‹ Venise et ses environsChapitre 20 sur 37 · MONTEBELLO · texte numérisé non relu

MONTEBELLO

et Saint Jean-Baptiste, de Thomas Lombardo, son élève, est superbe ; et Saint Marc, Saint Antoine et le buste de Marc-Antoine Grimani, furent sculptés par Vittoria.

A l'église Notre-Dame des Carmes est un tableau précieux de la Présentation de l'Enfant Jésus au vieux Siraéon, par Tintoret, peint à la manière de Schiavone, et que Vasari trompé prit pour un ouvrage de ce dernier maître. Tintoret négligé, hardi, fougueux comme Bossuet(l), sait être aussi, comme lui, doux et suave : les femmes de ce tableau sont admirables de grâce et de délicatesse. Une Annonciation , la Multiplication des pains, la Vierge dans une gloire, sont de Palma ; une Notre- Dame de la Piété, dans le bon style vénitien, est peut-être de Corona; un superbe et grand tableau' de Saint Libéral, faisant magnanimement délivrer deux hommes condamnés à mort, est du Padovanino; un Saint Nicolas environné d'anges et de saints, bizarre, original, de Lotto; Saint Albert donnant la bénédiction avec la croix. Sainte Thérèse, sont de Liberi. Le mausolée en marbre du général Jacques Foscarini, au-dessus de la grande porte, est magnifique.

Les meilleures peintures de Saint-Barnabe sont: le Saint en habits pontificaux entouré d'autres saints, bel ouvrage de Darius Varottari, le père, le maitre du Padovanino qui suffirait seul à sa gloire; une Sainte Famille, de Paul Véronèse ; Saint Jacques, Saint Diègue et Saint Antoine abbé, excellents tableaux du vieux Palma.

(1) r. ci-dessus.

L'église Saint-Pantaléon est ornée de quelques beaux tableaux et de bonnes sculptures : Saint Pantaléon qui guérit un enfant; Saint Bernardin devenu hospitalier, sont de Paul Yeronèse ; le dernier tableau est de sa vieillesse; le Martyre du <^aint; Un de ses miracles , sont de Palma; le plafond du maitre-autel, celui surtout de l'eglise, représentant la vie du saint, sont de mâles peintures de Fumiani, peintre vénitien du xvii' siècle, loue pour le goût du dessin et la composition. A la chapelle de Notre-Dame de Lorette, le Couronnement de la Vierge est l'ouvrage des Aivarmi, de l'année UU. Une Femme adultère passe pour le meilleur, le plus giorgionesque ouvrage de Roch Marconi,bon élève deBellini, et l'autel en marbre, travail excellent, est du milieu du xv« siècle.

L'é-^li^e des Tolentini est intéressante sous le rappon de l'art: l'architecture est de Scamozzi; la noblesse de la façade, d'André Tirali, artiste du xvip siècle, a été altérée par quelques détails du faux goût de cette époque. Parmi les tableaux sont : le modèle du Saint Marc, le chef-d'œuvre du Tintoret, à l'académie des beaux-arts; Saint André AveUino, l'Adoration des mages, Saint Gaétan en touré des vertus, de S. Peranda, élève de Palma, dont il a conservé le caractère poétique; deux tableaux représentant quelques traits de la > le du saint, du Padovanino; une Décollation de saint Jean-Baptiste, de Bonifazio; la Vierge dans une gloire; une autre à la voûte; le Rédempteur, la Vierge et Saint Pierre; Sainte Apollome et Sainte Barbe; l'Annonciation; la Visitation, de Palma; Saint Laurent Giustiniani distribuant aux pauvres

les effets précieux de l'église, bel omTage du Cappuccino qui a fait aussi un Saint Antoine, au-dessus de la chaire ; le Martyre de sainte Cécile, de Procaccini ; une Annonciation , de Luc Giordano. Un monument singulièrement curieux par sa bizarrerie est le grand mausolée en marbre du patriarche François Morosini, de Philippe Parodi, sculpteur renommé delà fin du xviF siècle, élève exagéré du Bernin. La figure du Temps enchaîné, le nu de ce squelette, l'ensemble, les détails de la composition, tiennent vraiment du délire.

Saint-Jacques daW Orlo a de splendides peintures : Saint Sébastien, Saint Roch et Saint Laurent, du Marescaldo; le plafond, le Saint Laurent et d'autres saints, de Paul Veronèse ; le Miracle des pains et des poissons; le Christ soutenu par un ange, excellent; leChrist dans lesépulcre, le Christ montant le Calvaire , et le plafond et les murs de la sacristie, de Palma; le Saint Jean-Baptiste prêchant, tableau remarquable du Bassan ; les Quatre Evangélistes , du Padovanino, la belle Madone et quelques saints, de Laurent Lotto; une Cène, bon ouvrage dans le style du vieux Palma.

L'église Sainte-Marie Mater Domini, de l'architecture des Lombardi, fut achevée par Sansovino. Les statues de Saint Pierre, Saint Paul et Saint André sont remarquables; l'Invention de la croix, du ïintoret, est superbe ; la Cèue, du vieux Palma ou de Bonifazio, très-belle.

Un des bas-reliefs les mieux exécutés que l'on admire à Venise est au-dessus d'une des petites portes des Frari; il représente la Vierge, l'Enfant Jésus et deux anges ; on ignore l'auteur de ce chef-

d'œuvre de goût, de naturel et d'harmonie, peutêtre de Nicolas de Pise ou de ses élèves. Au milieu des nombreux, élégants ou magnifiques tombeaux qui décorent ce superbe temple des Frari, une inscription de deux lignes, sur le pavé, indique la place où repose Titien, encorda conjecture estelle incertaine; car si Titien, quoique mort de la peste, fut enterré aux Frari, le sénat ayant excepté son cadavre de la destruction des autres cadavres pestiférés (singuliers honneurs funèbres rendus aux restes de ce grand peintre) , on ne sait pas exactement la place oîi il fut mis, et l'inscription est très-postérieure à sa mort. Le monument du Titien, toujours proposé, toujours désiré depuis plus de trente ans, jamais exécuté , aurait aujourd'hui une sorte d'à-propos , depuis la découverte et la résurrection de son chef-d'œuvre de l'Assomption (1).

Sur la porte de la sacristie est le mausolée du général Benoit Pesaro, un des plus remarquables de cette église : une statue de Mars par Baccio da Montelupo, exécutée froidement, est citée pour l'habileté de la sculpture. Le monument Orsini, d'auteur inconnu, de la fin du xV^ siècle, est remarquable par son élégante simplicité. Une statue de Saint Jérôme, au quatrième autel, ouvrage hardi de Yittoria, oflre, dit-on, la tête du Titien. Le

(1) Dès 1704 une souscription avait était ouverte, et Canova avait présenté le projet du monument, pour lequel il ne demandait rien ; la chute de la république empêcha l'exécution. Ce même projet servit depuis, à quelques changements près, pour le beau mausolée de raicliiduchesse Maric-Christiue, et il est aussi le modèle du luouumcnt élevé à CanQva dans ce même temple des Frari,

chœur majestueux des Frari a de belles statues en bois, dont le travail de marqueterie et de sculpture, de l'année 1468, est parfait. Le Saint Jean- Bapliste, mis sur le bénitier, est un des chefsd'œuvre de Sansovino; il l'exécuta âgé de plus de soixante et quinze ans, en même temps que ses deux colosses du Mars et du Neptune, de l'escalier des Géants, auxquels cette petite ligure est bien préférable. Quelques peintures sont remarquables: une Présentation de la Vierge au temple, de Joseph Salviali ; le tableau en trois compartiments représentant la Vierge et quatre saints, de Jean DcUini ; la même et quelques saints; Saint Marc au milieu des saints, de B. Vivarini; Saint François devant le pape, de Palma; Saint Ambroise à cheval dissipant les ariens, par J. Contarini; et surtout k' Vierge, Saint Pierre, d'autres saints et quelques personnages de la famille Pcsaro, bel ouvrage du Titien, dans lequel quelques négligences dans les draperies servent habilement à l'effet des figures. Le monument destiné à Canova, large pyramide de marbre de Carrare, et qui contient son cœur, est achevé. Jamais le talent ne reçut un pkis vaste hommage : l'Angleterre a fourni le quart de la dépense qui s'est élevée à 8,000 sequins ( î Oi,000 fr.); la France, l'Allemagne, ont contribué pour un autre quart; l'Amérique (celle du Sud, et non l'Amérique industrielle et marchande du Xord), a souscrit pour 40 sequins; l'Itahe et principalement les villes vénitiennes ont fait le reste , malgré l'exagération ordinaire des inscriptions de monuments , l'inscription de celui-ci : Ex consolatione Europœ xmîvcrscBj est un peu au-dessous de la

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vérité; il est réellement érigé aux frais de l'uni

vers.

Ég'lisc, confrérie de Saint-Rocb. — Escalier. — Luxe des confréries. Saint-Paul. — Carmagnola. — Sainf-Jcan-Chrysoslônie. — Sainl-Sauveur. — Des saints Sébasliens. • — Vieillesse des artistes de Venise. — Statues d'écrivains ou de capitaines. — Saint-Moïse. — Law. — Athénée Tenitien. — Saint-Etienne. — Morosini.

L'église et la confrérie de Saint-Roch sont d'autres merveilles de l'art dues aux pestes de Venise, ainsi qu'on le voit par l'inscription placée sur le riche et élégant maître-autel de la première. L'Annonciation, un grand tableau de la Probatique, Saint Roch dans le désert, d'autres traits de la Vie de saint Roch, dans la grande chapelle, peintures remarquables; Saint Roch devant le Pape, sont du Tintoret; une fresque de saint Sébastien, un beau tableau en deux parties représentant Saint Martin à cheval, et Saint Christophe avec l'Enfant Jésus, du Pordenone. Le Père éternel au milieu des anges, demi-lune, est d'André Schiavone. Au-dessus est le fameux tableau du Titien, le Christ traîné par un bourreau , qui cause une impression profonde par le rapprochement et le contraste sublime des deux visages. Vasari, si partial contre Titien, avoue que ce Christ a produit plus d'aumônes que l'auteur n'a gagné dans toute sa vie. Une copie en bas-relief est à côté; on y a mis de la barbe et des

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moustaches au bourreau, mais il n'en paraît point pour cela plus formidable. C'est ainsi que , dans le style, de grosses épithctcs, au lieu de fortifier la pensée, l'énervent et l'aflaiblissent. Au-dessus du riche, élégant et majestueux maitre-autel, la statue de Saint Roch est un bel ouvrage de maître Buono, excellent artiste du x\" siècle, qui a été aussi l'ar chitecte de la grande chapelle et des deux petites chapelles voisines. De chaque côté du Saint Roch, Saint Sébastien et Saint Pantaléon, par Jean-Marie Mosca, sont de petites et bonnes statues.

L'institution des confréries vénitiennes, la splendeur de leurs palais (i) , et surtout de la Confrérie de Saint-Roch, un des plus riches bâtiments de l'architecture, donnent une idée favorable de l'ancien gouvernement : on doit croire à l'aisance et' au bonheur d'un peuple qui élève volontairement à ses frais de tels monuments. L'escaher de ces marchands de Venise , de ces Anthonio (2), ouvrage magnifique perfectionné par Scarpagnino, est au-dessus de celui de Versailles , et par une recherche bizarre, par une étrange prétention de luxe et de dépense, les marches sont sculptées dessus et même dessous. Sur le palier, au milieu de cet escaher, sont deux tableaux, le premier, l'Annonciation , du Titien , dont le vol de l'ange est si léger, si rapide, et les ailes, les draperies et la

(1) V. chap. suiv.

(2) Le caractère et le trait du juif Shylock du Marchand de Venise sont eiuprunlés de la Nouvelle l^^ (4^ journée) du Pecorone : lâprelé de Shylock, sa haine des chrétiens ne sont pas exprimées avec moins d'énergie par le scr Giovanni de Florence que par le poctc anglais,

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chevelure sont si belles; le second, la Visitation, du Tintoret. Un des premiers chefs-d'œuvre de celui-ci, l'immense, l'original, le sublime Crucifiement, est dans la salle appelée VÂlbergo; on y voit au-dessus de la porte son porlrait peint par lui-même , ainsi que les compartiments du plafond, qui représentent les six grandes confréries de Venise. La salle supérieure est encore entièrement de lui , et la valeur de ce grand peintre ne peut être sentie qu'à Venise. Trois statues , Saint Roch (sur l'autel de la salle au rez-de-chaussée) , Saint Jean-Baptiste et Saint Sébastien sont de Carapagna. Parmi les sculptures sur bois , art aujourd'hui perdu , qui décorent cette même salle , il en est de Michel-Ange, qui semble avoir sculpté la nature entière, le bois, la pierre, le marbre, l'airain et jusqu'à la neige , *iinsi qu'on le voit par les statues éphémères que lui faisait exécuter Pierre de Médicis, l'indigne successeur de Laurent (1).

Le clocher de Saint-Paul offre , sculpté sur sa base, un singulier monument de l'histoire de Venise : ce sont deux lions , dont l'un est enveloppe d'un serpent qui menace de l'étouffer, et l'autre tient dans ses griffes une tête d'homme. Le travail, médiocre sous le rapport de l'art, est peu digne du xve siècle. Maigre l'incrédulité de quelques personnes éclairées, j'avoue que j'inclinerais à y retrouver une allusion à la conspiration du duc de

(1) (f La sculpture, a remarqué M. Qiiatremère de Quincy, « était alors fort loin de se renfermer dans le travail d'une o seule matière ; elle mettait à contribution le bois, le marbre, « Targilc, le bronze cl les divers métaux. » Journal dcx Savants, décembre 1016.

ftlilaii , Philippe Visconli , dont les armes étaient une couleuvre, et du comte Carmagnoîa, condamné pour ce fait h élre décapité. On peut croire que la vue de ce grossier bas-relief au milieu du marche de Saint-Paul était un de ces moyens employés par les gouvernements, afin d'exciter le peuple contre les conspirateurs. L'incertaine culpabilité du comte Carmagnoîa a été le sujet de la tragédie de ce nom, par aianzoni , ouvrage célèbre , hardi , placé par Gœthe parmi les chefs-d'œuvre du théâtre moderne , mais que son Àdclchi me parait avoir surpassé.

Dans l'église. Saint Pierre qui reçoit les clefs, Saint Pierre au milieu des apôtres; au maître-autel, la Conversion de saint Paul, sont de Palma; les statues en bronze de Saint Antoine abbé, et de Saint Paul, de Yittoria; l'Assomption de Notre- Dame, la Cène, du Tinloret; et le Mariage de la A'ierge , est de Paul Véronèse.

Saint-Sylvestre a le Baptême de Jésus-Christ, le Christ dans le Jardin, du Tintoret; une grande Cène du vieux Palma; l'Adoration des mages, de Paul Véronèse , et un Saint Thomas de Cantorbery au milieu de plusieurs saints , très-bel ouvrage de Jérôme Santa-Croce.

Saint-Jean-l'Aumônier est de l'architecture de Scarpagnino. Les principaux tableaux sont : le Miracle de la manne, de la jeunesse de Corona; le Martyre de sainte Catherine, Constantin portant la croix, de Palma; Sainte Catherine et d'autres saints, du Pordenone; et le célèbre Saint Jean distribuant ses aumônes, du Titien, chef-d'œuvre plongé au milieu des ténèbres, offusqué par un

énorme tahernaclc qui ne laisse onlrevoir que la lête du saint. C'est ainsi que l'Italie prodigue et dissipe inutilement ses plus beaux ouvrages sans paraître jamais s'appauvrir.

L'église Saint-Jacques de Rialto a quelques belles sculptures : un Saint Antoine abbé colossal, en bronze, de Campagna; Saint Jacques, de Vittoria.

La chapelle Cornaro , reste de l'ancienne église des Saints-Apôtres, est d'une élégante et riche architecture. Deux mausolées de la famille Cornaro sont magnifiques; l'église a une Cène, bon et unique ouvrage à Venise, de César de Conegliano ; le Miracle de la manne, de Paul Véronèse; l'Ange gardien, du Cappuccino.

Saint-Jean-Chrysostôme , dont l'architecture est de Tullius Lombardo , a de bons ouvrages de peinture et de sculpture : Saint Jérôme, Saint Charles et Saint Louis, de Jean Bellini; Saint Jean-Chrysostôme et d'autres saints, tableau superbe de Sébastien del Piombo , que l'on a été jusqu'à croire de son maître Giorgione qui probablement aura aidé à l'invention; Saint Jean-Chrysostôme; quatre petits tableaux, attribués aux Yivarini, et les Apôtres dans le cénacle , très-beau bas-relief de Tullius Lombardo.

L'église de Saint-Sauveur renferme plusieurs nobles tombeaux : tels sont le magnifique mausolée d'André Dolfin et de son épouse, cru de Jules dal Moro, avec deux bustes de Campagna; celui du doge François Venier, chef-d'œuvre de Sansovino , et celui de la reine Cornaro, sur lequel un bas-relief la représente offrant sa couronne

aux Vénitiens, mausolée grand, nu, sans inscription , et qui a quelque chose de l'abdication. Sur un des autels , de l'architeclurc de Yiltoria , sont deux de ses statues, Saint Roch et Saint Sébastien ; la dernière pleine de naturel et de grâce. J'ai été, au reste, singulièrement frappé, en me rappelant la multitude de saints Sébastiens que j'ai rencontrés en Italie , du mérite et de la beauté de la plupart. Peut-être que le contraste entre l'immobilité, la souffrance du corps et l'ardeur, la joie sublime de l'âme et son céleste espoir, est un des objets les plus touchants et les plus poétiques que l'art puisse offrir aux yeux. Le Bernin lui-même n'a pu échapper au pathétique de ce sujet, et son Saint Sébastien, que l'on voit à Rome dans les catacombes , est un très-bel ouvrage. Malgré ^es fatales restaurations, l'Annonciation montre la variété du talent du Titien : l'ange incliné, les bras en croix sur la poitrine , diffère tout à fait de l'ange aérien et presque fougueux de Saint Roch; Touvrage de la vieillesse de l'artiste étant regardé, par ses ennemis , comme au-dessous de lui et attribué à un autre; il a, dans son indignation, écrit après son nom deux fois fccit. La Transfiguration, énergique, pleine d'imagination, est encore de la vieillesse du Titien ; peinte rapidement, sa vue affaiblie s'y fait seule sentir. Il exécutait la fameuse Cène de l'Escurial de quatre-vingts h quatre-vingt-sept ans : on dirait que son talent n'eut ni lenteur ni décrépitude. Sansovino étaitaussi octogénaire quand il sculpta de sa propre main les deux belles statues placées de chaque coté du monument de François Yenier. Les grands artistes de Venise, comme

ses premiers capitaines, Dandolo ou Charles Zeno, qui prenaient Conslantinopleou délivraient Chypre à quatre-vingts ans passes, semblent vainqueurs du temps, et Saint-Sauveur est comme le théâtre de ce prodigieux triomphe. L'orgue célèbre de Saint-Sauveur est le premier auquel fut adapté le clavier chromatique, important progrès de la musique moderne, dîi à l'Italie.

Sur la façade de l'église Saint-Julien, dont l'architecture est de Sansovino et de Yittoria , est une statue en bronze par Sansovino, très-estimée ; elle représente lecclcbre médecin Thomas Rangone de Ravenne, surnommé le philologue, pour son savoir, fixé à Venise où il mourut plus qu'octogénaire (1), et qui avait consacré à l'habile reconstruction de l'église une partie de ses immenses ricliesses. Les monuments de Venise, comme ceux de Florence, sont principalement consacrés aux écrivains et aux capitaines; on sent que l'époque glorieuse de ces republiques fut une époque de guerre et de littérature : ce peuple de statues n'est composé ni d'empereurs ni de rois, comme à Rome ou dans les grands Etats m.odcrnes; ce sont tous gens, iils de leurs œuvres, et illustrés par leurs livres ou par leurs batailles. L'existence des gens de lettres, souvent agitée, nécessiteuse, n'est point alors sans une sorte d'honneur, d'importance et d'éclat, qu'ils n'ont plus au milieu du bruit, de l'aisance et de l'espèce deprospérilé dont ils jouissent.

(1) Rangone avait composé, pour le pape Jules III, nn bizarra Traité -îur ks moyens de vivre au delà décent vii-gt ans ; ce qui a fait (lire cl répéter qu'il était mort à cet âge.

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Saint-Julien offre de nombreuses peintures de Palma : l'Assomption de la Vierge, Saint Jean rtvangéliste et d'autres saints, Jésus-Christ dans lejardin, l'Apothéose du saint; Jésus-Ciirist soutenu par les anges, une Cène de Paul Veronèse; plusieurs statues en bas-reliefs et ornements excellents, de Vittoria. Un groupe en marbre du Christ mortsupportéparles anges, deCampagna, est d'une expression douce, naturelle et d'une très-belle exécution.

Les églises de Venise rassemblent les extrêmes du bon et du mauvais goût en architecture. La pureté du Rédempteur est le plus parfait contraste avec la recherche inouïe de la façade de Saint- Moïse. Les tableaux sont : la Vierge avec TEufant Jésus, et Jésus-Christ lavant les pieds des apôtre^, du Tintoret ; l'Invention de la croix , de Liberi ; la Cène, de Palma. A l'entrée de l'église, une petite pierre indique la place où Law est enterré; son corps y fut transféré de Saint-Géminien, en 1808, par les soins d'un brave et loyal général français, son petit-neveu, né dans l'Inde, et qui commandait à Venise (1) , circonstance qui semble ajouter aux destinées aventureuses du ministre écossais. Montesquieu avait rencontré Law à Venise. « C'é- « tait, dit-il, le même homme, toujours l'esprit « occupé de projets, toujours la tête remplie de « calculs et de valeurs numéraires- ou representa- « tives. Il jouait souvent , et assez gros jeu, quoic( que sa fortune fut fort mince. » On regrette de

(1) M. le général Law de Lauriston, «kpuis pair, minisire et maréchal de France.

n'avoir pour garant de l'anecdote suivante, et du bel éloge qu'elle fait de nos parlements , que d'Alembert et ses copistes. Montesquieu demandant à Law pourquoi il n'avait pas essayé de corrompre le parlement de Paris, comme le ministère anglais fait à l'égard du parlement de Londres : o Quelle « différence! répondit Law; le sénat anglais ne « fait consister la liberté qu'à faire tout ce qu'il « veut; le français ne met la sienne qu'à faire tout <( ce qu'il doit : ainsi l'intérêt peut engager l'un à « vouloir ce qu'il ne doit pas faire ; il est rare qu'il « porte l'autre à faire ce qu'il ne doit pas vouloir. »

L'éléganle et simple église de Saint-Fanlin est de l'école des Lombardi ; le chœur est de Sansovino. Les tableaux sont: le Christ mort , de Palma ; une Vierge avec l'Enfant Jésus, de Jean Bellini; le Crucifiement , regardé comme un des meilleurs ouvrages de Corona.

L'ancienne confrérie de Saint-Jérôme est devenue l'Alhénée vénitien, société littéraire distinguée par les connaissances et les travaux de ses membres. Cet édifice, de l'architecture de Yitloria, offre de beaux et curieux ouvrages : Apollonius et Nicolas Massa, bustes de Yitloria; au premier étage, le plafond, en treize compartiments, peint par Palma, ainsi que les huit compartiments du plafond du second étage, représentant divers traits de la Vie de saint Jérôme, dont le premier est son élection comme cardinal. Saint Jcrôme recevant les otîrandes est du Tintoret; le Triomphe de la Vierge, de Palma; et l'on y voit les portraits de l'auteur, du Titien et d'autres célèbres artistes.

Le grand autel de Saint-Etienne , les candéla-

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bres, les statues qui la décorent, sont magnifiques ; la pelile statue de la Charité, sur le bénitier, par Jean-Marie Mosca. est d'une rare élégance; les statues de Saint Jurùme et de Saint Paul sont de Pierre Lombarde; un bas-relief de bronze, la Vierge et l'Enianl Jésus, et quelques figures, d'auteur inconnu, est très-beau; le mausolée du médecin Jacques Suriani, ouvrage du xvi'' siècle, est d'excellent goût; le.s deux petits candélabres de la grande chapelle (principalement celui de l'année io'il) sont des meilleurs de Venise. Mais je fus encore plus frappé de la tombe de Morosini , large pierre placée au milieu dei'eglise, garnie de simples ornements de bronze, oiïrant le bonnet ducal et les trophées de ses victoires sur les Ottpmans , avec la seule inscription : Francisci Maiiroceni Pcloponcsiaci VeneliarmnPrincipis ossa, 4694. Malgré les victoires de ce grand capitaine, et sa mort, de fatigue et d'épuisement, à ^'apoli de Remanie, comme lord Byron, je ne pus oublier qu'il avait fait sauter le Parthenon, et mes profanes regrets furent pour le temple grec et la statue de IVlinerve.

A l'église Saint-Vidal, le Saint à cheval est un superi)e ouvrage de Carpaccio.

Sainte-^ïarie Zobenigo et son incroyable façade, autres monum.ents de ce mauvais goût vénitien dont il a été parle , qui est venu après le bon goût, et, comme il arrive toujours, est pire que le mauvais goût qui le précède ; cette église a une Visitation, de Palraa ; les bustes de Jules et de Justinien Contarini, par Vittoria; le Sauveur, la Conversion de saint Paul, duTintoret; quatre petits tableaux

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de Vivarini ; une Cène , de Jules dal Moro qui a scuîplc aussi, à la sacristie, la statue du Rédempteur.

Saintc-IMarie Formose. — Maria^jes vénitiens. — Fête délie Marie. — Sainle-Marie-des-Miracles. — Sainl-.Ican et Paul.

— Tombeaux de Venise. — Brajjadino. — Mausolée Vendramini; — jValier. • — Martyre de sainl Pierre, du Titien. — Anriciinc bihliotlièquc de Saint-Jean et Paul. — Monument Colleoni. — Confrci ie de Saint-Marc ; — de la Miséricorde.

— Sainte-Marie dell' Orlo. — 31arielta.

Les premiers Vénitiens, comme les Romains, atiaciiaient une grande importance [^litique au mariage. Chaque année , le jour de la Purification, presque tous les mariages de la ville se célébraient à la fois et dans la même église; c'était celle de la petite lie d'Oiivolo, aujourd'hui Sainte-Marie Formose. Lorsque la constitution eut été fixée , le dogal établi , et que la population et les richesses se Curent accrues, on décréta que douze jeunes lilles, choisies parmi les plus vertueuses et les plus belles, seraient dotées aux frais de l'Etat et conduites à l'autel par le doge, en costume, et "^uivi de son cortège; le gouvernement poussa la délicatesse et l'attention jusqu'à les parer d'or, de perles et de diamants, alin que l'amour-propre de ces rosières ne fût point humilié par la riche toilette des autres fiancées; mais après la cérémonie elles devaient déposer cet éclat emprunté et ne

garder que la dot. Une catastrophe, arrivée en 944, vint encore ajouter par la suite à la solennité de cette fête. La veille, pendant la nuit, des pirates triestains, indignes précurseurs de Jean Sbogar, se mettent en embuscade derrière l'ile d'Olivolo, et le malin, traversant avec rapidité le canal, ils s'élancent à terre le sabre à la main, pénètrent dans l'église au moment de la bénédiction nuptiale , saisissent les jeunes filles couvertes de leurs brillants habits et portant leurs arceUes (1), les traînent à leurs barques, s'y jettent avec elles et fuient à toutes voiles. Cet enlèvement ne tourna point toutefois comme celui des Sabines , et le Romulus forban de l'Adriatique n'eut point le même succès que le fondateur de la ville éternelle.. Les ravisseurs , atteints dans les lagunes de Caorlo par les époux vénitiens, le doge à leur tête, lorsqu'ils se partageaient déjà les femmes et le butin, furent attaques, défaits et tous jetés à la mer. Le petit port de la côte de Frioul où ils avaient été détruits, prit aussitôt le nom de Porto dclle Donzeîle (port des Pucelles), qu'il a conservé. La fête délie Marie (2), à laquelle donna lieu le retour des fiancées et leur aventureux hymen, s'est célébrée annuellement à Sainte-Marie Formose jusque dans

(1) C'était la dot de cliaque fiancée qu'elle portait avec elle dans un petit coflVe appelé arcella.

(2) L'origfine du nom délie Marie est inconnue : peut-être vient- il, selon la conjecture de madame Micliiel [Origine délie feste veneziane , Venise 1817, 1. 111, p. 220) de ce que la plupart des filles enlevées s'appelaient il/arî'a, nom encore très-commun à Venise, et qui Tétait davantage autrefois; ou bien de ce que leur délivrance eut lieu le jour de la Puritication de la Vierge, et se célébrait à Sainte-Marie Forraose.

les derniers temps de la république , mais il n'y avait plus de mariage : le doge se rendait simplement à l'église avec la seigneurie; le curé allait à leur rencontre et leur offrait, au nom de ses paroissiens, des chapeaux de paille dorés, des flacons de vin de Malvoisie et des oranges (1). Les douze cuirasses d'or garnies de perles, qui jadis composaient la parure des fiancées dotées, n'existent plus; elles furent vendues en 1797, afin de pourvoir aux besoins pressants de celte époque; les perles, gardées avec soin au trésor pendant l'administration française, ont servi depuis à payer l'entretien de l'église Saint-Marc. Ainsi ont disparu jusqu'aux dernières traces de la fête nationale et poétique délie Marie. Elle eût été digne, ainsi que l'événement qui la fit naître, d'exercer le pinceau des grands peintres vénitiens; un pareil tableau serait convenablement placéàSainle-Marie Formose , et j'aurais préféré l'y trouver au lieu de la Sainte Barbe d'ailleurs fort belle, et le chef-

(1) L'origine de ces présents est une scène touchante du mo>en âge : lors de renlèvcment des fiancées, le corps des casselleri (esiièces de menuisiers), qui formait la principale population de la paroisse de Sainle-Miirie Formose, ayant fourni le plus grand nombre de barques, et particulièrement contribué au succès de la poursuite, on offrit à ces braves gens la récompense qu'ils pourraient désirer. Us sollicitèrent seulement du doge Thonneur de le recvoir dans leur paroisse le jour de la fêle qui venait d'élre instituée. Le do^-^e, frappé lui-même d'un tel désintéressement, et voulant leur donner occasion de demander davantage, feignit d'élever des diflicullés sur la possii)ilité de sa visite, et, avec la naïveté du temps, il leur dit : « Mais « s'il venait à pleuvoir ? — Nous vous donnerons des chapeaux « pour vous couvrir. — Et si nous avions soif? — Nous vous u donnerions à boire. »

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d'œiivre du vieux Palma. La Sainte est le portrait de «a fille Violante, quoTilien aima si passionnéiriCnt et dont il fit plusieurs répétitions célèbres sous le nom de la maîtresse du Titien. La Vierge des sept douleurs est encore de Palma. qui a donné les dessins des mosaïques de la voûte d'une des chapelles.

Sainte-Marie-des-^iiracles est véritablement digne de son nom par la pureté, l'élégance, la grâce de son architecture, de Pierre Lombarde, et de ses charmantes arabesques. La statue en marbre de la Vierge, au-dessus de la grande porte, parait peu digne de l'habile sculpteur vénitien da xv siècle auquel on l'a attribuée, qui avait pris le nom antique de Pyrgotèles, artiste célèbre du temps d'Alexandre. D'après les recherches de Moreili , dans ses notes à un anonyme , Pyrgotèles était Grec d'origine et de la famille Lascari de Venise. Dans l'église les statues de Sainte Claire et de Saint François sont de Campagna.

Saint-Jean et Paul est une de ces vastes basiliques du moyen âge, aux vitraux à la fois éclatants et sombres, monument national rempli de magnifiques mausolées des doges, des généraux et des grands hommes de Venise, Saint-Denis aristocratique et républicain. L'immensité de ces tombeaux cause une sorte de surprise; on est presque choqué de voir l'homme occuper tant de place dans la m.aison du Seigneur. Les vanités rivales des familles patriciennes expliquent le luxe de pareilles sépultures, qui n'est point d'ailleurs le luxe industriel et futile de la mode et du monde, mais qui a servi puissamment au développement et à la splendeur de l'art.

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La famille des Mocenigo, qui a donné jusqu'à sept doges à la république, dont trois reposent à Saint-Jean et Paul, est au premier rang de ces races illustres. Les mausolées des doges Pierre et Jean sont des meilleurs ouvrages de Pierre Lombardo et do ses fils; celui de Jean Mocenigo a quelques statues qui, par leur grâce et leur noblesse, semblent imitées de l'antique. Un des tombeaux de cette église, celui de Marc-Antoine Bragadino, écorchc vif par les Turcs, après sa belle défense de Famagouste, ne contient que sa peau rachetée par sa famille du vil pacha, son meurtrier plutôt que son vainqueur (1). La fin de Bragadino, comme celle de plusieiirs autres généraux vénitiens tombés aux mains des infidèles, semble avoir quelque chose du martyre; on est vivement ému à l'aspect de la relique guerrière du héros de Venise et de l'inscription qui rappelle son horrible destinée.

Parmi tant de superbes mausolées rassemblés , recueiUis à Saint-Jean et Paul depuis la destruction de diverses églises, celui du doge André Vendramini, ouvrage de l'école des Leopardi , les surpasse tous ; il est le plus beau de Venise et l'un des plus considérables ouvrages de ce genre. L'élection au dogat d'André Vendramini avait été une espèce de révolution : Vendramini était un homme nouveau ; il descendait d'un banquier

(I) La défense do Famafjoiistc coûta aux Turcs cinquante mille hommes, el plus de soixante cl quinze mille, selon Tabbé Maiiti. dans son Voijngede CInjpre. V. A^n^V Histoire de Venise de 31. Daiu, le détail du supplice de Bragadino et de la perfidie de Î^Iustapha, liv. XXVII, 14.

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élevé au patriciat, après la guerre de Chiozza en 1581, comme un des trente citoyens qui s'étaient montrés les plus dévoués à la république au milieu de ses dangers : c'est, dit avec raison M. Daru , la source la plus pure d'où la noblesse puisse descendre.

Le grand mausolée de Yalier, ouvrage de Longhena, offre, par le mauvais goût de sa magnificence, un parfait contraste avec le mausolée Vendramini; les bonnets de doge y sont prodigués et couronnent bizarrement les deux écussons; ce bonnet aristocratique {corno ducale) ressemble d'ailleurs assez au bonnet de la liberté sur une tête d'homme.

Un autre mausolée remarquable est celui d'Alvise Micheli, orateur célèbre, mort en 1589 j lorsqu'il prononçait, dit l'inscription, un discours devant le sénat.

Le général autrichien Chasteler, mort en 1825, gouverneur de Venise, a voulu être enterré à Saint- Jean et Paul. On lui érigeait, en 1827, un monument mesquin, sur lequel était son buste dont les traits communs, la coiffure poudrée, contrastaient singulièrement avec les grandes figures et les statues équestres des héros de Venise.

La peinture à Saint -Jean et Paul n'est point au-dessous de la statuaire. La Vierge, l'Enfant Jésus et quelques saints était un des beaux ouvrages de Jean Bellini, gâté, presque perdu par les restaurateurs. Le tableau en neuf compartiments représentant le Christ mort, l'Annonciation, Saint Christophe , est un ouvrage célèbre de Louis ou de Barthélémy Vivarinij le Saint Augustin assis est

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un bon et le premier tableau à l'huile de ce dernier. Jésus-Christ sur la croix, la Madeleine et Saint Thomas est de la première manière de Liberi. Saint Jean-Baptiste, la Manne tombant du ciel, sont de Lazzarini; le plafond en cinq compartiments d'une des chapelles, la Vierge couronnée dans le paradis, très -belle; le Crucifix et quelques saints; la Résurrection de Jésus-Christ, de Palma; le Sauveur au milieu des apôtres, excellent, est de Roch Marconi. Le grand Crucifiement, du Tintoret , est superbe : sa Vierge recevant les hommages de sénateurs vénitiens, de la plus noble expression. On lui doit encore un autre Crucifiement etla Vierge distribuant des couronnes à saint Dominique et à sainte Catherine. Une Sainte-Alliance des princes de cette époque, par son neveu Dominique , belle composition , montre le pape Pie V, Philippe II , le doge Alvise Mocenigo,et derrière eux leurs généraux Marc-Antoine Colone, Jean d'Autriche et Sébastien Venier. La Sainte Trinité , la Vierge et quelques saints ; le pape Honorius III confirmant l'ordre des dominicains, sont des ouvrages distingués de Léandre Bassano qui a fait aussi la Vierge et Saint François; l'immense Exhumation d'un cadavre et une Annonciation. Victor Capello à genoux devant sainte Hélène, estimé, est de Dentone; Saint Dominique calmant une tempête , du Padovanino. Le plafond de la sacristie, très-remarquable, est de Marc Vecellio et une Nativité, de Paul Véronèse. Mais le chef-d'œuvre qui surpasse tous ces tableaux est le Martyre de saint Pierre dominicain, du Titien, tableau plein de poésie, d'expression, de palhé-

tique ; scène de meurtre par un brigand , au fond d'un bois, et qui n'est ni hideuse, ni sanglante; les arbres même ont une sorte d'idéal et de beauté. Le contraste entre la peur du compagnon de saint Pierre et l'espoir céleste qui rayonne au front de celui-ci est admirable. 11 y a dans un tel ouvrage quelque chose de puissant, de spontané, qui atteint sans effort le but de l'art; ce n'est pas là" cette peinture qui s'apprend, plutôt correcte et régulière que forte et grande ; Titien semble produire des tableaux, tandis que les autres en font. Un décret du sénat de Venise défendit aux dominicains de Saint-Jean et Paul, sous peine de mort , de vendre ce merveilleux tableau ; il justifie et explique une telle atteinte au droit de propriété. Il fit depuis parti de notre butjn d'art; transposé à Paris du bois sur la toile, il est la plus grande opération de cette habile et nouvelle industrie qui lui a comme rendu la couleur et la vie.

Parmi les autres tableaux de Saint-Jean et Paul, il en est un de Jean-Baptiste dal Moro, qui représente Saint Marc assistant à la levée maritime de Venise avec les trois inquisiteurs d'Etat : les Vénitiens avaient fait saint Marc recruteur, à peu près comme depuis, la soumission aux lois sur la conscription est devenue un article de foi du catéchisme de l'empire et du catéchisme autrichien.

A l'entrée de la sacristie sont les trois bustes du Titien, du vieux et du jeune Palma dont le tombeau est vqisin. Ce petit buste, au-dessus d'une porte de sacristie, est le seul monument

élevé au Titien (1) ; on le doit à son élève le jeune Palma qui avait projeté de lui consacrer en Saint- Jean et Paul un magnifique mausolée ; il est au moins convenablement placé au milieu des grands hommes de Venise.

La chapelle du Rosaire , malgré la richesse de ses ornements , indique la décadence du goût : on pourrait assez appliquer à ses défauts pompeux et à l'espèce d'admirateurs qu'elle trouve , les vers de Voltaire sur la chapelle de Versailles. Les quatre belles statues placées aux angles de l'autel, Sainte Justine et Saint Dominique, de Vittoria; Saint Rose et Saint Thomas, de Campagna , forment un vrai contraste avec le mauvais style de la sculpture du siècle qui leur a succédé.

La bibliothèque de Saint-Jean et Paul n'existe plus depuis la suppression du monastère; c'est à Saint-Marc qu'il faut chercher le manuscrit du De Viris illuslribus de Guillaume de Pastrengo, indiqué par Ginguené, comme s'y trouvant {i). L'auteur, grand jurisconsulte, tendre ami de Pétrarque auquel il prêta plus d'un manuscrit de sa riche bibliothèque, peut être regardé comme le père des innombrables biographies qui se sont tant multipliées depuis, et qui, tant que durera le monde et Vamour de ce rien qu'on nomme renommée, ne cesseront de paraître avec leurs éternelles et inévitables erreurs.

Le monument Colleoni , à côté de Saint-Jean et

(1) V. ci-(lessiis, pafje 101.

(2) Hist. litt. ff Italie, t. 111, lo9. Le De Viris iUustribus a clé imprimé à Venise en lo47, sons le faux titre: De Originibus rernm. Ce livre est très-rare.

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