‹ Venise et ses environsChapitre 25 sur 37 · TORCELLO. HT · texte numérisé non relu

TORCELLO. HT

preinte de l'Orient et du moyen âge : la façade , la voûte , le pavé , sont incrustés de précieuses mosaïques représentant des symboles et des faits de l'histoire sacrée ; des colonnes de marbre soutiennent la nef; le bénitier parait avoir été un autel païen, et une chaire de marbre s'élève derrière le chœur, au milieu de degrés demi-circulaires. La magnificence de ce temple , fondé l'année 1008, par l'évêqueOrsoOrseoIo, témoigne de l'ancienne richesse de Venise et de la splendeur de ses monuments avant même l'achèvement de sa vieille et superbe basilique.

Le petit temple de Saint-Fosca, voisin, ouvrage du ix^ siècle , fait d'anciens débris d'édifices romains, est un de ces monuments primitifs des temps de barbarie , imité , rajeuni , renouvelé avec élégance, comme certains chefs-d'œuvre littéraires aux époques de civihsation (Ij.Cestà Saint-Fosca qu'est enterré l'habile peintre le Cappuccino, évadé de son couvent , qui avait trouvé un asile à Venise contre les poursuites de son ordre. Le tombeau a pour inscription ces mots : Bernardus Sirozzius,

(1) Les églises de Saiiit-Géminien et de Saiiit-Jeau-1'Aumônier, de Sansovino et de Scatpagiiino, n'étaient, de Pavis de Cicognara, que des imitations du petit temple de Saint-Fosca. L'ouvra{Te utile et curieux publié en 1025 par 31. Rohert, conservateur de la bibliotlièqne de Saii'.le-Genevicve, sous le titre de Fables inédites des xiie, xnie et xive siècles , et Fables de La Fontaine rapprochées de celles de tous les auteurs qui avaient, avant lui . traité les mêmes sujets, sans affaiblir la gloire de La Fontaine, indique les modèles obscurs des Fables choisies, mises en vers, ainsi qu'il a lui-même intitulé son immortel recueil. La jolie pièce de Brueys n'est qu'une imitation affaiblie de rancicone farce pogulairede Patelin, de Pierre filaachct.

piclorum splendor, Liguriœ decus, éloge flatteur près des grands maîtres vénitiens.

Un écrivain d'une vive imagination a décrit poétiquement le Lido (1); il serait peu sûr de risquer une autre description après la sienne, que tout le monde a lue. On peut regretter toutefois de n'y rien trouver sur le château de Saint-André, chefd'œuvre d'architecture militaire , de San-Micheli , monument d'une victoire, qui, dans son abandon, respire encore la force et l'ancienne magnificence guerrière de Venise (2).

C'est sur le bord ferme et solitaire du Lido, que Byron faisait chaque jour sa promenade à cheval. S'il fût mort à Venise, il voulait y reposer près d'une borne, limite de quelque champ, non loin du petit fort, afin d'échapper, par un caprice sauvage, à la terre de sa patrie, trop pesante pour ses os, et aux funérailles abhorrées de ses proches.

(1) M. Charles >'o(iicr, Jean Shor/ar.

(2) V Le niomimcnt le plus reni;irquable du snvoir de Snni« Wichcli, dit M. Qiiatremère de Qiiincy, esl la forlcrcsse dii « Lido. On av;iit yt^<': inipiissible qu'il fondât solidement une « niasse aussi énorme dans un terrain marécageux, battu con- « tiiMiellement par les vajjncs de la mer et par le flux et le « reflux. Toutefois il en vint à bout, e( avec un rare succès. « Il employa dans celte coiislriiction la pierre d'islrie, si proie pre à résister aux intempéries des saisons. Celle masse esl si « bien établie, qu'on la prendrait pour un rociier taillé. » Histoire de la rie et îles ouvrages des plus célèbres n'c/iitectex, t. 1", ]61.

ILE SAINT-LAZAHE. 145

Ile Saint-Lazare. — Couvent arménien. — Meclutar. — Kovcr. — Clair de lune de Venise.

La petite île Saint-Lazare , la plus gracieuse de celles qui s'élèvent au sein des lagunes , est habitée par les moines arméniens, religieux affables, laborieux , qui publient, en arménien , de bonnes éditions des livres les plus utiles et les plus estimés, et se livrent à l'éducation de leurs jeunes compatriotes (1). Couvent, lycée, imprimerie, cette

(1) Deux édifions principales de la Chronique d'Ensèbe ont été données d'après le manuscrit arménien de la bibliothèque du couvent de l'île Sainl-Lazare; l'une à Milan, en 181fî, 1 volume in-4o, par M. Mai et le P. Zohrab, Arménien, qui s'élait déloyalement séparé des aulres reli|Ticux : Tédilion imprimée la même année au couvent, 2 vol. in-folio, et publiée par le P. J.-B. Auehcr, est infiniment préférable; les relii'jieux avaient envoyé un des leurs jusqu'à Conslanlinople, afin de coUationner de nouveau leur Eusèbe sur le manuscrit dont il était une copie. Les relig-ieux arméniens ont aussi conçu le projet de donner une colhclion complète et des éditions critiques des écrivains de leur nation depuis le iv« siècle, époque la plus brillante, siècle de Louis XIV de la lillérature arménienne, jusqu'au xv<= s^iècle. Depuis ce temps, elle paraît n'avoir plus rien produit d'original. Ces relijjir-ux ont déjà préparé pour l'impression tout ce qui reste des auteurs qui ont écrit depuis le ivG siècle jusqu'au commencement du xi^. Mais une telle entreprise demande encore beaucoup de temps, de travaux, de recherches et de dépense, qui ne permettent pas d'es[)érer qu'elle puisse élre publiée prompicment. Trois volumes d'une colleclion portative, en petit format, des ouvrages choisis, exécutés avec beaucoup de soin, onl paru en 182G, 1827 et 1828, comme pour donner, avait dit M. Saint-Martin [Journal des Savant li, juillet 1829), un avant-jjnùt de la g-raiule collection. Le P. Ciakci.ik a publié récemment une seconde édition de son Dictionnaire arménien -italien , qui a mérité les éloges des orientalistes.

TESISR. 13

i4ti ILE SAl.NT-LAZAKE.

maison ramènerait l'ennemi le plus emporté des insl'liUions monafitiques. L'abbe général, archevêque, Placide Sukias Sorael, de Constanlinople , est un prélat poli, dont les manières ont une sorte de dignité orientale qui n'est ni sans grâce, ni sans douceur. La bibliothèque, à laquelle a été joint un cabinet de physique, compte environ dix mille volumes et quatre cents manuscrits orientaux, principalement arméniens; elle est, comme tout le reste, dans un ordre parfait. Lord Byron, pendant un hiver, s'y rendaittous les matins quelques heures, afin d'y prendre des leçons d'arménien de dom Pasquale, le bibliothécaire : Byron, ennuyé, fatigué du monde, blasé sur la plupart des choses de la vie , cherchait à pénétrer les difficultés d'un idiome de l'Orient; il ne trouvait plus d'intérêt que dans l'obstacle, et ce poëte impétueux étudiait une littérature grave, froide, historique, de traductions et de controverses (1).

Les religieux arméniens , appelés Méchilaristes , doivent ce nom à leur fondateur, l'abbé Méchitar de Petro, né à Sébaste, en Arménie, qui, l'année 1700, réunit à Constanlinople plusieurs religieux ses compatriotes ; il s'établit ensuite à Modon, d'où il passa avec sa congrégation à Venise après la perte de la Morée par la république , qui lui accorda généreusement et à perpétuité l'Ile Saint- Lazare pour retraite.

(l) Faute, disait-il, de quelque chose de rocailleux pour briser ses pensées, il s'était donné la torture de Parniénicn. liyron travailla à la partie anglaise d'une {jrammairc angloarménienne publiée au couvent de Saint-Lazare. IVém,^ t. III, cL. VIII et IX, et t. IV. eh. vu.

ARMÉNIENS. 1 iT

A la sacristie est le tombeau du comte Etienne Aconz-Kover, noble hongrois, archevêque de Sinnia, troisième abbé général qui résida soixantesept ans au monastère et s'éteignit en IS^i, après avoir étendu et perfectionné l'institut arménien, aujourd'hui tribunal de langage. Cet illustre abbé, poète, érudit, auteur d'une bonne Géographie universelle dont il a paru onze volumes, les deux autres ayant péri dans un incendie à Constantinople, enseigna son idiome à l'orientaliste français Lourdet, qui mourut en 1785 pendant son retour de Venise à Paris où Kover était aussi appelé, et où il aurait professé sans les troubles de la révolution.

C'est par erreur qu'un historien estimé et une voyageuse célèbre ont regardé comme hérétiques les moines arméniens (l); ils furent toujours trèsbons catholiques, et ils ne s'écartent de l'Eglfse romaine que dans un petit nombre de rites. Malgré ses libertés religieuses et son esprit commercial , Venise n'admit jamais la tolérance, et Comines avait déjà remarqué et loué la révérence que les Vénitiens porloienl au service de l'Eglise.

Le retour à Venise le soir, par le clair de lune, est une des belles scènes de l'Italie. Le silence de Venise , l'aspect oriental de Saint-Marc et du palais ducal, ont à cette heure quelque chose d'enchanté, de mystérieux, et la blanche clarté reflétée sur la mer et les palais de marbre contraste avec la noire gondole qui glisse solitaire au milieu des flots. Ces palais ne sont plus, com.me jadis, resplendissants de lumières, aux jours des plaisirs, des jeux et

fl) M. Dani, lady Mi-rgan,

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des dissolutions de cette brillante cité, et la lune, appelée par les artistes le soleil des ruines, convient particulièrement à la grande ruine de Venise,

lie Saint-Clément. — Malamocco. — Haines de républiques. - Murazzi. — Chioggia. — Origine et fin de Venise.

Il faut une journée pour voiries Murazzi, éloignés de Venise d'environ dix-huit milles. A l'ile Saint-Clément était autrefoisun couvent de Camaldules , dont les petites maisons séparées , avec ua jardin, se voient encore; ces chartreux, au milieu des flots , étaient doublement solitaires. Une madone, avec sa lampe allumée, comme dans un carrefour de ville , était fixée sur un des poteaux qui marquent la route à travers les lagunes , et sa lueur pieuse touchait presque à la mer, au milieu de laquelle elle était jetée. On passe devant l'ile de Malamocco, plage illustre qui vit les efforts héroïques des S'énitiens dans la guerre de Chiozza, lorsque, par une de ces haines de républiques, plus implacables et plus violentes que l'inimitié des rois, car ces haines sont de peuple à peuple, Gênes crut pouvoir anéantir sa rivale. Venise , ainsi que Rome quand Annibal était à ses portes, développa ce patriotisme aristocratique, le plus constant, le plus ferme de tous, qui ne souffre point que le pays déroge par de honteux traités ,

MCRÂZZI. I4d

et dont la hauteur est noble et glorieuse, puisqu'elle s'exerce au milieu des dangers et des sacrifices.

Les Murazzl ne sont point une simple chaussée militaire comme la jetée d'Alexandre ou de Richelieu, bien plus célèbres, ainsi que les ouvrages des conquérants ou des despotes; ils sont le rempart d'une grande cité libre depuis des siècles. Cette digue de marbre n'est point non plus les polders de bois, de fascines et de terre glaise de la Hollande , qui doivent ressembler plutôt aux palissades des castors qu'à l'ouvrage magnifique des Vénitiens. L'inscription : Ausu romano, œre venelo, fort admirée, ne me paraît point mériter son espèce de réputation : indépendamment du vicieux mélange du sens propre et du sens figuré, ce vaniteux souvenir d'argent, comme au Simplon, n'est pas très-noble. Au reste, la fameuse inscription ne fut peut-être que projetée, car il est impossible de la découvrir. La plus ancienne des trente-huit inscriptions , indiquant l'époque où furent successivement exécutées les diverses parties, ne laisse pas dans sa simplicité que d'être assez imposante, puisqu'elle constate les quatorze siècles d'antiquité et de liberté de la république : Ul sacra œsluaria iirbis et libertalis sedes perpeluum conserventur colosseas moles ex solido marmore contra mare posuere curatores aquarum. Anna Sal. MDCCLI, ab urbe con. MCCCXXX. Les Murazzi, formés de blocs énormes, et fondés sur pilotis, s'élèvent de dix pieds au-dessus de la haute mer, dans une longueur de 5,267 mètres ; les travaux durèrent trente-neuf ans , et la dépense fut

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