PALAIS VENDRAMIN SUR LE GRAND CANAL
LE GRAND CANAL
émaux, les triptyques, les marbres, les figures des Doges couchés dans leurs cercueils, les condottieri fameux ensevelis dans leurs armures et dressés fiers et valeureux en grande tenue de combat sur leurs mausolées, vous laisseront indifférent. Il vous faudra le large, la lagune, les aspects changeants des flots gris perle, les miroitements du Guardi et du Canaletto pris sur nature, le frémissement de la lumière sur la nappe argentée, interrompue par les langues de sable et tachée par les points noirs des estacades. En vous éloignant de la rive vous vous retournerez pour jouir du coup d’œil, car c’est bien le plus admirable décor que l’imagination ait jamais rêvé, et, en face de ce tableau de Venise, — signé par le Maître des maîtres, — vous oublierez les œuvres immortelles signées par des mains glacées depuis des siècles.
LE GRAND CANAL
Je suppose que le lecteur est entré dans Venise en arrivant de la terre ferme, j’ai décrit la bizarre sensation qu’il éprouve s’il arrive de nuit; mais si, par un beau temps printanier ou une après-midi d’automne, vers le mois d’octobre, le train qui l’amène de France ou d’Italie le laisse au quai de la Gare sur le Grand Canal, la promenade qu’il va faire en gondole, depuis la gare jusqu’au cœur de la ville, est un admirable prologue au spectacle qui l’attend dans Venise.
Assis pour la première fois sur les coussins noirs de la gondole découverte, rien ne limite sa vue, il glisse entre deux larges rives, sur la grande voie liquide qui fait deux villes de cette ville unique; et son gondolier, avec la bonhomie italienne, doublée de cette bonne grâce particulière au peuple de Venise, va lui nommer tous les édifices et les palais. L effet est prodigieux et toujours nouveau. Tout d’abord, à qui sait regarder et voir, la nappe liquide du canal est déjà un spectacle: verte d’un vert particulier, changeante, faite de tous les tons qui l’entourent, tantôt profonde, tantôt nacrée, tantôt noire, pailletée, éclatante ou opaque selon qu’on la voit sous un certain angle, ondoyante enfin, diverse et composée des mille tons qu’elle reflète, l’eau a son attrait particulier pour les coloristes. Les grandes estacades bariolées de bleu et de rouge aux couleurs et aux armes des patriciens, couronnées du corno ou de la couronne comtale; les marches de marbre qui baignent dans l’eau, les palais enfin, de toutes les époques, de toutes les races d’architecture; tantôt solennels, épiques, grandioses, nobles d’allure, massifs et lourds, portant d’un poids immense sur les pilotis qui forment les rives : toute l’histoire de Venise est là. A peine a-t-on dépassé la riche église qui s’élève à la porte neuve de la gare et laissé a sa gauche le palais Labbia ou se trouvent, délaissées et vouées à une ruine certaine, les étonnantes décorations du Tiepolo, que nous avons gravées au chapitre « la Peinture », nous passons devant le Fondak des Turcs (voir page 40). Nous en avons déjà présenté deux aspects, le voici tel qu’il nous apparut quand nous visitions Venise pour la première fois; quelques jours encore, et là s installeront les précieuses collections du Musée Correr, qui occupent aujourd’hui le petit palais voisin, trop exigu pour de telles richesses. Nous ne pouvons que nommer à la hâte les grands noms des édifices devant lesquels nous allons passer; ici le palais Vendramin Calergi, Battagia, Tron, Vendramin,
Vue prise de la Riva clei Schiavoni. — La Lagune et la Rive.