ILE ET L’ÉGLISE SAINT-GEORGES MAJEUR
SOUS LA RENAISSANCE
notre peu d’enthousiasme pour l’expression architecturale qu’il a su trouver, — on voudra élever un tombeau au Titien à côté des sarcophages des Malipieri, des Giustiniani, des Bragadini, de Marco Sanudo: le monument élévé par Ferdinand I er à la mémoire du prince des peintres de Venise sera d’un style si glacial, si dépourvu de caractère, que le cœur de l’artiste se serre à la vue de tant d’impuissance. On pense à cette époque merveilleuse où l’art se respirait dans l’air, où une tradition généreuse tenait lieu de génie, même aux artistes inférieurs ; et on se demande par quel admirable privilège un siècle cumule le génie alors que ceux qui lui succèdent, comme épuisés par la production incessante, par l’abondance et
Façade de l’Ospedaletto, par le Longhena.
La Chapelle Cornaro, aux Saints-Apôtres.
la force dépensées, ne peuvent plus donner que des fruits malingres, sans saveur et mal conformés. Cette chose indéfinissable qui s’appelle dans l’art <£ le caractère » sera méconnue, la loi de l’harmonie ne sera plus respectée, quand sous l’administration des premières années de ce siècle, à Venise, on voudra continuer, en face de la basilique de Saint-Marc, 1 œuvre du Sansovino; on ne saura même plus la copier en respectant 1 esprit, et on donnera, pour couronnement à la façade du Palais-Royal qui succède à San Geminiano, l’attique singulier
qui le décore.
Venise cependant ne perdra pas son caractère, la loi qui a présidé à sa construction préserve la ville de toute mutilation regrettable; les palais pourront être modifiés au gré ceux qui les possèdent, mais les municipalités qui se succèdent, s’inspirant d'une pensée de respect pour la gloire des ancêtres, ne prendront jamais ces décisions regrettables qui font
disparaître jusqu’aux traces des monuments qu’ils ont élevés; on pourra encore suivre l’histoire pas à pas, siècle par siècle, année par année. Les inscriptions resteront intactes, et on transportera pieusement dans les musées d’Etat et dans les collections les restes architecturaux, les fragments de' sculpture qui peuvent être un guide pour l’historien, pour l’archéologue et pour l’artiste. Le grand musée vivant restera debout, presque intact, honneur de l’Italie, exemple admirable d’un passé plein de grandeur, et témoignage éclatant de la puissance de la Reine de l’Adriatique.
Château-fort de Saint-André-du-Lido, par le Sammicheli.
Le Pont du Rialto sur le Grand Canal, construit par Antonio da Ponte.
LE RIALTO
’est un des noms les plus populaires de Venise, et dans son histoire et ses chansons populaires, c’est, avec le Lido, celui qui revient le plus fréquemment. A l’origine, le point où s’élève le Rialto est le cœur de Venise, un des îlots du groupe dîles qui plus tard formera Venise ( Rivo-Alto ); et le Rialte, comme disent les vieilles chroniques, désignera d’une façon générale l’emplacement de la ville. Ce fut longtemps l’unique pont jeté sur le grand canal qui servait de communication aux deux grands groupes d îlots que ce canal divise. De temps immémorial (au moins dès le douzième siècle), il y a là un passage en bois, constamment réparé, jusqu’au jour où la seigneurie, décidée à mettre le Rialto en harmonie avec les beaux monuments de Venise, prend la résolution d’appeler les plus grands architectes et ingénieurs du temps.
J’ai eu la curiosité de rechercher dans les archives de Venise les cartons qui sont relatifs au Rialto; les documents sont extrêmement nombreux, ils ne sont pas antérieurs au commencement du seizième siècle, et donnent sur la construction du pont qu’on voit actuellement les détails les plus intéressants, et des pièces originales qni serviraient à écrire l'histoire de la
LE RIALTO
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VEN£T2A13c
construction. Sur tout ce qui concerne l’état du monument ou l’histoire de l’endroit même avant le seizième siècle, il faut recourir aux chroniqueurs vénitiens, et, le premier de tous, à Sansovino. On croit que, dès le huitième siècle, on éprouva le besoin de passer d’un groupe d’îles à l’autre par un moyen plus rapide que par les barques, et on aurait, à une époque qui naturellement reste douteuse, mais qui devrait être contemporaine de la construction de Saint- Marc, formé au Rialto un pont composé de bateaux plats appelés « soleole ».
En 1180, un ingénieur dont on a conservé le nom, Barattieri, fit de ce pont provisoire un pont permanent, et, en 1260, supprimant définitivement le système des bateaux, on planta des
pilotis et on construisit, non pas nn pont en pierre comme le disent quelques historiens, mais seulement les culées destinées à porter un pont en bois qui se levait à la façon d’un pont levis ; c’est le pont qu’on voit représenté dans le fameux tableau du Carpaccio : Le patriarche de Grado délivrant un possédé, qui est à l’Académie de Venise. En 1310, lors de la conspiration de Bajamonte Tiepolo, les conjurés, au moment où ils allaient s’emparer du palais ducal, ayant trouvé la place Saint-Marc gardée-, s’enfuirent précipitamment de 1 autre côté du canal, et coupèrent le pont derrière eux pour assurer leur fuite. Il fallut naturellement le reconstruire immédiatement, mais on le fit d’une façon trop rapide, et un peu plus d’un , . . siècle après, à l’occasion du ma-
nage u marquis de Ferrare, les fêtes furent si tumultueuses que le pont s’écroula sous la foule qui sy portait; il s’ensuivit de graves accidents. Ce passage unique était trop utile pour rester longtemps interrompu; on substitua au pont qui s’était écroulé une large construction
pourvue de boutiques sur le tablier même, et on réserva des écluses pour le passage des grosses barques. r 6
Il est très-intéressant de voir, dans l’admirable toile du Carpaccio que je viens de citer
Crchit £XaCt d " Rialt ° d ’ alOTS ; c ' est là ™ document du plus haut prix pour l’histoire dé 1 architecture a Venise. On aurait pu croire que le monument reconstruit était à peu près
définitif; mais, quand on connaît bien Venise et son histoire, on comprend que le mouvement continuel exigeait une construction plus considérable. L tFondaco dei Tedesc/n s’élève à droite
Le Doge Pascal Cicogna. Fac-similé d’une Eau-forte du Tintoret.
LE RIALTO
le palais des Camerlenghi est à gauche, les Fabriche nuove, et les joailliers qui ont là leur boutique, et les poissonniers et les marchands de verdure, groupés sur chacune des deux rives, occasionnent un tel va et vient qu’il fallait une bien sérieuse construction pour résister. Dès 1525, il n’est bruit que des réclamations de tous à propos de l’état précaire de ce pont si nécessaire, et on commence à dire qu’on va lui substituer un monument durable. Jusqu’en 1587, on ne fait rien ; le Fra Giocondo, dont nous avons déjà parlé, auquel on doit Gaillon et le pont Notre-Dame, avait autrefois fait un projet; le Palladio en fait un à son tour; enfin, le 6 décembre 1587, le sénat ouvre un concours. Comme toujours à Venise, on nomma une commission d’enquête, composée de trois personnages , tous sénateurs, qui devaient avant tout ouvrir une enquête, et ils allèrent rechercher les projets antérieurs signés de Giorgio Spaventi, Fra Giocondo, le Scarpagnino, Jacopo Sansovino, Andrea Palladio, Jacopo Barroccio da Vignole et, dit-on, le grand Michel- Ange.
La meilleure de toutes les preuves, à l’appui de l’assertion qui veut que Michel-Ange ait fait un projet pour le pont, est fournie par le sujet du tableau qui décore la maison de Buonarotti à Florence, qui représente : « Michel-Ange, reçu avec honneur par le doge Andrea Gritti, lui présentant un dessin pour le pont du Rialto. »
Sur vingt-quatre projets d’architectes ou ingénieurs, la commission signala au sénat et au grand conseil les trois qui lui semblaient les plus remarquables, ceux de Scamozzi, Antonio Da Ponte et Alvise Baldu. Le pont fut confié à Da Ponte, il fallut trois ans pour élever le monument, et on y dépensa une somme de deux cent cinquante mille ducats, soit sept cent cinquante mille francs d aujourd’hui, ce qui, pour l’époque, constitue une somme considérable. Sansovino dit qu on dut planter dix mille pilotis de bois d’orme à seize pieds de profondeur ; une grosse galère armée devait pouvoir passer sous la clef de voûte une fois son mât baissé, et cependant la hauteur du pont ne devait pas être assez grande pour que la communication entre les deux quartiers de la ville fût rendue difficile.
Le tablier du pont mesure 22 mètres 20 centimètres; on y arrive par des marches d’un
LE RIALTO
accès facile, et il put recevoir à droite et à gauche une rangée de boutiques en arcade, de sorte que c’est une rue suspendue, vivante comme un marché. L’arcade du centre forme claire-voie et balcon au-dessus de la clef de voûte, elle est restée vide, et entre le parapet et les boutiques on a réservé de chaque côté un passage en encorbellement fermé de balustres faisant balcon, et supporté par des corniches et consoles d’une grande saillie. La largeur de l’arc est de 27 mètres 50 centimètres, et la flèche à partir du niveau commun des eaux du Grand Canal mesure 7 mètres.
Le voyageur qui s’attarde si volontiers sur la place Saint-Marc, dans la basilique, au palais ducal, dans les musées et les églises, doit faire de longues stations au Rialto ; c’est certainement un coin unique; là se pressent les barques noires chargées de verdure, qui viennent des îles pour approvisionner Venise, les grands radeaux chargés de cocomeri, d ’angurie, de citrouilles et de pastèques qui forment des montagnes colorées ; là se heurtent les gondoles, et les gondoliers s’interpellent dans leur idiome vénitien qui éveille l’idée d’un gazouillement d oiseaux; là aussi se tiennent les pêcheurs, dans un marché grouillant, vivant, noirâtre, curieux par 1 aspect des bâtisses et par les types des marchands; et, comme un contraste élégant, sur les marches du pont, devant les boutiques des joailliers, s’arrêtent les filles des différents quartiers de Venise, celles de Cannereggio, de Dorso-Duro, celles de San Marco et de Santa Croce, venues de tous les coins de la ville pour acheter les fichus colorés dont elles se parent, les bijoux d or finement travaillés, les perles de verre brillantes de Murano, ou ces boules de verre bulbeuses irisées de vert, de bleu, de rose; tandis que, drapées dans leurs vieux châles gris qui ne laissent voir que leurs profils édentés et leurs mèches d’argent, les vieilles femmes du Rialto traînent leurs sandales sur les marches et se glissent dans la foule, cachant sous les pans de leurs tabliers les mets étranges qu’elles viennent d’acheter à tous ces marchands de friture en plein vent qui se tiennent aux abords du Rialto.