruzzi. Il ne faut pas oublier parmi eux l’auteur de la Douane, Giuseppe Benoni, nous avons dit que la

Le Palais Rezzonico sur le Grand Canal. Par le Longhena et G. Massari.

Salute est le digne prologue à l’entrée du grand canal; ce singulier monument qui s’élève à la pointe des deux grandes voies est l’un des plus originaux du temps, et il faut remarquer en passant que, quelle que soit la destination d’une fabrique, comme disent les Italiens, les Vénitiens veulent toujours qu’on donne à la construction un caractère monumental, car la partie des magasins a son cachet artistique et sa grandeur.

L homme le plus intéressant parmi les derniers avant les contemporains est certainement

Le Palais Grimani sur le Grand Canal. — xvi° Siècle. — Sammicheli, Architecte.

Église de San Geminiano, par le Sansovino. Place Saint-Marc, détruite pour construire l’entrée du Palais-Royal.

Scalfarotto, auquel on doit l’église de Saint-Simon-Apôtre, puis vient Tommaso Temanza, l’auteur de la Vie des Architectes italiens, qui occupa les fonctions de directeur des monuments de la République. On lui doit le temple circulaire de la Madeleine; il a fait de bons élèves,

Giannantonio Salva, qui construisit la Fénice, vaisseau énorme, admirablement conçu sous le rapport de l’acoustique, mais qui n’a malheureusement pas de façade. C’est à lui aussi qu’on doit l’église du Jésus; ce n’est pas une œuvre vulgaire, quoiqu’elle ait le cachet régulier et trop froid de cette période architecturale. Ces derniers ne sont plus des Vénitiens à proprement parler, le génie du peuple est épuisé; la fantaisie brillante, la grâce dans la force, l’intelligence dans la conception qui approprie des formes antiques à des besoins modernes, et imprime un cachet national à

une architecture qui est, sinon de tous les temps et de tous les pays, du moins adopté par la plupart des pays d’Europe:

tout cela est perdu. Le Barocco a débordé la Renaissance ; un classique étroit, sans grâce, sans vie, sans personnalité lui a succédé; il semble que même les études archéologiques se sont relâchées, car dans la restauration des monuments on ne se montre plus ni ingénieux ni exact. La République meurt, les Français entrent dans Venise, la ruine est consommée, et l’empire français est si puissant que le style architectural qu’il invente a son contre-coup dans l’Italie et dans Venise; d’ailleurs on n élève plus de monuments, Venise est triste, elle est enchaînée, et quand, dans ces dernières années, elle sera devenue une préfecture autrichienne, on verra le style tudesque, qui est le cachet des monuments construits sous les Joseph et les François, contraster péniblement avec les nobles conceptions des Leopardi, des Lombardi, des Sammicheli. Quand, par un sentiment pieux, qu’il faut honorer - malgré

Inteneur de l’église de Saint-Georges majeure par le Palladio.

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