‹ VeniseChapitre 42 sur 69 · LE TIEPOLO - ÉNÉE ET DIDON - LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE TIEPOLO - ÉNÉE ET DIDON - LE DÉPART

( Fresque du Palais Labbia. )

des noms tout aussi prestigieux que les noms patriciens, ne sont certes pas indignes de figurer à-côté de leurs aïeux; seulement, nés dans un siècle de décadence politique, ils tombent dans l’afféterie et dans la manière. Ce sont pourtant des peintres de grande race, et parmi tous je ne choisirai que six noms, les plus éclatants : Giambattista Tiepolo, Antonio Canal, Francesco Guardi, Pietro Longhi; un peu au-dessous deux, il faut inscrire ceux de Jean- Baptiste Piazzetta et d’Alessandro Longhi.

Giambattista Tiepolo est un artiste de haut vol; né cent ans auparavant, il eût été un émule du Véronèse; si on l’a suivi à Venise, à Wurzbourg et à Madrid, on peut dire hardiment que c’est un homme de génie, mais évidemment il procède de son temps et il en porte la marque ;

c’est donc le cas de avons déjà dit tant de miroir; car il reflète choses et les hommes Né en 1692, il et, dès l’âge de seize doué d’une telle fade la faveur publique, coup frappé, et le modèle qu’il étudiait Il a produit peut-être féconds artistes de la engendre son œuvre que le plus abondant lais Dolfin, aux Zatzonnico, au palais Scalzi, au palais du au palais de Madrid tures à la fresque de qui peuvent rivaliser

Né à Venise (1692-1767).

répéter ce que nous fois : (( L’art est un très - exactement les contemporains. )) étudie chez Lazzarini ans, se révèle comme cilité, qu’il jouit déjà Ricci l’avait beau- Véronèse était le avec le plus de suite, autant que les plus Renaissance, et il avec la même facilité d’entre eux. Au patere, au palais Re- Labbia, au Jesu, aux prince archevêque et il a exécuté des peindimensions énormes, avec les plus puis¬

santes compositions des maîtres. Nous avons fait graver, d’après les belles photographies de Naya de Venise, les deux pompeuses décorations : Antoine et Cléopâtre, — le Banquet, où la reine fait dissoudre la perle, et le Départ, où le maître du monde va s’embarquer avec la reine *. Le Tiepolo est mort à Madrid en 1767; Charles III l’y avait appelé, et il s’y était installé avec son fils malgré Mengs, les Maëlla et les Bayeu, qui ne pouvaient lutter contre cette prodigieuse facilité.

Son fils, Giovanni Domenico, est né à Venise en 1726 ; il a beaucoup travaillé à Madrid avec son père, et il maniait très-habilement la pointe du graveur à l’eau-forte ; on lui doit une suite de vingt-sept sujets, la fuite et le repos de la sainte Famille en Egypte, une série de

■ Une erreur commise dons la légende de la gravure hors texte qui accompagne cette livraison a fait de l’Antoine un Énée et deaéopirune Zi; ma,gré ,a fantaisie du Tiepoio, ,'action es. asser déünie dans la fresque pour qu’on reconna.sse

l’épisode de la perle.

LA PEINTURE

26 têtes à caractère, dans la manière de Benedetto Castiglioni, un « quatorze feuilles, <( la nise .et Neptune » et jets religieux. Il a ques à Brescia, et est huitième siècle, déjà On ne peut pas dans un coup d’œil la singulière persontiste Piazzetta, qui fluence surleTiepolo; pendant que le grand bientôt de cette influexécution tout à fait cette École de décolité tranchée, qui a toute une série d’imi- Potazzo, Domenico dit le Chioggiotto, lent, auquel, dans la hors de Venise, on N£à v e „i se ( .6 97 -, 7 68).

les tableaux du Piazzetta. C’est aussi un décorateur, ce Piazzetta

Chemin de la croix » en République de Venombre d’autres suaussi peint des fresmort à la fin du dixavancé en âge.

passer sous silence, général sur l’École, nalité de Jean-Bapeut une grande inil est vrai de dire ceartiste se dégagea ence. Piazzetta a une à lui, et il a, dans rateurs, sa personnadonné naissance à tateurs, les Francesco Maggiotto, Marinetti, peintre d’un vrai taplupart des galeries attribue bien souvent mais il tombe dans un

exces fatal a sa peinture, il éclaire manière artificielle, comme le ferait

; 7 uucues ûe ses S r °upes et de ses figures . ans la nuit, un flambeau dont les rayons viendi

LA TOUR DE M ALGHERA - Eau-forte du CANALETTO

l’école vénitienne.

cerner les contours dune statue, en laissant toute la masse dans l’ombre. Il y a bien une recherche de la demi-teinte et une certaine étude dans ces ombres épaissses, mais avec le temps le modelé a disparu, et la plupart des œuvres de cet artiste ont tellement poussé au noir, qu’il ne reste plus que deux taches, la vive lumière des contours, indiquée brutalement (mais toujours spirituellement, il faut le dire), et la masse d ombre où toutes les demiteintes sont perdues. Il a peint à Padoue, à Bologne, dans un grand nombre d églises de Venise, y laissant beaucoup de tableaux de chevalets et de très-beaux dessins. Il est prouvé qu’il modelait en cire et étudiait l’éclairage de ses groupes sur des maquettes, ce qui est l’explication plausible de l’effet qui lui est habituel.

Antonio Canal, dit le Canaletto, est une personnalité de l’École, et il incarne en lui la représentation plastique de cette ville étrange. Guardi aura certainement plus d’esprit que lui et sera plus artiste au sens du mot, mais lui, Canal, dans quelques-unes de ses toiles, rendra l’aspect de Venise comme personne, et quand il ne tombera pas dans l’exploitation en produisant pour le commerce, — écueil qu’il ne sut pas éviter, — il donnera la note la plus juste, celle qui rappelle le mieux au voyageur la prestigieuse cité. La Vue de la Madonna délia Sainte, du Louvre, est un parfait spécimen du grand talent de ce maître.

Il naît à Venise le 18 octobre 1697, et meurt dans la même ville le 20 août 1768. Son père, Bernardo Canale, était décorateur des théâtres, il envoya son fils à Rome, où il s’attacha surtout à reproduire les monuments antiques de la ville et les ruines mêlées au paysage. A son retour à Venise, il eut une idée de génie, qui paraît bien simple à tous, celle de regarder autour de lui et de peindre ce qu’il voyait. Son succès fut assuré, il fut appelé à Londres et y séjourna deux ans, de 1746 à 1748» ce qui explique les nombreuses vues de cette ville qu’on trouve dans les collections anglaises. Tiepolo a parfois mis des figures dans ses tableaux, mais il faut dire que, vers la fin de sa vie, il avait ouvert une espèce de fabrique où on peignait à la règle, avec des tons tout préparés pour les eaux, les bâtiments, les ciels. Il a laissé une trace très-vive de sa personnalité dans des séries d’eaux-fortes exécutées avec un trèsgrand brio, qui sont peut-être plus intéressantes que ses toiles, parce quelles sont plus personnelles. Nous en publions deux : la Tour de Malghera et une Vue prise à Burano.

Il faut tenir compte d’un neveu de Canal, Bernardo Bellotto, qui, à Dresde et à Vienne, a peint des toiles d’un étonnant relief; il était peintre d Auguste III et est mort à Varsovie de 1780. C’est un artiste d’une habileté qui n’a point été dépassée; on trouve assez peu de tableaux de lui en Italie, mais les galeries princières d’Allemagne en contiennent un grand nombre.

Quoiqu’il soit né quelque temps après Longhi, il faut rapprocher Guardi de Canaletto, car, malgré le contraste des deux talents au point de vue de l’exécution, tous deux s’inspirent du même sujet. Guardi (Francesco) naît en 1712 et meurt en 1793 - H P eint d’abord l’architecture, puis marche bientôt sur les traces du Canaletto, mais dès le premier coup de pinceau il est beaucoup plus piquant que lui; c’est un coloriste plus original, un talent plus personnel, et personne ne le surpasse dans son genre quand il se donne la peine de suivre sa pensée et d’exécuter. Il a joui, de son temps, d’une réputation honorable, cependant on peut dire que c’est notre époque qui l’a découvert et lui a fait sa vraie place. Sa facilité prodigieuse et cette exécution pimpante, spirituelle, cette grâce piquante, jointe à des qualités

Francesco Guardi (1712-1763).'

D-aprts le Portrait de Pietro Longhi au.Musde Correr de Ven,se.

Vue prise à Burano. — Eau-forte du Canaletto.

LA PEINTURE

d’air, de transparence et de lumière qu’on n’a pas dépassées, fait de lui un peintre à part devant lequel Canaletto lui-même, si admirable dans les toiles comme celles du Grand Canal et la Sainte du Louvre, devient un artiste froid et fade. Le Guardi a beaucoup produit : dans une seule collection vénitienne (Giacomo délia Lena), on comptait trente-deux Guardi qui sont passés en Angleterre. La collection la plus riche en Guardi et en Canaletto est celle de Sir Richard Wallace, qui s’est encore enrichie des quatre fameux pendants de la collection de Morny, qui sont peut-être les quatre plus beaux que le maître ait jamais peints. C’est Pietro Longhi qui a exécuté, en 1764, le portrait de l’artiste que nous reproduisons ici;

Né à Venise, 1702-1785. . Né à Venise, i 7 33-i8i3.

il figure au musée Correr, et Longhi a écrit de sa propre main derrière la toile le nom de son ami, de sorte que ce portrait est deux fois célèbre. Le musée du Louvre est riche en charmantes toiles du maître, mais cet artiste échappe justement à l’interprétation par son côté piquant que la gravure ne saurait rendre; nous donnons cependant ici les Fiançailles du doge avec l’Adriatique, regrettant de ne pouvoir fixer pour le lecteur tant d’esprit, tant de lumière et tant de scintillements.

Pietro Longhi a dit mieux que personne la vie intime du dix-huitième siècle à Venise, il correspond bien exactement à ces maîtres français de la même époque si à la mode aujo’urd hui, les Chardin, les Lancret, les Pater, les Baudoin, les Moreau, etc., etc., mais Longhi est ce qu’on appellerait un naturaliste, il ne fait que ce qu’il voit, et il est moins conventionnel que les artistes que je viens de citer. Né en 1702, à Venise, et mort en I7 8 5 , pendant plus de soixante ans il reflète la vie vénitienne avec une exactitude, une bonne humeur et une fidé-

L’ÉCOLE VÉNITIENNE

nous avons

lité qui ont fait de ses tableaux des pages de mémoires du dix-huitième siècle. Ce ne sont que conversations, réunions de musique, académies, petits goûters, visites aux couvents, leçons de danse, galants menuets, parties de masques, épisodes de Ridotto : mille petites scènes gracieuses où il déploie bien de la grâce et de l’esprit. Ce Pietro Longhi eut aussi son côté noble et ses tentatives élevées; il a peint une grande fresque au palais Sagredo, «c la Chute des géants » , et on conserve de lui de nombreux portraits de famille d’une assez grande allure. Le palais Morosini, à Venise, et le cabinet de M. Rawdon Brown, le savant historien, hôte de Venise depuis tant d’années, conservent de nombreux et très-brillants spécimens de ce maître , et

avons fait graver ici

tro ; il naît en 1733 et

La Leçon de Danse. — Tableau de Pietro Longhi.

meurt en 1813. C’est

le dernier artiste dont nous devons tenir compte comme expression du génie vénitien. Longhi est un aquafortiste très-habile, et, quoiqu’il ait peint quelques tableaux de genre qu’on donne parfois à son père, il est surtout un portraitiste. Très-répandu dans la société de Venise, il a laissé dans les palais de la ville nombre de toiles de grande dimension sous lesquelles on écrit souvent le nom de Pietro ; c’est à lui qu’on doit cette jolie série d’eaux-fortes d’après les tableaux de son père qui, très-répandue autrefois, commence à devenir rare de nos jours et atteint souvent des prix élevés dans les ventes.

Alessandro est le dernier artiste de l’École vénitienne dont nous écrirons le nom, car il meurt en 1813; la République n’existe plus depuis seize ans, et nous arrivons avec lui au seuil du dix-neuvième siècle.

Nous n’avons pas eu la prétention, nous le répétons encore, d’écrire une histoire de la peinture vénitienne, mais nous avons voulu seulement donner une idée des hautes personna-

LA PEINTURE

lités de l’école, montrer la chaîne non interrompue depuis les Muranais et les Padouans jusqu’aux derniers peintres du siècle passé, esquisser à grands traits des portraits des plus hautes personnalités, caractériser le Carpaccio, Giovanni Bellini, le Giorgione, le Titien, le Véronèse, le Tintoret, le Tiepolo; laissant fatalement dans l’ombre de grands noms dont s’honorerait une école, comme les Sébastien del Piombo, les Bonifacio, Brusasorci, Maganza Pietro Malombra, Santo Peranda, tant d’autres encore qui seraient aujourd’hui au premier ranmais que l’abondance de génies qu’offre cette ville de Venise nous a forcés 'de reléguer au dernier plan pour donner le pas à ceux dont le nom vient aux lèvres, quand, en face du ciel vénitien, on parle de couleur et de lumière.

Fac-similé d’une Illustration du Songe de Poliphile, imprimé à Venise en 1499.

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE

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