GIORGIONE
Xé ù Gastel-Franco (territoire de Trévise), mort à l'ùgc do trente-trois ans.
et L'école véiiilienne encore hésitante, dit Cli. Blanc, allait cherchant partout son idéal et sa méthode, lorsqu'un génie vigoureux et charmant vint résoudre tous ces doutes et lui montrer le chemin où devaient l'entraîner ses aspirations mal comprises. Les deux Bellin avaient déjà, il est vrai, rompu avec les pratiques de l'art au moyen âge, mais ils appartenaient au quinzième siècle par l'éducation de leur esprit, par la timidité do leur pinceau et aussi par la précision un peu sèche de leur manière. Artistes sincères d'ailleurs, il ne leur manquait, pour atteindre le hut, qu'un imitateur qui le leur montrât. Ils le trouveront dans Giorgione. " Giorgione est le véritable fondateur de l'école vénitienne. Titien lui-même n'a rien que Giorgione ne lui ait donné, u Originalité dans le sens le plus étendu du mot, originalité de pensée, de procédé, voilà ce qui lui donne une place à part
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dans riiistoire de l'art '. ^^ Le président de Brosses, qui s'y connaissait, loue surtout l'entente et la fierté de son coloris ; mais il lui trouve a quelque chose de brusque et de sauvage ^ , et il ajoute : ti Je le comparerais volontiers pour le coloris k ce qu'est Michel-Ange pour le dessin. Ces deux maitres sont les Czars Pierre de la peinture, qui en ont banni la barbarie, mais ce n'a pas été sans férocité, v
Cet amour de la couleur, qui fait de Giorgione le peintre romantique par excellence, devait l'empêcher cv de réussir tout à fait dans les sujets religieux qui exigent une certaine tendresse d'àme, l'intimité du sentiment, l'émotion pénétrante. Ses madones, ses saintes, sont adorables, mais, saufle costume, ce sont les fennnes du c' concert chamt (iêtre )> . " Ce concert champêtre fait dire au criti([iie illustre que nous citons : ci Giorgione peint |)our peindre et non pour prouver. L'homme pittoresque tient plus de place que l'homme moral dans s PS préoccupations, » Coindet a peut-être eu plus raison d'écrire : u Comme Raphaël, il cherchait la
' DaVKSIRS DR PoXTKS.
LA PEIXTLRE VÉMTIEWE. id^
beauté idéale en étudiant la nalure, il ennoblissait l'expression de ses figures sans rien lui enlever du naturel ; c'est l'àme qu'il traduisait dans ses portraits plus encore que la forme matérielle. :' Une grande partie des œuvres de Giorgione a dispai'u, el la dis])ersion de ce qui en reste ^ explique peut-être !a difficulté à apprécier complètement son caractère et son talent.
OEuvres de Giorgione à Venise.
Académie des Beaux-Arts.
Un portrait d'homme.
Une tempête apaisée par saint Marc, saint Xicolas et saint Georges (dans la salle de l'Assompfion, n" 37). L. Davesiès de Pontes l'a longuement analysée dans ses Etudes sur la peinture vénitienne, i. Mais encore est-il douteux, dit (]li.
' A Paris, ail musée du Louvre, il y en a deux : une Sainle Famille et le Concert champêtre, que Gh. Blanc trouve adorable, mais auquel il reproche l'absence de sujet. Trévise, Florence, Rome, Madrid, Vienne, Munich, Berlin, Dresde, Saint- Pétersbourg, la Haye, Londres prétendent posséder un Giorgione. » Malheureusement, dit Ch. Blanc, cette prétention n'est pas aisée à justifier, et il s'en faut de beaucoup que toutes les œuvresqu'on lui attribue soient sorties de sa main. »
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i]laiic, que ce soil un ouvrage de sa main. Vasari, qui en fait une description très-animée, l'attribue formellement au vieux Palma. Juste ciel ! pas un beau Giorgione dans le musée de \ enise ! jî
Xé à Cadore, six ans avant Raphaël, \ in;jt-cirq ans après Léonard de Vinci. Mort de la peste à quatre-vingt-dix-neuf ans.
Giorgione disait en parlant de Titien qu'il avait été peintre dès le ventre de sa mère, in sino nel ventre di sua madré era piUore. Titien est en effet, si l'on peut s'exprimer ainsi, le peintre de tous les peintres... Ses tableaux peuvent être regardés comme le dernier mot de l'exécution, comme le triomplie et le modèle de Fart de peindre. Titien est un des sept qui composent la constellation de la peinture. Ce qu'il représente au plus haut
1 Sur Titien, conférez : Vasari, lie des peintres illustres ; Zavetti, Etude du coloris du Titien et de son clnir-obscur ; Tre Orazioîii sopra la scultura e l'arc/iitetura, Bologna, 1750, in-8", et les ouvrages déjà cités : Coixdet, Viarddt, L. Davesiès DE Po.vTÈs, Ch. Blanc, Th. Galtier, H. Tai.ve, etc. Voyez aussi l'imeric David, Notices historiques sur les chefs-d' œuvre de la peinture moderne, 1 vol. in-18, Charpentier, 1854 (épuisé).
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degré dans Fart, c'est l'exécution, le maniement du pinceau, le procédé même. Pour prouver que Titien dessine mal , il faut être Michel-Ange ' . Michel-Ange en effet avait critiqué Titien : " Quel dommage, avait-il dit, qu'on n'apprenne pas à Venise à mieux dessiner ! Si Titien était secondé par l'art, comme il avait été favorisé parla nature, personne au monde ne ferait ni si vite ni mieux que hii"^. 7> a Assurément, dit Ch. Blanc ^, ce n'est pas le caractère qui manque à son dessin, ni la connaissance des proportions, ni la justesse des principales attaches, ni le mouvement; mais il y manque la finesse du contour : le trait est pesant. Titien n'a que le sentiment général de la forme, il n'en
' Cil. Blanc.
- Jugement porté à l'occasion d'une Danaé qui figure au musée de Xaples, où elle est cachée ou du moins censée l'ctrc, par respect pour la décence publique...
'' Cil. Bla.vc. — Th. Gautier dit de même : " Sans ardeur sensuelle, sans enivrement voluptueux, il étale aux regards, dans la pourpre et dans l'or, la beauté, la jeunesse, toutes les amoureuses poésies du corps féminin, avec l'impassibilité de Dieu montrant Eve toute nue à Adam. Il sanctifie la nudité par cette expression de repos suprême, de beauté à jamais fixée, d'absolu réalisé qui fait la chasteté des œuvres antiijues les plus libres. Lui seul a fait une femme qui pourrait, sans paraître mièvre ci chétivc, s'allonger à coté de la femme couchée du Parthénon. »
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indique pas les nuances. » Mais on ne peut avoir la pensée de comparer Michel -Ange et Titien. « Michel-Ange ne songeait qu'à vaincre les difli- €ultés; le Titien cherchait à les éviter. L'un n'étudiait la nature que pour l'exagérer, l'autre se contentait de la bien saisir*, ^i Tintoret avait raison d'écrh*e sur les murs de son atelier cette maxime : " Le dessin de Michel-Ange et le €oloris du Titien. 75 Le coloris ^ de Titien ! Dans l'école vénitienne, ^ aucun peintre n'approche de Titien pour la science, la hardiesse, la puissance de la couleur, pas même P. Véronèse, qui a fait des tableaux tout aussi brillants, tout aussi lumineux^ :-> . Le nom de Titien rappelle les Vénus et les Danaé, comme celui de Raphaël les Aladones. » Le type qu'il affectionnait est un type calme, majestueux, un type de volupté sans fureur et sans mollesse, d'amour sans mystère. Chez lui aucune intention provocante, aucune pensée de libertinage,
' CoiNDKT, /. C.
2 Sur le coloris de Tilien et sur sou clair-obscur, voy. Zaxktti {Op. cit.) et GoiXDET, qui reproduit presque textuellement les opinions de Zanetti. Voy. aussi le bel ouvrage de M. Chevrkll, directeur de la manufacture des Gobelins et membre de l'Institut : Traité du contraste simultané des couleurs.
•' GoiVDKT.
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comme en ont les peintres de la décadence. Les Bacchantes du Titien, ses Danaé, ses Vénus, se montrent avec tant de sérénité qu'elles sont presque chastes dans leur abandon. Elles se font voir sans gêne, mais sans impudeur '. n
Comme peintre historique et sacré, Titien a été égalé, dépassé même; mais comme peintre de portraits, il est sans rival. " Il a trouvé le secret de donner à ses têtes merveilleuses la vérité la plus saisissante, et en même temps une grandeur , une noblesse, une dignité surtout, qui n'appartenaient qu'à elles seules ^. ^■)
Titien était réaliste, mais réaliste dans le sens le plus étendu du mot ^ Aussi H. Taine admire-t-il surtout en lui c; le talent d'imiter les choses d'assez près pour que l'illusion nous saisisse, et de
' Ch. Blanc.
2 Ibid.
^ » Il établit, dil Zaïictti, ce grand principe que, pour représenter la nature sur la toile avec une enlière ressemblance, il ne faut pas toujours la peindre avec une sincérité aveugle, et que, pour donner de la vérité et du relief à un objet peint, on doit ajouter habilement à ce que la nature nous préseute. » Puisque nous citons Zanetti, rappelons ce mot sur Titien qu'il compare au Giorgione : « Il chemine, mais en cheminant il surpasse ce génie tout de feu. s
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transformer les choses assez profondément pour que le rêve s'éveille en nous ^5 . 11 nous fait voir, dit-il, u toutes les vagues parentés par lesquelles la nature humaine rejoint la nature animale ^ , et dans son enthousiasme il croit découvrir en lui te l'accident, Firrégularité, les bizarreries, les déformations, les excès 55 , toutes choses si chères au grand critique parce qu'elles " ont leur intérêt comme les épanouissements et les splendeurs 5> . Ce qui frappe toujours M. Taine, c'est plus l'expression de la vie physique que celle de la vie intérieure et de la pensée. Mais où a-t-il pu trouver dans Titien les excès, les entraînements? Tout est solide chez lui, et riiomme quia tant produit n'a pu faire toutes ces œuvres qu'avec une entente parfaite de la \ie et de la production, u Si le Titien n'avait pas eu cette économie admirable de .sa force, se réservant toujours pour déplus hautes entreprises, se donnant à propos, assez, mais jamais trop, il n'eût pas créé ces effets symphoniques de V Ensevelissement (musée du Louvre), chef-d'œuvre de mesure pour le coloris et le pathétique ' . 5?
' J. DuMESML, l'A+f vénifieîi, 1 vol. in-18, Renonard.
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Priiiàpaux clicfs-d'wuvvc de Titien à Venise.
L'Assuîita [V Assomption) . (Académie des beaux-arts, salle II, dite salle de rAssomption.) C'est imniédiatenieut après sou preuiier début (décoration des murailles de FEutrepôt des Allemands^ Fondaco deTedeschi,Qn collaboration avec Giorgione) que Titien, alors âgé de trente ans (1507), fit pour un couvent de Venise V Assomption delà Vierge, un de ses principaux chefs-d'œuvre.
Découvert il y a une soixantaine d'années par un amateur, le marquis Cicognara, dans l'église des Frères Mineurs [de'Frari]^ où personne ne le regardait. Cicognara, qui avait soupçonné son existence, le demanda aux moines, en leur offrant en échange une toile toute neuve. Puis il se mit à l'œuvre pour enlever de cette immense peinture trois siècles de poussière ' . La belle estampe de Schiavone Fa rendue populaire.
(« L'art vénitien a là son centre et peut-être son sommet 55 , dit, en son style imagé et fort, H. Taine. X'Assunta, une des plus vastes machines de Titien,
' « Débarbouillée de la crasse qui la souillait, dit Th. Gautier, y Àssunta apparut radieuse comme le soleil vainqueur des nuages »
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€st eu effet ^ celle où il s'est élevé à la plus f]raude hauteur; La couiposiliou est équilibrée et distribuée av ec uu art iufini * 5? , Tout le monde la connaît ; car il n'est pas un critique d'art qui ne Fait plus ou moins longuement analysée. Maij chacun a sa préférence pour telle ou telle partie du sujet. Th. Gautier admire te la sublime hardiesse î? du P<m e Eternel dont le corps fuit et en raccourci horizontal sous un Ilot de draperies volantes ouverte • comme des ailes )^ , et il ajoute : c> Depuis le Jupiter Olympien de Phidias, jamais le maître du ciel et de la terre n'a été représenté plus dignement. 5 Le visage de la vierge Marie surtout l'étonné : ti 11 y a vraiment dans celle ligure, dit-il, uno force d'ascension inouïe... C'est une femme (rcsvraie, ti-cs-vivante, très-réelle, d'une beauté solide comme la Vénus de Alilo ou la Femme couchée de la Tribune de Florence... Rien n'est plus célestement beau que cette grande et forte figure dans sa tunique rose et son manteau d'azur; malgré la vohq)lé puissante du corps, le regard étincelle de la plus pure virginité. 55
' Th. Galtikr, Voyage eu Italie, p. 112. Cliarpcnlicr,
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Elle est belle sans doute, cette \ ierge, mais c'est (l'une beauté toute matérielle. Les draperies qui voltigent autour d'elle à plis nombreux sont lourdes et épaisses. C'est du moins là l'opinion de plus d'un critique ' . '> Le type commun de la \ ierge, sa taille courte, ses draperies épaisses, la font apparaitre au sein des nues comme une servante radieuse '. -^ C'est en effet du côté de l'idéal que Titien pèche ^. Cette l'ierge devait nécessairement plaire à AL Taine, parce qu'elle est ce saine et forte, sans exaltation ni sourire mystique, fièrement campée dans sa robe rouge qu'enveloppe un manteau bleu ^^ , parce qu'enfin c. la grâce y reste virile ^^ .
Quant aux apôtres qui, au bas du tableau, se groupent en diverses attitudes de ravissement el de surprise, leurs têtes, c; d'âge et de caractères
' L. Davesiks de Poxtès, Coixdet, Di mesxil, Cli. Blaxc, de.
- Ch. Elaxc. Plus loin, l'illustre critique ajoute : « ...La lôlc^ de la Vierge est uu peu commune, malgré son air inspiré. C'est après tout la servante du Seigneur, aiicilla Domini. » Le jugement de Davesiès de Pontés est moins modéré : » La Vierge de V Assomption du Titien, dit-il, est vulgaire de traits et sans idéal. Il a voulu éviter de faire une courtisane, et il a fait une hojnièle cuisinière. ' [Ktudes artistiques, t. II, p. 218.)
^ L. Davksiès de Poxtès.
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variés, sont peintes avec une force de v ie et une réalité surprenantes ' î^ . La rudesse qui là éclat:' est bien celle qui convenait à ces hommes simples. ce C'est une colossale émeute de bi-as tordus , d'épaules musculeuses, de têtes passionnées, de draperies froissées ^. ^
Cette collerette d'anges, noyés et perdus dans un flot de lumière à d'incalculables profondeurs, el qui forme comme un croissant d'Amours célestes sur lequel s'élève la Vierge radieuse, " est le morceau vraiment merveilleux de ce tableau. Les beaux enfants ! Les beaux anges ! Que de joie dans leurs gestes, et quelle tendresse! Ils sont tout chair comme des anges de la terre, et tout amour comme des enfants du paradis ^. ^i
Depuis sa découverte, VAssunta passe en Italie pour le chef-d'œuvre de Titien. Titien mérita dès lors le nom que lui ont donné ses biographes el ses admirateurs, celui du plus grand coloriste d'Italie.
1 Th. Gautier.