‹ Venise, notes prises dans la bibliothèque d'un vieux VénitienChapitre 11 sur 18 · H. T.AINE · texte numérisé non relu

H. T.AINE

^ C'.i. Bi,A\c, \oles de voijage.

LA PEI.YTLRE VEXITIEX.YE. 2:)1)

Présentation au Temple. (Académie des bc*auxarts, salle XIV, n''487.)

"Tableau de la première classe-), dit Ch. de Erosses, qui le vit à l'école de la Charité (août 1739). Celte toile a été peinte par Titien presque «nfant. La tradition dit à quatorze ans. Ce tableau est d'une singulière ordonnance. " On y voit l'escalier et le vestibule du temple, les maisons voisines, des rues en perspective, des montagnes au fond, une foule de personnages; la Vierge, petite fille qui monte seule l'escalier, est la moindre partie du tableau, qui n'en est pas moins une ceuvre admirable dans la manière vénitienne, déjà plus attachée au vrai réel qu'à l'idéal \ n

" Toutes les qualités de l'artiste sont en germe dans cette œuvre juvénile. Elles se sont développées plus richement par la suite, mais elles existent déjà d'une façon plus visible. Le làste de l'architecture, la tournure grandiose des vieillards, le jet abondant et fier des draperies, le:; grandes qualités de ton, la simplicité mâle du faire, tout révèle le maitre dans l'enfant ^ . -^ Tout

' ViARD3T, Musées d'Italie, p. 352-353.

- Th. Galtier, Voyage en Italie, p. 22'f.

210 VEXISE.

ici ce montre avec quelle hardiesse et quelle aisance il entre presque dès les premiers pas de son génie dans la carrière qu'il fournira jusqu'au bout ' ^^ .

Cette toile de la jeunesse de Titien est rraimenl admirable par son ordonnance, par l'harmonie des (T>uleur;- .

La petite fillette blonde qui monte seule les^ degrés est d'une grâce charmante, te Elle n'a rien de sublime, elle est prise sur le vif; ses bonnes ])etites joues sont rondes ; elle lève sa main vers le grand prêtre, comme pour prendre garde et lui demander ce qu'il veut d'elle; c'est vraiment une enfant, elle n'a point encore de pensée; Titien en trouvait de pareilles au catéchisme ^. )) Le grand prêtre, debout sur le parvis, est superbe dans ses riches vêtements. La vieille marchande, sur le bas de l'escalier, est d'une vérité prodigieuse ^ ; et vieille grognonne, dit cependant de fort mauvaise humeur AL Taine, vraie villageoise qui vient faire son marché à la ville et garde

• H. Ta-ixe, Voyage en Italie, t. I, p. :>49''.

•^ Id. ibiiL, p. 450.

^ L. Da.vksiès de PoXTÈ&k

LA PEIVTLRE VÉXITIEXVE. 211

aiipivs creîle son panier d'œiifs et de poulets ? , et il ajoute, sans qu'on sache trop pourquoi : u In Flamand ne risquerait pas davantage. 55

Pour la couleur, ce tableau est une merveille. ii Le coloris lumineux et clair, que le soleil haut monté de l'âge viril dorera d'un rellet plus chaud, a déjà cette solidité mâle, cette consistance robuste, caractères distinctils de l'auteur de V Amour sacré et de VAînoiir profane, du palais Borghès.^; de la Femme couchée, de la Tribune de Flo-

Chrisl déposé de la croix. (Académie des beauxarts, salle ii, n« 33.)

C'est le dernier tableau de Titien. Le grand peintre mourut " le pinceau à la main, sans l'achever, à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. Palma le jeune, élève de Titien, termina la Déposition du Christ et inscrivit en lettres noires dans le coin de

' Th. G^LTIfOR.

- Titien liabilait le palais Barbarigo (à coté de celui où plus tard devait mourir L. Robert, quand il mourut de la peste. Contrairement au règlement, ses restes furent ensevelis dans réalise des Frari. Cietîe cérémonie funèbre, qui eut lieu au milieu de la désolation générale, a été souvent le sujet de tableaux par les artistes de toutes les écoles et de tous les pays.

212 VEXISK.

]a toile : Quod Tizianus inchoalum reliquit.Palnia rcverenter absolvil Deoqiie dicavit opus (L'œuvre que Titien laissa inachevée,PaIma l'acheva respectueuscineul cl l'offrit à Dieu). Celte noble, touchante et religieuse inscription fait de ce tableau un monument.

On sent qu'il a été fait d'une main tremblante, senescenle manu. Mais c'est le plus sérieux de ses ouvrages, un de ceux où il a été le plus loin comme expression \ " Jamais Titien n'a fait de cadavre si mort. Sous cette peau verte et dans ces veines bleuâtres, il n'y a plus une goutte de sang ; la pourpre de la vie s'en est retirée pour toujours. L'ombre de la mort prochaine semble lutter avec la lumière du peintre qui eut toujours le soleil sur sa palette, et enveloppe le tableau d'un froid crépuscule ^. 55

Le sujet funèbre est encadré dans u une large architecture blanche et grisâtre arrangée pour faire ressortir le ton plus vif des draperies et de la chair... On dirait une tragédie païenne; l'artiste

' Ch. Bi,A.\c.

- Th. Galtikr, Voyage en Italie, p. 223.

LA PEINTURE VEMTIEWE. 213

s'esl dégagé du chrétien, et n'est pins qu'artiste ' . ^^

Annonciation. (Scuola di San Roteo, sur le palier de l'escalier.)

Peinte pour l'église de Santa Maria de Angeli, à Murano, Titien en demanda cinq cents écus. La somme parut très-forte aux fabriciens de l'église, à qui Pordenone offrait pour deux cents écus un tableau de même dimension. Ils refusèrent donc le prix demandé, et Titien reprit son œuvre. Vasari dit qu'il en fît présent à Charles-Quint; mais ce fut à l'impératrice Isabelle qu'il l'envoya. Elle en fut ravie au point qu'elle gratifia le peintre de deux mille écus. Sur ce, l'Aréfin félicitait son ami d'avoir envoyé " l'image de la reine du ciel à l'impératrice de la terre :? .

Tableau votif de la famille Pesaro. (Eglise des Frari, jadis près du tombeau de Canova.)

L'auteur de VAretino '" en fait le plus grand éloge.

« Titien, dit Ch. Blanc, a réuni là toutes ses

' H. Tai.vr, Voyage cullalie, p. 3W.

- Ludovico DoLCE, Dialogo dclln p'dtura, inlitoîalo V Aretuio, Venczia, 1557.

21V VEXISE.

nianicies d'elre sublime. L'apparent désordre de la composition est d'un coup de génie, un merveilleux moyen de donner du ressort à un sujet insignifiant.

u fa Vierge et TEnfant, descendus d'un nuage ^ sont venus se poser, comme des oiseaux du ciel^ sur une corniche du palais imaginaire de Pesaro. Quelle grâce adorable dans cet enfant Jésus qui Jèvt^ une jambe vers saint Antoine, connue s'il voulait lui donner à baiser son petit pied!

'c Ai: tour du trône improvisé de la Vierge, deux saints et un apôtre servent de médiateurs entre elle et la famille Pesaro.

ce J'admire comment le peintre a su ménager une variété discrète parmi les figures de tous ces gentilshonnnes donateurs, pieusement agenouillés^ mais dignes et graves en leur dévotion \ ^

Le Doge Grimani devant la Foi'. (Palais ducal ^ salle drs Quatre Portes.)

" Cil. Ti-Axc, Xotes de vojjagc,]). 205.

- La r.:-iti(|ue, on ne sait Irop pourquoi, ne s'est guère ocenpL'e de ce magnifique lablcau. Th. Galtikr, Gh. Bla.vc, Coixdet, Emeric David (Op. cit.) ne s'y arrêtent même pas. L. Daiesiè.> nK Po\.TKs !*eiil l'analy-ce assez complètement.

LA PEIXTLRE VÉ.VITIE.WE. 211

« Un des plus beaux tableaux du Titieu, peu connu hors de l'enise. La Foi^ sous la figure d'une noble et belle jeune fille, à l'air fier et doux, aux cheveux blonds fiollants, vêtue d'une robe blanche, est debout sur un nuage, dans une attitude gracieuse et ferme, embrassant du bras gauche la lige d'une croix, élevant de la main droite le calice eucharistique. L'expression de cette figure est peut-être la plus élevée et la plus noble de toutes celles qu'a produites ce pinceau si vigoureux, lu angelet qui soutient le pied de la Foi semble vivant; deux autres, voltigeant près de chaque bras de la l'ierge, sont gracieux et chirmants, surtout celui qui est à sa droite. La tête du doge Antonio Grimani est belle, malgré le so/re-tête blanc sur lequel devait poser la corne de drap dorée- Mais puisque le doge a ôté sa corne pour s'agenouiller sur ce coussin de velours vert, il aurait bien dû ôter en même temps son sene-têle. €e personnage parait trop long, tout agenouillé qu'il est. 11 serait d'une taille démesurée s'il se tenait debout \ ^■>

1 L. Davrsiks ds Po.vtks, Etudes sur la peinture véHitiennc. p. 99.

210 VEMSE.

PAUL VÉROXÈSE •

c. On compte parmi les peintres trois rois de la couleur : Rembrandt, le magicien de l'ombre et des ténèbres; Titien, le coloriste suave; Rubens, le coloriste éclatant. L'un éblouit, c'est le Flamand ; l'autre embrase sa toile, c'est le Vénitien ; le dernier épouvante, c'est le Hollandais v , dit quelque part Pb. Chasles. L'illustre professeur au Collège de France dans ce parallèle oubliait seulement Paul léronèse, u le plus grand coloriste qui ait jamais existé " " ! ^ 11 n'est ni jaune comme Titien, ni rouge comme Rubens, ni bitumeux comme Rembrandt. Il peint dans le clair avec une étonnante justesse de localité ; nul ne connut mieux que lui le rapport des tons et leur valeur relative; il en sait là-dessus plus que M. Clievreul et

' Bibliographie ; Vasarf, le Vite de' pin excellenti pittori...

— Za\etti, Délia pittura veiieziana, tomo I, in Venczia, 1792.

— Pietro Bassaglia, Descriziojie délie puhbliche pitlure délia ^ità di Venezia..., in Venezia, 1733, et les auteurs déjà cités,

2 Th. Gautier. Et ailleurs : a P. Véronèse est un coloriste supérieur ù Titien lui-même... ^' {La Presse, 10 février 1849; ou Tableaux à laplume, 1vol. in-18, Charpentier, p. 14, 15, 1880.)

LA PEIXTURE VÉXITIEXXE. 217

obtient par juxtaposition des nuances d'une fraîcheur exquise qui, séparées, sembleraient grises et terreuses. Personne ne possède au même degré ce velouté, cette fleur de lumière '. 55 Ce jugement d'un grand coloriste aussi ne peut être contesté. Véronèse en effet, en se jouant des régies dictées par la raison ou imaginées par les pédants, enchante les érudits autant que les simples, et ne permet à l'historien comme au critique d'autre sentiment que celui de l'admiration '^.

a Bien qu'elle enchante tout le monde, continue Ch. Blanc, la peinture de Paul Véronèse est surtout de la peinture pour les peintres. Eux seuls peuvent comprendre comment il a pu être si éclatant sans crudité, et si transparent sans fndeur. Eux seuls peuvent apprécier dignement l'art infini avec lequel il a su parvenir à l'effet par le seul choix du ton de ses draperies, et comment il a fait pour obtenir une si belle lumière, sans la soutenir par des masses d'ombre décidées... ^loins intime, moins profond que celui dn Titien, le génie de Véronèse est tout entier à la surface, et

' Th. Galtikr.

- Gh. Blavc, Histoire de la pei'iture vê:iitienne.

218 VEXISE.

il en esl de sa manière de sentir comme de sa manière de peindre. " j\Iais peut-on vraiment établir un parallèle entre ces deux immortels génies, où Fun soit inférieur à l'autre? Assurément non. Comme Fa si bien dit H. Taine, " si Titien est le souverain et le dominateur de l'école, l éronèse en est le régent et le vice-roi. Si le premier a la force et la grandeur simple des fondateurs, le second a le calme et le beau sourire des monarques incontestés et légitimes; ce qu'il aime, c'est la beauté épanouie, la fleur ouverte, mais intacte, au moment où ses pétales roses se sont tous dépliés sans qu'aucun d'eux soit encore flétri \ »

Ce qu'il faut bien reconnaître, c'est qu'il n'y a chez Paul V éronèse ni la beauté idéale, ni la rêverie, ni la sublimité des sentiments. " Il n'y avait rien de divin ni dans sa nature, ni dans son pinceau. Dans les scènes les plus émouvantes, il ne dépasse jamais les horizons de la terre ^. )?

On a reproché à Paul Véronèse son style désigné sous le nom d'ornemental, et dont il a été si prodigue surtout dans ses Festins ou Repas. Dans les Moces

' H. Taixe, Voyage en Italie, p. 358.

^ CoiVDET.

LA PEIXTIBE VÉXITIE.WE. 219

de Cana * ; Jésus chez Marthe avec Marie; le Souper chez Lévi ^ ; le Souper de Jésus chez Simon ^ ; le Festin que saint Grégoire donne aux pauvres, Ci c'est la même ordonnance, ample, riche et facile ; le même éclat argenté, le même air de festin et de joie. Ce sont toujours ces hommes basanés dans leurs opulentes dalmatiques de damas ou de brocart, ces femmes blondes ruisselantes de perles, ces esclaves nègres portant des plats et des aiguières, ces enfants jouant sur les marches des rampes à balusfres avec de grands lévriers blancs, ces colonnes et ces statues de marbre, ce beau ciel léger d'un bleu de turquoise qui fait illusion lorsqu'en se reculant on le regarde encadré par la porte de la salle voisine comme une vue de diorama ^. ;)

Les ouvrages de Paul Véronèse sont trop noni-

1 Au musée du Louvre. C'est le tableau qui était dans le réfectoire de Saint-Georges-.Majeur, à Venise. Il fut peint en 1563 et payé à l'artiste 324 ducats seulement.

- A l'Académie des beaux-arts, à Venise.

'^ Au Louvre. C'est le tableau qui ornait le réfectoire des Pères Servîtes, à Venise, et qui fut donné par la République à Louis XIV en 1665. « C'est le quatrième, ditCh. Blanc, des grands banquets du Véronèse. » De ces quatre grandes cènes, deux sont à Paris.

* Tll. GAUTIER.

220 VEXISE.

breux et trop célèbres pour qu'il ne s'en trouve pas dans les grands musées d'Europe. Le Louvre en a douze, dont deux des quatre grandes Cènes. 11 s'en trouve à Florence, à Milan, à Alodène, à Vérone, à Bologne, à Rome, à Dresde seize, à Vienne vingt, à Londres trois.

Principaux chefs-d'œuire de P. Véronèse à Venise.

Le Souper chez Lévi (Académie des beaux-arts, salle XVI, n^ 547.) — La troisième des quatre grandes Cènes de Véronèse. Peinte, trois ans après le Repas chez Simon le pharisien, dans le réfectoire des Pères Dominicains de Saint- Jean-et- Paul, pour remplacer le Cénacle du Titien, qui avait péri par le feu. Véronèse donna dans cette circonstance une preuve de son désintéressement. Frère Andréa de Buoni, qui était sans doute le prieur ou le trésorier du couvent, ne disposait que d'une très-faible somme, amassée à force d'aumônes et de pénitences imposées aux fidèles dans la confession ' , et à ce prix modique il ne

' a ...Che avanzato di eleinosine e di confessioni haoeva » , dit Ridoin.

LA PEIXTIRE VÉMTIEWE. 221

pouvait ajouter que quelques tonneaux: de vin. Frère André fit humblement sa proposition au Véronèse, et celui-ci, touché de la naïveté du religieux, et de Tamour qu^il témoignait pour la peinture, accepta gracieusement le prix inacceptable qu'on lui offrait. Le Louvre a possédé ce tableau, qui est maintenant à l'Académie des beaux-arts à l/enise.

Le Seigneur soiipant chez Lévi, grand et superbe pendant des Noces de Cana et de la Cène de Jésus chez Simon, que le Louvre possède, est l'ouvrage capital de Véronèse à l'Académie des beauxarts. Par l'ordonnance, il ressemble beaucoup aux autres Cènes du peintre, sauf que l'architecture occupe ici une trop grande place ' . Nul autre peintre, si ce n'est le Poussin, n'a fait un si constant usage de l'architecture dans ses tableaux. Sous prétexte de Cène, Véronèse peignit tout simplement un grand repas de son époque, avec des poètes, des musiciens, des moines, des courtisanes, des nègres chamarrés d'or et de vert.

Un peu moins vaste que les Noces de Cana,

' Gh. Blanc, Hist. de la peinture vé^nticmie, p. 15.

222 VEMSE.

dit Viardot, mais d'une disposition aussi belle et d'une aussi précieuse exécution, cette toile me paraît, tant elle est fraîche et éclatante, avoir sur l'autre i'aiantage d'une disposition plus parfaite. L. Daiesiès de Pontes tient le même langage. H. Taine y admire « surtout l'étonnante diversité de ses têtes et Fliarmonie paisible qui s'exhale comme une musique de son coloris argenté, de ses figures sereines et de ses amples décorations 5) .

L'Enlèvement d'Europe. (Au palais ducal, salle de r Anti-Collège.) — La merveille du palais ducal, ce sanctuaire de l'art. Après avoir orné le Louvre •comme tant d'autres trophées des victoires de Bonaparte, ce chef-d'œuvre est retourné à Venise.

« La belle jeune fille est assise, comme sur un trône d'argent, sur le dos du taureau divin, dont le poitrail de neige va s'enfoncer dans la mer bleue, qui tâche d'atteindre de ses lames amoureuses la plante des pieds qu'Europe relève par une enfantine peur de se mouiller, détail ingénieux des Métamorphoses que le peintre n'a eu garde d'oublier. Les compagnes d'Europe, ne sachant pas qu'un dieu se cache sous la noble forme

LA PEIXTIRE VKXrriEXXE. iîi>3

(de ce bel animal si doux et si familier, fi'empressent sur la rive, et lui jettent des guirlandes de fleurs, sans se douter qu'Europe ainsi enlevcb \a former un continent et devenir la maîtresse de Zeus aux noirs sourcils et à la chevelure ambroisienne. Quelles belles épaules blanches! quelles nuques blondes aux nattes enroulées! quels bras ronds et charmants! quel sourire d'éternelle jeunesse dans cette toile merveilleuse €11 Paul Véronèse semble avoir dit son dernier mot! Ciel, nuages, arbres, fleurs, terrains, mers, carnation, draperies, tout pai-aît trempé dans la lumière d'un Elysée inconnu... ?' Et plus loin Th. Gautier ajoute : « Si l'on nous donne à choisir un morceau unique dans toute l'œuvre de Paul Véronèse, c'est celui-là que nous préférerions : c'est la plus belle perle de ce riche écrin. ?) L'admiration de H. Taine ne se traduit pas moins ouvertement : a II faut regarder, dit-il, et ne pas parler ' . »

' ^ C'est une de ces œuvres, continue H. Taine, où, par la combinaison et la recherche des tons, un peintre se dépasse luimême, oublie son public, s'enfonce jusque dans les territoires inexplorés de son art. »>

224 lEXISE.

Dtaiis ses impressions recueillies sur place ^ , en présence de Tœuvre même, Ch. Blanc juge VEn- Jcvement cl Europe « un des moins heureux tableaux du maître ^ ». Il en trouve « l'expression à peu près nulle )? ; « le modelé mou, rond, boursouflé » ; la magie des couleurs elles-mêmes lui semble « bien altérée ?> .

Apoiliéose de Venise. (Palais ducal, salle du Grand Conseil, ovale du plafond.) — C'est une de ses peintures les plus renommées. On y voit la République portée sur les nues, sous les traits d'une femme superbe que la Gloire couronne, que la Renommée célèbre, qu'accompagnent l'Honneur, la Liberté, la Paix, et Junon et Cérès. Audessous se dessine une noble architecture, qui, suspendue en l'air, plafonne comme les figures elles-mêmes, et qui porte des dames richement vêtues, des gentilshommes, des cardinaux, des

' De Paris à Venise, notes au crayon, par Gli. Blanc, 1 vol. in-l6. Paris, Hachette, 1857.

2 Ch. Blanc trouve « l'héroïne mal posée sur son taureau, qui a l'air d'un veau » . De son côté , Coindet a bien quelque raison de dire que la nymphe Europe est « dans un costume qui sent Je boudoir d'une coquette du seizième siècle, et n'a rien du inmple appareil des divinités d'Ovide ».

LA PEl.VTLRE VÉMTIEXXE. 225

ovêques, témoins éblouis de TApothéose de Venise, Dans le bas, c'est-cà-dirc au premier plan, sont groupés des guerriers à cneval, des prisonniers, des trophées, des étendards, le tout exécuté dans mie manière moins impétueuse sans doute cpie celle du Tintoret, mais encore pleine d'esprit, de chaleur et de mouvement, et remarquable surtout par un éclat obtenu sans fortes ombres, sans repoussoir ' .

Mais la Défense de Scutari et la Piise de Snujrnc, qui sont peintes dans les compartiments octogones, sont encore plus belles : dans Tune, la couleur est harmonieuse, claire et gaie; dans Fautre, elle est sérieuse, discrète et profonde. Les fonds de paysage sont admirables ~.

Plafond de la salle du collège. (Palais ducal). — « Elles rivalisent de magnificence avec les autres ornements de cette salle opidente... -5 Les peintures de Paul Véronèse remplissent les trois caissons principaux, un ovale et deux carrés. C'est en les contemplant d'un œil ébloui que l'illustre critique d'art que nous aimons à citer écrivait sur

' Ch. Bn\c.

2 Ibid.

226 VEXISE.

son album : ce Le coloris en est délicat et spleii- <iifle, blond, caressant, d\m harmonieux éclat, d'une fraîcheur virginale. Rien de plus merveilleux que la figure de Venise sur son trône. Sa tête, dans une pénombre suave, ne s'éclaire que de reflets ambrés. Deux figures allégoriques semblent l'adorer, comme une déité de l'Olympe. A ses pieds est couché le lion de Saint-Marc. Le bleu du ciel est tempéré par quelques nuages gris et roses. Le luxe des draperies est à son comble : l'hermine, le velours, les brocarts d'or, îa soie •cerise y sont d'une couleur asiatique, l ne robe orange légèrement glacée de vert, une écharpe d'un ton émeraude adouci, y enchantent le regard. Véronèse a pillé le vestiaire d'une fée.

« On voit sur le cadre du milieu la Foij vêtue de blanc, encensée par des thuriféraires richement costumés comme toujours, et parmi lesquels on distingue le portrait du vieux Titien ; puis dans le troisième cadre, près de la porte, i\fa7's et Neptune, avec des petits génies d'uite grâce ineffable '. 5)

1 Lire aussi ce que dit de ce plafond H. Taine. Ces lignes sont

LA PEIXTLRE VEXITIEXXE. 527

Nous ne pouvons ici nous arrêter pai'ticulièrement à tous les chefs-d'œuvre de P. Véronèse que renferme Venise. Il faudrait un volume spécial. A décrire ou même à indiquer seulement tant de tableaux, où serait le profit? 11 ne faudrait pas cependant quitter l'Académie des beaux-aris sans avoir vu la Vierge qui présente sonjils à saint Jérôme, Sainte Justine et Saint François, ^ une merveille de couleur. Le petit saint Jean, qui, debout sur un piédestal, prend la main de saint François, est un morceau délicieux de morbidesse, de grâce, de fraîcheur. La composition est décousue et bizarre; les personnages sont juxtaposés sans aucun rapport entre eux, sans se rien dire. La Vierge est une belle femme insignifiante, mais l'Enfant Jésus est tout à fait adorable... et puis que de vie dans les têtes! quel enchantement inexplicable î quelle irrésistible magie M . . . îî Une Sainte Famille, composée dans le goiit fastueux du peintre; une Annonciation (salle XIV, n" 489), où l'auteur a déployé un grand luxe d'archilec-

foîiilléos, mais toujours d'après la même doclrine. {Voijagc cti Italie, t. I, p. 345, 3^ édit. in- 18.) ' Gh. Bla.vc, Ecole véuitierme, p. 19.

228 VE\ISE.

ture et des fonds de jardins; une Sainte Christine battue de verges (salle de l'Assomption, n" ^^)) au palais ducal, le Retour du doge Contarini (salle du Grand Conseil, n" 9); et, dans un compartiment du plafond de la vieille bibliothèque de Saint-Marc, la Musique j la Géométrie et V Honneur, morceaux qui valurent à l'éronèse une chaîne d'or.

Il faudrait encore voir dans l'église Sainte- Catherine le Mariage de sainte Catherine, ce un des plus beaux morceaux du maitre >> ; à Saint-Jeanet-Saint-Paul la Aativité, un de ses chefs-d'œuvre; à Saint-André, un Saint Jérôme, " morceau où Véronèse s'est distingué dans le nu " ; à Saint- Sébastien, le Martyre de saint Marc et de saint MarceUin encouragés par saint Sébastien, dont Th. Gautier a dit : c. L'art ne peut aller plus loin, et ce tableau doit prendre place parmi les sept merveilles du génie humain ^.. ^^ ; et dans la sacristie de la même église, le Couronnement de la

' Th. Gautier ajoute plus loin : >- C'est presque au bas de ■ette toile qu'est enterre le peintre. Jamais lampe plus éclatante n'illumina l'ombre d'un tombeau, et le clief-d' œuvre rayonne audessus du cercueil comme le flamboiement d'une apothéose. »

LA PEIXTIRE VEXITIEXXE. 229

Vierge, le premier ouvrage de Véroiièse à Venise, et où Marie est ce (Fuiie beauté si célestement humaine, qu'elle vous fait battre le cœur tout en vous faisant courber la tète ' 5) . Enfin il ne faut pas passer devant le palais Pisani sans se rappeler la Famille de Darius devant Alexandre. " On ne trouverait pas un tableau plus insignifiant ni un plus merveilleux décor. C'est une ravissante musique de couleurs^. 55

TIXTORET

Jacopo Robusti, né à Veoise en 1512, était fils d'un teinturier, et c'est de là que lui lint le surnom de Tintoretto. Il était de trente-cinq ans plus jeune que Titien. Vers 1529, il entra dans l'atelier de ce grand maître. Mais le génie que Tintoret révéla dès ses premiers essais effraya Titien, qui le chassa en lui disant : ^ Tu ne seras jamais qu'un rapin. » Abandonné à luimême, il se mit à étudier Michel-Ange et devint Tintoret.

Les Vénitiens disent qu'il y a trois Tintoret : un de bronze, un d'argent et l'autre d'or. C'est exprimer et caractériser on ne peut mieux

1 Th. Gautier, Voyage en Italie, p. 265.

- Gh. Blanc. Le gouvernement anglais a fait acheter la Famille de Darius pour la galerie nationale de Londres au prix de 12,000 livres sterl , environ 350,000 fr. (1857).

l'otrange diversité qui se remarque dans l'œuvre de ce maître illustre. Toutes les fois qu'il se rendit maître de lui-même, il approcha de la perfection ou du moins il fut un peintre surprenant *. aTinlorct, en effet, est le roi des violents. Il a une fougue de composition, une furie de brosse, une audace incroyables^. 5) Par beaucoup de traits, dit avec justesse H. Taine, il ressemble à Michel-Ange. Il Approche de lui par l'originalité sauvage et l'énergie de la volonté... Plus on regarde sa vie et ses œuvres, plus on aperçoit en lui un Michel-Ange coloriste, moins concentré que l'autre, moins maître de lui-même, moins capable de choisir entre ses idées, tout hvré à la verve, et que sa fougue a fait improvisateur^. 5> On ne peut mieux dire. M. Taine plus loin ajoute : ce Je crois qu'avant de l'avoir vu on n'a pas idée de l'imagination humaine... Il me semble qu'on découvre en lui le foudroiement de l'inspiration... C'est pourquoi son originalité est inouïe. Comparés à lui, tous les peintres se copient... 5) Il n'est guère étonnant que

1 Ch. Blaxc.

2 Th. Gautier.

3 Voyage en Italie, 3^ édit., p. 358 et 301.

LA PEIXTLIÎE VEMTIE.WE. 2:31

le grand critique, qui a écrit de si succulentes pages sur Rubens, se soit épris de Tintorct. Les excès le font bondir d'aise par le contraste ; il aime cette débaucbc d'imagination, cette énergie matérielle et brutale qui triomphe, ce grondement des passions, cette fureur de l'amour bestial qui éclate à chaque instant dans l'œuvre du grand peintre. Ce qui le ravit dans les toiles de Tintoret, c'est la supériorité physique, l'organisme " du bel animal humain ^ îj , ces larges poitrines, ces tailles bien attachées, « ces muscles du mollet qui se tendent, s'enflent et embrassent la jambe 55 , cette rigidité dos os, cette solidité ferme de la chair... M. Taine dit quelque part ^ : ce Une fois qu'on a saisi la faculté maîtresse, on voit l'artiste se développer comme une fleur. ^■> La faculté maîtresse de Tintoret, c'est une facilité inouïe : elle a nui à son génie et a un peu terni sa gloire en laissant subsister dans ses ouvrages une extrême inégalité ^ ; elle

' « L'animal humain 5 , « la plante humaine s , sont des expressions qui reviennent à chaque instant sous sa plume.

2 Histoire de la littérature anglaise, o'^ édit., 1873, liv. H, chap. iv.

3 H. Taine, le plus fervent admirateur du Tintoret, reconnaît lui-même que c l'effet d'eniemble et de première vue est trop

232 VEMSL.

le poussait à faire beaucoup, plutôt qu'à donner à ses ouvrages toute la perfection dont il aurait pu les douer. C'est ce qui faisait dire avec raison au président de Brosses: ce ...Je serais fort enclin à juger que le Tintoret est le premier de tous les peintres vénitiens , lorsqu'il veut bien faire , ce qui lui arrive très-rarement î? ; et à Annibal Carracbe : " Souvent le Tintoret est inférieur à Tintoret. Î5

De nos jours, dit Coindet, dans l'école française, on a beaucoup vanté celle Jïiria de Tintoret; elle répond si bien au goût moderne pour la littérature facile et le style ornemental!... Mais le Tintoret n'eut pas le tort d'ériger en système des fautes ^ que très-loyalement il reconnaissait pour telles. Il faisait mal, pouvant bien faire; c'est la différence qui le sépare de ceux qui s'abritent de son exemple , elle le maintient à la place distinguée que l'histoire de l'art lui a assignée parmi

csscnliel aux yeux du Tintoret; il y subordonne le reste, sa main est trop prompte, il suit trop volontiers sa première idée. En cela il est inférieur aux maîtres; il n'a fait que deux œuvres complètes : ses Mythologies du palais ducal et le Miracle de saint Marc. i>

* Comme l'a fait l'école qui prend Delacroix pour chef.

LA PEIXTIRE VÉXITIEXXE. 233

les meilleurs maîtres de l'école vénitiemie, mal- (jrc et non pas à cause de ses errem's.

Principaux chefs-d'œuvre de Tintoret à Venise.

Le Miracle de Saint-Marc. — En face de l'.'^^siinta de Titien, comme le tableau le plus robuste et le plus capable d'affronter un chef-d'œuvre si splendide, on a mis le Saint Marc délivrant un esclave, de Tintoret. Le grand peintre le peignit à trente-six ans.

Tintoret est ici (mais de beaucoup) supérieur à lui-même \ Le Saint Marc ce peut passer pour une de ses toiles les plus hardies et les plus féroces ^ 5) . l'iardot propose de l'appeler non pas le Miracle de saint Marc, mais le Miracle de Tintoret. H. Taine va plus loin : à son sens, ce aucune peinture n'égale son Saint Marc de l'Académie î? , et il a raison d'ajouter : ce Du moins, aucune peinture n'a produit sur moi une impression égale ^. ^^

' Ch. Blaxc.

■^ Tli. Gautier.

'* a Le ciel nous préserve des législateurs en matière de beauté, de plaisir et d'émotion! Ce que chacun sent lui est propre et particulier comme sa nature. » (H. Taixr.)

234 VEMSE.

a Ce tableau a pour sujet ^ le saint patron de Venise venant à l'aide d'un pauvre esclave qu'un maître barbare faisait tourmenter et gchenner, à cause de l'obstinée dévotion que ce pauvre diable avait à ce saint. L'esclave est étendu à terre sur une croix, entouré de bourreaux affairés qui font de vains efforts pour l'attacher au bois infâme. Les clous rebroussent, les maillets se rompent, les haches volent en éclats ; plus miséricordieux que les hommes, les instruments de supplice s'émoussent aux mains des tortionnaires. Les curieux se regardent et chuchotent étonnés ; le juge se penche du haut du tribunal pour voir pourquoi l'on n'exécute pas ses ordres, tandis que saint Alarc, dans un des raccourcis les plus violemment trapassés que la peinture ait jamais risqués, pique une tête du ciel et fait un plongeon sur la terre, sans nuages, sans ailes, sans chérubins, sans aucun des moyens aérostatiques employés ordinairement dans les tableaux de sainteté, et vient délivrer celui qui a eu foi en lui. Cette figure vigoureuse, athlétiquement musclée, de proportion colossale, fendant

' a La composition , quoique désordonnée et extravagante en apparence, est fort bien entendue. » (Gli. Blanc.)

LA PEIXTLRE VÉXITIEXXE. 2:35

l'air comme le rocher lancé par une catapulte, produit l'effet le plus singulier. Le dessin a une telle puissance de jet, que le saint massif se soutient à l'œil et ne tombe pas; c'est un vrai tour de force ^ . » Pourtant, un grave défaut que ne signale pas Th. Gautier, mais qui n'avait pas échappé à l'observation des contemporains, gâte un peu l'ensemble du tableau. C'est un raccourci de jambe, qui se fait tout d'abord remarquer, et dont sans doute Tintoret s'était aperçu. C'est probablement ce défaut que P. Arétin avait en vue quand il conseillait à l'auteur de ne pas trop s'enorgueillir, mais de tendre par un travail plus patient à un plus haut degré de perfection. (Livre IV des Lettere, p. 450 de l'édition de Paris 1609.) Ch. Blanc fait ustement observer que « les deux principaux personnages du tableau sont ceux que l'on voit les premiers, l'un étant plus clair, sur un champ de couleurs foncées, l'autre le plus sombre, sur un fond éblouissant 5> . H. Taine, de son côté, note surtout le raccourci de Tesclave nu, aussi a miraculeux 5) que celui du saint; il admire la fennne

* Th. Gautier.

2;î6 VEMSE.

appuyée contre un piédestal et qui se jette en arrière pour mieux voir; « elle est si vivante que lout son corps frémit, que ses yeux parlent, que sa bouche va s'ouvrir ^i . Cette toile est vraiment le chef-d'œuvre de Tintoret. ci L'artiste y a prodigué l'or et le soleil; il y a épuisé l'écrin de sa palette '. 55

Les Noces de Cana ' (1561). (Eglise Santa Alaria del!a Sainte, à la sacristie.) — Sujet affectionné des Vénitiens, ^^ peinture plus fine, plus discrète qu'à l'ordinaire et mieux conservée ^) . Nous y avons retrouvé, continue Ch. Blanc, le vrai Tintoret, le grand Tintoret de FAcadémie des beaux-arts, et sa façon magistrale de composer et de peindre. La disposition du tableau est hardie, et le clair-obscur en est fort intéressant. La table s'enfonce en perspective et se couvre d'une vive lumière qui fait rayonner les mets du festin et rayonner les visages des convives. A droite, le tableau est enveloppé d'une heureuse demi-teinte.

■ Gh. Blaxc.

- Le célèbre graveur bolonais Odoardo Fialetti a laissé ime^ assez bonne estampe in-folio des Xoces de Cana peintes par le même dans le réfectoire des Padri Crocifcri.

LA PEIXTLRE VÉ\ITIE\\E. 237

La Gloire du Paradis. (Palais ducal, salle du Conseil.) — C'est assurément Tune des plus grandes toiles que jamais peintre ait déroulées devant lui. Elle a trente pieds de hauteur et soixante-quatorze de longueur. Tintoret avait alors soixante-quinze ans (1588), et il n'y mit guère plus de trois ou quatre aus.

« Un débordement d'imagination et de génie ^ î' , on ne peut autrement caractériser cette toile. " Si les ombres n'en étaient pas devenues si épaisses, une telle peinture, dit Ch. Blanc, aurait quelque chose de sublime ; mais ce ciel sans transparence, dont les lumières mêmes sont d'une couleur basanée et cuite, a plutôt l'air d'un érèbe éclairé que d'un paradis. Quatre cents figures s'y mêlent et se remuent dans cette composition démesurée, les unes entièrement nues, les autres drapées, mais drapées uniformément d'un rouge banal et d'iui bleu dur qui forment (aujourd'hui du moins) autant de taches en quelque sorte symétriques. La manière est intrépide, un peu lâchée et surmenée, mais en somme elle est magistrale. ^)

' II. T.UXK.

Coindel fait observer avec raison qu'il n'y a u point là d'unité d'action, si même il y a unité de pensée j ce n'est pas un tableau, mais une suite d'innombrables épisodes qu'on parcourt les uns après les autres, comme on le ferait dans un poëme V .

Crucifiement (1 565). (Scuola di San Rocco, salle d'Albergo.) — Peinture célèbre qui occupe tout le mur faisant face à la porte. Elle est datée de 1565 : i'artisle avait alors cinquante-trois ans. Du vivant de Tin tore t, le Crucifiement de la Scuola di San Rocco fut gravé par Augustin Carrache, " qui, en sa qualité d'académicien bolonais, dit Ch. Blanc, ne manqua pas d'altérer un peu le caractère du tableau 5) . Quand l'estampe fut achevée, Augustin en porta naturellement une épreuve au peintre, qui, transporté de joie, sauta au cou du graveur. La vérité est que celui-ci n'a jamais rien fait de mieux que ses planches d'après Jacopo.

" Dix scènes en une seule et qui s'équilibrent pour en faire une seule'. 5) «L'ensemble de ce grand drame est une masse sombre, rayée de

' H. Tai.vk.

LA PEIXTIRE VÉMTIEXXE. Î39

lumières blafardes. Il y a du Michel-Ange dans certaines désinvoltures fières, surtout dans les figures de bourreaux qui se tourmentent eux-mêmes pour tourmenter les victimes, et Rubens s'en est souvenu lorsqu'il a peint le pendant de sa Descente de croix. Une multitude de personnages remplissent les premières places aussi bien que les lointaines de cette grande machine... Il est un groupe d'une beauté tout à fait admirable, c'est le groupe des saintes femmes au pied de la croix. Celle qui est couchée de profil et sur laquelle s'appuie la Vierge évanouie, est une figure qui ferait honneur aux plus grands maîtres. L'aspect du Crucifiement d'ailleurs est sinistre, comme devait l'être celui d'une pareille tragédie. Quant à l'exécution, elle est fougueuse, fiévreuse, violente : c'est l'ouvrage d'un Titien qui serait ivre de couleurs ^ ?> Et c'est pour cela « qu'on en sort comme d'un concert trop riche et trop fort, à demi étourdi, perdant la mesure des choses, et ne sachant pas si l'on doit croire sa sensation ^ » .

1 Ch. Blamc, Notes au crayon. Paris, Hachette et Renouard,

- H. Tafxe, Voyage e?i Italie, 3^ édit. in-18, t. II, p. 37.

« Jamais Rubens, jamais Rembrandt, jamais Géricaiilt, jamais Delacroix, dans lem-s plus fiévreuses et plus turbulentes esquisses, ne sont arrivés à cet emportement, à cette rage, à celte férocité. Cette fois Tintoret a justifié pleinement son nom de Robusti; la vigueur ne saurait aller plus loin; cela est violent, exagéré, mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprênic, la force ' . 55

Piscine Prohatique^ . (San Rocco, nef latérale de droite, après le premier autel.) — a C'est dans ce merveilleux ouvrage, dit de Brosses, que Tintoret a montré qu'il savait parfaitement, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, ordonner sans furie, dessiner sans rudesse et colorier sans noirceur. 55 a \i eicl, ni fonds; sauf le toit et quatre fûts de colonnes ioniennes, tout est corps et monceaux de corps, dos et poitrines nus, têtes, barbes, manteaux et linges, pêle-mêle monstrueux et pullulant d'hommes et de femmes renversés, appuyés les mis contre les autres, et tendant les bras vers le Christ sauveur. Vna femme couchée sur le dos

1 Th. Gautier.

2 Gravée par V^alcntin Lcfebvrc.

LA rEIXTL'IlE VÉXiTIEXXE. 2V1

tourne les yeux vers lui pour lui demander aide. Un torse énorme d'agonisant se penche et s'abat sur un tas de draperies avec un effort suprême pour se rapprocher de la guérison. Cà et là on voit émerger dans la lumière do beaux visages d'épouses suppliantes, des crânes chauves de vieux soldats, des poitrines musculeuses et de grandes barbes comme celles des vieux fleuves. Sur le devant, un serviteur colossal, sorte de portefaix et d'athlète, roidit ses cuisses et s'arc-boute sur ses reins pour emporter un amas de linges. Un autre, vieux géant, presque nu, est assis contre une colonne j ses jambes pendent, il est résigné comme un ancien habitant d'hôpital; sa peau rougie et flasque se ride à toutes les anfractuosités des muscles ^ . ^

Triomphe de Venise. (Palais ducal, salle du Grand Conseil, compartiment central du plafond.) — Bien qu'en général Véronèse l'emporte sur tous par la gaieté et l'opulence, la finesse et le blond de son coloris, Tintoret l'a surpassé peut-être, ou du moins égalé, dans une des peintures qui décorent la salle du Grand Conseil. Le compartiment central

' H. Taine.

242 VEXISE.

du soffite, qui a la forme d'uu parallélogramme, est un Triomphe de Venise^ par Tintorct, voisin d'un autre Triomphe de Venise par Véronèse. A côté d'un coloriste aussi brillant et aussi rare, Jacopo a fait effort cette fois pour concilier le ressort de l'ensemble avec la transparence des ombres, et soutenir la concurrence d'un voisin redoutable, par des tons curieux, reflétés et d'une harmonie piquante. Le groupe d'en haut, Venise entourée de figures volantes et de cercles d'or, est tout à fait charmant. La draperie de Venise est d'un bleu rompu et fané. Au-dessous, le doge da Ponte et des sénateurs reçoivent les hommages des vaincus. Un grand escaher à trois faces conduit au trône. Les types des plus fiers bourgeois de la cité de Saint-Marc, des plus fins diplomates vénitiens, et un historiographe replet, occupent la partie inférieure, qui est sombre, car le tableau s'obscurcit à mesm-e que la composition descend ' . ^^

Pour dire tous les travaux du plus fécond des peintres vénitiens, l'espace nous manquerait. Et

ï Gh. Blaxc.

LA PEIXTIRE VÉ.VITIE.VXE. f>43

(Failleurs quel intérêt y aurait-il à rappeler l'existenee - de ces croûtes enfumées et noirâtres qu'oa rencontre à chaque pas clans les palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un teinturier que d'un peintre ^ -? ? Mais il est un certain nombre de toiles qui ne méritent pas d'être passées sous silence. Le Tintoret a peint à la Scuola di San Rocco une partie de la vie de Jésus-Christ, dans une quantité de grands tableaux. - La vie d'un autre peintre n'aurait pas suffi à faire tout ce qu'il a exécuté ici, et presque toujours forî bien. C'est là que le peintre tiouvera une école inépuisable de dessin et de clairs-obscurs ". -? On doit aller voir aussi à Santa Maria dell' Orto ^ V Adoration du veau d'or, un ouvrage de la jeunesse de Tintoret et un de ceux peut-être c^ oii son génie se déploie avec le plus d'audace et de bonheur * ^^ , et le Jugement dernier : Ridolfi et Boschini les ont tous deux décrits avec complaisance ; — à l'Académie des beaux-arts, le Portrait du doge Mocenigo, « un chef-

' Th. Gautier.

2 Gh. DE Brosses.

3 Tintoret et Maria Tintoretta, sa fiUe, sont enferrés à Santa Maria dell' Orto.

'* L. Daves:ès de Pontés.

2V4 VEXISE.

(Vœuvrc ; le doge respire une dignité naturelle et simple. L'imitation des chairs y est voulue et frappante, mais poursuivie sans petitese. L'exécution, quoique serrée, conserve de l'ampleur; la couleur est d'une richesse contenue et sans tapage. On est en présence d'un homme qui va parler, d'un esprit qui pense. Ce portrait suffirait à établir la réputation de l'artiste en ce genre '. ^^

Après ces grande noms, Giovanni Bellini , Giorgione, Titien, Véronèse et Tintoret, maîtres incontestés de l'école vénitienne, il est juste de citer quelques autres peintres qui se sont élevés parfois à leur hauteur; tels Paris Bordone, Gentile Bellin, les deux Palma, Bonifazio, Leandro et Jacques Bassan, Marco Basait], l'ittore Carpaccio, Canal etti.

L'Anneau de saint Marc, de Paris Bordoxe. (Académie des beaux-arts, salle XV, n" 492.)

ce On ne connaît pas le maître, dit Cli. Blanc, si l'on n'a pas vu ce morceau bien supérieur à ses autres peintures. La scène est vue de profil. Le

« Gh. Bla\c.

LA PEIXTURE VÉXITIEXXE. 2'<5

pauvre pécheur \ conduit devant le doge, qui est assis sous un dais magnifique, au milieu du conseil, s'avance d'un pas timide, et n'osant franchir les deux marches qui le séparent encore d'un si grand personnage, il lui tend l'anneau de saint Marc. La lumière, une lumière dorée, vénitienne, traverse en diagonale la chambre du Conseil, éclairant le doge et une partie des sénateurs qu'il préside, laissant une moitié du tableau dans une ombre égayée par des reflets... En ménageant un grand repos sur le devant de la composition, oiiil n'a placé qu'un petit gondolier" qui ouvre de grands yeux à la vue des robes rouges, le peintre a forcément concentré tout l'intérêt sur les deux figures principales : le pêcheur et le doge. La seule importance des autres personnages consiste dans la splendeur de leurs simarres en satin pourpre, en taffetas bleu clair. Le

• Th. Gautier (Voyage en Italie, p. 207-509) raco:itj la légende qui a inspiré ce chef-d'œuvre.

- Paris Bordone, dit Ch. Blanc, trouve tout simple de mettre sur le premier plan un gondolier assistant, sur sa gondole, à une scène qui se passe en plein Sénat de V^enise, comme si le doge et les sénateurs siégeaient au bord du canal, au milieu d'une rue, dans un palais ouvert de tous côtés aux regards du passant.

246 VEMSE.

coloris en est si charmant, si riche, si curieux de locahtc \ si éclatant dans son harmonie, qu'il peut supporter le voisinage des plus beaux Titien. Quant à la touche, elle est mâle et suave tout ensemble, nourrie et ferme comme un Giorgione, fondue, effumée comme un Corrége... «

Miracle de la sainte Croix, de Gektile Bellim (1500). (Académie des beaux-arts, salle XVI, n°529.)

a Gentile Bellin avait travaillé avec son frère pour la confrérie de San-Giovanni Evangelista. Cette communauté, scuola, possédait un morceau du bois de la vraie croix, envoyé par Pier Tommaso, patriarche de Constantinople, au grand chancelier de Chypre, qui l'avait donné à la scuola. Plusieurs miracles ayant été accomplis par ladite croix, les Frères de Saint-Jean firent peindre ces miracles ,

^ K Ce tableau a le mérite, assez rare dans l'école Kalienne, de représenter une légende populaire, une scène de mœurs, un sujet romantique enfin, tels que Delacroix ou Louis Boulanger l'auraient pu choisir et l'auraient traité dans la nuance de leur talent, et cela lui donne une physionomie à part et un atlrait tout particulier, fi (Th. Galtikr.) Tel est le motif pour lequel on s'explique comment tant de chevalets sont toujours dressés autour de ce tableau, plus étudié, plus copié peut-être qu'aucun autre, même des maîtres supérieurs.

LA PEIXTIRE VÉXITIEXXE. 247

doiil un s'était passé, disait-on, sur le pont voisin de San Lorenzo. La croix, portée un jour en procession, était tombée du pont dans le canal, et parmi les nombreuses personnes qui s'étaient jetées à Feau pour la sauver, c'était Andréa Vendramino, le gardien en chef de la scuola, qui, par une grâce réputée miraculeuse, avait eu le bonheur de la repêcher. Telle était la donnée du tableau ^ . Gentile en tira bon parti sous le rapport du pittoresque". 53 — uCes moines de toute robe, ces patriciens, ces gens du peuple se jetant à l'eau, nageant et plongeant, tirant leur coupe pour retrouver le saint crucifix, présentent la physionomie la plus bizarre. Sur les berges se tient la foule en prière, attendant le résultat des recherches. Il y a surtout une file de dames agenouillées, les mains jointes, toutes couvertes de joyaux et de perles, en robe à taille courte, comme sous l'Empire, qui présentent une suite de profils se détachant les uns sur les autres avec une bonhomie gothique, d'une finesse, d'une beauté, d'une

1 Ce sujet bizarre a été aussi traité par Lazzaro Sebastiani et Giovanne Mansueti.

2 Ch. Bla.vc.

2'^8 VEMSE.

délicatesse et d'une variété extraordinaires : c'est

étrange et charmant'. »

Procession dans la place Saint-Marc, de Gentile Bellini. (Académie des beaux-arts, salle XII, n"555.)

Grand morceau des plus intéressants, véritable curiosité archéologique. On y voit ce qu'était la place Saint-Marc à l'époque où fui peint le tableau en 1496. u On ne saurait imaginer, dit Th. Gautier, une collection plus complète des coslumes de l'époque ; le faire patient et minutieux de l'artiste ne laisse perdre aucun détail. Rien n'est sacrifié, tout est rendu avec la conscience gothique. Chaque tête doit être un portrait, et un portrait ressemblant comme un daguerréotype, plus la couleur. )•>

Le Mauvais Riche, de Bonifazio^. (Académie des beaux-arts.) — Chef-d'œuvre du maître, apparle-

• Th. Gautier.

- Cette seule salle, outre le Mauvais Riche, contient une Adoration des Mages, le Christ et la femme adultère, Saint Jérôme et sainte Marguerite, Saint Marc, Jésus sur le trône entouré de saints personnages, a toiles du plus grand mérite, dit Th. Gautier, et qui supportent vaillatiiment le voisinage de Titien, de Tintoret et de Paul Véronèse s .

LA PEIXTIRE VÉXITIEXXE. 2'f9

nail à la famille Grimani, de Venise. Il a été irèsintelligemment copié par M. SeiTiir, à qui Fou doit déjà le beau fac-similé de VAssunta.

Tableau superbe, qui fait une brillante ligure à l'Académie de l'enise, et où il tient tète aux plus illustres. Le riche* est à table entre deux belles Vénitiennes, blondes, voluptueuses^. Il tient dnns sa main la main de la plus belle; mais celle-ci, indifférente à celte caresse, est occupée de la musique qu'un homme et une femme exécutent près de la table, en suivant des yeux un cahier tenu par un petit nègre. Le pauvre est au coin du tableau à droite. Il est à genoux et se tient à distance. Personne ne fait attention à lui, le chien du logis le vient flairer. Des épisodes de la vie opulente remplissent le reste du tableau et ses ])lans successifs. Dans la cour du ch'iteau pavée de marbre, s'agitent des varlets, des pages, un fauconnier, un majordome à cheval qui donne des ordres, et Ton aperçoit, par delà le mur peu

' it . .Avec l'expression morne et Jure de la sensualité qui se j{orge sans s'assouvir. » (H. Tai\e.)

- a De pareilles.courtisancs nous feraient peur ; elles sont trop hornécs et trop charnelles; leurs bras nous terrasseraient; elles ont le regard trop dur. s (H. Taink.)

250 VEXISE.

élevé de la cour, un beau jardin où les promeneurs s'arrêtent à regarder un paon. A gauche du tableau, sur le premier plan, dans l'ombre, on distingue deux jeunes serviteurs baissés sur un bassin à rafraîchir et dont l'un boit à une coupe. Une colonne de marbre sépare ce groupe de celui que forment au centre le mauvais riche et ses convives, quisont eux-mêmes séparés de Lazare par une colonne semblable. Ainsi rejeté dans un compartiment du tableau , le pauvre se trouve plus éloigné du festin, plus isolé, plus en vue, plus intéressant , et le sens de la parabole est mieux exprimé ^ . Mais ce Lazare n'est qu'un prétexte ; aie véritable sujet du tableau est un repas de seigneurs avec leurs courtisanes, leurs maîtresses, au fond d'un de ces beaux palais qui baignent leur pied de marbre dans l'eau verte du Grand Canal '^ 55 .

Quelque attrayante, quelque chaleureuse que soit la couleur de ce morceau, "il y manque, ditCh. Blanc, cette heureuse intelligence du clair-obscur qui, subordonnant le ton local au ton général, foil jouer à chaque couleur son rôle dans la distribution

' Ch. Bla.vc.

- Th. Gautier.

LA PEIXTLRE VEXITIEXXE. 251

des lumières et des ombres ^^ . Plus loin^ le grand critique d'art ajoute : " Oui, le défaut le plus ordinaire de Bonifazio, c'est l'éparpillement de la lumière. Les clairs chez lui ne se font pas équilibre; ils sont d'ailleurs trop souvent jetés près du cadre; il en résulte que la composition, au lieu de se résumer, se morcelle, et, au lieu de se concentrer, se disperse. Parfois même elle semble coupée sur une toile plus grande. 5>

La Légende de sainte Ursule, de I'ittore Car- PACCio. (Académie des beaux-arts, salle Xl'I. )

Vittore Carpaccio, leMemling del'enise, et qui, d'après Ch. Blanc, " serait bien supérieur à Jean Bellin?) , a dix tableaux à l'Académie des beaux-arts ^

1 V' oici les sujets de ces dix tableaux :

\° 533. Le Songe de sainte Ursule.

X° 537. Le roi Maurus congédie les ambassadeurs du roi d'Aiiglelerre qui lui avaient demandé la main de sa fille.

X° 539. Les ambassadeurs du roi d'Angleterre devant Maurus.

\" 542. Le prince anglais prend congé de son père ; ils rencontrent sainte Ursule, les époux s'embarquent.

\^ 544 Sainte Ursule arrive à Cologne avec les vierges.

X» 546, Sainte Ursule et son époux sont reçus par le Pape dev nit les portes de Rome.

X" 549. Retour des ambassadeurs du roi d'Angleterre avec la réponse du roi Maurus.

X° 552. Rencontre de sain'e Anne avec saint Joachim; le roi saint Louis et sainte Ursule.

252 VKXISE.

relatifs à la légende de sainte Ursule ; ils sont peints sur toile et proviennent tous de la chapelle de sainte Ursule, dans la scuola de ce nom, à Venise. Ils ont tous été gravés par Giovanni del Piau et Galinberti. Ils ont été endommagés par le temps et par des restaurations (1623-1752) peu habiles. Les dates sont: 1490, 1491, 1493, 1494, 1495. Autrefois, ces tableaux légendaires ornaient la chapelle de sainte Ursule , près de l'église Saint-Jean et Paul. Zanetti raconte que souvent il allait se cacher dans un coin de la chapelle pour y observer les bonnes gens qui venaient y faire leurs dévotions, et qu'après une courle prière, et souvent même avant de l'avoir terminée, ils restaient ébahis et comme en extase devant les figures de Carpaccio, restano sospese il volto e la mente.

u Rien, dit Th. Gautier, n'est plus élégant, plus juvénilement gracieux que la suite de peintures où Vittore Carpaccio a représenté la vie de sainte Ursule. Ce Carpaccio a le charme idéal, la

Xo c5V. Martyre de sainte Ursule et des vierges; à droite, les

funérailles de la sainte»

Xo 560. Sainte Ursule en gloire.

LA PEIXTURE VÉMTIEWE. 253

sveltesse adolescente de Raphaël dans le Mariage de la Vierge, un de ses premiers et peut-être le plus charmant de ses tableaux; ou ne saurait imaginer des airs de tête plus naïvement adorables, des touîiîures d'une plus angélique coquetterie... "

Les deux aptitudes de Carpaccio (l'intimiié du sentiment et le goût des magnificences extérieures) se montrent avec une égale intensité dans cette série de toiles. Mais, ajoute Ch. Blanc, en ce qui regarde l'exécution, la légende de sainte Ursule n'est pas le plus bel ouvrage du peintre ' ; elle est traitée avec un peu de sécheresse et une certaine dureté de contours. Carpaccio ne connaît pas le secret de la perspective aérienne, c'est-à-dire l'art de faire fuir les lointains par l'indécision progressive de la touche.

La Résurrection de Lazare, de Leandro Bassaxo. (Académie des beaux-arts).

C'est le premier et le meilleur des ouvrages de

* La Présentation de Jésus au temple est généralement cousidérée comme son chef-d'œuvre. C'est le tableau dont a parlé \asari. Il provient de l'église San-Giobbc à Vcnis?, et se trouve aujourd'hui à l'Académie des bcaux-arls.

234 VEXiSE.

Léandre à Venise. Néanmoins u c'est la poésie de l'Évangile traduite en prose, et en prose vulgaire ' 5) . Ce qui frappa surtout Ch. Blanc la première fois qu'il lit cette toile, « ce fut le côté pittoresque de cette composition, nombreuse, étoffée, remplie de force et de relief, travaillée avec soin, finie avec amour ^^ . Léandre Bassan poussa le mérite de l'exécution jusqu'au point de se faire pardonner ce qui manque d'intelligence à ses airs de tète et d'expression à ses personnages. Chacun en effet est posé, chacun se remue ou gesticule a non pas tant selon les convenances morales que suivant les besoins du clair-obscur .) . Quant à Lazare, au moment oii la vie lui est rendue, u il paraît encore engourdi du sommeil de la mort, et n'a recouvré la vie qu'à moitié '^ ^^ .

Th. Gautier, qui avait u horreur des Bassans grands et petits )? , convient que la Résurrection de Lazare " vaut mieux que les entrées et les sorties de l'arche, et les parcs rustiques... 5)

Ces héritiers de noms illustres sont loin de

' Ch. Blaxc.

2 Ibïd,

LA PEIXTIRE VÉXiTIEWE. 255

clore la liste des peintres vénitiens. Alalheureusement, quand on a vu tant de morceaux suprêmes et sans rivaux, l'admiration est fatiguée ; il ne reste plus aucvm désir de connaître les artistes qui ont brillé d'un éclat moins vif.

Si nous nous sommes arrêté longuement aux Olympiens de Fart, aux maîtres des maîtres, c'est que nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un tableau ne se décrit pas, qu'il faille le voir, le caractériser d'un trait si on le trouve, et passer outre. \ous croyons au contraire que la critique peut nous initier aux secrets de la forme, aux mystères de l'art, et former en nous ce goût qui les juge. « Qui n'apprend pas à voir ne voit pas » , disait avec raison Saint-Marc Girardin. Tout, en effet, ne s'apprend-il pas en ce monde, et l'art comme le reste? En résumé, qu'est-ce que l'art? Lue science, celle du charme et de la beauté * .

1 Th. Gautier, Entretiens.

APPEXDICE

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