LA PEINTURE VÉ\ ITIEXXE
les mois le sont pour le véritable orateur '. 51 Ce rapport signalé par Coindet est si vrai, fait justement remarquer Ch. Blanc, « que de nos jours l'école de l'enise, négligée et même décriée par les successeurs de David, a été remise en grand honneur, surtout parmi les romantiques ^, et cela devait être, puisqu'elle représente tout ce qu'ils ont préconisé, tout ce qu'ils aiment : les prestiges du clair-obscur, la couleur, la louche, le côté matériel et voyant de l'art ^. »
On a trop l'habitude d'opposer l'école florentine à l'école vénitienne, connue le romantisme aux classiques. Ch. Blanc lui-même, le grand historien des peintres de Venise, n'y a pas résisté : ce Du côté des Florentins, dit-il, c'est la dignité des formes et la sérénité du dessin; du côté des Véni-
1 J. GoiXDET, Histoire de la peinture en Italie, 1 vol. in-18, Rcnouard.
^ Ch. Blaxc, Histoire de la jJeinture vénitienne, 1 vol. in-folio, Rcnouard.
3 Ce q(ii plaît à Th. Gaiitier dans Titien, Véronèse et Tinlorct, c'est qu' « ils semblent être cclos subitement de l'azur des mers, sous un chaud rayon de soleil, comme des fleurs spontanées ». Néanmoins, dans le premier feu de l'enthousiasme, l'illustre chef du romantisme ne lut pas éloigné de regarder « les maîtres illustres comme des corrupteurs du goût et des grands hom;ncs de décadence » .
18(5 VEMSE.
liens, c'est le rapport du clair-obscur et la grâce (le la couleur. Les \ énitieiis s'adressent à la sensation et ne songent qu'à flatter les regards... Florence a du style, \ enise a du charme. L'une se plait aux nobles austérités de la fresque, l'autre aux saveurs et aux caresses de la peinture à l'hui'e. La première a un idéal d'élégance et de fierté, la seconde un idéal de somptuosité et d'abondance ^ . " Ce parallèle est-il aussi juste qu'il semble l'être? Sous le rapport de la science absolue, peut-on mettre Giorgione ou Titien sur la même ligne que Michel-Ange?
Cette peinture, ce qui emplit l'œil comme le concerl emplit l'oreille^ 5^ , par qui u les formes sont vivifiées 5> , devait être chère au naturalisme^.
' M. Taine, lui aussi, ne peut s'empêcher de comparer Titien aux peintres florentins : « Plus méditatifs, plus détachés des choses, les Florentins créent un monde idéal et abstrait par delà le notre; plus spontané, plus heureux, Tilien aime notre monde, le comprend, s'y enferme et le reproduit en l'embellissant sans le refondre ni le supprimer. i Les préférences de M. Taine s'expliquent d'elles-mêmes par son tempérament. La faculté maîtresse de M. Taine, c'est l'imagination, mais l'imagination descriptive, c'est-à-dire la tendance invincible à reproduire le? formes et les couleurs des objets environnants, — faculté secondaire pour un penseur, mais précieuse et divine chez un artiste.
2 H. Taixe, Voyage en Italie, t. II, p. 375.
LA PEIXTURF: VtrXIÏIE.WE. 187
M. Taille, son chef, ne cache pas le motif de ses préférences : ce Ailleurs, dit-il, on a séparé le corps de son milieu, on l'a simplifié et réduit; on a ouhlié que le contour n'est que la limite d'une couleur, que pour l'œil la couleur est Tobjet lui-même. Car, sitôt que cet œil est sensible, il sent dans l'objet, non pas seulement une diminution d'éclat au recul des plans, mais encore une multitude et un mélange de tons, un bleuissement général qui croit avec la distance, une infinité de reflets que les autres objets éclairés entre-croisent et superposent avec des couleurs et des intensités diverses, une vibration continue de l'air interposé, oii flotlent des irisations imperceptibles , où tremblotent des stries naissantes, oii poudroient d'innombrables atomes, oii s'ébranlent et se défont incessamment des apparences fugitives. "
C'est là une manière d'interpréter les faits qu'on peut discuter sans doute, mais qui dépend après tout d'un sentiment personnel, et qu'il est loisible à chacun de formuler comme il l'entend. Mais peut-on, comme M. Taine, refuser à Jean Bellin une place parmi ce les maîtres 5> , et au Martyre de saint Pierre Dominicain, de Titien, une simple
188 VEXISE.
mention? Est-il possible d'admettre que Tinioret soit le plus grand des peintres, qu' " aucune peinture ne surpasse et peut-être n'égale son Saint Marc de l'Académie » , qu'enfin tous les monuments de l'Italie, y compris apparemment le Vatican, ne possèdent rien d'aussi digne d'admiration, d'aussi glorieux pour l'art national et pour l'imagination humaine, " que les décorations pittoresques de la Scuola di San Rocco » ?
Mais, comme le disait avec raison Léopold Robert, il faut faire le voyage de Venise pour juger les maîtres vénitiens. Il faut être à Venise pour se faire une idée de l'exécution savamment hardie de l'école vénitienne, de sa prodigieuse puissance de composition, de toutes les richesses et de tous les prestiges de ses couleurs. A Venise seulement on apprend à connaître Titien, Véronèse et Tintoret!
LA Pi:i.\TlRE VKMTIK.V.VE 181)
LES MAITRES VEMTIF.XS.
Jean BELLIX •
C'est Jean BeUin qui est le véritable chef de l'école vénitienne. 11 joue dans l'histoire de cette école le même rôle que Francesco Francia dans «elle de Bologne. Le premier il adopte et fixe une manière, il réunit des élèves, et la leur transmet; il forme enfin une éco!e. \é à Vem'se en 1426 et mort en 1516, après plus de soixante ans d'exercice, il apprit la peinture à Tliuile soit de son père Jacopo Bellini, élève lui-même du vieux Gentile da Fabriano, qu'on appelait Macjistermagistronnn, soit, comme le rapportent d'autres écri-
' Giovanni Bellini, ou niicu\ Zuan Bollin, comme l'appellent les Vénilieiis, qui, par euphonie, donnent à tous les mots une prononciation mielleuse.
iOO VE.VISE.
vaiiîs^ Borgliiiii ei Ridolfi, eu s'introdnisant sous l'habit d'un praticien chez Aiitonello de Messine pour lui préparer ses couleurs.
« Ordinairement, dit Ch. Blanc, les chefs d'école sont des hommes entiers, des artistes convaincus, tranchants, exclusifs. Jean Bellin au conlialre, tout en restant fidèle à son honneur, se laissa modifier par les divers génies qu'il rencontra sur son chemin. Il fut successivement épris du style héroïque d'Andréa Mantegna qui était son beau-frère, de l'imagination tudesque d'Albert Diirer et de son âpreté à poursuivre la nature au fin fond de ses mystères ; ensuite de la manière succulente de Giorgione, succoso colorire. comme disent les Italiens; mais il resta toujours rempli d'ingénuité, rempli de cœur à travers ses transformations diverses, uniquement voué à la peinture des affections de l'àme.
" Jean Bellin, continue l'illustre critique, est toujours grave; il n'est jamais gagné par la sensualité vénitienne \ Là où Giorgione laisse voir la langueur d'un amoureux, Bellini reste digne et
' II était si honnête, que jamais il ne peignit une femme qui ne fût vêtue.
LA PEINTURE VÉXITIEWE. 191
chaste clans l'image de la volupté même. Sou œuvre, qui fut considérable, se compose presque entièrement de tableaux religieux... » Il n'a guère fait que des madones. Il en a peint une quantité prodigieuse, et u il leur a donné à toutes le même type, le même coloris, le même air de mauvaise humeur, à l'exception d'un très-petit nombre; celle de la sacristie du Rédempteur est la meilleure ' 5) .
La critique contemporaine reconnaît aujourd'hui Jean Eellin comme le vrai chef de l'école vénitienne, l'iardot^ lui fait jouer à Venise le rôle de Francesco Francia à Bologne; Coindet^, celui du Pérugin à Rome. Th. Gautier^, Ch. Blanc, Paul Mantz, L. Davesiès de Pontés saluent en lui le père de la peinture vénitienne. H. Taine, seul peut-être, lui refuse une place parmi les maîtres.
Tout ce qui devait illustrer l'école vénitienne,
' L. Davesiès de Po.vtès, Études artistiques, publiées par le bibliophile Jacob, tome II, p. 222. Lévy, édit., in-18, 1871.
- Les Musées d'Italie, 1 vol. in-18, Hachette, 1859, p. 348.
^Histoire de la peinture en Italie, 1 vol. in-18, Renouard, 1873, p. 287.
* Voyage eu Italie, passim.
« le portrait \ le paysage^, la richesse et la variété des couleurs, Féclat de la lumière, le luxe malériel de l'exécution, se trouvait en germe dans les œuvres de J. Bellin 75 .
OEuvres de J. Bellin à Venise.
Académie des Beaux-Arts
La Madone et les six Saints.
Tableau qui provient de l'église San-Giobbe. — L'impression que fit cette peinture à Ch. Blanc est exprimée dans les lignes suivantes : u Une religieuse symétrie préside à l'arrangement de ses personnages, tranquilles, mais doucement et intérieurement émus. Deux figures nues, une de
' tt Ce fut lui, selon le dire de Vasari, qui introduisit ù Venise parmi les genlilshommes la mode de se faire peindre. Auparavant, les artistes avaient coutume de donner les traits de leurs amis aux personnages sacrés ou profanes qui figuraient dans leurs compositions, et c'était leur seule manière de faire des portraits. Quand J. Bellin fut arrivé au plus haut point de sa réputation, le portrait, qui n'avait été jusque-là qu'une exception, devint un genre à part. i> (Ch. Bi.a'xc.)
2 « Toutes les fois qu'il a eu à peindre le paysage, J. Bellin l'a fait avec un charme infini, mais toujours très-naïvement, selon son cœur; je veux dire sans y mettre encore les lihres allures d'un Titien et ses accents fiers, t
LA PKIXTLRK V K\ ITIK \ \ Il . 11) î
chaque côté du trône où la Vierge est assise : saint Sébastien à droite, saint Job à gauche. Les deux autres sont drapées, deux en moines, une cinquième en évoque (saint Augustin). Au pied du trône sont groupés trois petits anges d'un caractère profondément individuel et tudesque phitôt qu'italien; ce sont de jeunes paysans qui ont mis leurs habits de dimanche pour aller chanter l'office; Jésus les a fait recevoir comme enfants de chœur dans le paradis. Ils jouent de la viole et du luth d'une main grêle et délicate'. L'un d'eux a une expression séraphique; mais les figures de la \ ierge et de l'Enfant sont impassibles jusqu'à l'inertie, comme si le peintre eut craint de leur donner une figure trop humaine.
" Mais ce qui est charmant dans cette peinture, c'est l'intimité du sentiment. Chose remarquable ! le coloris est riche, intense, varié, et cependant le
1 Th. Gaulier établit en ces termes le parallèle des musiciens emplumés de Garpaccio et de ceux de Jean Belliu : «» Les virtuoses ailés de Garpaccio sont plus élégants, d'une grâce plus adolescente : ils ont l'air de pages de bonne maison; ceux de J. Bellin sont plus naïfs, plus enfantins, plus poupons; ils exécutent leur musique avec le zèle d'enfants de chœur de campagne sous l'œil du curé. Tous sont charmants... »
194 VKXISE.
tableau j3arle bien moins à Toeil qu'à la pensée. Au milieu du tapage de l'école vénitienne, ce doux murmure va au cœur; au milieu de tant d'altitudes forcées, de tant d'habillements de théâtre, celte opulence discrète de la couleur devient plus sensible; cette calme simplicité des figures me touche et m'attendrit^ ??
C'est devant cette toile « le joyau, la perle, l'étoile du Musée » , cpie Th. Gautier disait : " 11 nous semblait contempler le portrait de notre réie inavoué, surpris dans notre àme par l'artiste. (Chaque jour nous allons passer une heure de muette adoration au pied de cette céleste idole". »
J. Bellini compte encore à l'Académie des beauxarts quatre autres madones, (liardol.)
San Zaccharia.
La Madone aux quatre saints.
Chef-d'œuvre que Jean Bellin peignit âgé de quatre-vingts ans (1505). Transporté au Louvre en 1797, il fut restitué aux Vénitiens. Il a été
' De Paris à Venise, Hachette, p. 186-188. "^ Voyage en Italie, p. 230, édit. Gharpenlier.
LA PEIXTURE VÉXITIE.WE. 195
transféré sur toile en remplacement du bois vermoulu sur lequel il avait été peint; mais il a beaucoup souffert de cette délicate opération, peutêtre aussi de ses déplacements, ce Combien elle nous toucba, dit Ch. Blanc, cette peinture suave, tranquille et recueillie ! Je vois encore aux pieds de la Vierge un petit ange qui joue du violon, motif charmant qui revient toujours dans des formes diverses dans les Madones de Bellin, et qui toujours intéresse par une expression incomparable de naïveté séraphique et d'innocence... Quelle originalité dans le caractère du tableau, quand on le compare à tous ceux des Vénitiens ! La tristesse en est gracieuse et la grandeur ingénue, ^v
Sa\' Giovawi Crisostomo.
Saint Christophe et saint Augustin.
Eglise des Frarf.
La Madone avec saint Nicolas, saint Benoît,, deux autres saints et deux petits anges qui font de la musique (1488).
Eglise du Redextore.
Madone avec saint Jérôme et saint François. Madone avec saint Jean et sainte Catherine.
San Francesco dklla Vigna.
Une Madone atec saint Jean-Baptiste, saint Jérôme j saint Sébastien.
San GiovAX'iM à la Ziudecca.
Saint Martial et saint Romuald avec saint Jean- Baptiste.
Palais Ducal (clans l'Avogeria, à gaucho du tribunal).
Le Christ mort avec la Vierge, saint Marc, sa in t \ 'ico las (1472).
San Salvatore.
Le Christ à Emmaûs.
Ile de AIuraxo ; église des Anges.
Le doge Agoslino Barbarigo à genoux devant la Vierge,
Eglise San Cristoforo.
Saint Jérôme, saint Pierre, .saint Paul.
LA PKIXTIRE VE\'lTIE\\i:. 197