‹ Venise et ses environsChapitre 12 sur 37 · ZECCA · texte numérisé non relu

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manufactures do glaces, de cristaux et de perles (1), l'industrie vénitienne a des filatures, des raffineries, des tanneries, et des fal)riques de cire, de drogues, de soieries, et de feuilles d'or battu. Ces manufactures, y compris celle des chapeaux de paille de Bassano, occupent neuf mille ouvriers, et donnent environ par an un produit de dix-huit millions délivres (15,180,000 fr.).

La troisième partie du Palais-Royal offre encore d'admirables peintures : à la salle octogone, l'Adoration des mages, SaintJoachim chassé du temple, du Tintoret; dans la chapelle, le Père éternel, ayant le Sauveur sur ses genoux , de Carletto Caliari; le célèbre Ecce homo, d'Albert Durer; le Christ mort, et deux amis qui pleurent, de Paris Bordone. Dans trois des pièces de l'appartement du gouverneur, une Venise entourée par Hercule, Cérès et quelques génies, est un des premiers chefs-d'œuvre de Paul Véronèse qui a fait aussi Adam et Eve pénitents, l'institution du rosaire, et le Christ agonisant dans le jardin. La Descente du Christ aux limbes est du Giorgione, et le Passage de la mer Rouge, de la première manière du Titien.

La Zecca (hôtel des monnaies), voisine de l'ancienne bibliothèque , est un autre chefd'œuvre de Sansovino. Telle est son habile distribution , qu'après bientôt trois siècles elle est encore applicable aux besoins de la fabrication actuelle.

Au-dessus de la citerne de la cour est un Apol-

(1) F. ci-»après.

Ion , qui jouit à Venise d'une sorte de popularité, quoique le sculpteur, Danese Cattaneo, élève de Sansovino, et poêle distingué, ne soit pas trèsconnu. Cet Apollon est assez bizarrement assis sur un globe pose au-dessus d'un monticule d'or, et tenant à la main un lingot aussi d'or. Sans les rayons qui lui sortent de la tête, le dieu de la musique et des vers, qui d'ailleurs n'a pas l'air très-noble, pourrait bien ne paraître que le dieu de la richesse. Il devait être accompagné des statues de la Lune et de Vénus, qui auraient été d'argent et de cuivre, afin d'indiquer ainsi les trois espèces de monnaie. La célébrité des premiers ducats ou sequins vénitiens, si estimés pour la pureté de l'or, et qui sont encore aujourd'hui la monnaie préférée dans l'Orient, remonte à l'année 1284 : parmi les pièces données comme plus anciennes, plusieurssonlapocryphes; les véritables, et qui fixent le commencement d'une suite bien constatée, portent la religieuse légende : Christus imperat.

Grand canal. — Sainte-Martiie. — Vénitiens. • — Palais. — INoblesse vénitienne.

Le grand canal, bordé de magnifiques palais de marbre, construits pendant dix siècles par les premiers architectes, serait, s'il était pavé, la plus belle rue de l'univers. Ces palais d'âges divers

indiquent la marche et les progrès de l'art italien, et ils deviennent comme une vaste , majestueuse et instructive galerie d'architecture. Par une recherche bizarre de luxe et de grandeur, le pilotis fangeux de quelques-uns fut construit du bois précieux de Fernambouc : ainsi les fondations n'étaient ni moins splendides, ni moins chères que le marbre et les colonnes du somptueux édifice.

Le lendemain du jour que j'arrivai pour la première fois à Venise, au mois de juillet, était la fête de Sainte-Marthe, fête populaire. Quelques barques illuminées, chargées de musiciens, parcouraient le grand canal la nuit : quoique bien peu nombreuses, leur effet était véritablement enchanteur, et donnait l'idée des anciens plaisirs de cette ville déchue. La fête de Sainte-Marthe, qui dura jusqu'au jour, se célébrait, à une extrémité de la ville, dans un quartier qUi en porte le nom. Des tables étaient dressées, on trinquait dans les barques et sur le rivage; c'était comme un Vaugirard, comme une Courtille en mer. Malgré la joie si vive de cette multitude, il n'y avait ni rixes , ni désordre. Telle est la douceur du peuple de Venise, qu'au temps même où Sainte-Marthe avait tout son éclat, le gouvernement vénitien n'y déploya jamais l'appareil de sa police, et que la sûreté de chacun était sous la sauvegarde du plaisir de tous. Le caractère itaHen, dans ce qu'il a de bon, est déjà complet à Venise : gai, mobile, agité, insouciant, il semble encore plus aimable par la grâce, la douceur et l'originalité du dialecte.

On a, je crois, singulièrement ex/agéré le silence

de Venise : après Rome, mille part en Italie le son des cloches n'est peut-êire plus bruyant, et les cris du peuple ne le cèdent qu'aux seuls Napolitains. Madame de Staël , qui a fait tant d'observations ingénieuses ou profondes , prétend qu'on ne voit pas même une mouche en ce séjour : le funeste conopeum (1) placé au-dessus des lits ne prouve que trop le contraire.

C'est un plaisir doux et triste aujourd'hui que d'errer, que de voguer sur le grand canal, au milieu de ces palais superbes, de ces anciennes demeures aristocratiques qui portent de si beaux noms , qui rappellent tant de puissance, tant de gloire, et sont maintenant désertes, délabrées ou en ruine. Ces fenêtres moresques, ces balcons où la Véni-, tienne, enfermée comme dans l'Orient, et légère comme en Europe , apparaissait à son amant qui fuyait à regret sur sa gondole, sont maintenant dégradées, sans vitraux, ou barrées grossièrement par des planches; quelques-unes en bon état, n'offrent plus que l'inscription de certaines autorités administratives et financières, ou les armes de la puissance de quelque consul oisif. Au milieu de cette destruction, les jardins, chose singulière! remplacent à Venise les bâtiments, et je me rappelle que cherchant la maison du Titien, je ne trouvai à sa place que le mur d'un jardin , dans un petit cul-de-sac appelé fastueusement le Détroit de Gallipoli (:2).

(1) Rideau de gazeponr se défendre des mouches et des cousins ; en vénilien zenzaliera.

(2j Les Français firent, en 1810, un jardin public qui snbsiste encore \ mais il est négligé, peu fréquenté, et les Vénitiens

GRAND CANAL. Si

L'abandon des palais de Venise avait commencé dès le dernier siècle avec la décadence de la republique, alors que les patriciens dégénérés préféraient se loger dans un casino voisin de la place Saint-Marc, au lieu d'habiter les anciens palais de leurs pères, trop grands pour leur petitesse. Le jeu, le célibat, et l'espèce d'égoïsme social qu'ils produisent, avaient affaibli les mœurs de la noblesse vénitienne : quelles vertus publiques pouvait-on attendre du sénateur qui, revêtu de sa toge et des pompeux insignes de sa dignité, avait en personne été croupier de pharaon, de ces patriciens dont un des privilèges était d'ouvrir des tripots, et qui s'y montraient avec leur robe de magistrat? Ils renoncèrent, dit-on, unanimement à ce privilège lucratif, lorsque les jeux furent abolis , quelque temps avant la chute de la republique; mais il est probable que le mal était fait, et qu'il était trop tard pour revenir à des sentiments plus graves et plus élevés. Les jeux de Venise, prétendent les défenseurs de son ancien régime, servaient à développer la force morale ; ils étaient renommés par l'impassibilité presque sloïque avec laquelle on y perdait ou gagnait les plus énormes sommes. Celte espèce de courage qui fait risquer sa fortune sur une carte, peut indiquer de la fermeté, de l'énergie chez les individus, mais elle doit être la perte d'une société, et l'habitude de la foi au hasard est surtout funeste en politique. Quant au célibat, réprimé et puni chez les Romains,

préfèrent leur ancienne et centrale promenade de la place Saint- Marc.

il était alors à Venise comme un des privilèges de l'aîné, de l'homme d'esprit ou de l'ambitieux de chaque famille, et le mariage devenait une des charges du cadet, ou de celui qui donnait le moins d'espérances. C'était l'opposé de ce qui se pratiquait dans les grandes maisons des Etats monarchiques. Mais ces divers célibats, qui n'étaient ni le célibat sacré de la religion , ni le célibat philosophique de l'élude, se rapprochaient beaucoup de celui dont le libertinage est le principe.

Le patriciat vénitien pouvait être regardé comme le plus antique et le plus national de l'Europe, puisqu'il reraontaitaux fondateurs delarépublique, et qu'il précéda de plusieurs siècles les ancêtres des plus vieilles aristocraties ( 1 ) . Mais ces patriciens superbes , qui laissaient prendre chez eux à tout le monde les titres qu'on voulait, n'en portaient euxmêmes aucun pour la plupart, et je ne sais quel Français composa dans le temps une Dissertation , afin de prouver que décidément ils n'étaient point gentilshommes (^). On voit à l'église de la chartreuse de Florence, dans le chœur, la tombe d'un patricien de Venise : l'inscription exprime le noble regret d'avoir été contraint d'échanger son litre contre un autre du grand-duc de Toscane.

(1) Les Conf arini, selon quelques auteurs, tiraient rétymologie de leur nom du mol confnt/mi, paysans, comme qui dirait wiVajns.

(2) V. les pièces justificatives de V Histoire de Venise par M. Daru.

Palais Trévisan. — Foscaii. — Moceniffo. — Lovfl Byron. — Palais Pisaiii. — De la vérité poéliqiie. — Paul Véroiicse.' — Palais Baibarifro. — 3Iort rlu Titien. — Palais Grimani (à Saint-Lucj, — Pont de Rialto. - - Palais 31ichcli ; — Corner : — Pesaro : — Vcndramiiii : — 31au(Vin.

Le palais Trévisan , couvert de marbres de la Grèce et de l'Egypte, quoique sans objet curieux à l'intérieur, mérite d'être observé : son élégante architecture, de l'école des Lombardi, marque l'époque de la renaissance du goût.

Le palais Dario est du même style et a le même genre d'intérêt. On y lit ces mots : Genio urbis, Joannes Darius, inscription patriotique que la ruine actuelle de Venise rend encore plus touchante.

Le palais Giustiniani-Lolin avait une bibliothèque choisie, quelques bons tableaux, un nombre considérable de précieuses gravures, collections diverses formées avec goût par M. le docteur Aglielli, grand médecin de l'Italie qui a publié la belle édition des OEuvres complètes d'Algarotti, dans laquelle ont été insérées les Lettres écrites par Frédéric pendant vingt-cinq ans, à ce Fontenelle italien, lettres dont les originaux existaient au palais Giustiniani-Lolin (1). M. le docteur

(1) Ces leUrcs, quelquefois plus affectueuses el plus tendres qu'il ne semble appartenir à Frédéric, deviennent bientôt d'un niaitrc dur et sévère : il lui avait ainsi annoncé son avènement au trône : « Mon cher Algarotli, mon sort a changé. Je vous attends avec impatience, ne me faites pas languir. » Deux ans après il lui reproche sa sxifpsance, et lui demande sèchement s'il

M PÂLÂlS.

Aglietti accrut, il y a quelques année?, ces collections d'une nouvelle curiosité par un trait plein de délicatesse. Il avait, ainsi que le docteur Z***, donné des soins à Cicognara pendant sa dernière maladie ; celui-ci légua aux deux docteurs, ses amis, l'objet de sa succession qui pourrait leur convenir. Le docteur Z'** prit une petite tète antique; M. Aglietti choisit la plume de l'historien de la sculpture en Italie (i).

L'antique palais Foscari est en ruine, mais son aspect majestueux, désolé, convient aux souvenirs qu'il rappelle : on sent qu'il a dû être le séjour de cette famille malheureuse, déchue du pouvoir, punie par la prison , l'exil et la mort , et qui semble comme les Stuarts des familles aristocratiques. ■

Le palais Mocenigo, sur le grand canal, fut occupe par lord Byron. J'ai beaucoup entendu parler du séjour qu'il avait fait à Venise pendant plusieurs années, et des scènes qui se passèrent à ce palais (2), et j'ai vu avec regret -que la considération n'était pas toujours compagne de la gloire. Byron peut toutefois mériter quelque indulgence par ses abondantes aumônes, égales à la dissipation de ses honteuses voluptés. La vie de Venise,

lui convient de s'cnçager chez lui (lettre flu 10 septembre 1742). Jamais peut-être la colèreetle mcprisdeFrt-déric contre Voltaire ne se sont épanciiés avec autan! de vivacité que dans ces lettres. V. les lettres des 12 septembre 1749, 1 1 jan\ierct26 mai 17154.

(1) Aglietti. frappé d'apoplexie le 4 août 1829, languit jusqu'au 3 mai 1836; il était âge de soixante et dix-neuf ans. La collection de ses gravures est passée à M. Jean Papadopoli de Yeaise.

(2) V. là-dessus ses Mémoires qui nont pas tout dit 1. 111, ch. ïvii.

PALAIS. £i5

cette vie de silence , de plaisirs, de veilles et de bibliothèque, devait d'ailleurs convenir à un poëte. Peu de villes ont été aussi chantées et mieux chantées que Venise : Pétrarque l'avait appelée la Cilla d'oro; on connaît les vers classiques de Sannazaret la supériorité qu'il lui attribue sur Rome :

lUam homives dices, hanc posuisse Deox ,

le beau sonnet d'Alfieri :

Ecco, sorger dalV acque io veggo altéra La canuta del mar saggia reina. . . .

les strophes romantiques de Childe-Harold, et quelques pièces de plusieurs de nos jeunes poëtes. Parmi les bons tableaux du palais Mocenigo est le modèle de la célèhre Gloire du Paradis, peint par le Tintoret, préférable aujourd'hui au tableau même, que l'on voit à l'ancienne salle du grand conseil, puisqu'il a échappé à sa malencontreuse restauration.

Le palais Pisani (à Saint-Paul) possède le précieux tableau de Paul Véronèse, la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre : les femmes sont hahillées en dames vénitiennes, le héros macédonien est en général de la république. Malgré l'inexactitude des costumes, ce chef-d'œuvre est plein de charme. La vérité poétique, la seule vraie, la seule durable dans les ouvrages de l'art, la seule qui vienne de l'àme et y réponde, ne tient point à la chronologie, et elle diffère tout à fait de cette réalité extérieure et commune à laquelle tout le monde peut atteindre et dont quelques gens

sont beaucoup trop fiers. Le tableau de Lebrun sur le même sujet doit être, aux grandes perruques près, plus régulier que celui de Paul Vcronèse ; et certes il ne peut soutenir avec lui aucune comparaison. En voyant le nain, la guenon, les scènes burlesques que ce grand peintre introduit ordinairement dans ses compositions les plus importantes , et que l'on retrouve dans sa Famille de Darius, son admirable, sa poétique peinture semble comme une peinture héroï-comique : c'est TArioste peint.

Le palais Barbarigo porte comme empreintes les traces du Titien qui vivait dans cette famille, préférant le séjour de sa chère Venise aux propositions que lui firent les papes Léon X et Paul III, et aux honneurs que lui offrait avec instance Philippe II, étrange solliciteur rejeté par le peintre. C'est au palais Barbarigo que se voit sa célèbre Madeleine, moins idéale que vraie, trouvée chez lui au moment de sa mort, et qui peut être regardée comme l'original des Madeleines qu'il a plusieurs fois répétées; une Vénus gâtée par l'écharpe que le scrupule d'un Barbarigo a voulu jeter sur son sein et qu'on a grattée depuis; un Saint Sébastien, son dernier ouvrage, auquel il travaillait quand l'horrible peste de 1576, qui depuis ravagea Milan , l'enleva plein de vie à quatre-vingt-dix-neuf ans. Il semble qu'il fallait une telle catastrophe pour détruire cet immortel artiste, et qu'il n'aurait jamais dû finir. Les derniers moments de la vie honorée, opulente et séculaire du Titien furent affreux : il expira sur la même couche que son fils et disciple chéri Horace,

qui ne put lui fermer les yeux; une bande de voleurs, profilant de la dispersion des magistrats, forçait la maison , la pillait, et enlevait aux regards mourants de l'artiste jusqu'à ses œuvres préférées, et qu'à aucun prix il n'avait jamais voulu céder. Dès que les communications furent rétablies, son second fils, Pomponio, prêtre fort peu recommandable , accourait en poste de Milan, vendait à vil prix les meubles, les bijoux, les tableaux qui avaient échappé aux larrons, ou que la justice avait recouvrés, et nouveau pillard, dissipait en peu de mois l'héritage, ne rougissait point de se défaire de la petite maison patrimoniale deCadore, et laissait sans une pierre, et incertaine, la sépulture de son glorieux père.

Le palais Darbarigo possède deux autres ouvrages de grands maîtres , diversement curieux et remarquables. La Suzanne est un prodige duTintoret : on y voit un parc, des volières, des lapins et autres animaux domestiques que ce peintre fougueux a exécutés et finis avec un goût exquis : on dirait Bossuet racontant le songe de la princesse Palatine. Le groupe de Dédale et Icare, de la première jeunesse de Canova, composition naturelle, vraie, indique le retour à un goût meilleur, mais n'a point encore l'élévation à laquelle le talent de l'artiste devait atteindre et que Rome devait lui donner.

Le palais Grimani ( à Saint-Luc), un des chefsd'œuvre les plus extraordinaires de San-Micheli qui eut à triompher de l'irrégularité du terrain, ce palais, un des plus magnifiques et des plus élégants de Venise, dont la façade, le vestibule,

le rez-de-chaussée, sont d'un goût si noble et si pur, est maintenant occupé par la poste autrichienne. La délégation réside au palais Corner de la Ca grande, superbe édifice, un des beaux ouvrages de Sansovino.

L'ancien palais Farsetti , aujourd'hui l'auberge de la Grande-Bretagne, a sur le palier de son escalier deux petites corbeilles de fruits en marbre, ouvrage fait à quatorze ans par Canova pour son premier et constant protecteur, le patricien Falier, essai précoce, remarquable par une certaine dextérité et une finesse d'outil acquise chez son père , marchand et tailleur de la belle pierre de Possagno.

Le célèbre pont de marbre du Riaîto, de l'ar-' chitecte vénitien du xv^ siècle, da Ponte, marchand, éclatant, solide, rappelle l'origine, les fêtes et la prospérité de Venise. Les fugitifs, premiers habitants de l'espèce d'îlot auquel il communique, et dont il porte le nom, ces hommes, comparés par Cassiodore à des oiseaux qui font leur nid au milieu des eaux, ne se doutaient point assurément qu'ils fondaient une puissante république qui un jour domineraiU'Italie, prendrait Constantinople, résisterait à la ligue des rois et des empereurs, ferait le commerce du monde, et durerait quatorze siècles.

Le palais Micheli {dalle Colonne) offre de magnifiques tapisseries d'après les dessins de Raphaël. Une belle salle d'armes contient les vieilles armures de l'illustre doge Dominique Micheli et d'autres croisés ses compagnons. Dans une chambre sont les livres et les ornements pontificaux du bienheureux cardinal Barbarigo, restes saints et

pacifiques qui contrastent avec le fer de ces guerriers.

Le palais Corner de la Reine n'était point occupé en 1828, mais par un motif singulier, unique : laissé au pape Pie VII par son dernier propriétaire, touché des vertus de ce pontife, la jouissance en avait été accordée à quelques ecclésiastiques livrés à l'enseignement; ceux-ci voulaient le louer, mais ils ne pouvaient consentir, par scrupule, à avoir pour locataires de riches juifs qui se présentaient. Ces bons prêtres ne pensaient point, comme l'empereur de Rome et comme notre siècle, que l'argent n'a point d'odeur.

Le palais Pesaro fut abandonné par son possesseur peu de temps après la chute de la république; il n'a point voulu y revenir, afin d'échapper au spectacle de sa patrie conquise. Le maître de ce palais de marbre , l'un des plus vastes et des plus beaux de l'Italie, babite quelques chambres à Londres; seulement un dessin de son ancienne demeure est suspendu au plafond d'une de ces pièces , et il le montre à ceux qui s'étonnent de sa constance.

Le palais Vendramini-Calergi , de Pierre Lombardo, ne le cède, pour le goût, la richesse et la magnificence, à aucun des palais les plus vantés de Venise. On y voit les deux belles statues d'Adam et d'Eve , de Tullius Lombardo , qui faisaient autrefois partie du mausolée du doge André Vendramini, à l'église Saints-Jean et Paul, qui ont été depuis remplacées décemment par deux saintes.

Le palais Manfrin est célèbre par sa riche galerie des diverses écoles et ses curiosités. La Vierge

et l'Enfant Jésus, le Christ à Emmaiis, sont de Jean Bellini ; une Descente de croix , la perle de la galerie, une des plus belles et des plus intactes répétitions de ce chef-d'œuvre, admirablement touchante, recueillie, où le cadavre du Christ porte l'empreinte de sa nature incorruptible et divine ; le portrait de l'Arioste, vivant, poétique; celui de la reine Cornaro , du Titien ; le dernier est différent du portrait de Brescia : l'expression de la physionomie est vulgaire dans l'un et précieuse dans l'autre; celui-ci doit être probablement le plus ressemblant. Une Femme jouant de la guitare; le célèbre tableau dit les trois Portraits sont du Giorgione qui semble là dans son triomphe. Ce dernier chef-d'œuvre avaitinspiré à Byron plusieurs slancesadmiratives de son Histoire vénitienne deBeppo, dont deux vers toutefois ne sont pas fort exacts, puisque Giorgione ne fut point marié (1). Moïse faisant jaillir l'eau du rocher est du Bassan ; Gérés et Bacchus, de Rubens; le Sacrifice d'Iphigénie, du Padovanino ; un Ecce liomo, une Fuite en Egypte, d'Augustin Carrache; deux superbes portraits, l'un de Rembrandt, l'autre de Paul Véronèse; un Berger, de Murillo; la Vierge qui présente l'Enfant Jésus à Siraéon, de Jean d'Udine. Un portrait du Pordenone, par lui-même, est parfait; le portrait de Pétrarque, peu gracieux, est de Jacques Bellini; le portrait deLaure, très-beau, de Gentile Bellini; une Circoncision , de fra Sébastien del Piombo; une Lucrèce, du Guide. Les ouvrages

(1) 'T'is but a portrait of his son and ivife,

And self ) but such awomanî love in tifel (St. xii.;

des anciens peintres, de Cimabuë, de Giotto, de Manlegna, sont convenablement réunis dans une même pièce.

Le palais Giustiniani (aux Zallere) possède une bibliothèque riche en manuscrits nationaux, plusieurs sculptures grecques, un medaillier, une galerie dont le Ganimède , du Padovanino , est le premier chef-d'œuvre.

Maisons Teotoctii-Albii/zi et Cicognara

Les maisons Teotochî-Albrizzi et Cicognara, peu éloignées l'une de l'autre, valent des palais par leurs habitants. Grecque comme Aspasie , amie, comme elle, d'hommes illustres par des talents et des génies divers, madame Albrizzi a su les peindre d'une manière ingénieuse, fidèle, et avec un style qui a conservé la grâce du sexe de l'écrivain (1). Au milieu de son salon est un buste de sa compatriote Hélène , figure pleine de charme et de volupté, présent de Canova et chanté par Byron :

Jn tJiis heloved marble vieiv, Above the works and thourjht, ofman, JFhnt nature coct.D, but would not, do. And beautij and Canova cas !

(1) F. son agréable ouvrage inlJtiilé£ùrflfî»,

6i PALAIS.

Beyond tmagt nation^ s power, Beiiondthe bards' defented art , JFith immortalitij lier doiver, Beholdthe heles oftite heakt !

La coiffure de la tête a la forme d'un œuf tronqué , et rappelle heureusement la naissance de la fille de Léda.

Madame Albrizzi , dont le souvenir bienveillant me sera toujours cher, mourut en 1836, âgée de quatre-vingts ans, à la suite d'une longue maladie qui n'avait altéré ni sa fraîche imagination ni l'agrément de son esprit; elle se fit lire alors les Mémoires de sa contemporaine et amie, madame Lebrun , qui lui rappelèrent sa Venise d'il y a quarante ans, avec ses joyeux passç-temps, sa belle musique religieuse et sa bonne compagnie' de Français émigrés : ainsi l'auteur des Rilralli fut distraite de ses maux par le récit de notre grand peintre de portraits.

Cicognara possédait la Béatrix du Dante, autre chef-d'œuvre de Canova , donné par lui à cet homme aimable, instruit, excellent, son digne et partial ami, comme on doit toujours l'être, malgré le proverbe sur Platon. Un écrivain qui joint l'élévation des pensées à la sensibilité de l'àme, raconte de la manière suivante l'origine de cette figure dans un ouvrage important (i) : « Un artiste en- (t touré d'une grande renommée, un statuaire qui « naguère jetait tant d'éclat sur la patrie illustre c( du Dante, et dont les chefs-d'œuvre de l'anti- « quité avaient si souvent exalté la gracieuse ima-

(1) Essais de Palingénésie sociale mr H. Ballanclie; Paris, Didgt, 1827.

« giiiation , un jour, pour ]a première fois, vit « une femme qui fut, pour lui , comme une vive « apparition de Béatrix. Plein de cette émotion « religieusequedonnc le génie, aussitôt ildemande « au marbre toujours docile sous son ciseau, « d'exprimer la soudaine inspiration de ce moment, « et la Béatrix du Dante passa du vague domaine « de la poésie dans le domaine réalisé des arts. « Le sentiment qui réside dans cette physionomie « harmonieuse, maintenant est devenu un type « nouveau de beauté pure et virginale , qui , à son « tour, inspire les artistes et les poètes. » Celte femme est une Française, célèbre par les séductions de sa personne et de son noble caractère. Il y a quelque honneur pour la France d'avoir révélé au premier statuaire d'Italie l'image de la beauté mystérieuse, idéale, chantée par son plus grand poëte. L'enthousiasme calme de cette admirable figure a souvent été reproduit, mais le plus souvent d'une manière très-imparfaite (1 ) . Deux bustes gigantesques bien exécutés étaient chez^icognara: le premier, de Cicognara par Canova, et son dernier ouvrage ; le second , de Canova par son habile élève Rinaldo Rinaldi , et d'après l'original sculpté si admirablement par Canova lui-même (2).

(1) Il existe trois bustes de la Béalrix faits par Canova : celui de Cicognara, celui de madame R*** , sur lequel l'auteur a mis nne couronne d'olivier et inscrit de sa main les vers du Dante :

Sovra candi Jo vel cinta d^oliva Donna m'apparve

Un troisième est en Angleterre.

(2) Le buste de Cicognara, depuis sa mort, arrivée le S mars

Palais Grimani (;'i Sainte -Marie -Forniose). — Corniani-d'Algarolti. — Esprit de société de Venise. — Dernière Vénitienne.

Les portraits de famille du palais Grimani (à Sainte-Marie-Formose) font une belle galerie de tableaux du Titien, de Paul Yéronèse et d'autres habiles maîtres. Ce palais est digne de Rome ou de ?saples par sa multitude de statues antiques, d'inscriptions, de bronzes. La noblesse vénitienne, livrée au commerce de la Grèce et du Levant, commença la première avec éclat les collections d'antiquités. On remarque au palais Grimani un Hercule enfant, buste grec très-beau , la statue colossale de Marc Agrippa, transportée par un sort étrange du vestibule du Panthéon au milieu des Ilots de l'Adriatique; un groupe deSocrate etAlcibiade, obscène , et dans lequel le premier n'est même plus le très-équivoque amidujeune J/ciôiarfe. Une chambre, décorée par Sansovino, est magnifique. L'institution du Rosaire, tableau célèbre d'Albert Durer, offre son portrait et celui de sa femme. L'Histoire de Psyché, au plafond octogone, de François Salviati, était regardée par Yasari comme le plus bel ouvrage qu'il y eût à Venise, éloge exagéré de l'amitié qui n'empêche point que celte peinture n'ait d'assez bonnes parties. Un Petit

1834, est passé à Ferrare, sa patrie, qui a anssi réclamé le corps de l'iUiistre défunt. La vente delà coUeclion «les {gravures el des nielles était annoncée au mois de février de ccUe année : le savant catalo,'jiic avait été rédigé en français par deux Vénitiens, MM. Alexandre Zaneti et Charles Albrizzi.

Amour est du Guide; une Purification, de Gcntile Bellini, et le tableau de l'élégante chapelle, le Christ couronné d'épines , du vieux Palma.

L'Hébé, de Canova, est à la maison Heinzelmann. Cette figure charmante, quoique un peu recherchée, est un des chefs-d'œuvre les plus célèbres, les plus populaires de son auteur; il l'a répétée avec de légères variantes jusqu'à quatre fois (!) , et elle a été dignement chantée par Cesarotti et Pindemonte dont ces vers gracieux sont fort au-dessus du sonnet de Cesarotti :

O Canova immortal, clie tndietro lassi L'italico scarpello , ed il greco arrivi : Sapea che i marmi tiioi sou molli e vivi : Ma chi visto t'avea scolpire i passi?

Le palais Corniani-d'Algarotti offre deux collections curieuses et différentes, mais qui ont quelque analogie avec le nom scicntilique et littéraire qu'il rappelle : la première est composée de plus de six mille échantillons de pierres et de minéraux de Lombardieet des anciennes provinces vénitiennes; la seconde est une bibliothèque dramatique de toutes les pièces représentées à Venise, depuis l'établissement du premier théâtre dans cette ville en 1656 jusqu'à nos jours. La maison deOoldoni, venu soixante et onze ans plus tard, était ca//e de' Nonboli. Il suffit d'avoir passé quelques semaines à Venise pour sentir que la véritable comédie

(1) Les trois autres Htibé de Canova appartiennent à l'empereur de Russie qui possède celle de Joséphine i à lord Cawdor , et à la marquise Guicciardini, de Florence.

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